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| Coopération culturelle / France-Éthiopie
Dictionnaire français-amharique Dans lévolution et le progrès de la langue, les dictionnaires jouent les rôles d'archives et de réservoir. Avec le Dictionnaire français-amharique, la France confirme qu'elle est, de tous les pays, le pays où la contribution à lenseignement et au développement de lamharique est la plus ancienne et la plus constante.
Le professeur Berhanou Abebe, un grand bonhomme chaleureux, est lun de ces érudits quon dirait dun autre temps. Celui des grands lexicographes Oudin, Nicot, Furetière, et, plus près de nous, Littré, Larousse et Robert, tous voués à la passion des mots, dont se nourrit aussi la vie des hommes. Parfait bilingue, ato (monsieur) Berhanou, historien et linguiste, nous a reçu dans son bureau du Centre francais des études éthiopiennes, a Addis-Abeba. Durant trois heures, il nous dira « luvre de ma vie », LE dictionnaire français-amharique, tout frais imprimé. Puis, comme il le fait quatre fois par semaine depuis près de quatre ans, il animera une séance de travail propre à la gestation du Dictionnaire amharique-français, à paraître cette année encore. Convié à plusieurs de ces moments, nous avons été séduit par le savoir et la simplicité des protagonistes, mais aussi par une ambiance décontractée, la plus favorable au jaillissement des mots, des expressions ou des exemples recherchés. Impressions de ce jour-là On aimerait créer le mot souriance tant est plaisant le savoir-dire de M. Gérard Leroy, professeur de français au lycée Guébré-Mariam Professeur de lettres modernes, M. François Morand, un Savoyard initié à lamharique, et farouche ennemi de là-peu-près, manifeste lobstination dun perfectionniste ouvert aux autres... Mme Francke, qui a longtemps enseigné le grec et le latin, a lart de proposer elle aussi avec le sourire des fignolages inspirés de son experience du terrain Et régulierement les regards se tournent vers M. Éloi Ficquet, maître de conférence à lÉcole des hautes études, pour quêter son avis dexcellent connaisseur de la langue amharique. Enfin, en digne maître duvre, ato Berhanou, « le professeur », agit en idéal passeur, habile à préserver cet état desprit doù jaillit tout à coup la lumière souhaitée. Le tout premier dictionnaire de la langue amharique, publié à Francfort en 1661, réédité en 1699, fera le tour de lEurope. Curieusement, Job Ludolf, lauteur du Lexicon æthiopico-latinum, navait jamais mis les pieds en Éthiopie. Cest un Éthiopien, Gorgorios, qui, parti en Allemagne, lui avait appris le guèze et lamharique. Ce dictionnaire-là est suivi dun index latin et dun petit lexique amharique-latin. Il faudra attendre plus de deux siècles pour que paraisse, à Paris, en 1881, un dictionnaire amharique-français, sous la plume dAntoine dAbbadie, le savant voyageur. En 1929, le père Joseph Bætman signe à Diré-Daoua un dictionnaire amharique-français, suivi dun vocabulaire français-amharique (1). Létude grammaticale et lexicale du guèze et lenseignement de lamharique en France comptent plus dun siècle. Les premières leçons damharique, données à Paris à lÉcole des langues orientales, le furent par Mondon-Vidailhet, auquel succèdera Marcel Cohen qui tiendra la chaire damharique durant plus dun demi-siècle. Cohen publiera en 1935 un traité de langue amharique qui reste un classique, tout en formant déminents éthiopisants, tels que Joseph Tubiana, qui lui a succédé à lÉcole des langues orientales, Maxime Rodinson, Stefan Strelsyn, Wolf Leslau et Roger Schneider. Ces savants tiennent aujourdhui le haut du pavé en matière détudes éthiopiennes, et garantissent leur rayonnement dans le monde entier. La base du travail à lÉcole des hautes études a été le dépouillement du dictionnaire guèze-amharique de Keflé Giyorgis (1825-1908), un grand maître qui vécut longtemps en Europe et au monastère de Jérusalem. Son disciple, Kidana Wald, fut aussi son héritier spirituel et intellectuel. Tellement attaché à son maître quil renonce au nom de son propre père, Tamené, pour adopter celui de Keflé : on le connaît aujourdhui sous le nom de Kidana Wald Keflé. Il consacra sa vie à transformer en dictionnaire le lexique que Kidana Wald avait écrit lors de son exil à Keren, en Érythrée. Avant de mourir, en 1944, il confiera son manuscrit à Desta Takla Wald (1900-1986), son disciple, qui continua son uvre. À la mort du maître, Desta le garda précieusement jusquen 1955, date à laquelle il fut alors imprimé aux frais de Hailé Sélassié. Dans la page de titre de ce dictionnaire, Kidana Wald avait tenu à dire que cétait luvre du grand maître Keflé et de son humble disciple. Puis le dernier des trois grands sattela à une nouvelle tâche, celle de rédiger un dictionnaire amharique-amharique, denviron 1.200 pages, précédé dune grammaire amharique, et enrichi de quelques illustrations. Pendant des années, Desta, alors correcteur à limprimerie Artistic, passait ses loisirs à recopier et à enrichir son dictionnaire. Un jour, cétait en 1969, il reçut le prix Hailé-Sélassié, en reconnaissance du mérite quil avait eu en faisant imprimer le livre de son maître. Le lendemain même, il se rendait à limprimerie Artistic, avec le chèque de 15.000 birr du prix, et demandait dimprimer son dictionnaire. Il est intéressant de noter que ce dictionnaire contient un très grand nombre dentrées dorigine Larousse. Doù vient ce rapprochement de prime abord surprenant ? Il faut remonter à 1927 pour en avoir lexplication. À cette époque, Hailé Sélassié, alors négus et prince héritier, avait attiré lattention de Kidana Wald sur la pauvreté de lamharique en termes modernes. Et il lui avait demandé de traduire le Larousse en amharique, en se faisant aider par un Éthiopien francophone, ato Berrou Gochiyer (2). Laventure se solda, et pour cause, par un échec. Qui plus est, ato Berrou fut jeté en prison vingt ans plus tard, pour avoir été pris en flagrant délit de traduction du Contrat social de Rousseau. Mais nos trois mousquetaires, Kidana Wald, Berrou et Desta, sétaient quand même attelés à cette tâche durant quelques années. Et, tout naturellement, lorsque Desta commença la rédaction de son propre dictionnaire, il utilisa ce matériau. Coup dil
au mot morse, mammifère des régions arctiques, il est défini ceci : « Animal marin aux incisives frontales qui sécartent ». Une image tirée du Larousse complète heureusement cette description. Heureux temps où les idées nouvelles dépassaient les disponibilités lexicales ! On le voit, les mots français ont joué un rôle magique à laube de la modernité. Dautre part, le hasard a voulu que le lexique de Keflé Giyorgis ait été rédigé alors que lauteur était réfugié à Massaoua auprès dun Français, « labouna Yosef », alias Mgr Touvier. De même, Kidana Wald et Desta travailleront chacun à leur dictionnaire sous légide des pères capucins à limprimerie de Diré-Daoua. Enfin, le présent Dictionnaire français-amharique (2004), sponsorisé par le Service de coopération et daction culturelle (SCAC) de lambassade de France en Éthiopie, sinscrit lui aussi dans la même tradition. Mais ce trait commun, qui mérite dêtre souligné, ne suffit pas à définir le nouveau dictionnaire. Dabord, celui-ci, par opposition à tout ce qui précède, est un dictionnaire français-amharique, suivi non plus dun vocabulaire mais dun autre dictionnaire, amharique-français. Enfin, ses 20.000 entrées représentent un choix des termes et expressions les plus courants, et donc à lexclusion de tout ce qui est rare et obsolète, mais avec un souci particulier des néologismes issus de la révolution de 1974, qui a fortement influencé le langage. Il occupe de ce fait une place davant-garde. Dautre part, le caractère le plus original de ce dictionnaire réside en ce quil est le fruit dun dialogue franco-éthiopien où le savoir le dispute au bénévolat. Car léquipe française qui sest investie dans ce travail est dun niveau de compétences jamais atteint dans les précédents travaux. En conclusion, il est remarquable que dans lévolution et le progrès de la langue amharique dont les dictionnaires sont en quelque sorte les archives et le réservoir la France est de tous les pays celui dont la contribution à lenseignement de lamharique, et partant au développement de cette langue, est la plus ancienne et la plus constante. Aussi le dialogue culturel franco-éthiopien na-t-il cessé de saccroître depuis plus de cent ans. Au point quaujourdhui ce dialogue ne va pas sans une émotion qui, par-delà le niveau lexical, se mue en compréhension et sympathie. Par conséquent, rien de moins étonnant quaux yeux dun Éthiopien, parler le français soit affaire de classe, et le comprendre, affaire de culture. NT (Addis-Abeba, 18 février 2004)
(2) Parrain de confirmation du professeur Berhanou Abebe. |
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