Parler ou se taire, dans tous les cas on se fait écharper. Alors, autant s'exprimer. C'est ce que j'ai choisi de faire sur des sujets (éducation, démocratie, culture, tradition, etc.) qui m'interpellent depuis un certain temps. Nous autres les Djiboutiens, on a la fâcheuse et désagréable manie de nous emporter à la moindre contradiction. Est-ce la preuve de notre immaturité ? Je parle bien sûr de l'immaturité en politique. Il est vrai que nous avons eu rarement l'occasion de débattre d'un sujet ou d'une question de la première importance pour notre pays. La démocratie n'a jamais été la tasse de thé de nos gouvernants. À moins d'être amnésique, je ne pense pas que Gouled ou IOG ait pris la peine de nous consulter un jour sur une grande question nationale ?
Après la parenthèse coloniale qui s'est caractérisée par une mise sous tutelle de notre souveraineté nationale et de nos attributs de citoyens à part entière, nous avons connu une autre période de confiscation de pouvoir. Cette époque post-coloniale a vu naître un système politique autocratique dont la particularité la plus saillante est la concentration et la confusion des pouvoirs aux mains d'une seule personne. Ce système s'est perpétué pendant un quart de siècle. Cela n'a été possible que grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : tribalisme, religion omniprésente, analphabétisme de masse, sous-développement socio-économique, etc.
Notre mode d'organisation sociale explique largement "la faillite" et les dérives actuelles de notre société djiboutienne (échec de la démocratie, déliquescence du corps social, corruption généralisée, faillite sanitaire et éducationnelle, etc.). Que l'on soit originaire de la Somalie, du Yémen ou en se référant au mode d'organisation sociale afar, le Djiboutien ne se perçoit qu'au travers de la tribu ou du clan auquel il se rattache. Il ne se pense pas en tant qu'individu à part entière c'est-à-dire en tant qu'entité autonome constituant un centre autonome de réflexion de décision et d'action. C'est une "pièce", partie intégrante, d'une complexe machinerie tribale qui le "dévore" entièrement.
Vu sous ce prisme clanico-tribal, toute décision ayant des répercussions sur le plan social ou politique est tout d'abord analysée par rapport au groupe de rattachement. En d'autres termes, on se pose la question suivante : quelles sont les retombées (positives ou négatives) sur mon clan ? Si, elle sont positives, je serais tenté de soutenir activement cette décision. Par contre, si ces retombées sont négatives. Je m'évertuerais à tout faire pour contrer cette décision. Je qualifierai cette attitude "d'opportunisme clanique".
Cet opportunisme communautaire trouve des applications diverses et variées dans toutes les activités socio-économiques : transactions commerciales, recrutement, mariages, marchés publics, grand projet national, etc. On comprend aisément que tous les espaces de décision, de concertation et d'échange soient pollués par ce réflexe communautaire. De ce fait, toutes les décisions sont guidées non pas par un souci d'objectivité, de rationalisme et d'efficacité, mais par des considérations archaïques liées au clan ou à la tribu.
Mon approche peut paraître quelque peu réductrice. Il est vrai que les choses ne sont pas si simples que cela. J'ai volontairement schématisé pour faciliter la compréhension de ce phénomène. Prenons l'exemple de la décision d'une nomination ministérielle ou à un poste clé de la haute fonction publique. Le premier commentaire que suscite cette nomination et qui vient à l'esprit du Djiboutien lambda : de quelle tribu est issue la personne nommée à ce poste. On ne se posera nullement la question de sa compétence, de son intégrité ou de sa moralité, etc. Toutes ces questions, qui peuvent sembler essentielles dans un autre contexte, deviennent d'une futilité affligeante à Djibouti.
Quant à notre capacité de contestation politique, elle est quasiment nulle. En effet, nous disposons d'un patrimoine socioculturel qui n'est pas très enclin à cultiver notre aptitude à contester, à nous opposer en raison d'un avis différent. L'on serait tenté de croire que notre sentiment de révolte est en grande partie inhibé. Dire non aux anciens, aux puissants, aux plus nantis et, a fortiori, à l'État, est souvent perçu comme une excentricité, une manière de se démarquer et surtout la meilleure façon pour se faire clouer au pilori.
Ce comportement trouve souvent sa source dans nos rites, nos règles en société, nos rapports intergénérationnels et aussi malheureusement dans notre rapport à la religion qui nous portent plus vers la soumission que vers la contestation. On ne sait pas dire non ou être irrévérencieux quand une situation le recommande fortement.
La résignation est une attitude, un état d'esprit ou une sorte de prédisposition qui sont partie intégrante de notre background culturel. Je ne vais pas jusqu'à dire que nous baignons dans une culture de la soumission.
Mais il est des signes et des situations qui ne trouvent un début d'explication qu'au travers de ce prisme de la soumission et de cette propension à accepter l'adversité avec fatalisme et résignation. Sinon, comment expliquer que nos pays et certains autres beaucoup plus anciens comme l'Égypte, la Syrie, l'Irak et j'en oublie certainement d'autres, puissent encore se trouver sous des régimes dictatoriaux depuis plusieurs décennies. Comment expliquer que ces pays qui disposent d'une certaine intelligentsia, d'une tradition universitaire, d'un faible taux d'analphabétisme puissent accepter sans sourciller toutes les atteintes et les violations aux libertés et droits de l'homme les plus élémentaires. Comment justifier que Moubarak se soit présenté comme le candidat unique aux élections présidentielles ? Idem pour Ben Ali en Tunisie.
Prenons l'exemple de la Syrie. À la mort du président El-Assad, son fils Bachar al-Assad a pris les rênes du pouvoir sans le moindre incident. Cette soit-disante république s'est mue sans le moindre heurt en une sorte de monarchie, où le pouvoir est dévolu selon des règles bien établies, de père en fils. Il paraît que Moubarak, Kadhafi, Ali Abdallâh Saleh nous préparent le même scénario. Le Président est mort, vive son Fils !
Pourtant certains de ces pays ont fait la preuve de leur capacité à s'affirmer, à lutter pour leur indépendance à l'époque coloniale. C'était peut être la "fibre nationale" qui les avait animée à l'époque. Après tout ce n'est peut être qu'une question de fibre !
Nous prépare-t-on le même schéma à Djibouti ? Hélas, il semble bien que oui. Hier, nous avons assisté passivement à la transition "très démocratique" entre l'oncle (Hassan Gouled) et le neveu (Ismail Omar) et Demain ce sera peut être entre le père, IOG, et l'un de ses fils ?
Avançons, discutons, débattons et essayons de construire un début de démocratie au sein de notre communauté et au sein de notre diaspora. Profitons des festivités du 25ème anniversaire de notre indépendance pour nous rencontrer, pour prendre des initiatives. J'ai une idée ! Et si nous créions dans chaque ville où il y a une communauté djiboutienne importante (Ottawa, Toronto, Paris et d'autres villes
) une structure, ne serait-ce qu'informelle, pour permettre à chacun d'entre nous de débattre, de proposer et donc de reconstruire à notre modeste échelle des initiatives pour aider les nôtres qui sont restés au pays. D'autres communautés le font, pourquoi pas nous ! Chaque structure pourra s'intituler par exemple le "MOUVEMENT DU 27 JUIN". Et pourquoi, ne pas imaginer par la suite un "mouvement transnational du 27 juin" une sorte d'ONG dont la vocation essentielle sera l'entraide avec la population djiboutienne. Cet objectif relève du domaine du possible. Réfléchissons-y !
C'est un test pour nous tous. Et s'il est concluant, cela voudrait dire que tous les espoirs sont permis pour demain. F
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