Après avoir assisté à de nombreuses discussions (au mabraze au cours dune séance de khat ou dans les quartiers de Djibouti) dignes des plus célèbres cafés philosophiques, jai souhaité retranscrire ces paroles en une forme narrative plus vivante.
Presque à chaque fois, les acteurs de ces âpres discussions finissent par tomber daccord sur le constat que rien ne tourne rond chez eux. Ils ont limpression que tout marche sur la tête. Nous assistons, disent-ils, à une réelle inversion des valeurs : les corrompus, les truands, les sans scrupules, les tribalistes, les courtisans, etc. sont à lhonneur et "aux commandes".
Quen outre, on ne peut pas compter sur les irresponsables politiques en place pour sortir le pays de limpasse dans lequel il se trouve. Cest un fait acquis et difficile à contredire.
Pour les besoins de la cause jai décidé de continuer cette discussion de quartier et je me suis astreint à recréer un dialogue entre deux citoyens djiboutiens lambdas inquiets et soucieux du devenir de leur pays. Lun dentre-eux jouera le rôle du jeune candide traversé par le doute et le questionnement. Cest le jeune Barii (innocent en arabe). Le deuxième personnage endossera lhabit du sage du quartier, celui qui a toujours sa petite idée sur les évènements du moment. Cest le vieux Haj (celui qui a effectué son pèlerinage). Bien que le thème ne se prête pas trop à la dérision, lexercice nen demeure pas moins amusant et intéressant à maints égards. Vous en jugerez vous-même.
Dialogue au mabraze
Barii. Comment sortir notre pays de sa situation catastrophique si nos gouvernants sont incompétents et corrompus par dessus le marché ?
Hadj. Peut-être faire table rase du passé et mettre en place de nouveaux hommes et de nouvelles femmes.
Barii. Faire table rase du passé : cest la guerre ?
Hadj. Certes, il y a la méthode violente qui sous-entend des pleurs, des larmes, du sang et des vies gâchées. Mais il existe aussi une deuxième voie, une méthode plus douce, plus "civilisée" qui elle fait place à une autre forme de confrontation. Cest la confrontation démocratique par les urnes et les suffrages exprimés par les électeurs.
Cette seconde méthode est de loin la plus souhaitable. Lhistoire de lhumanité et lactualité récente nous prouvent que cette dernière voie, la plus souhaitable dentre toutes, est la moins mauvaise des solutions. Elle est la plus durable et la plus fiable en comparaison aux coups dÉtat et autres coups de force. Et, cest encore cette deuxième voie qui a été choisie par les nations les plus prospères. Faut croire quelle est source de paix et de prospérité !
Barii. Sommes-nous assez mûrs pour pratiquer cette providentielle "confrontation démocratique" ? Existe-t-il des modèles proches, par exemple des pays voisins qui pourraient nous servir de modèles ?
Hadj. Tout lenjeu est là. Il ne serait pas outrageant de dire que la grande majorité de notre population na pas encore atteint une certaine forme de conscience ou de maturité politique au sens moderne du terme. Je sais que certains me rétorqueront quil existe des modèles de démocratie pastorale ou encore je ne sais quelle autre forme de démocratie traditionnelle, etc. Cétait peut être possible quand on vivait en autarcie et au sein du même clan (quelque dizaines dindividus). En bref, laissant ces modèles au folklore, aux anthropologues et vivant avec notre temps en nous référant aux modèles démocratiques contemporains qui réussissent et qui fonctionnent. Oui, il y a du pain sur la planche pour initier nos concitoyens au modèle démocratique qui je crois, malgré tous les détracteurs et apprentis dictateurs, est une valeur universelle accessible sous nos latitudes et compatibles avec nos climats désertiques ou tropicaux !
Quant au modèle des pays voisins, il nest malheureusement guère plus reluisant que le nôtre. La Somalie est embourbée depuis une décennie dans une guerre civile fratricide dont les enjeux échappent à tout esprit cartésien. Le dialogue entre les membres de la société civile et le débat démocratique ont fait place au langage des armes sous-tendu par des conflits ethniques dune exceptionnelle violence.
De son côté, lÉthiopie a traversé plusieurs épisodes de turbulences. Après la chute du régime marxiste, elle a été confrontée aux problèmes des nationalités et à la naissance dune cohorte de fronts de libération. Actuellement de nombreux conflits (ex., avec lÉrythrée) continuent à endeuiller de milliers de familles éthiopiennes, érythréennes, oromos, etc.
Je suis au regret de te dire que les notions de démocratie, de liberté dexpression, de confrontation démocratique et de justice sont restées au stade de concept et tardent à rentrer dans nos us et coutumes.
Barii. Pourquoi la greffe de la démocratie ne prend-elle pas dans notre région ? Cest peut-être génétique ?
Hadj. Non, je ne pense pas que cela soit génétique. Pour certains de nos compatriotes le mal est irréversible. Cest la cas dune très grande majorité de nos aînés qui nont pas eu la chance daccéder à linstruction et au savoir et qui nont pas eu loccasion dêtre confrontés ou de vivre sous un modèle démocratique. Cela nenlève rien à leur dignité, à leur sagesse et à leur capacité à recourir, quand il le faut, au bon sens. Malheureusement leurs références (ex : solidarité clanique au dessus de toute autre considération et la tribu ou le clan comme pivot social) sont incompatibles avec une société ouverte, diverse et multiculturelle.
Pour accéder à une démocratie consciente et réfléchie, notre arme principale doit être léducation et notre cur de cible : nos enfants de lécole primaire et toutes nos générations montantes. Il sagit dinculquer des valeurs communément admises : le travail comme source normale et naturelle de toute richesse, la justice garant de nos libertés et de nos droits, la récompense au mérite, lacceptation de la différence, les premiers rudiments et apprentissages de la démocratie (le vote, la représentation, la règle de droit, les devoirs dun citoyen, etc.) ; la capacité à sindigner et à dire non quand il le faut, même quand il sagit de nos aînés, etc. Dans ce cas de figure, il sagit bien dun travail de longue haleine qui sétale sur plusieurs générations. Malheureusement, il ny a pas de baguette magique pour accéder à une société "idéale".
Et, il y a de quoi se faire beaucoup de soucis quand on assiste au massacre quasi délibéré de loutil de léducation nationale dans notre pays. Des milliers denfants sont exclus chaque année du système scolaire sans aucune formation et certaines fois dans une situation proche de lanalphabétisme.
Nos dirigeants nont pas encore pris conscience que nos enfants sont notre première et peut-être notre unique matière première !
Lapprentissage de la démocratie commence dans nos foyers. Cest aussi accepter une forme de démocratie au sein de la cellule familiale. Aucune loi nempêche daborder et de débattre, dans le cercle familial, des questions et des problèmes qui concernent de près ou de loin toute la famille.
Cet objectif réaliste et réalisable doit pouvoir sasseoir sur une réelle détermination de nos hommes politiques et une prise de conscience de tous nos concitoyens. Malheureusement, il est à craindre que cette "espèce" dhomme politique déterminé et uvrant pour le bien de la collectivité ne soit pas encore née sous nos cieux.
Barii. Nous sommes dans une impasse alors ?
Hadj. Lhistoire et lactualité nous apprend quil ne faut pas désespérer. Même si lon se trouve face à un grave dilemme et même si le chemin nous semble être une voie sans issue, il faut se dire que chaque problème a forcément une solution. Il est vrai, et nous en sommes conscients que les hommes qui nous gouvernent aujourdhui ne changeront jamais ou peut-être pas de leur propre initiative. Ils considèrent que le pouvoir ainsi que tous ses attributs leur appartiennent. Ils sy accrocheront en dépit de leur incompétence notoire et de leur comportement quasi criminel.
Barii. Faut-il les aider à partir ? Par quels moyens ?
Hadj. Je ne pense pas quil y ait des réponses toutes faites, prêtes à lusage. Il y a une réflexion à mener, des priorités à fixer, des actions courageuses à entreprendre et certainement un prix à payer.
La véritable question qui vaille à mon sens est : Quel prix sommes nous prêts à payer pour reprendre notre destin en main ?.
Épilogue
Venu au mabraze la tête pleine de questions, en ayant la certitude de repartir avec les bonnes réponses, notre jeune Barii semblait à la fois soucieux mais sûr dapercevoir bientôt cette lumière annonçant le bout du tunnel.
Il ne lui reste plus quà transformer cette confiance en lavenir en une réelle détermination et une volonté indéfectible de peser, en tant que citoyen engagé, sur le moment présent et sur toutes les décisions concernant de près ou de loin sa cité.
Ne dit-on pas que notre avenir est ce que lon décide den faire ! F