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Nega Mezlekia, dans le ventre d'une hyène

Une immense tendresse pour les Éthiopiens et l’Éthiopie. Malgré tous les griefs que l'auteur garde contre ce pays qui ne lui a offert qu’une jeunesse de souffrances.


Dans le ventre d'une hyène
Nega Mezlekia
Version française traduite de l’anglais canadien
346 pages, octobre 2001, éditions Léméac-Actes Sud
ISBN : 274273435X

Prix public : 150,21 FRF / EUR 22,90
Prix www.amazon.fr : 142,67 FRF / EUR 21,75

    


COLETTE DELSOL

    

Nega Mezlekia semble pétri de cette terre qui fait les révoltés. Il est né à Jijiga, dans l’Ogaden. En soi, c’est déjà presque une provocation pour ce fils de parents nés sur les hauts plateaux éthiopiens. Mais il n’y est pour rien si son père a été nommé là par les autorités pour administrer une région qui n’en demandait pas tant. Nega, lui, ne se pose pas trop de questions. Il fréquente les enfants de son âge et tâte douloureusement des méthodes pédagogiques en vigueur. Même les nombreuses intercessions des exorcistes ne semblent pas faire fléchir les mauvais esprits qui s’évertuent à lui attirer ennuis et punitions cuisantes, via le « persuadeur ».

Un jour, un petit Somali taciturne et pieds nus lui explique que son père travaille pour un riche propriétaire qui lui laisse à peine de quoi nourrir sa famille. C’en est trop. Nega et son meilleur ami, Wondwossen, décident d’organiser une manifestation pour que Sa Majesté Haïlé Sellassié Ier soit informée de ce qui se passe dans ses lointaines provinces. Ils sont ainsi près de deux cents collégiens à défiler dans les rues de Jijiga en portant des pancartes sur lesquelles on peut lire : « La terre aux laboureurs » ! L’effet produit est saisissant, même les chiens errants « observaient d’un air intrigué, penchant la tête d’un côté, puis de l’autre. » Ils ne sont pas les seuls. La police, si elle met un temps certain à réagir contre cette incongruité, se rattrape ensuite par des matraquages à l’aveugle. Ce fut au tour des manifestants d’être étonnés. Ils n’avaient pourtant « pas brisé de carreaux ni de réverbères, ni même insulté la bonne du gouverneur ». Rien donc qui puisse justifier pareille violence. Heureusement, il n’y eut pas de morts sauf « une cigogne vieillissante qui, à l’instar de bon nombre d’entre nous, avait omis de battre en retraite. » Mais les jeunes « révolutionnaires » ne renoncent pas. Ils sont convaincus de la justesse de leur combat et devront passer quelques jours en prison et subir quelques tortures aux doux noms d’« aigle aux ailes déployées » ou autre « pèlerin ».

Si leur mouvement ne changea pas le cours des choses dans l’Ogaden, il en fut tout autrement de la grande famine qui endolorit le Wollo. Nega Mezlekia décrit le processus qui mena à la destitution du dernier empereur d’Éthiopie, par la junte militaire. Il explique aussi comment son père, pourtant peu influent dans l’ancienne administration, fut passé par les armes, sans autre forme de procès.

Viennent ensuite les années d’apprentissage de la « pensée progressiste » et le choix draconien à faire entre les deux tendances politiques : le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE) et le Mouvement socialiste panéthiopien (Meison). Se disant que si les universitaires choisissaient le PRPE, les jeunes lycéens ne pouvaient qu’en faire autant, Nega Mezlekia opta donc pour le PRPE. Mais les grands projets révolutionnaires devinrent rapidement une suite ininterrompue de règlements de compte entre le Meison et le PRPE, pour la prise du pouvoir.

Estimant qu’il n’échapperait pas toujours à la mort, Nega décide de rejoindre un mouvement de guérilla. Il choisit le plus proche géographiquement, le Mouvement de libération de l’Ouest somali. Nega y combattra, sous la surveillance méfiante des Somalis, peu enthousiasmés par la présence de cet Amhara dans leurs rangs. Il comprendra vite que ce qu’il prenait pour une lutte contre les injustices est peut-être bien une guerre hégémonique somalienne, dans laquelle il n’a pas sa place. Il retourne donc à Jijiga, quitte à être fusillé pour avoir combattu dans le mouvement rebelle. Il n’en sera rien, le pouvoir ayant donné l’ordre de ne pas poursuivre les rebelles qui se rendaient avec leurs armes. Mais Jijiga ne tardera pas à subir les assauts somaliens avant d’être brutalement libérée par les troupes éthiopiennes. La ville est exsangue et la mère de Nega décide qu’il faut partir pour Asebe Teferi. Le voyage est éprouvant, mais tout le monde arrive à bon port, même si le jeune frère de Nega, Henok, doit avoir recours aux services de l’hôpital. Fort heureusement, la famille est aidée par la magnifique infirmière Kibret, qui « après avoir couché avec le directeur de l’hôpital, le chirurgien-chef, le jardinier-chef et le maître-plombier, était la personne la plus puissante de l’établissement […] ». Cette haute importance lui permet de trouver dans la pharmacie le médicament nécessaire et non périmé, au grand dam du pharmacien de l’établissement.

Nega obtient son diplôme d’admission à l’université et pour échapper aux harcèlements politiques incessants, il préfère partir à Addis-Abeba. Il est loin d’être ébloui par la capitale. « Quand je vivais à Addis-Abeba, le vol était effectivement un des trois vices dominants – aux côtés de la violence et de la prostitution. » Mais Nega Mezlekia va vite comprendre que ces vices-là sont peu de choses à côté de la « Terreur rouge » qui va ensanglanter la ville. En 1978, il a vingt ans, et chaque jour ce sont des dizaines de jeunes qui sont assassinés dans la rue. Les familles ne peuvent reprendre leurs corps qu’à la nuit tombée, mais elles doivent auparavant « verser vingt-cinq birr pour les balles avancées par la junte pour l’exécution de leur proche […] ».

Décidément très chanceux, Nega pourra poursuivre ses études, grâce à une bourse, aux Pays-Bas. Il s’exilera ensuite au Canada où il vit actuellement.

Dans le ventre d’une hyène n’est pas le récit sinistre d’un Éthiopien sur l’une des plus rudes périodes de l’histoire récente de son pays. Nega Mezlekia sait entraîner son lecteur sur des pistes qu’il n’avait pas prévues. Il manie l’humour, la dérision et l’absurde et des situations qui devraient être horribles et révoltantes deviennent pittoresques et même comiques. Malgré tous les griefs qu’il garde contre ce pays qui ne lui a offert qu’une jeunesse de souffrances, on sent l’immense tendresse de l’auteur pour les Éthiopiens et l’Éthiopie. Les « personnages » sont d’une présence incroyable et d’une vitalité inouïe. Il faut lire les portraits de Mme Yetafaru, de M. Alula et de tous ceux qui ont partagé l’histoire de Nega. C’est un pur bonheur de lecture et la hyène attendra bien encore un peu pour engloutir cet auteur étonnant. – CD

    


Pour commander :
http://www.actes-sud.fr
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Lire aussi :
Nega Mezlekia, Dans le ventre d’une hyène [vient de paraïtre]

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