Vendredi 27 décembre 2002, début officiel de la campagne des législatives. Premières élections législatives multipartites mais aussi démocratiques. Deux blocs sont opposés, l'UMP (Union pour la majorité présidentielle) et l'UAD (Union pour l'alternance démocratique). La tête de liste de l'UMP, M. Dileita Mohamed Dileita, n'est autre que l'actuel Premier ministre du pays. Quant à M. Dini Ahmed Dini, tête de liste de l'UAD, c'est l'ancien dirigeant du Frud-armé mais aussi premier Premier ministre du pays (1977-1978).
L'effervescence électorale est palpable, les militants des deux camps n'ont pas attendu le début de la campagne pour avancer leurs arguments. Chacun y va de ses promesses. Abdou, militant UMP, avance le programme de son mouvement et surtout les projets du président. Pour lui il ne fait aucun doute que le peuple djiboutien sera sage et choisira la continuité plutôt que les incertitudes du changement. Ce n'est pas l'avis de Khairé qui s'insurge contre les promesses non tenues par le régime en place et la précarité grandissante qui s'installe dans les quartiers populaires de la ville. Il rappelle à Abdou que le chômage fait des ravages, surtout parmi les jeunes ; ces mêmes jeunes qui ont porté le président Ismaël Omar Guelleh au pouvoir en 1999.
Ce débat sera entretenu tout au long de la campagne par les militants et le peuple en général.
L'UAD est accusée de « recyclage politique » : les principaux leaders ont tous été fonctionnaires dont l'un a été le premier d'entre-eux, le directeur de cabinet du président Gouled pendant 19 ans, Ismaël Guedi Hared, leader de l'UJD. Cette formation hétéroclite compte d'anciens ministres, d'anciens directeurs (finances et trésor), l'ancien chef d'état-major des armées, etc.
Seul le leader du MRD (Mouvement pour le renouveau démocratique) Daher Ahmed Farah (DAF), malgré un court passage à l'armée comme officier et à La Nation comme rédacteur en chef, jouit d'une certaine clémence de la part des Djiboutiens.
Les meetings politiques des deux camps se déroulent dans une ambiance de fête malgré les noms d'oiseaux qui fusent de temps en temps entre les adversaires. Pour la première fois, on est en face d'un vaste mouvement de protestation contre le régime ; les meetings de l'UAD font "salle" comble. Il est indéniable qu'à l'applaudimètre, ce sont messieurs Dini et DAF qui raflent les voix.
L'UMP a l'avantage de la "logistique" ; puisque dirigée par le premier des ministres (un détail qui a son importance!), la formation présidentielle bénéficie de tous les passe-droits : véhicules tout terrain, principales formations folkloriques, aides en tous genres (surtout financières dans un pays où n'existe pas encore de loi sur le financement des partis ! ), matraquage partial des médias, etc.
La radio télévision de Djibouti a plus ou moins respecté les temps de parole dans les messages des candidats mais dans les résumés des meetings, le parti-pris était saisissant.
La palme de la "franchise" revient à La Nation (organe gouvernemental) qui, en parlant des meetings de l'UAD, annonçait une « poignée de sympatisants », ajoutant que la campagne « étaient transparente, franchement démocratique et équitablement soutenue par les mass-médias. »
Vendredi 10 janvier, les premiers résulats sont serrés dans la capitale. L'UAD ne veut pas répéter les erreurs de 1999 : les bureaux de vote dans la capitale sont donc particulierement bien surveillés. Le taux de participation est faible, 50% mais suffisant pour départager les deux camps.
L'UMP est donnée vainqueur dans la capitale avec plus de 55% des voix, elle a d'ores et déjà raflé les 37 sièges de l'Assemblée nationale et donc la majorité.
L'UAD attend surtout les résultats de l'intérieur du pays : c'est là que la crise se fait le plus sentir et donc là que se trouvent les militants en faveur du changement. Mais le scénario sera autre : l'UMP gagne dans toutes les villes de province et remporte donc les 65 sièges du parlement. Consternation à l'état-major de l'UAD : attente des chiffres définitifs du ministère de l'Intérieur, comparaison avec ceux des bureaux de vote, avec les liste éléctorales, etc.
Une rumeur se propage dans la ville, la fraude aurait été massive dans les villes de l'intérieur : la ville de Dikhil, avec 84,5% des voix en faveur de l'UMP, attire les regards curieux.
Petit à petit, les dysfonctionnements relevés par l'opposition refont surface. L'UAD crie à la manipulation des listes électorales (il faut savoir qu'il y avait une liste unique par ville dans chaque bureau de vote donc les électeurs pouvaient voter dans le bureau de leur choix d'où votes multiples ???), à la non-distribution à temps des cartes d'électeurs, à l'encre supposée indélébile, au trop grand nombre des votes par procuration et ordonnance, etc. À cela s'ajoute le fait que les listes éléctorales n'ont été connues de l'UAD que le jour du scrutin
Sans parler de l'éloignement géographique des membres et familles des opposants. Amareh a été envoyé voter du côté de Tadjourah (au nord du pays), alors qu'il n'y a jamais mis les pieds en 65 ans d'existence ; alors que Deka, elle, native de la capitale, devait voter au sud-ouest.
L'opposition avait appelé à un rassemblement pour donner des consignes aux militants et remercier ceux qui leur avaient donné leur suffrage. Elle a précisé qu'elle allait déposer un recours devant le Conseil constitutionnel pour invalider le résultat de certains bureaux de vote. Le Conseil, le contraire aurait étonné (ses membres sont nommés par le gouvernement), a reconnu la victoire de l'UMP et validé les élections.
Ahmed, jeune chômeur de 25 ans, parle de déception immense pour les gens : « Nous pensions tous que l'alternance était possible et souhaitable pour tous, car démocratique, mais la fraude est passé par là... »
Quant à Nouria, étudiante au pôle universitaire, une seule chose a retenu son attention, l'entrée de sept femmes à l'Assemblée nationale et la nomination de l'une d'entre elles comme secrétaire questeur. « C'est fantastique, des femmes députés, c'est la preuve que l'UMP a compris qu'il fallait compter avec les femmes dorénavant et mettre de côté les instincs machos surannés. »
Il ne reste plus que des affiches pour rappeler au visiteur qu'il y a eu une campagne législative récemment. L'effervescence est tombée pour laisser la place à la vie de tous les jours. Dans les quartiers populaires, les gens n'ont plus la force d'espérer, trop de promesses non tenues
C'est dans ce contexte que l'opposition doit se réorganiser pour la prochaine échéance (présidentielle de 2005) et l'UMP consolider ses fondations. Ce qui, malgré tout, ne sera pas une sinécure. S