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Alain Rouaud (dir)
LHomme et lanimal dans lEst de lAfrique
éd. les Ethiopisants associés, BP 30, Bièvres, mai 2006
250 pages, format 17 x 24 cm, broché
ISBN 2-9524964-0-4
vente en ligne : http://www.lesnouvelles.org
PAUL-ALAIN PRIGENT
Ce livre a paru en mai dernier, en pleine controverse sur la réintroduction dours dans les Pyrénées, région dont lanimal avait été lhôte ancestral et une des sources de revenus des habitants
avant de disparaître sous leurs coups. Il vient donc à son heure, pour alimenter le débat, maintenant récurrent, de la sauvegarde de lanimal en général et de sa place dans la nature, aux côtés de lhomme. On le sait, les espèces animales sauvages disparaissent à une vitesse qui saccélère au point que certains observateurs entrevoient à terme la disparition totale de la planète de la faune sauvage. Les espèces domestiques quant à elles sont soumises à une exploitation sans limite et sans vergogne aucune.
Alain Rouaud, qui édite dans ces lignes les actes dune journée détudes tenue à lInalco en 2002, entend nous présenter les relations plus « normales » que lhomme et lanimal entretiennent dans plusieurs sociétés de lEst de lAfrique. Si lhomme, bien sûr, y mange lanimal, il sait quil appartient au même monde naturel que lui et il lui « parle encore en croyant quil peut lentendre » (C.G. Jung). Parfois même, va-t-il jusquà le considérer comme son frère ou son ancêtre
En exergue de lavant-propos, une interpellation dun chef indien qui laisse songeur : « Quest-ce que lhomme sans les animaux ? ».
La première contribution du livre, la seule en anglais et la seule consacrée aux oiseaux, est due à Anastacia W. Mwaura, une ethno-ornithologue kenyane. Lactivité humaine à lintérieur et à lextérieur de la « Tana River National Primate Reserve » constitue la menace principale qui pèse sur la biodiversité de la région. Les Pokomo y pratiquent dans la forêt une agriculture de subsistance et les Wardhei y font paître leurs troupeaux. Dans les deux groupes, les oiseaux sont utilisés pour la nutrition, la médication, la parure, la propreté de lenvironnement, lélimination des nuisibles, et lamour, par la confection de charmes protecteurs.
Avec Jean-Luc Ville, directeur du Département Afrique de lInalco, nous restons au Kenya mais nous sommes déjà dans la sphère éthiopienne car les Waata du Tsavo quil étudie sont, à lorigine, des pasteurs oromo apparentés aux Boran. Lauteur met à jour une focalisation à la fois économique et idéologique sur léléphant pour comprendre comment les Waata se sont forgés une identité de chasseurs à partir dune origine pastorale.
Deux contributions concernent le Tchad et plus précisément les Teda-Daza et les BèRi (encore appelés Zaghawa ou Bideyat) du nord-est du pays. Jérôme Tubiana montre dans son texte que si chez ces éleveurs nomades de dromadaires et de chèvres l'animal sauvage compte peu dans la vie matérielle, il retrouve une importance inattendue dans la culture. Les animaux sauvages sont en effet les personnages de la littérature orale et les protecteurs des clans. Êtres surnaturels, ils jouent encore un rôle central dans les religions préislamiques. Cette culture de la faune est, hélas, en train de disparaître sous laction de deux autres cultures prédatrices venues d'ailleurs : l'islam et la « modernité » occidentale, qui sont responsables non seulement de la disparition de pratiques traditionnelles mais aussi de la faune elle-même.
Marie-José Tubiana, elle, décrit les relations qui existent entre les Imogu qui sont des BèRi, et lanimal bienfaiteur quest lautruche : il sagit dune alliance, dune parenté même. La manifestation de cette parenté est mise en évidence non seulement dans le comportement du groupe vis-à-vis de l'animal protégé donc « interdit », mais aussi lors de rituels qui prennent place au moment de deux alliances fondatrices : l'alliance matrimoniale et l'alliance sacrificielle.
Didier Morin nous ramène vers la Corne de lAfrique en décrivant la cure de viande, fondée sur la consommation intégrale d'un chameau que pratiquent les Afar. Il sagit apparemment de la seule population pastorale du nord-est de l'Afrique à pratiquer ce rituel. Il obéit à des règles précises, en termes de temps, de découpe et de cuisson de la viande, qui amènent à s'interroger sur sa véritable signification. En fait, ce qui ressemble à une cure diététique a aussi une dimension éthique révélée par le conte de Qaaniso et Buuba où se trouvent allusivement réaffirmées les condamnations de l'homosexualité et de la débauche.
Dans une longue contribution sur le chat en Éthiopie, Alain Rouaud, montre que le nom d« Abyssinian Cat » (chat abyssin) ne correspond à aucune race éthiopienne spécifique. Elle nest quune création des éleveurs anglais des années 1870, peu de temps après lexpédition britannique contre lÉthiopie de Téwodros qui servit à lui trouver un nom. Il disserte ensuite sur les enseignements à tirer pour lhistoire de lanimal et de sa diffusion du fait que son nom soit le même sur les hauts plateaux dÉthiopie et sur ceux du Yémen (« demmät » / « dimmat »). Larticle se poursuit avec une liste dune centaine de noms propres amhariques donnés au chat et une vingtaine de proverbes amhara qui sont examinés en détail.
Louvrage sachève avec deux textes consacrés à Madagascar. Claire Harpet examine les représentations, les croyances et les attributions statutaires particulières quengendrent au sein des différents groupes ethniques de lîle les lémuriens, en fonction de leur aspect physique, de leur morphologie, de leurs comportements, de leurs attitudes ou de leurs murs. Ceux qui sont directement apparentés à lespèce humaine sont interdits à la chasse et à la consommation. Dautres, réputés pour leur habileté et leur intelligence, sont respectés et vénérés comme des héros protecteurs, voire reconnus comme sacrés. Dès lors, ils sont protégés. Au contraire, dautres encore, assimilés par leur aspect insolite ou effrayant aux malheurs et à la sorcellerie, sont chassés et consommés.
Le long texte de Ketaka Rakotomalala, enfin, étudie ce « mal nécessaire » quest le chien, tel quil se dégage de la littérature orale. Dans la société malgache, très hiérarchisée, il y a toujours un supérieur et un inférieur. Le monde animal néchappe pas à cette règle : le zébu, lanimal emblématique de lîle, est le supérieur et linférieur, le chien, qui rejoint ainsi linférieur de léchelle humaine, landevo (esclave). Le chien est donc tenu à distance. Mais il nest totalement rejeté quà partir du moment où il échappe à lespace domestique, lorsquil est ou redevient sauvage. Dans la vie quotidienne, son utilité est même reconnue, par les chasseurs notamment.
La réalisation matérielle de louvrage est agréable. La couverture reproduit un superbe « banquet des animaux » du peintre éthiopien Haylu. On se fait une raison de labsence dindex (il aurait été bien compliqué à mettre en uvre !) mais on persiste à regretter labsence de cartes du Kenya et du Tchad et certaines longues pages de bibliographie inutile. AP
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