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La discussion est parfois vive dans le mabraze…

Lire toutes les Chroniques du mabraze

Le mabraze est la pièce dédiée à la cérémonie du khat, un lieu d’échanges et de convivialité, l'endroit le plus accueillant de la maison. (*)

Tout naturellement on y refait le monde ou on parle de la famille, des amis, du pays.

Un polémiste se livre pour nous à ce difficile exercice démocratico-critico-familial. En toute liberté, évidemment.


Espace de libre expression, cette rubrique est publiée sous la responsabilité de l'auteur.
Le contenu du texte n'engage pas la rédaction des nouvelles.org


(*) Le khat (ou qat en arabie du sud, tchat en Éthiopie) est un alcaloïde dont on mâche les feuilles. Il procure une légère sensation d’euphorie, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux, il crée une dépendance psychologique.
Chronique du mabraze

Pauvreté, un chemin inédit… à Djibouti

Où le polémiste manifeste son envie de voir « des utopies qui sauraient épanouir l’homme dans ses relations sociales ». Des utopies fécondes « d'où émergerait une force nouvelle qui terrassera la pauvreté, comme deux bras s’unissant pour soulever une pierre ».


MOHAMED QAYAAD

Vous dites pauvreté, source de richesse ? J’ai vraiment du mal à le traduire concrètement, du moins à imaginer comment cela serait possible. Lorsque j’interroge ma vie et mon environnement, lorsque je croise le regard de mes frères des sociétés d’Afrique et d’ailleurs, le regard dévaluateur, compatissant des autres ont l’égard de ces sociétés, je vous suis moins sur ce terrain de pauvres rêveurs, ai-je envie d’ajouter. En même temps, la seule idée de savoir que le pauvre aussi est riche et qu’il peut enrichir arrache de moi cette jubilation, quelle chance !

Mais pardonnez-moi, car lorsque je cherche quelques indices de richesses dans le quotidien, mon sourire s’efface aussitôt devant la vérité poignante de la vie des hommes. Alors, je m’interroge. Où est-elle cette richesse lorsque là-bas, des millions d’individus vivent au jour le jour, lorsque des paysans n’arrivent pas à sortir vivants de la période de soudure parce qu’ils n’ont jamais su maîtriser les aléas climatiques, exploiter à fond le sol par des moyens adéquats ou parce qu’ils n’ont pas su remplacer leurs bras fatigues, malades… ? Où est-elle, la richesse, quand cette veuve, cet enfant, ce jeune meurent de faim, de maladie bénigne ou d’ignorance malgré le sens de solidarité encore vivace dans ces milieux ? Une solidarité impuissante faite de misères, est-ce cela la richesse ? Où est-elle donc ? Dans ce refus de soi, de sa culture, de son histoire ? Dans cette incapacité à penser par soi et pour soi, dans l’asservissement et la singerie de la culture des "riches" ?

Est-ce là cette richesse quand, contrairement à nos croyances, on nous assène que pour exister, il faut séparer au lieu d’unir. Tuer les autres, se battre rien que pour soi. Et, pour la société elle – même, vivre serait "tout" transformer en valeur marchande, même ce qui n’a pas de prix ? Il parait que hors de cette société économique, il n’y a point de salut. Pour les sociétés du Sud dites pauvres, séduites et piégées par une telle logique au nom de la "mondialisation" – forme déguisée de la dictature de deux ou trois pays qui se donnent pour référence alors même qu’ils se cherchent – je me demande si c’est bien là le chemin d’accomplissement de ces sociétés ?

Cependant, j’ose sourire de nouveau lorsque des voix me disent que ces sociétés qui se donnent pour modèles aujourd’hui appartiennent déjà au passé, d’autant qu’elles ne savent plus rêver, d’autant qu’elles n’ont plus d’utopies.

Quelle chance pour vous pays pauvres, hommes du Sud ou du Tiers-monde, quel que soit votre nom, vous qui n’avez plus rien d’autre que vos rêves à construire. Alors je me sens prêt à vous suivre. Mais, permettez-moi de garder encore quelques réticences. C’est que j’ai besoin de voir naître des utopies capables d’orienter, d’innover nos sociétés du Sud leur permettant de mieux échanger avec leurs partenaires, ces utopies qui nous sortiraient du joug de la Banque mondiale et du FMI, de l’aliénation socio-économico-culturelle…

J’ai envie de voir ces utopies qui renverseraient l’échelle de valeurs qui ne jurent aujourd’hui que par l’économie monétaire, des utopies qui sauraient épanouir l’homme dans ses relations sociales d'où émergerait une force nouvelle qui terrassera la pauvreté comme deux bras s’unissant « pour soulever une pierre ».

Pauvreté source d’inspiration, d’invention, de solidarité et d’audace ; utopie signe d’éveil, chemin vers l’humanité, oui. Pourtant j’ai encore l’impression que cela aussi est une utopie, un projet qui ne se réalisera en Afrique qu’à partir du jour où nous saurons apprécier un Félix Coutchoro, un Cheik Anta Diop ou encore un Souleiman Cissé, un Kanda Bongo Man, une Afia Mala, un Nurradin Farah, un Wole Soyinka, un Ken Saro Wiwa, un Cheikh Hamidu Kane ou un Ahamadu Kourouma ; à partir du jour ou nous commencerons à être riches de notre pauvreté, car il me semble aujourd’hui que nous sommes plus pauvres de ce que nous avons que de ce que nous n’avons pas. MQ

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