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Questions de lectures
Visages de la femme dans la littérature négro-africaine Être femme aujourdhui, quest-ce que cela veut dire ? sinterroge Mohamed Qayaad, effeuillant la littérature africaine. Sachant que, chez la plupart des peuples dAfrique, lexpression « la maison appartient a la femme » se traduit à tous les niveaux : économique, politique et métaphysique.
Depuis quelques décennies, le féminisme européen tente, dans un sursaut désespéré, de conférer à la femme les mêmes droits quà lhomme, tout comme sil sagissait de deux espèces différentes. Mais a bien y regarder, on constate quil sagit la de la même solution que lon ait trouvé en Europe pour libérer la femme des servitudes à elle imposées par lhomme depuis le temps des clans nomades menant une vie pastorale. En Afrique noire la réalité est toute autre. En effet, les faits existent qui expliquent que lon soit en présence dune civilisation de la femme. Une civilisation réellement féminine qui tisse des rapports non dopposition mais plutôt de complémentarité avec la civilisation masculine pour enfin donner la civilisation négro-africaine. La littérature, qui est lexpression dune culture, traduit les différents visages de la femme dans les sociétés africaines daujourdhui. Symbole de vie et pilier de la société, la femme est aussi le principal vecteur de léconomie ainsi que linspiratrice de maints soulèvements populaires. Cest à la découverte ou à la redécouverte de ces principaux visages de la femme que je vous convie par lintermédiaire de la littérature. Rappelons dores et déjà quil sagit en général des mêmes traits de la femme dans presque tous les genres littéraires, cest-à-dire depuis les genres de littérature orale jusquà la littérature écrite contemporaine. Cest donc non seulement par souci de temps, mais surtout pour mieux circonscrire le champ géolittéraire, que je propose ici didentifier les différents visages de la femme dans le roman négro-africain. Il faut préciser dentrée que la littérature négro-africaine nidéalise point la femme. Aussi y trouve-t-on des images de la femme aussi bien naïve que victime de certains actes répréhensibles de quelques fâcheux individus, ou encore de la société elle-même. La mésaventure ainsi que la déchéance dEbla en ville nous sont décrites avec émotion par Nurradin Farah dans son roman « Née de la côte dAdam ». À travers ce regard, cest non la petite fille qui est indexée mais plutôt les attraits irrésistibles quexercent sur elle les mirages de la ville de Mogadisho. Dans le même sens, la désillusion dEbla peut-être considérée comme un avertissement contre lexode rural qui, en privant nos campagnes des bras les plus valides, crée dans les grandes villes une nouvelle race de sans foi ni loi. Quant à Salimata, lhéroïne des « Soleils des indépendances » de lIvoirien Ahmadou Kourouma, langoisse perpétuelle qui laccompagne est le résultat du viol odieux perpétré sur elle par Bafi le jour même ou elle a été excisée. Par conséquent, la stérilité qui sensuit et accompagne lhéroïne telle lombre inséparable dun individu, nest rien dautre quun clin dil de lauteur sur cette pratique de lexcision. Sans doute y a-t-il aussi là un appel implicite pour une exécration totale et immédiate dune telle pratique. Mais comment faut-il lire exactement ce message de Kourouma, même s i cette image de la femme nest que mineure dans le roman négro-africain ? Le regard que pose lauteur des « Soleils des indépendances » sur lexcision ainsi que lindignation quil suscite chez le lecteur, sont en réalité dus à un phénomène culturel. En effet, en Afrique noire, la femme est considérée comme le symbole de la vie au sens plein du terme. Il est alors inconcevable quelle soit privée de sa maternité. Lon peut y déplorer une certaine intolérance de nos sociétés, néanmoins on reconnaît quil sagit dun fait culturel. La stérilité aussi bien que le sang de la menstruation sont appréciés négativement en Afrique noire. Sil est évident que la stérilité est une absence de vie, lécoulement du sang ne lest pas moins. Chez les Ewe en effet, on dit quune femme « a mis les mains à terre » lorsquelle a ses règles. Cette expression peut-être entendue comme une manière denterrer un enfant que lon a perdu. Cest pourquoi la femme qui a mis la main à terre est considérée non-purifiée. Dans certaines cultures négro-africaines, il lui est interdit de fréquenter certains lieux publics ou sacrés tels que les marigots, les couvents, les temples des Orisha. Parfois, elle ne peut ni dormir ni préparer à manger à son époux. Même aujourdhui, où les conditions de vie en ville ne permettent pas systématiquement lobservance de ces règles, il nest pas rare de les voir subsister sous dautres formes. Cette conception de la stérilité et de la menstruation nest quune façon de refuser non seulement la mort, mais surtout de refuser de voir la femme privée de sa caractéristique fondamentale : la maternité. Car si en Afrique la femme perd sa maternité cest toute la société qui va basculer dans le chaos le plus total, cest-à-dire dans ce que Wole Soyinka nomme « Une saison danomie ». Aussi abordons-nous aux rives dune autre caractéristique fondamentale des sociétés négro-africaines qui est le matriarcat. Rappelons ici, en effet, que si ce sont les femmes qui ont découvert lagriculture grâce à la sélection des plantes vivrières, cest justement parce quelles restaient à la maison, alors que les hommes sadonnaient à des tâches telles que la guerre ou la chasse. Aujourdhui encore, lexpression « la maison appartient à la femme » se traduit chez la plupart des peuples négro-africains à tous les niveaux : économique, politique et métaphysique. Dans lexpression la maison appartient à la femme, le terme maison doit être également entendu comme étant synonyme de société et de foyer. Quil sagisse donc de maison, de société ou de foyer, on retrouve la femme comme nerf vivifiant de la société négro-africaine. En dautres termes, la femme est le pharaon dans les sociétés négro-africaines. En effet le terme pharaon signifie en ancien égyptien la grande maison. À linstar donc du pharaon, la femme est considérée comme une entité symbolique (le foyer, la maison, la société) où sabritent tous les êtres vivants dans la société. Par ailleurs, pharaon est également désigné comme une abeille, cette alchimiste qui a sa propre logique de construction des demeures et celle sans qui les fleurs ne sauraient exister. Nous pouvons en déduire que tout comme le pharaon, lexistence est rendue possible grâce à la femme. La plupart des uvres en littérature négro-africaine sont unanimes pour en témoigner. Cest en puisant aux sources égyptiennes que Soyinka parvient à mieux exprimer le vrai visage de la femme dans les sociétés négro-africaines. Dans son roman « Season of anomy », traduit sous le titre « Une saison danomie », Soyinka décrit passionnément laventure dOfeyi et dIriyise, la seconde étant la campagne du premier. Une lecture superficielle pourrait y déceler une réactualisation du mythe dOrphée et dEuridice. Mais le texte de Soyinka transcende le mythe grec et sinscrit dans la cosmogonie égyptienne avec lexposition de la même situation dorigine. Si le nom de lhéroïne Iriyise signifie rosée en yorouba, il évoque surtout Isis la première femme de lhumanité, selon la cosmogonie égyptienne. Les qualités tant affectives que maternelles du personnage ont largement influencé la mythologie biblique au point quon identifie assez aisément Isis sous les traits de Marie. Lamour dIsis pour son frère et époux Osiris, se reconnaît dans laffection que le personnage de Soyinka, Iriyise, témoigne pour Ofeyi. De même, le rôle de guérisseuse et de porte-étendard que lauteur lui attribue est une allusion à la persévérance dIsis, qui après avoir combattu Seth, son frère et assassin dOrisis, rassembla les restes de ce dernier afin de le faire revenir à la vie. Par cette action thérapeutique et mystique, Isis fait dOrisis le premier être humain ressuscité. On peut dès lors comprendre pourquoi Soyinka avertit en disant que si Iriyise perd son iridescence, la lutte de lhomme est vaine et lhumanité sombrera dans le chaos. Lexpression iridescence qui renvoie à lidée déclat, de lumière, rappelle une des notions de lanthropologie vitaliste négro-egyptienne. Il sagit de Akh (lumière) qui désigne lune des entités immatérielles de lhomme-personne, à linstar du Ba (lâme), du Ka (lénergie cosmique) ou du Ren (le nom). En effet, ce terme Akh, écrit avec lhiéroglyphe représentant loiseau ibis signifie la lumière et se retrouve à la formation des mots tels que la terre fertile, létoile brillante ou la flamme. Par conséquent, lêtre parfait, en sortant de Akh qui signifie aussi palais royal, naspire quà y retourner. En dautres termes, lamour ainsi que la maternité dont elle semble capable, fait de la femme cette flamme, ce phare qui éclaire toute la société et sans laquelle il fera nuit, comme disent les Fon pour traduire la mort du monarque. Nous pouvons dès lors nous demander ce quaurait pu devenir le pays des Diallobe sans la figure emblématique de la grande royale décrite par Cheikh Hamidu Kane dans « Laventure ambiguë ». Étoile qui rayonne sur le pays, la Grande Royale, à linstar du pharaon, est labeille qui veille sur la santé aussi bien physique que morale de son peuple. Aussi permet-elle à son peuple dexister en résolvant définitivement la question de lécole étrangère et de lécole coranique : lécole ou nous envoyons nos enfants, dit-elle, tuera en eux ce quaujourdhui nous conservons avec soin et à juste titre. Il y en aura qui ne nous reconnaîtront plus. Mais que faisons-nous de nos grains les plus chers dès larrivée des semailles ? Nous avons envie de les conserver ou de les manger. Mais nous les enfouissons sous terre pour que se produise la germination. Cest ainsi que par sa bonne action, la Grande Royale, prenant de cours Maître Thierno et le chef des Diallobe, parvint à faire envoyer Samba Diallo à lécole des Blancs pour quil y apprenne à lier le bois au bois et à vaincre sans avoir raison. La réunion quelle a organisée et à laquelle pour la première fois les femmes ont participé, nécessite une concentration de force dun être capable de soulèvement général. Cette image de la femme mobilisatrice, lauteur la prolonge dans son roman les « Gardiens du temple », à travers le personnage de Mbaye, gardienne de la mémoire de la tradition par ses origines (griots) et sa formation (historienne). Ce rôle mobilisateur et de soulèvement populaire sobserve également à travers la longue marche des femmes dans « Les bouts de bois de Dieu » de Sembene Ousmane et dans « La grève des Battu » dAminata Sow Fall, notamment avec le personnage de Salla Nyang. En effet, poussée jusquau seuil de la marginalité par la société, Salla Nyang a pu mobiliser les Battu (les mendiants) et coordonner leur rébellion pour le salut final. Cest également pour trouver le même salut que Chaidana, héroïne de « La vie et demie » de Sony Labou Tansi, assassine les criminels de son père ainsi les affameurs du peuple. Ainsi, la femme, tel le pharaon, veille sur la vie politique du pays. En définitive, limage essentielle de femme qui ressort de lanalyse du roman négro-africain est celle qui fait delle un pharaon. En effet, être le pharaon de la société négro-africaine actuelle est le rôle primordial de la femme Kamit. Génitrice, protectrice et maternelle, la femme est le nombril de la société à tous les niveaux. Elle veille à ce que le cordon ombilical ne se coupe ou ne se brise entre lenfant (la société) et elle. En tant que rosée, cest-à-dire symbole de fraîcheur, de paix et de renaissance, elle est en dernière analyse, le Non ou le Nan de la société humaine : la mère génitrice des êtres, comme le conçoivent certains peuples de lAfrique de lOuest. Lenfant, qui recherche la sécurité du sein maternel, grandit auprès de sa mère. Et, pour ne pas perdre la lumière et pour éviter que le cordon ombilical ne se coupe, restons avec la mère, comme le désirait si ardemment Camara Laye dans « Lenfant noir » : Comme jaimerai être près de toi, être enfant près de toi. MQ |
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