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La discussion est parfois vive dans le mabraze…

Lire toutes les Chroniques du mabraze

Le mabraze est la pièce dédiée à la cérémonie du khat, un lieu d’échanges et de convivialité, l'endroit le plus accueillant de la maison. (*)

Tout naturellement on y refait le monde ou on parle de la famille, des amis, du pays.

Un polémiste se livre pour nous à ce difficile exercice démocratico-critico-familial. En toute liberté, évidemment.


Espace de libre expression, cette rubrique est publiée sous la responsabilité de l'auteur.
Le contenu du texte n'engage pas la rédaction des nouvelles.org


(*) Le khat (ou qat en arabie du sud, tchat en Éthiopie) est un alcaloïde dont on mâche les feuilles. Il procure une légère sensation d’euphorie, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux, il crée une dépendance psychologique.
Chronique du mabraze

La démocratie : sommes-nous prêts ?


FREEMAN

Après avoir assisté à de nombreuses discussions (au mabraze au cours d’une séance de khat ou dans les quartiers de Djibouti) dignes des plus célèbres cafés philosophiques, j’ai souhaité retranscrire ces paroles en une forme narrative plus vivante.

Presque à chaque fois, les acteurs de ces âpres discussions finissent par tomber d’accord sur le constat que rien ne tourne rond chez eux. Ils ont l’impression que tout marche sur la tête. Nous assistons, disent-ils, à une réelle inversion des valeurs : les corrompus, les truands, les sans scrupules, les tribalistes, les courtisans, etc. sont à l’honneur et "aux commandes".
Qu’en outre, on ne peut pas compter sur les irresponsables politiques en place pour sortir le pays de l’impasse dans lequel il se trouve. C’est un fait acquis et difficile à contredire.

Pour les besoins de la cause j’ai décidé de continuer cette discussion de quartier et je me suis astreint à recréer un dialogue entre deux citoyens djiboutiens lambdas inquiets et soucieux du devenir de leur pays. L’un d’entre-eux jouera le rôle du jeune candide traversé par le doute et le questionnement. C’est le jeune Barii (innocent en arabe). Le deuxième personnage endossera l’habit du sage du quartier, celui qui a toujours sa petite idée sur les évènements du moment. C’est le vieux Haj (celui qui a effectué son pèlerinage). Bien que le thème ne se prête pas trop à la dérision, l’exercice n’en demeure pas moins amusant et intéressant à maints égards. Vous en jugerez vous-même.


Dialogue au mabraze

Barii. – Comment sortir notre pays de sa situation catastrophique si nos gouvernants sont incompétents et corrompus par dessus le marché ?

Hadj. – Peut-être faire table rase du passé et mettre en place de nouveaux hommes et de nouvelles femmes.

Barii. – Faire table rase du passé : c’est la guerre ?

Hadj. – Certes, il y a la méthode violente qui sous-entend des pleurs, des larmes, du sang et des vies gâchées. Mais il existe aussi une deuxième voie, une méthode plus douce, plus "civilisée" qui elle fait place à une autre forme de confrontation. C’est la confrontation démocratique par les urnes et les suffrages exprimés par les électeurs.
Cette seconde méthode est de loin la plus souhaitable. L’histoire de l’humanité et l’actualité récente nous prouvent que cette dernière voie, la plus souhaitable d’entre toutes, est la moins mauvaise des solutions. Elle est la plus durable et la plus fiable en comparaison aux coups d’État et autres coups de force. Et, c’est encore cette deuxième voie qui a été choisie par les nations les plus prospères. Faut croire qu’elle est source de paix et de prospérité !

Barii. – Sommes-nous assez mûrs pour pratiquer cette providentielle "confrontation démocratique" ? Existe-t-il des modèles proches, par exemple des pays voisins qui pourraient nous servir de modèles ?

Hadj. – Tout l’enjeu est là. Il ne serait pas outrageant de dire que la grande majorité de notre population n’a pas encore atteint une certaine forme de conscience ou de maturité politique au sens moderne du terme. – Je sais que certains me rétorqueront qu’il existe des modèles de démocratie pastorale ou encore je ne sais quelle autre forme de démocratie traditionnelle, etc. C’était peut être possible quand on vivait en autarcie et au sein du même clan (quelque dizaines d’individus). En bref, laissant ces modèles au folklore, aux anthropologues et vivant avec notre temps en nous référant aux modèles démocratiques contemporains qui réussissent et qui fonctionnent. – Oui, il y a du pain sur la planche pour initier nos concitoyens au modèle démocratique qui je crois, malgré tous les détracteurs et apprentis dictateurs, est une valeur universelle accessible sous nos latitudes et compatibles avec nos climats désertiques ou tropicaux !
Quant au modèle des pays voisins, il n’est malheureusement guère plus reluisant que le nôtre. La Somalie est embourbée depuis une décennie dans une guerre civile fratricide dont les enjeux échappent à tout esprit cartésien. Le dialogue entre les membres de la société civile et le débat démocratique ont fait place au langage des armes sous-tendu par des conflits ethniques d’une exceptionnelle violence.
De son côté, l’Éthiopie a traversé plusieurs épisodes de turbulences. Après la chute du régime marxiste, elle a été confrontée aux problèmes des nationalités et à la naissance d’une cohorte de fronts de libération. Actuellement de nombreux conflits (ex., avec l’Érythrée) continuent à endeuiller de milliers de familles éthiopiennes, érythréennes, oromos, etc.
Je suis au regret de te dire que les notions de démocratie, de liberté d’expression, de confrontation démocratique et de justice sont restées au stade de concept et tardent à rentrer dans nos us et coutumes.

Barii. – Pourquoi la greffe de la démocratie ne prend-elle pas dans notre région ? C’est peut-être génétique ?

Hadj. – Non, je ne pense pas que cela soit génétique. Pour certains de nos compatriotes le mal est irréversible. C’est la cas d’une très grande majorité de nos aînés qui n’ont pas eu la chance d’accéder à l’instruction et au savoir et qui n’ont pas eu l’occasion d’être confrontés ou de vivre sous un modèle démocratique. Cela n’enlève rien à leur dignité, à leur sagesse et à leur capacité à recourir, quand il le faut, au bon sens. Malheureusement leurs références (ex : solidarité clanique au dessus de toute autre considération et la tribu ou le clan comme pivot social) sont incompatibles avec une société ouverte, diverse et multiculturelle.
Pour accéder à une démocratie consciente et réfléchie, notre arme principale doit être l’éducation et notre cœur de cible : nos enfants de l’école primaire et toutes nos générations montantes. Il s’agit d’inculquer des valeurs communément admises : le travail comme source normale et naturelle de toute richesse, la justice garant de nos libertés et de nos droits, la récompense au mérite, l’acceptation de la différence, les premiers rudiments et apprentissages de la démocratie (le vote, la représentation, la règle de droit, les devoirs d’un citoyen, etc.) ; la capacité à s’indigner et à dire non quand il le faut, même quand il s’agit de nos aînés, etc. Dans ce cas de figure, il s’agit bien d’un travail de longue haleine qui s’étale sur plusieurs générations. Malheureusement, il n’y a pas de baguette magique pour accéder à une société "idéale".
Et, il y a de quoi se faire beaucoup de soucis quand on assiste au massacre quasi délibéré de l’outil de l’éducation nationale dans notre pays. Des milliers d’enfants sont exclus chaque année du système scolaire sans aucune formation et certaines fois dans une situation proche de l’analphabétisme.
Nos dirigeants n’ont pas encore pris conscience que nos enfants sont notre première et peut-être notre unique matière première !
L’apprentissage de la démocratie commence dans nos foyers. C’est aussi accepter une forme de démocratie au sein de la cellule familiale. Aucune loi n’empêche d’aborder et de débattre, dans le cercle familial, des questions et des problèmes qui concernent de près ou de loin toute la famille.
Cet objectif réaliste et réalisable doit pouvoir s’asseoir sur une réelle détermination de nos hommes politiques et une prise de conscience de tous nos concitoyens. Malheureusement, il est à craindre que cette "espèce" d’homme politique déterminé et œuvrant pour le bien de la collectivité ne soit pas encore née sous nos cieux.

Barii. – Nous sommes dans une impasse alors ?

Hadj. – L’histoire et l’actualité nous apprend qu’il ne faut pas désespérer. Même si l’on se trouve face à un grave dilemme et même si le chemin nous semble être une voie sans issue, il faut se dire que chaque problème a forcément une solution. Il est vrai, et nous en sommes conscients que les hommes qui nous gouvernent aujourd’hui ne changeront jamais ou peut-être pas de leur propre initiative. Ils considèrent que le pouvoir ainsi que tous ses attributs leur appartiennent. Ils s’y accrocheront en dépit de leur incompétence notoire et de leur comportement quasi criminel.

Barii. – Faut-il les aider à partir ? Par quels moyens ?

Hadj. – Je ne pense pas qu’il y ait des réponses toutes faites, prêtes à l’usage. Il y a une réflexion à mener, des priorités à fixer, des actions courageuses à entreprendre et certainement un prix à payer.
La véritable question qui vaille à mon sens est : Quel prix sommes nous prêts à payer pour reprendre notre destin en main ?.


Épilogue

Venu au mabraze la tête pleine de questions, en ayant la certitude de repartir avec les bonnes réponses, notre jeune Barii semblait à la fois soucieux mais sûr d’apercevoir bientôt cette lumière annonçant le bout du tunnel.
Il ne lui reste plus qu’à transformer cette confiance en l’avenir en une réelle détermination et une volonté indéfectible de peser, en tant que citoyen engagé, sur le moment présent et sur toutes les décisions concernant de près ou de loin sa cité.

Ne dit-on pas que notre avenir est ce que l’on décide d’en faire ! – F

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