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La discussion est parfois vive dans le mabraze…

Lire toutes les Chroniques du mabraze

Le mabraze est la pièce dédiée à la cérémonie du khat, un lieu d’échanges et de convivialité, l'endroit le plus accueillant de la maison. (*)

Tout naturellement on y refait le monde ou on parle de la famille, des amis, du pays.

Un polémiste se livre pour nous à ce difficile exercice démocratico-critico-familial. En toute liberté, évidemment.


Espace de libre expression, cette rubrique est publiée sous la responsabilité de l'auteur.
Le contenu du texte n'engage pas la rédaction des nouvelles.org


(*) Le khat (ou qat en arabie du sud, tchat en Éthiopie) est un alcaloïde dont on mâche les feuilles. Il procure une légère sensation d’euphorie, coupe la faim et la fatigue. Dangereux pour les dents et le système nerveux, il crée une dépendance psychologique.
Chronique du mabraze / Morale politique et démocratie

La corruption à la sauce ioguiste

Où l'auteur fournit quelques pistes politiques et systémiques, pour tracer un mal qu'il décrit comme chronique concernant la République de Djibouti. Mais, au-delà du brocard, goûtons sans modération le style délicieux de Mohamed Qayaad, talentueux polémiste.


MOHAMED QAYAAD

Il semble bien que l’argent permette de tout acheter, une voiture, une maison, un juge, la liberté d’un homme.

Les valeurs morales, les personnes ne font pas partie de la sphère des marchandises. Un bonheur qui s’achète n’est pas un véritable bonheur.
Montaigne soulignait que l’on était plus heureux lorsqu’on était dénué de tout. Avant lui, nombre de penseurs, de Socrate à Epictète en passant par le prophète Muhammed (sws), ont mis en acte ce précepte. Vivant avec le juste nécessaire, ils ont montré que la quête de la vérité et de la liberté n’avait que faire de l’argent.

L’argent peut tout acheter dès lors que l’on fait fi des notions de droit, de justice et de morale.
Acheter ce qui peut l’être, voilà ce qui s’appelle de la corruption.
On distingue habituellement dans l’analyse, la corruption privée – par exemple les affaires frauduleuses entre entreprises – et la corruption publique, qui implique des agents de l’État.
Quant le système de la corruption s’installe au cœur d’une économie, il est rare que l’État ne soit pas concerné d’une manière ou d’une autre par tout bakchich donné ou reçu.

L’idée de corruption appartient à une pensée juridique géographiquement et historiquement située : elle est liée en particulier au type de domination légale et rationnelle qui a triomphé en Occident.
Il ne peut y avoir corruption sans une idéologie de service public. Or, cette conception du monde, fondée sur une claire distinction entre la chose publique et l’intérêt privé du monarque, était largement étrangère aux sociétés africaines pré-coloniales.

La corruption, devenue un mode de vie dans les années 1980, a des effets néfastes à moyen terme : les effets économiques, mais les dommages les plus graves sont peut-être moraux.
L’égalité devant la loi n’a plus de sens ; l’opinion publique djiboutienne ne condamne plus l’argent acquis frauduleusement, mais seulement la maladresse de celui qui est pris la main dans le sac.
Par conséquent, à Djibouti, la corruption illustre à mon sens les limites d’une régulation politique axée sur la survie d’un système de gouvernement personnel au mépris de tout impératif d’intérêt général et de long terme.

Dans un système où la corruption et le clientélisme constituent la règle, celui qui ne joue pas le jeu est traité comme une brebis galeuse.
Le débat sur la corruption à Djibouti comme ressource doit prendre en compte la logique du clientélisme politique. Les individus cooptés dans la clientèle du "Big Brother" cherchent d’abord à satisfaire leur intérêt personnel et celui de leur proche parentèle ; ils ne défendent pas nécessairement l’intérêt de toute leur famille ou de tout leur clan.
IOG (1) sélectionne ses "élus" en fonction de plusieurs critères pertinents sous l’angle de la domination personnelle : loyauté manifeste envers le régime (la ministre Hawa, Fathi Chamsan, le commaissaire Samireh et autres), appartenance clanique et régionale, ou encore activité professionnelle, afin de donner l’apparence d’une réprésentation fidèle du peuple djiboutien.

La clientèle personnelle d’IOG n’a pas été constituée exclusivement sur la base de l’appartenance clanique, elle a été forgée tout au long de sa carrière et non dans les années 1990.
Plus que tout autre, IOG a usé magistralement des mariages politiques pour cimenter les alliances au sein de l’élite dirigeante, ainsi que pour élargir sa clientèle et par là son influence dans chaque clan.
Pour conquérir et conserver le pouvoir, tous les moyens sont bons pour IOG. Un prince qui fait preuve de faiblesse court à sa perte.
À en juger, les révélations quotidiennes sur les infamies que commettent les milices ioguistes et les excès auxquels ils se livrent, notamment sur le nord de Djibouti, semblent tourner assez mal pour IOG.
La grande masse de la population djiboutienne semble en fin de compte ne pas tellement "relisher" (apprécier) ce régime totalitaire, avec ses lois de déportation octroyées, qui a décidé de mener une guerre insane contre une partie de son peuple.
Ce terrorisme d’État sans foi ni loi se développe trop rapidement et s’étale avec trop d’impudeur.

Face à l'impressionnante machine de propagande du régime et de ses relais, serions-nous capables d’opposer la vérité des faits et la volonté d'aller jusqu'au bout pour faire éclater cette vérité, de dénoncer les atteintes graves aux droits de l'Homme qu'engendrait la politique d'éradication quand d'autres se taisaient, versaient dans l'indignation sélective ou plus grave, approuvaient et applaudissaient.
Avec le temps et grâce à cette volonté inébranlable des Djiboutiennes et Djiboutiens dignes, militant(e)s des droits de la personne humaine, intellectuels et autres, le mur de la désinformation s'est largement lézardé pour montrer au monde l'autre versant de la tragédie djiboutienne que le prisme déformant du régime ne montrait pas. Des témoignages accablants et irréfutables et des preuves irréfragables s'amoncellent aujourd'hui sur les bureaux des institutions, organisations et avocats internationaux.

Ce système dictatorial est complètement verrouillé afin d'empêcher toute remise en cause de sa présence au pouvoir.
Un véritable système repoussoir que l'observateur assimile à l'arbitraire et qu'il voit exclusivement reposer sur la crainte. L'obéissance y est immédiate et sans réserve.
« Le cancre de la liberté d'expression », pour ne reprendre que l'expression de l'association Survie, s'arroge à peu près toute prérogative, décidant seul sans formalisme excessif, un pouvoir autoritaire et personnel, qui ne laisse au parlement d'un rôle de figuration : l'Assemblée nationale djiboutienne se réunit deux fois par an, pendant deux semaines à chaque fois et n'est qu'une simple chambre d'enregistrement. Être député(e) aujourd'hui, c'est tenter de se placer aux sources de redistribution de ce qui reste encore comme ressources du pays, et d'avoir un œil sur les marchés publics et d'en profiter ou d'en faire profiter des proches, moyennant une commission en plus des indemnités de député.
L'UMP de Djibouti a compris que le nerf de la guerre démocratique est l'argent.
L'UMP d'IOG vit à la lettre de son chef. Son image se voit à chaque pas ; son nom est prodigué aux lieux publics à l'égal de l'ex-dictateur ; à peine y eut-il un discours où sa gloire ne fût rappelée.

Une parabole antique montrait un tyran des plus sourcilleux quant aux comportements anti-égalitaires de ses concitoyens. C'était au cours d'un dîner, dans la somptueuse villa d'une cité alors prospère et luxueuse. Le dîner fut suivi de l'habituel symposion (cette « séance de boisson » au cours de laquelle on buvait du vin en grignotant des fruits secs, en bavardant, en écoutant de la musique ou des poèmes, en regardant des danses. La coutume était de nommer un "roi" du symposion, qui fixait à la fois le dosage du mélange de vin et d'eau dans le cratère et le nombre de coupes qui devraient être absorbées par chaque convive). Or, l'hôte, ce soir-là, se refusait à commencer le symposion tant que ne serait pas arrivé l'un des invités, important chef politique, qui était en retard. En dépit des violentes protestations du tyran, qui réclamait bruyamment qu'on le lui apportât son vin, il fallut attendre.
Dès l'arrivée du politicien, l'hôte le nomma d'office roi du symposion, alors que d'habitude cette charge était tirée au sort. Immédiatement, le "roi" donna toutes sortes d'ordres sadiques. Le tyran se tut, puisque aussi bien la règle du jeu était de ne jamais s'insurger contre les ordres du roi dans un symposion. Mais le lendemain, il fit citer devant sa justice aux ordres, aussi bien l'hôte que le banquet et les fit condamner tous deux à mort pour symptômes d'esprit tyrannique naissant ! Sans doute son éloquence fît-elle beaucoup pour la promptitude et la sévérité du verdict.

Or tout État, tout pouvoir doit être au service des hommes. Et non au service d'un seul homme ou d'une conception abstraite de l'État, d'un « monstre froid » (Hegel) qui mettrait la « raison d' État » au-dessus des droits de l'individu. La politique, pour être légitime, doit nécessairement être fondée sur la morale.
Peut-on affirmer, sans être profondément immoral, que le parjure, la traîtrise, la cruauté sont, dans certaines circonstances, des vertus politiques ? Voilà des préceptes que ne désavoueraient pas un Hitler ou un Staline.
L'État ayant pour finalité le bonheur de tous les citoyens, il serait contradictoire qu'un gouvernement ait recours à des moyens immoraux pour conquérir le pouvoir ou s'y maintenir.

La question de la fiabilité et du rôle des partis politiques dits de l'opposition, dans un processus démocratique fragile, se pose de manière cruciale. Il y va de l'avenir même de la démocratisation parce que beaucoup de ces partis ont surgi au sein de groupes ethniques et n'ont pour point commun que leur opposition face au pouvoir en place. C'est pourquoi pour entrer par la grande porte de la démocratie, des présidents sortants, à travers des élections de complaisance et faute de candidatures de l'opposition, ont, semble-t-il, financé la campagne de certains adversaires pour qu'ils se présentent contre eux, afin de satisfaire l'opinion publique internationale (surtout les bailleurs de fonds), faute de candidats parce que l'opposition appellait à l'abstention ou au boycott.

Ne faudra-t-il pas œuvrer à côté d'autres Djiboutiennes et Djiboutiens à cette démystification et à lever le voile sur la nature de ce régime et sur ses pratiques ? – MQ


(1) [Ndlr] "IOG", celui dont certains ne prononcent plus le nom : Ismaël Omar Guelleh, président de la République de Djibouti.

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