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La discussion est parfois vive dans le mabraze…

Lire toutes les Chroniques du mabraze

Le mabraze est la pièce dédiée à la cérémonie du khat, un lieu d’échanges et de convivialité, l'endroit le plus accueillant de la maison. (*)

Tout naturellement on y refait le monde ou on parle de la famille, des amis, du pays.

Un polémiste se livre pour nous à ce difficile exercice démocratico-critico-familial. En toute liberté, évidemment.


Espace de libre expression, cette rubrique est publiée sous la responsabilité de l'auteur.
Le contenu du texte n'engage pas la rédaction des nouvelles.org


(*) Le khat (ou qat en arabie du sud, tchat en Éthiopie) est un alcaloïde dont on mâche les feuilles. Il procure une légère sensation d’euphorie, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux, il crée une dépendance psychologique.
Chronique du mabraze / La mort du juge Borrel à Djibouti

Un suicide, le corps en feu, pieds nus dans la nuit, le supplicié dévalant sans se blesser une dégringolade de rochers

Alors l’affaire Borrel est relancée. Des éléments nouveaux étayent la thèse de l’assassinat et l’épouse du juge mort à Djibouti en octobre 1995 aurait maintenant ce qui faut pour faire aboutir la vérité. La remarquable enquête de Bernard Nicolas et Jean-Claude Fontant pour Canal + (1) a précédé une importante couverture médiatique en France. Le nom du président djiboutien est cité comme possible commanditaire du meurtre.


ALAIN LETERRIER

Comme aurait dit ma grand-mère : « Y’en a des qu’ont du mouron à s’faire… » D’ailleurs c’est peut être déjà le cas. L’ambassade de Djibouti à Paris a protesté officiellement contre « ces allégations [qui] reposent essentiellement sur des amalgames, des déclarations tronquées et isolées de leur contexte, les affirmations de personnages douteux… » (2). Pour autant, comment donner crédit à cette chaste protestation, quand on sait que la présidence djiboutienne a dépêché des émissaires en France, pour tenter d’empêcher ou, pour le moins, différer la programmation de l’enquête de Canal+ ? L’un de ces envoyés, Français de Djibouti et membre de l’ex-RPR, a rencontré Michèle Alliot-Marie, ex-présidente du mouvement, pour voir ce qu’il était possible de faire : mais “Mame” lui aurait objecté que l’interdit gouvernemental ne se pratiquait plus tellement en France, que le mieux pour ses commanditaires serait d’envisager la procédure judiciaire.

Bien sûr les enquêteurs de Canal instruisent à charge et fouillent dans les placards du pouvoir. Mais ils travaillent le dossier depuis plus d’un an, et, objectivement, peut-on mettre en doute la thèse de l’assassinat et d’une sale affaire d’État(s) ? Le tout dans un cadre rocambolesque, où un terroriste évadé de la prison de Djibouti porte plainte pour diffamation devant la justice de Djibouti ; où un autre condamné entre et sort de sa prison pour aller faire un truc ou un autre et, pourquoi pas, accomplir certaines missions pour le compte de la sécurité djiboutienne ; où le supplicié descend « sur des rochers tranchants, pieds nus, dans le noir, sans se blesser, puis s’immole et court quinze mètres sur des cailloux sans même s’égratigner la plante des pieds. » (3)

Une autre question est posée cependant. Nous ne sommes pas dupes de la principale tare du système médiatique : l’information à thème, le rebondissement confraternel sur des sujets convenus, à la mode, d'"actualité". Donc nous devons aussi nous étonner des engouements soudains pour certaines petites saloperies locales des uns et des autres. Il faut quand même se rappeler qu’il n’y eut pas beaucoup de journalistes pour s’émouvoir que la France favorise l’élection (?) à Djibouti d’un homme dont les services secrets français avaient souligné dans une note "blanche" qu’il était corrompu, mêlé à un trafic d’armes en provenance d’Irak, mêlé aussi à l’attentat du Café de Paris (4). Oui mais, aujourd’hui, cette « plaque aéroportuaire essentielle » (5) est très convoitée et le terrorisme supposé régional est un thème qui fait recette. Donc la question est légitime : Pourquoi la presse s’emballe-t-elle maintenant sur l’Affaire Borrel, alors que la veuve du juge se débat toute seule avec son cauchemard depuis des années ? Pourquoi les rares personnes en France et à Djibouti qui brandissaient le dossier – je pense à Jean-Loup Schaal, Maître Aref, Maître Calatayud, Arnaud Montebourg (6) – ne trouvaient aucun écho avant le désormais mythique 11-septembre ?

Même si le service communication de Canal+ a bien "vendu" son reportage aux médias, il n’empêche que l’ampleur de la réaction ne lasse pas d’étonner. Évidemment la région est sous le feu des projecteurs et la pression sur Djibouti-les-Grandes-Oreilles est forte ; mais, au-delà du scoop forcément éphémère, qui s’intéresse à la démocratie n’en pouvant plus d’attendre ? Qui se préoccupe du sort du peuple en très grande misère ? Et de la grosse famine menaçante partout dans la corne de l’Afrique ?

Poser la question c’est y répondre. Tout le monde s’en fout. Et les voyous ont encore de bien beaux jours devant eux. La mode est à l’éradication du terrorisme islamisque, et ia concurrence américaine sur ce poste stratégique ne facilite pas le nécessaire contrôle, que devraient exercer la France et l’Union européenne, concernant un pays sous perfusion où le ”traitement“ (l’aide) ne profite pas du tout au développement.

Ces remarques faites, et le reportage de Canal+ n’étant pas en cause, il faut se satisfaire du gros travail qui a été fait par Nicolas et Fontant.
Le film est passionnant comme un thriller et beau comme du cinéma-vérité.
Que Canal+ me pardonne mais, me plaçant au service de l’esthétique politique, je souhaite que chacun fasse une copie pirate et l’adresse à quelqu’un. Ici, là-bas, partout.

Deux passages du film sont quasiment anthologiques.
La séquence où le reporter tente de descendre de jour la falaise du lieu-dit le Goubet, où fut retrouvé le cadavre du juge Borrel. Impressionnante entreprise. On se demande comment un homme seul a pu dévaler ces rochers de nuit et mourir d’autre chose. D’ailleurs, la reconstitution nocturne n’avait pas été faite lors de l’enquête de justice, pour raisons de sécurité.
L’extrait surtout de la brève conférence de presse (3 octobre, Paris). Je conseille aux heureux possesseurs de la cassette de revisionner ce passage en coupant le son. Durant de très longues secondes, Ismaël Omar Guelleh durement accroché par un journaliste de Canal+ donne l’impression d’être un poisson sorti de son bocal et en train de manquer d’air. Son bocal… Évidemment le Président n’est pas habitué aux vraies questions (7), et encore moins à l’impertinence, et ça se voit ; mais surtout, comment ne pas penser qu’il est mal à l’aise parce qu’il ne dit pas la vérité ?

Donc on en est là. L’affaire Borrel est relancée et l’hypothèse du meurtre devient sérieuse. De hauts dirigeants djiboutiens sont suspectés. Les juges souhaiteraient entendre le président de la République de Djibouti, concernant ce meutre supposé. Ce n’est pas rien. Or, le Président Guelleh a été honoré des insignes de la plus haute dignité française par le Président Chirac. De mon point de vue, clause d’honneur puisque rien ne l’y oblige, le Président Guelleh s’honorerait de rendre sa Légion d’Honneur, du moins le temps nécessaire à l’établissement de toute la vérité. – AL


(1) « Juge Borrel : Révélations sur un suicide impossible », Bernard Nicolas et Jean-Claude Fontant, 38 mn, Canal+, magazine "90 minutes", première diffusion lundi 2 décembre 2002.
(2) AFP, 03/12/2002.
(3) Maître de Caunes, avocat des enfants Borrel.
(4) Attentat anti-français, le 27 septembre 1990. Une bombe explose devant ce café de Djibouti fréquenté par la communauté française, faisant 1 mort et 11 blessés.
(5) Jacques Dewatre, interview par Les nouvelles d’Addis, 23/06/2001.
(6) Voir le travail des sites "Liberté-Aref" et "ARDHD" depuis quatre ans, http://www.ardhd.org/
(7) Depuis longtemps Les nouvelles d’Addis font des demandes d’interview du président Ismaël Omar Guelleh. La demande a été relancée à l’occasion de la visite présidentielle, auprès de l’ambassadeur de Djibouti à Paris et du ministre en charge des Affaires présidentielles. Rien à faire. À croire que IOG n'aime que les publi-rédactionnels, les journalistes obligés et ceux qui ne maîtrisent pas les questions régionales…


Lire aussi
« À ces gendarmes et a madame Borrel », une réponse d'Abdi, 12 heures avant publication de notre article (ci-dessus).


Pour en savoir plus sur l'Affaire Borrel, voir notre dossier, Révélations sur un suicide impossible : Articles de presse sur le net, Chronologie des faits par Canal+, Articles de l’ARDHD, Communiqués du GED.

Juge Borel. Encore une question : La France aurait-elle été une nouvelle fois victime d’une opération d’influence américaine ?, une analyse d'Isabel Intelligence, Les nouvelles d'Addis.

Affaire Borrel. Géostratégie d'une médiatisation : La France remise en question, commentaire de Ahmed Ibrahim autour de l'article d'Isabel Intelligence


En marge de l'Affaire Borrel, Les “délires” de Maître Aref, un article de Mohamed Qayaad.

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