5 avril 2003. En lisant larticle de Philipe Leymarie du journal le Monde diplomatique de février 2003 (1), je nai pas résisté à minterroger sur cette attitude persistante, devant vents et marées, dun journal connu par ses articles et ses grands journalistes qui ont une vision dogmatique des problèmes de notre monde.
Je ne suis pas sûr d'être le seul à ressentir un arrière-goût de gène à la lecture de ces articles dans la presse française qui, dès quil sagit de lAfrique, ont tous un dénominateur commun qui, pour le moins quon puisse dire, versent dans le complexe ddipe. Bien sur, il sagit des titres accrocheurs comme «
entre super puissance et super pauvreté
» Mais aussi des expressions, à première vue anodines mais néanmoins révélatrices, comme «
du petit État
».
Lhabitude aidant, je ne suis pas offusqué outre mesure. Toutefois, ce qui me laisse perplexe est la quantité dinformations contenues précisément dans cet article que, par euphémisme, je qualifierais dinexactes. À prime abord, je concorde avec lauteur que daprès mes informations, la description quil fait des Américains est véridique. Ils ne sont pas à Djibouti pour les beaux yeux de ses habitants. Ainsi, lorsquils auront atteint leurs objectifs, ils plieront armes et bagages laissant les Français comme les Djiboutiens à leur routine d'après septembre 2001. Par contre, là où le bât blesse, cest quand lauteur se donne une large latitude en peignant un tableau trop idyllique pour être vrai quant au rôle et au comportement de larmée française à Djibouti et dans la région. Dans cet article, lauteur donne limpression que les Américains viennent bousculer les habitudes des lieux, qui consistaient à une population djiboutienne et une armée française vivant harmonieusement ensemble. Toujours daprès lauteur, les Américains, cantonnés et cloisonnés, ne sont sur place que pour sattaquer à leurs ennemis et sauvegarder leurs objectifs à long et court terme. À cette enseigne, la part de vérité sarrête aux Américains.
Incontestablement, les Djiboutiens reconnaîtront indéniablement que larmée française à Djibouti fait des fois des activités louables et bénéfiques pour les populations locales. Je pourrais citer, entre autres, les campagnes de vaccination, les secours durgence, les donts de matériel et, enfin, pour avoir évité que Djibouti ne tombe dans les spirales de guerres régionales et/ou civiles. Nonobstant cette irréfutable contribution, il serait outrageusement naïf et même dégradant de croire quils font tout cela par pur humanisme. La France est là, dans cette région, pour des intérêts qui sont aussi divers quils lui sont propres. Pour ce qui est du comportement de larmée française, il est un secret de polychinelle de dire quils se comportent avec les Djiboutiens et leur État avec un certain mépris qui, malgré les efforts conciliateurs officiels, se traduit par les faits et gestes de la vie de tous les jours.
Généralement parlant, la présence de larmée française nest pas un avantage pour Djibouti mais plutôt un inconvénient. Etant donnée la pauvreté extrême de Djibouti, et le moyen financier colossal que possèdent les Français, parler de deux parties égales qui se respectent est un peu comme parler dune guerre entre lIrak et les États-Unis. La comparaison nexiste pas et lexpression est vide. En fait, les Français dictent aux Djiboutiens ce quils veulent et qui naturellement est dans lintérêt des Français. En retour, le pouvoir en place à Djibouti sexécute et encaisse. Contrairement À laffirmation de lauteur de larticle du Monde Diplomatique, la plus rude décision de larmée française à Djibouti fut des le premier jour après la déclaration de lindépendance, la cessation de son intégration à la société djiboutienne. Cette intégration, qui jusqu'à là avait si bien fonctionné, permettait lexistence de centaines de petites activités économiques, qui très souvent bénéficiaient à la population locale. Ils louaient des maisons, consommaient à lépicerie du coin, payaient pour des services et produits qui contribuaient directement à lélévation du niveau de vie des Djiboutiens moyens. Au contraire, ils se sont repliés sur eux-mêmes ; ils ont commencé à construire une petite France à la base aérienne quils avaient à Amboulie et, pour aggraver la situation, ont décidé de payer la dictature en place directement à défaut de payer lépicier du coin. Ils ont leurs propres hôpitaux où les seuls Djiboutiens qui y accèdent sont les riches et les membres de loligarchie locale, mis à part quelques cas de relations publiques extrêmement rares. Léducation nest pas en reste, où les Djiboutien voient dans leur pays un système dapartheid au modèle de lAfrique du Sud, où les riches, les véreux du pouvoir et larmée française sassocient dans des écoles et collèges exclusifs, tandis que la majorité des enfants djiboutiens sont destinés à léchec scolaire dans des établissements qui nont dinstitutions que le nom.
Pour éviter dêtre mal compris, je voudrais assurer le lecteur que je ne fais pas le procès de larmée française à Djibouti et en Afrique. Comme tous les humains, ils essayent de tirer le meilleur de leur moyen et nont eu rien dautre que le sentiment normal dun humain : bon ou mauvais. Toutefois, le blâme revient à nos dirigeants et dans une certaine mesure à nous car chaque peuple a les dirigeants quil mérite. Par contre, mon indulgence nest pas pour les journalistes français qui écrivent ou rapportent sur lAfrique. Á linstar du fameux Jean Hélène de RFI, ils font preuve dun cynisme débordant dans leurs articles et reportages. En quoi sont-ils différents de ceux de CNN ou du New York Times dans leur biais vis-à-vis de leur pays ? Où est la part des choses entre les sentiments nationaux et patriotes et la déontologie journalistique ? En définitive cest dommage, car dans une époque où lestime et le respect que nous avons pour la France est au plus haut niveau, suite à sa tenue courageuse devant les États-Unis, ses journalistes franchement sentêtent à faire passer des analyses dun autre âge et, reconnaissons-le, maladroites et erronées. AI
(1) « Dans l'engrenage de la guerre, Djibouti entre superpuissance et superpauvreté », Philippe Leymarie, le Monde diplomatique, février 2003, p. 21.