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Éthiopie / Société / Urbanité

Portrait d’un douriyé

Affrontements de quartiers à Addis-Abeba. Stratégies gallantes et réflexes de ghetto. Même si ce n'est pas l'Amérique, ça peut faire mal. La vie des kébélé n’est plus ce qu’elle était.

 


TISFIT & TIGUIST
(CLUB JOURNAL LGM)

 

(Janvier 2001) – À Addis Abeba – comme dans les grands ghettos américains – les “guerres” entre quartiers, ou entre kébélé (1), existent depuis longtemps. Depuis quelques années cependant, elles se sont aggravées de façon inquiétante. Pour en savoir plus, nous avons interviewé un douriyé (voyou en amharique) du kébélé 28. Le jeune homme s’appelle Memshet Esheté, il a 18 ans et se bat pour son kébélé.

BÇV. – Quelles sont, d’après toi, les principales causes des conflits entre quartiers ?
Memshet Esheté. – Nous nous battons le plus souvent à causes des filles, du foot et du travail. Quand je dis « travail », c’est par exemple lorsqu’un membre d’un autre kébélé prend le travail destiné à l’un des nôtres ; mais le plus souvent nous nous battons à cause des filles.

BÇV. – Comment êtes vous organisés : vous avez des chefs, vous êtes nombreux ?
ME. – Le terme de chef n’existe pas à l’intérieur d’une bande. Nous nous respectons et il y a solidarité entre nous. Il y a environ vingt à trente personnes dans une bande, mais cela atteint parfois quarante. Dans notre quartier, nous sommes vingt-trois et sans chef.

BÇV. – Quelles sont les conséquences de ces guerres de quartier ?
ME. – Bon, bien sûr il y a des blessures plus ou moins graves ; il y a parfois même des morts.

BÇV. – Comment vous battez-vous ?
ME. – Avec différentes sortes de couteaux appelés guegera ou konchera ; souvent aussi avec de gros cailloux. Mais ça ne va quand même pas jusqu’aux armes à feu [rire]. On est pas en Amérique ici !

BÇV. – Que pensent les habitants du quartier ?
ME. – Les habitants sont divisés : ils sont pour nous car quand on gagne ils sont respectés, ils peuvent aller et venir comme ils veulent. Ils sont contre quand on perd : ils se plaignent que les membres des autres quartiers ne les laissent pas sortir de leur maison !

BÇV. –- Que fait la police ?
ME. – Le plus souvent la police nous envoie en prison pour 6 mois : ils espèrent que le conflit s’éteindra de cette façon ; ils essayent même de nous réconcilier.

BÇV. – Tous les quartiers sont concernés ?
ME. – Il y en a beaucoup : par exemple kébélé 28 se bat contre le 29. Les meilleurs "combattants" sont ceux de Kerra (2). Personnes n’ose les provoquer car tout le monde en a peur ; ils gagnent toujours et sont connus pour leurs meurtres.

BÇV. – Penses-tu que ces conflits vont disparaître ou s’aggraver ?
ME. – Ces conflits ne s’arrêteront jamais ; dans la nouvelle génération, il y a de plus en plus de chômeurs et des drogués ; ça ne peut pas améliorer les choses.


(1) Arrondissement à Addis.
(2) Quartier situé au sud-ouest de la ville. Kerra signifie “abattoirs”.

Tamerat Tadesse, un jeune orphelin qui a "choisi" de vivre dans la rue


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