Vous dites pauvreté, source de richesse ? Jai vraiment du mal à le traduire concrètement, du moins à imaginer comment cela serait possible. Lorsque jinterroge ma vie et mon environnement, lorsque je croise le regard de mes frères des sociétés dAfrique et dailleurs, le regard dévaluateur, compatissant des autres ont légard de ces sociétés, je vous suis moins sur ce terrain de pauvres rêveurs, ai-je envie dajouter. En même temps, la seule idée de savoir que le pauvre aussi est riche et quil peut enrichir arrache de moi cette jubilation, quelle chance !
Mais pardonnez-moi, car lorsque je cherche quelques indices de richesses dans le quotidien, mon sourire sefface aussitôt devant la vérité poignante de la vie des hommes. Alors, je minterroge. Où est-elle cette richesse lorsque là-bas, des millions dindividus vivent au jour le jour, lorsque des paysans narrivent pas à sortir vivants de la période de soudure parce quils nont jamais su maîtriser les aléas climatiques, exploiter à fond le sol par des moyens adéquats ou parce quils nont pas su remplacer leurs bras fatigues, malades
? Où est-elle, la richesse, quand cette veuve, cet enfant, ce jeune meurent de faim, de maladie bénigne ou dignorance malgré le sens de solidarité encore vivace dans ces milieux ? Une solidarité impuissante faite de misères, est-ce cela la richesse ? Où est-elle donc ? Dans ce refus de soi, de sa culture, de son histoire ? Dans cette incapacité à penser par soi et pour soi, dans lasservissement et la singerie de la culture des "riches" ?
Est-ce là cette richesse quand, contrairement à nos croyances, on nous assène que pour exister, il faut séparer au lieu dunir. Tuer les autres, se battre rien que pour soi. Et, pour la société elle même, vivre serait "tout" transformer en valeur marchande, même ce qui na pas de prix ? Il parait que hors de cette société économique, il ny a point de salut. Pour les sociétés du Sud dites pauvres, séduites et piégées par une telle logique au nom de la "mondialisation" forme déguisée de la dictature de deux ou trois pays qui se donnent pour référence alors même quils se cherchent je me demande si cest bien là le chemin daccomplissement de ces sociétés ?
Cependant, jose sourire de nouveau lorsque des voix me disent que ces sociétés qui se donnent pour modèles aujourdhui appartiennent déjà au passé, dautant quelles ne savent plus rêver, dautant quelles nont plus dutopies.
Quelle chance pour vous pays pauvres, hommes du Sud ou du Tiers-monde, quel que soit votre nom, vous qui navez plus rien dautre que vos rêves à construire. Alors je me sens prêt à vous suivre. Mais, permettez-moi de garder encore quelques réticences. Cest que jai besoin de voir naître des utopies capables dorienter, dinnover nos sociétés du Sud leur permettant de mieux échanger avec leurs partenaires, ces utopies qui nous sortiraient du joug de la Banque mondiale et du FMI, de laliénation socio-économico-culturelle
Jai envie de voir ces utopies qui renverseraient léchelle de valeurs qui ne jurent aujourdhui que par léconomie monétaire, des utopies qui sauraient épanouir lhomme dans ses relations sociales d'où émergerait une force nouvelle qui terrassera la pauvreté comme deux bras sunissant « pour soulever une pierre ».
Pauvreté source dinspiration, dinvention, de solidarité et daudace ; utopie signe déveil, chemin vers lhumanité, oui. Pourtant jai encore limpression que cela aussi est une utopie, un projet qui ne se réalisera en Afrique quà partir du jour où nous saurons apprécier un Félix Coutchoro, un Cheik Anta Diop ou encore un Souleiman Cissé, un Kanda Bongo Man, une Afia Mala, un Nurradin Farah, un Wole Soyinka, un Ken Saro Wiwa, un Cheikh Hamidu Kane ou un Ahamadu Kourouma ; à partir du jour ou nous commencerons à être riches de notre pauvreté, car il me semble aujourdhui que nous sommes plus pauvres de ce que nous avons que de ce que nous navons pas. MQ