PARIS, 20/04/2001 (12h30). -- Depuis le 9 avril, date à laquelle les étudiants ont lancé un mouvement de grève pour demander, entre autres, la suspension de linterdiction de leur conseil et de la parution de leur journal, les événements se sont précipités.
11-12 AVRIL. -- Les forces de sécurité pénètrent dans lenceinte de luniversité et les affrontements qui sensuivent provoquent de nombreux blessés parmi les étudiants (on parle alors de plus de 40, dont un certain nombre de très graves). À la suite de cette action, le quartier de luniversité et de nombreuses rues adjacentes sont interdites à la circulation, mais les étudiants continuent à se rassembler sur le campus. Parallèlement, des négociations sont menées entre des représentants des étudiants et la ministre de lÉducation, Guennet Zewdé. Celle-ci, après avoir répondu à un certain nombre de leurs demandes, fixe un ultimatum aux étudiants : le mercredi 18 avril 12 heures (heure locale) est fixé comme date ultime de reprise des cours, faute de quoi ladministration considèrerait que les étudiants absents ont interrompu leurs études.
17 AVRIL. -- Quelques centaines de personnes se rassemblent devant le campus pour soutenir le mouvement des étudiants et répondre à leur appel à la liberté politique et académique. La manifestation dégénère rapidement. Selon un journaliste de la BBC, Nita Bhalla, les forces de police, soutenues par les forces spéciales, répondent à des jets de pierres et de bouteilles par une répression « brutale » allant jusquà investir des maisons avoisinantes pour rechercher des manifestants. Des habitants et des commerçants seraient matraqués et des manifestants laissés sans connaissance sur le sol. Nos sources font état de tirs darmes automatiques à 17 heures (heure locale).
18 AVRIL. -- Selon un correspondant des Nouvelles dAddis, joint à 14 heures (heure locale), plusieurs magasins de Churchill Road et du quartier Piazza auraient été pillés ; des bus et plusieurs voitures de ladministration auraient été lapidées et brûlées. Des vitres des bureaux dEthiopian Airlines et de la Compagnie éthiopienne délectricité auraient été brisées. Des dégâts étaient signalés au ministère de lÉducation. La route menant à lambassade de France a été momentanément bloquée et une cellule mise en place à lambassade pour « assurer la sécurité des ressortissants français ».
Il semblerait, selon plusieurs observateurs joints par les Nouvelles dAddis, que la manifestation du 17 avril comprenait des civils autres que des étudiants. Nos correspondants nexcluent pas que, parmi les manifestants, il ait pu y avoir des éléments perturbateurs qui profitaient de cette occasion pour casser et piller. Il semblerait que les grands axes de la capitale soient relativement sécurisés mais on dispose alors de peu dinformations sur la situation dans les petites rues, toujours inaccessibles.
Dans un communiqué, le gouvernement prévient les partis politiques et les autres groupes dopposition « de graves conséquences sils continuent à promouvoir lanarchie en incitant des hooligans et des jeunes chômeurs à sengager dans des actes démeutes et de vandalisme. »
19 AVRIL. -- Selon une mère de famille jointe vers 21 heures (heure locale). Tous les transports sont arrêtés et, dans certains quartiers, les voitures personnelles seraient saccagées dès quelles stationnent trop longtemps.
20 AVRIL. -- Selon Radio france international (RFI), les événements auraient causé au moins 38 morts et 250 blessés depuis le 11 avril. Mais ces chiffres sont contestés. Selon Panafrican News Agency (Dakar), « malgré les informations de la presse privée locale qui font état d'environ 20 morts dans ces émeutes de mercredi, une vérification au niveau de Tikur Anbessa Hospital -- l'hôpital universitaire -- a confirmé mercredi nuit que seuls 10 corps y ont été transportés ». Cependant, « des témoins ont vu la salle d'urgence de l'hôpital remplie de blessés, touchés par des balles ou des pierres ».
Commentaire
« Il faudrait que lÉthiopie fasse une pause », a déclaré au "Nouvelles d'Addis" un membre de la diaspora éthiopienne en France. Sous-entendu, dans son malheur.
Au plan politique, beaucoup se sont demandés dans la capitale éthiopienne pourquoi le gouvernement et sa ministre de lÉducation nont pas prêté plus dattention aux demandes initiales des étudiants et pourquoi ont été sollicité et autorisé une intervention aussi brutale de la police sur le campus. Guennet Zewdé a déclaré que ni elle, ni les responsables de luniversité navaient été prévenus de cette intervention quils jugent « illégale ». Alors qui et pourquoi ?
LUTTES INTERNES AU TPLF ? -- On est tenté de rapprocher ces événements des récents soubresauts au sein du principal parti au pouvoir, le TPLF (Front populaire de libération du Tigray). En effet, même si le malaise estudiantin couvait depuis plusieurs mois, cette brusque et violente effervescence est curieuse. Des témoins affirment que la première intervention policière sur le campus est due à la réaction des étudiants face à la présence clandestine de deux membres de la sécurité lors dun meeting. Les étudiants auraient voulu expulser ces « espions », et les forces de police sont intervenues. Que faisaient ces deux agents un peu voyants sur le campus ? Leur expulsion, même mouvementée, méritait-elle une riposte aussi violente de la police ?
De même, quelques centaines de personnes rassemblées devant luniversité, encadrées par dimposantes forces de police, représentaient-elles un réel danger pour la sécurité publique, même lorsquelles lançaient des pierres ou des bouteilles ? Normalement, des professionnels de la sécurité étaient en mesure de repérer les fauteurs de troubles et de les neutraliser, sans besoin de malmener les habitants et les commerçants du quartier.
On peut aussi se demander qui sont ces gens, dun âge fort peu estudiantin, aperçus dans les manifestations et qui étaient visiblement décidés à en découdre ? Et, du côté des forces de police, ny avait-il pas aussi certaines personnes incontrôlées, décidées à se saisir du mouvement pour malmener la sécurité de la capitale et peut-être déstabiliser le pouvoir lui-même ?
UNE PÉRIODE DÉLICATE. -- À lexamen des faits des dernières semaines et de leurs développements récents, on se rend compte que ce qui naurait du être quune simple lutte politique au sein des instances dirigeantes du TPLF prend une tout autre envergure. On ignore encore quelles en seront les conséquences au sein de la coalition au pouvoir et quelles seront les réactions des membres du parlement.
Il apparaît clairement que le Premier ministre traverse une période délicate.
Par ailleurs, le TPLF pourrait bien, par une succession de règlements de comptes, scier la branche ; les uns prônant lorthodoxie idéologique, les autres le réalisme gouvernemental.
En expulsant du TPLF ses anciens plus proches alliés, Mélès Zénawi a pris le risque de les voir user leurs dernières cartouches, dans des actions plus ou moins contrôlées. Il est vraisemblable que certains dirigeants historiques disposent encore de suffisamment dinfluence dans certains secteurs (police, armée) pour tenter la déstabilisation du pouvoir.
Les réponses politiques données par la ministre de lÉducation aux revendications initiales des étudiants nont pas pesé lourd dans la balance. La répression et lultimatum ne permettaient pas dinstaurer un climat de négociation ; à linverse, cela a engendré un soutien populaire sincère au mouvement des étudiants. Lexacerbation des choses et les possibles provocations politiques qui se sont greffées sur le mouvement lui ont donné un tour dangereux, en catalysant tous les mécontentements et en jetant dans la rue le flot des insatisfaits, des brimés mais aussi des casseurs et profiteurs de tout genre.
Il semble difficile dapprécier quelle sera lévolution des choses dans les jours à venir. Reste que le pouvoir en place aura à imaginer rapidement de nouvelles formes de relations sociales et politiques, pour que lavertissement qui vient de lui être donné ne se transforme pas, à plus ou moins long terme, en véritable déstabilisation. -- CD
MDP/CD/010420/12:30
Les suites de la crise
22 AVRIL. -- Des milliers d'étudiants (?) auraient été arrêtés et transférés dans un "camp" à Sendefa (38 km au nord-est d'Addis-Abeba). Leur détention a provoqué la colère des familles, du Conseil des droits de l'homme et de plusieurs partis d'opposition. (Source BBC News)
Le nombre des victimes des manifestations de la semaine dernière est estimé à 40 morts et plus de 400 blessés. (Source BBC News)
La vente des journaux privés dans la rue serait suspendue. (Source RFI)
De nombreuses arrestations d'étudiants et d'enfants des rues ont été constatées. (Source RFI)
L'Ethiopian Democratic Party et l'All Amhara People's Organisation, deux des principaux partis d'opposition annoncent qu'un certain nombre de leurs dirigeants ont été arrêtés. (Source BBC News)
23 AVRIL. -- RÉOUVERTURE DE L'UNIVERSITÉ. -- Luniversité dAddis-Abeba doit rouvrir demain, une semaine après les affrontements qui ont fait au moins 41 morts. Cest ce quannoncent les autorités éthiopiennes qui précisent que les centaines de personnes arrêtées lors des troubles seront également libérées. [la Voix de lAmérique, 23/04/01]
25 AVRIL. -- LES ÉTUDIANTS BOUDENT LA REPRISE DES COURS. -- Reprise des classes à luniversité dAddis-Abeba, une semaine après les sanglantes émeutes estudiantines qui ont fait au moins 41 morts, mais les étudiants boudent les cours. Une petite minorité seulement, des 10.000 étudiants inscrits, est retournée en classe à la réouverture de luniversité, hier mardi. Les autres réclament la libération de tous leurs camarades arrêtés pendant les émeutes et les garanties de sécurité pour tous. Selon ses étudiants, le gouvernement leur demande de signer une demande de ré-admission dans laquelle ils doivent reconnaître leur participation à un mouvement universitaire illégal. Les intéressés disent hésiter à le faire par crainte de possibles poursuites judiciaires pour participation à des émeutes. La télévision nationale a diffusé des interviews avec trois leaders du mouvement de protestation qui exhortent les étudiants à reprendre les cours. Mais les étudiants militants accusent les dirigeants en question davoir trahi leur cause. Rappelons que les violences de la semaine dernière ont éclaté après linvasion de luniversité par la police lors dune manifestation estudiantine en faveur de plus de liberté politique et académique. Le gouvernement attribue les désordres à des groupes de gangsters, chômeurs et des militants pour les droits humains. Mais, selon lopposition, le gant de fer des autorités, face aux manifestants, aurait provoqué les émeutes et pillages. [la Voix de lAmérique, 25/04/01]
25 AVRIL. -- NOUVEAU FORMULAIRE POUR LES ÉTUDIANTS. -- Les autorités académiques éthiopiennes ont affiché mercredi à luniversité dAddis-Abeba une nouvelle mouture du formulaire dont une première version, mardi, avait provoquer de vives réactions chez les étudiants, par son manque de clarté, selon la presse internationale. Lacte illégal mentionné dans la première version fait référence au boycott des cours, soulignent les autorités académiques. Dans une formule en langue amharique la version de mardi réclamait des étudiants de reconnaître avoir commis une faute et se repentir pour les dégâts matériels et les pertes en vies humaines. [radio Vatican, 27/04/01]
Pour en savoir plus :
Violents affrontements entre la police et les étudiants (MDP, 17 avril, 2001, 19h30 Paris)
Les événements vus à la radio (Vu à la radio, Isabel intelligence, avril 2001)
More clashes in Addis Ababa (BBC News, 18 April, 2001, 14:41 GMT)
Dozens dead in Addis riots (BBC News, 19 April, 2001, 14:14 GMT)
Des vandales profitent des troubles pour piller (Panafrican News Agency, april 19, 2001)
Anger over Ethiopian detainees (BBC News, 21 April, 2001, 17:12 GMT)
La pression internationale s'accentue après la répression des émeutes d'avril (AFP, 12 mai)
Le numéro un de la sécurité nationale abattu (Associated Press, 12 mai)
Le Premier ministre éthiopien Mélès Zénawi aux prises avec les intégristes de son parti (LNA)