Comme aurait dit ma grand-mère : « Yen a des quont du mouron à sfaire
» Dailleurs cest peut être déjà le cas. Lambassade de Djibouti à Paris a protesté officiellement contre « ces allégations [qui] reposent essentiellement sur des amalgames, des déclarations tronquées et isolées de leur contexte, les affirmations de personnages douteux
» (2). Pour autant, comment donner crédit à cette chaste protestation, quand on sait que la présidence djiboutienne a dépêché des émissaires en France, pour tenter dempêcher ou, pour le moins, différer la programmation de lenquête de Canal+ ? Lun de ces envoyés, Français de Djibouti et membre de lex-RPR, a rencontré Michèle Alliot-Marie, ex-présidente du mouvement, pour voir ce quil était possible de faire : mais Mame lui aurait objecté que linterdit gouvernemental ne se pratiquait plus tellement en France, que le mieux pour ses commanditaires serait denvisager la procédure judiciaire.
Bien sûr les enquêteurs de Canal instruisent à charge et fouillent dans les placards du pouvoir. Mais ils travaillent le dossier depuis plus dun an, et, objectivement, peut-on mettre en doute la thèse de lassassinat et dune sale affaire dÉtat(s) ? Le tout dans un cadre rocambolesque, où un terroriste évadé de la prison de Djibouti porte plainte pour diffamation devant la justice de Djibouti ; où un autre condamné entre et sort de sa prison pour aller faire un truc ou un autre et, pourquoi pas, accomplir certaines missions pour le compte de la sécurité djiboutienne ; où le supplicié descend « sur des rochers tranchants, pieds nus, dans le noir, sans se blesser, puis simmole et court quinze mètres sur des cailloux sans même ségratigner la plante des pieds. » (3)
Une autre question est posée cependant. Nous ne sommes pas dupes de la principale tare du système médiatique : linformation à thème, le rebondissement confraternel sur des sujets convenus, à la mode, d'"actualité". Donc nous devons aussi nous étonner des engouements soudains pour certaines petites saloperies locales des uns et des autres. Il faut quand même se rappeler quil ny eut pas beaucoup de journalistes pour sémouvoir que la France favorise lélection (?) à Djibouti dun homme dont les services secrets français avaient souligné dans une note "blanche" quil était corrompu, mêlé à un trafic darmes en provenance dIrak, mêlé aussi à lattentat du Café de Paris (4). Oui mais, aujourdhui, cette « plaque aéroportuaire essentielle » (5) est très convoitée et le terrorisme supposé régional est un thème qui fait recette. Donc la question est légitime : Pourquoi la presse semballe-t-elle maintenant sur lAffaire Borrel, alors que la veuve du juge se débat toute seule avec son cauchemard depuis des années ? Pourquoi les rares personnes en France et à Djibouti qui brandissaient le dossier je pense à Jean-Loup Schaal, Maître Aref, Maître Calatayud, Arnaud Montebourg (6) ne trouvaient aucun écho avant le désormais mythique 11-septembre ?
Même si le service communication de Canal+ a bien "vendu" son reportage aux médias, il nempêche que lampleur de la réaction ne lasse pas détonner. Évidemment la région est sous le feu des projecteurs et la pression sur Djibouti-les-Grandes-Oreilles est forte ; mais, au-delà du scoop forcément éphémère, qui sintéresse à la démocratie nen pouvant plus dattendre ? Qui se préoccupe du sort du peuple en très grande misère ? Et de la grosse famine menaçante partout dans la corne de lAfrique ?
Poser la question cest y répondre. Tout le monde sen fout. Et les voyous ont encore de bien beaux jours devant eux. La mode est à léradication du terrorisme islamisque, et ia concurrence américaine sur ce poste stratégique ne facilite pas le nécessaire contrôle, que devraient exercer la France et lUnion européenne, concernant un pays sous perfusion où le traitement (laide) ne profite pas du tout au développement.
Ces remarques faites, et le reportage de Canal+ nétant pas en cause, il faut se satisfaire du gros travail qui a été fait par Nicolas et Fontant.
Le film est passionnant comme un thriller et beau comme du cinéma-vérité.
Que Canal+ me pardonne mais, me plaçant au service de lesthétique politique, je souhaite que chacun fasse une copie pirate et ladresse à quelquun. Ici, là-bas, partout.
Deux passages du film sont quasiment anthologiques.
La séquence où le reporter tente de descendre de jour la falaise du lieu-dit le Goubet, où fut retrouvé le cadavre du juge Borrel. Impressionnante entreprise. On se demande comment un homme seul a pu dévaler ces rochers de nuit et mourir dautre chose. Dailleurs, la reconstitution nocturne navait pas été faite lors de lenquête de justice, pour raisons de sécurité.
Lextrait surtout de la brève conférence de presse (3 octobre, Paris). Je conseille aux heureux possesseurs de la cassette de revisionner ce passage en coupant le son. Durant de très longues secondes, Ismaël Omar Guelleh durement accroché par un journaliste de Canal+ donne limpression dêtre un poisson sorti de son bocal et en train de manquer dair. Son bocal
Évidemment le Président nest pas habitué aux vraies questions (7), et encore moins à limpertinence, et ça se voit ; mais surtout, comment ne pas penser quil est mal à laise parce quil ne dit pas la vérité ?
Donc on en est là. Laffaire Borrel est relancée et lhypothèse du meurtre devient sérieuse. De hauts dirigeants djiboutiens sont suspectés. Les juges souhaiteraient entendre le président de la République de Djibouti, concernant ce meutre supposé. Ce nest pas rien. Or, le Président Guelleh a été honoré des insignes de la plus haute dignité française par le Président Chirac. De mon point de vue, clause dhonneur puisque rien ne ly oblige, le Président Guelleh shonorerait de rendre sa Légion dHonneur, du moins le temps nécessaire à létablissement de toute la vérité. AL
(1) « Juge Borrel : Révélations sur un suicide impossible », Bernard Nicolas et Jean-Claude Fontant, 38 mn, Canal+, magazine "90 minutes", première diffusion lundi 2 décembre 2002.
(2) AFP, 03/12/2002.
(3) Maître de Caunes, avocat des enfants Borrel.
(4) Attentat anti-français, le 27 septembre 1990. Une bombe explose devant ce café de Djibouti fréquenté par la communauté française, faisant 1 mort et 11 blessés.
(5) Jacques Dewatre, interview par Les nouvelles dAddis, 23/06/2001.
(6) Voir le travail des sites "Liberté-Aref" et "ARDHD" depuis quatre ans, http://www.ardhd.org/
(7) Depuis longtemps Les nouvelles dAddis font des demandes dinterview du président Ismaël Omar Guelleh. La demande a été relancée à loccasion de la visite présidentielle, auprès de lambassadeur de Djibouti à Paris et du ministre en charge des Affaires présidentielles. Rien à faire. À croire que IOG n'aime que les publi-rédactionnels, les journalistes obligés et ceux qui ne maîtrisent pas les questions régionales
Lire aussi
« À ces gendarmes et a madame Borrel », une réponse d'Abdi, 12 heures avant publication de notre article (ci-dessus).
Pour en savoir plus sur l'Affaire Borrel, voir notre dossier, Révélations sur un suicide impossible : Articles de presse sur le net, Chronologie des faits par Canal+, Articles de lARDHD, Communiqués du GED.
Juge Borel. Encore une question : La France aurait-elle été une nouvelle fois victime dune opération dinfluence américaine ?, une analyse d'Isabel Intelligence, Les nouvelles d'Addis.
Affaire Borrel. Géostratégie d'une médiatisation : La France remise en question, commentaire de Ahmed Ibrahim autour de l'article d'Isabel Intelligence
En marge de l'Affaire Borrel, Les délires de Maître Aref, un article de Mohamed Qayaad.