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Nega Mezlekia, dans le ventre d'une hyène
Une immense tendresse pour les Éthiopiens et lÉthiopie. Malgré tous les griefs que l'auteur garde contre ce pays qui ne lui a offert quune jeunesse de souffrances.
Prix public : 150,21 FRF / EUR 22,90
Nega Mezlekia semble pétri de cette terre qui fait les révoltés. Il est né à Jijiga, dans lOgaden. En soi, cest déjà presque une provocation pour ce fils de parents nés sur les hauts plateaux éthiopiens. Mais il ny est pour rien si son père a été nommé là par les autorités pour administrer une région qui nen demandait pas tant. Nega, lui, ne se pose pas trop de questions. Il fréquente les enfants de son âge et tâte douloureusement des méthodes pédagogiques en vigueur. Même les nombreuses intercessions des exorcistes ne semblent pas faire fléchir les mauvais esprits qui sévertuent à lui attirer ennuis et punitions cuisantes, via le « persuadeur ». Un jour, un petit Somali taciturne et pieds nus lui explique que son père travaille pour un riche propriétaire qui lui laisse à peine de quoi nourrir sa famille. Cen est trop. Nega et son meilleur ami, Wondwossen, décident dorganiser une manifestation pour que Sa Majesté Haïlé Sellassié Ier soit informée de ce qui se passe dans ses lointaines provinces. Ils sont ainsi près de deux cents collégiens à défiler dans les rues de Jijiga en portant des pancartes sur lesquelles on peut lire : « La terre aux laboureurs » ! Leffet produit est saisissant, même les chiens errants « observaient dun air intrigué, penchant la tête dun côté, puis de lautre. » Ils ne sont pas les seuls. La police, si elle met un temps certain à réagir contre cette incongruité, se rattrape ensuite par des matraquages à laveugle. Ce fut au tour des manifestants dêtre étonnés. Ils navaient pourtant « pas brisé de carreaux ni de réverbères, ni même insulté la bonne du gouverneur ». Rien donc qui puisse justifier pareille violence. Heureusement, il ny eut pas de morts sauf « une cigogne vieillissante qui, à linstar de bon nombre dentre nous, avait omis de battre en retraite. » Mais les jeunes « révolutionnaires » ne renoncent pas. Ils sont convaincus de la justesse de leur combat et devront passer quelques jours en prison et subir quelques tortures aux doux noms d« aigle aux ailes déployées » ou autre « pèlerin ». Si leur mouvement ne changea pas le cours des choses dans lOgaden, il en fut tout autrement de la grande famine qui endolorit le Wollo. Nega Mezlekia décrit le processus qui mena à la destitution du dernier empereur dÉthiopie, par la junte militaire. Il explique aussi comment son père, pourtant peu influent dans lancienne administration, fut passé par les armes, sans autre forme de procès. Viennent ensuite les années dapprentissage de la « pensée progressiste » et le choix draconien à faire entre les deux tendances politiques : le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE) et le Mouvement socialiste panéthiopien (Meison). Se disant que si les universitaires choisissaient le PRPE, les jeunes lycéens ne pouvaient quen faire autant, Nega Mezlekia opta donc pour le PRPE. Mais les grands projets révolutionnaires devinrent rapidement une suite ininterrompue de règlements de compte entre le Meison et le PRPE, pour la prise du pouvoir. Estimant quil néchapperait pas toujours à la mort, Nega décide de rejoindre un mouvement de guérilla. Il choisit le plus proche géographiquement, le Mouvement de libération de lOuest somali. Nega y combattra, sous la surveillance méfiante des Somalis, peu enthousiasmés par la présence de cet Amhara dans leurs rangs. Il comprendra vite que ce quil prenait pour une lutte contre les injustices est peut-être bien une guerre hégémonique somalienne, dans laquelle il na pas sa place. Il retourne donc à Jijiga, quitte à être fusillé pour avoir combattu dans le mouvement rebelle. Il nen sera rien, le pouvoir ayant donné lordre de ne pas poursuivre les rebelles qui se rendaient avec leurs armes. Mais Jijiga ne tardera pas à subir les assauts somaliens avant dêtre brutalement libérée par les troupes éthiopiennes. La ville est exsangue et la mère de Nega décide quil faut partir pour Asebe Teferi. Le voyage est éprouvant, mais tout le monde arrive à bon port, même si le jeune frère de Nega, Henok, doit avoir recours aux services de lhôpital. Fort heureusement, la famille est aidée par la magnifique infirmière Kibret, qui « après avoir couché avec le directeur de lhôpital, le chirurgien-chef, le jardinier-chef et le maître-plombier, était la personne la plus puissante de létablissement [ ] ». Cette haute importance lui permet de trouver dans la pharmacie le médicament nécessaire et non périmé, au grand dam du pharmacien de létablissement. Nega obtient son diplôme dadmission à luniversité et pour échapper aux harcèlements politiques incessants, il préfère partir à Addis-Abeba. Il est loin dêtre ébloui par la capitale. « Quand je vivais à Addis-Abeba, le vol était effectivement un des trois vices dominants aux côtés de la violence et de la prostitution. » Mais Nega Mezlekia va vite comprendre que ces vices-là sont peu de choses à côté de la « Terreur rouge » qui va ensanglanter la ville. En 1978, il a vingt ans, et chaque jour ce sont des dizaines de jeunes qui sont assassinés dans la rue. Les familles ne peuvent reprendre leurs corps quà la nuit tombée, mais elles doivent auparavant « verser vingt-cinq birr pour les balles avancées par la junte pour lexécution de leur proche [ ] ». Décidément très chanceux, Nega pourra poursuivre ses études, grâce à une bourse, aux Pays-Bas. Il sexilera ensuite au Canada où il vit actuellement. Dans le ventre dune hyène nest pas le récit sinistre dun Éthiopien sur lune des plus rudes périodes de lhistoire récente de son pays. Nega Mezlekia sait entraîner son lecteur sur des pistes quil navait pas prévues. Il manie lhumour, la dérision et labsurde et des situations qui devraient être horribles et révoltantes deviennent pittoresques et même comiques. Malgré tous les griefs quil garde contre ce pays qui ne lui a offert quune jeunesse de souffrances, on sent limmense tendresse de lauteur pour les Éthiopiens et lÉthiopie. Les « personnages » sont dune présence incroyable et dune vitalité inouïe. Il faut lire les portraits de Mme Yetafaru, de M. Alula et de tous ceux qui ont partagé lhistoire de Nega. Cest un pur bonheur de lecture et la hyène attendra bien encore un peu pour engloutir cet auteur étonnant. CD
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