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Coopération culturelle / France-Éthiopie

Dictionnaire français-amharique
Berhanou Abebe, une histoire de dictionnaires

Dans l’évolution et le progrès de la langue, les dictionnaires jouent les rôles d'archives et de réservoir. Avec le Dictionnaire français-amharique, la France confirme qu'elle est, de tous les pays, le pays où la contribution à l’enseignement et au développement de l’amharique est la plus ancienne et la plus constante.

          


Dictionnaire français-amharique
BERHANOU (Abebe) et FICQUET (Éloi) [sous la direction de]
20.000 entrées, format 15 x 21 cm, 524 p.
éd. Shama Books, Addis-Abeba (Éthiopie)
© SCAC, ambassade de France en Éthiopie
Diffusion Moulin du pont

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
NOËL TAMINI
 

Le professeur Berhanou Abebe, un grand bonhomme chaleureux, est l’un de ces érudits qu’on dirait d’un autre temps. Celui des grands lexicographes Oudin, Nicot, Furetière, et, plus près de nous, Littré, Larousse et Robert, tous voués à la passion des mots, dont se nourrit aussi la vie des hommes. Parfait bilingue, ato (monsieur) Berhanou, historien et linguiste, nous a reçu dans son bureau du Centre francais des études éthiopiennes, a Addis-Abeba. Durant trois heures, il nous dira « l’œuvre de ma vie », LE dictionnaire français-amharique, tout frais imprimé. Puis, comme il le fait quatre fois par semaine depuis près de quatre ans, il animera une séance de travail propre à la gestation du Dictionnaire amharique-français, à paraître cette année encore. Convié à plusieurs de ces moments, nous avons été séduit par le savoir et la simplicité des protagonistes, mais aussi par une ambiance décontractée, la plus favorable au jaillissement des mots, des expressions ou des exemples recherchés.

Impressions de ce jour-là… On aimerait créer le mot souriance tant est plaisant le savoir-dire de M. Gérard Leroy, professeur de français au lycée Guébré-Mariam… Professeur de lettres modernes, M. François Morand, un Savoyard initié à l’amharique, et farouche ennemi de l’à-peu-près, manifeste l’obstination d’un perfectionniste ouvert aux autres... Mme Francke, qui a longtemps enseigné le grec et le latin, a l’art de proposer – elle aussi avec le sourire – des fignolages inspirés de son experience du “terrain”… Et régulierement les regards se tournent vers M. Éloi Ficquet, maître de conférence à l’École des hautes études, pour quêter son avis d’excellent connaisseur de la langue amharique. Enfin, en digne maître d’œuvre, ato Berhanou, « le professeur », agit en idéal passeur, habile à préserver cet état d’esprit d’où jaillit tout à coup la lumière souhaitée.

Le tout premier dictionnaire de la langue amharique, publié à Francfort en 1661, réédité en 1699, fera le tour de l’Europe. Curieusement, Job Ludolf, l’auteur du Lexicon æthiopico-latinum, n’avait jamais mis les pieds en Éthiopie. C’est un Éthiopien, Gorgorios, qui, parti en Allemagne, lui avait appris le guèze et l’amharique. Ce dictionnaire-là est suivi d’un index latin et d’un petit lexique amharique-latin.

Il faudra attendre plus de deux siècles pour que paraisse, à Paris, en 1881, un dictionnaire amharique-français, sous la plume d’Antoine d’Abbadie, le savant voyageur. En 1929, le père Joseph Bætman signe à Diré-Daoua un dictionnaire amharique-français, suivi d’un vocabulaire français-amharique (1).

           
Quand l’élève adopte le nom du maître

L’étude grammaticale et lexicale du guèze et l’enseignement de l’amharique en France comptent plus d’un siècle. Les premières leçons d’amharique, données à Paris à l’École des langues orientales, le furent par Mondon-Vidailhet, auquel succèdera Marcel Cohen qui tiendra la chaire d’amharique durant plus d’un demi-siècle. Cohen publiera en 1935 un traité de langue amharique qui reste un classique, tout en formant d’éminents éthiopisants, tels que Joseph Tubiana, qui lui a succédé à l’École des langues orientales, Maxime Rodinson, Stefan Strelsyn, Wolf Leslau et Roger Schneider. Ces savants tiennent aujourd’hui le haut du pavé en matière d’études éthiopiennes, et garantissent leur rayonnement dans le monde entier.

La base du travail à l’École des hautes études a été le dépouillement du dictionnaire guèze-amharique de Keflé Giyorgis (1825-1908), un grand maître qui vécut longtemps en Europe et au monastère de Jérusalem. Son disciple, Kidana Wald, fut aussi son héritier spirituel et intellectuel. Tellement attaché à son maître qu’il renonce au nom de son propre père, Tamené, pour adopter celui de Keflé : on le connaît aujourd’hui sous le nom de Kidana Wald Keflé. Il consacra sa vie à transformer en dictionnaire le lexique que Kidana Wald avait écrit lors de son exil à Keren, en Érythrée. Avant de mourir, en 1944, il confiera son manuscrit à Desta Takla Wald (1900-1986), son disciple, qui continua son œuvre.

À la mort du maître, Desta le garda précieusement jusqu’en 1955, date à laquelle il fut alors imprimé aux frais de Hailé Sélassié. Dans la page de titre de ce dictionnaire, Kidana Wald avait tenu à dire que c’était l’œuvre du grand maître Keflé et de son humble disciple. Puis le dernier des trois grands s’attela à une nouvelle tâche, celle de rédiger un dictionnaire amharique-amharique, d’environ 1.200 pages, précédé d’une grammaire amharique, et enrichi de quelques illustrations.

Pendant des années, Desta, alors correcteur à l’imprimerie Artistic, passait ses loisirs à recopier et à enrichir son dictionnaire. Un jour, c’était en 1969, il reçut le prix Hailé-Sélassié, en reconnaissance du mérite qu’il avait eu en faisant imprimer le livre de son maître. Le lendemain même, il se rendait à l’imprimerie Artistic, avec le chèque de 15.000 birr du prix, et demandait d’imprimer son dictionnaire.

          
L’empereur avait demandé de… traduire le Larousse

Il est intéressant de noter que ce dictionnaire contient un très grand nombre d’entrées d’origine… Larousse. D’où vient ce rapprochement de prime abord surprenant ? Il faut remonter à 1927 pour en avoir l’explication. À cette époque, Hailé Sélassié, alors négus et prince héritier, avait attiré l’attention de Kidana Wald sur la pauvreté de l’amharique en termes modernes. Et il lui avait demandé de… traduire le Larousse en amharique, en se faisant aider par un Éthiopien francophone, ato Berrou Gochiyer (2). L’aventure se solda, et pour cause, par un échec. Qui plus est, ato Berrou fut jeté en prison vingt ans plus tard, pour avoir été pris en flagrant délit de traduction du Contrat social de Rousseau.

Mais nos trois mousquetaires, Kidana Wald, Berrou et Desta, s’étaient quand même attelés à cette tâche durant quelques années. Et, tout naturellement, lorsque Desta commença la rédaction de son propre dictionnaire, il utilisa ce matériau. Coup d’œil…

… au mot morse, mammifère des régions arctiques, il est défini ceci : « Animal marin aux incisives frontales qui s’écartent ». Une image tirée du Larousse complète heureusement cette description.
… au mot tiyara, avion : « Oiseau fait par l’homme, inventé en 1910 par les frères américains Arville et Vilbert », notice évidemment tirée du Larousse.
… au mot boussole : « Qui indique le nord aux navigateurs et aux pilotes, déjà utilisé en Chine il y a 1.000 ans. » Source : Larousse.
… à wouogherett : « Vêtement de travail pour ne pas se salir, que l’on ôte après le travail ; en guèze, mekfé. Les Férendji l’appellent tablier. »
… à kaimeskel, Croix-Rouge : « Organisation internationale de bienfaisance admirée dans le monde entier, qui vient au secours des blessés en temps de guerre, sans distinguer entre amis et ennemis ; elle a été fondée le 22 nassé 1864. » Du Larousse encore…
… à anabi : « Possesseur de ruches, qui cultive les abeilles. » En français, apiculteur.

Heureux temps où les idées nouvelles dépassaient les disponibilités lexicales !

          
Parler le français, affaire de classe… Le comprendre, affaire de culture

On le voit, les mots français ont joué un rôle magique à l’aube de la modernité. D’autre part, le hasard a voulu que le lexique de Keflé Giyorgis ait été rédigé alors que l’auteur était réfugié à Massaoua auprès d’un Français, « l’abouna Yosef », alias Mgr Touvier. De même, Kidana Wald et Desta travailleront chacun à leur dictionnaire sous l’égide des pères capucins à l’imprimerie de Diré-Daoua. Enfin, le présent Dictionnaire français-amharique (2004), sponsorisé par le Service de coopération et d’action culturelle (SCAC) de l’ambassade de France en Éthiopie, s’inscrit lui aussi dans la même tradition.

Mais ce trait commun, qui mérite d’être souligné, ne suffit pas à définir le nouveau dictionnaire. D’abord, celui-ci, par opposition à tout ce qui précède, est un dictionnaire français-amharique, suivi non plus d’un vocabulaire mais d’un autre dictionnaire, amharique-français. Enfin, ses 20.000 entrées représentent un choix des termes et expressions les plus courants, et donc à l’exclusion de tout ce qui est rare et obsolète, mais avec un souci particulier des néologismes issus de la révolution de 1974, qui a fortement influencé le langage. Il occupe de ce fait une place d’avant-garde. D’autre part, le caractère le plus original de ce dictionnaire réside en ce qu’il est le fruit d’un dialogue franco-éthiopien où le savoir le dispute au bénévolat. Car l’équipe française qui s’est investie dans ce travail est d’un niveau de compétences jamais atteint dans les précédents travaux.

En conclusion, il est remarquable que dans l’évolution et le progrès de la langue amharique – dont les dictionnaires sont en quelque sorte les archives et le réservoir – la France est de tous les pays celui dont la contribution à l’enseignement de l’amharique, et partant au développement de cette langue, est la plus ancienne et la plus constante. Aussi le dialogue culturel franco-éthiopien n’a-t-il cessé de s’accroître depuis plus de cent ans. Au point qu’aujourd’hui ce dialogue ne va pas sans une émotion qui, par-delà le niveau lexical, se mue en compréhension et sympathie.

Par conséquent, rien de moins étonnant qu’aux yeux d’un Éthiopien, parler le français soit affaire de classe, et le comprendre, affaire de culture. – NT (Addis-Abeba, 18 février 2004)


(1) BÆTMAN (père Joseph), Dictionnaire amharique-français [suivi d’un vocabulaire français-amharique], Diré-Daoua (Éthiopie), 1929.

(2) Parrain de confirmation du professeur Berhanou Abebe.

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