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Éthiopie / Politiques

Mélès Zénawi
Premier ministre d'Éthiopie, leader du TPLF

« La politique de l’Éthiopie est de donner sa chance à la paix [mais, en cas d'échec] nous devrons exercer notre droit à l'autodéfense. »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ROBERT WIREN & ALAIN LETERRIER

 

Extrait de Treize jours de soleil,
Alain Leterrier Moulin du pont, 1999.

Le contexte. Lors d'un voyage à Addis-Abeba, Alain Leterrier et Robert Wiren ont rencontré des membres du gouvernement éthiopien et des personnalités de la communauté française. Le livre Treize jours de soleil est le journal (systématique et sans concession) de ce voyage des représentants des Nouvelles d'Addis.

À ce moment, la crise avec l'Érythrée s'est aggravée, la guerre semble inévitable et l'Éthiopie s'explique "tous azimuts". L'entretien offre un bon éclairage sur le conflit frontalier. Nous avons publié aussi d'autres entretiens concernant la position érythréenne.

La rencontre. La rencontre a eu lieu au "Prime Minister’s Office". Trois personnes représentaient le journal : Alain Leterrier, Robert Wiren, Ali Adem (délégué commercial en Éthiopie). Un secrétaire accompagnait le Premier ministre.

La rencontre a duré cinquante minutes : vingt minutes d'audience, où nous avons présenté le journal et trente minutes d'interview à la demande d'Ato [monsieur] Mélès. L'entretien a été publié dans l'hebdomadaire français (aujourd'hui disparu) l'Autre Afrique, le 27 janvier 1999.

Les thèmes. Perspective de guerre à outrance, expulsion de ressortissants érythtéens résidant en Éthiopie.

Un premier entretien, plus généraliste, avait eu lieu à Paris le 28 novembre 1998.

Concernant la position érythréenne sur le conflit, voir notre entretien avec Haïle Woldensae, ministre des Affaires étrangères d'Érythrée alors. -- AL

 


[Addis-Abeba, 21 janvier 1999]

[Alain Leterrier demande au Premier ministre s’il a une déclaration importante à faire concernant le conflit avec l’Érythrée ; précise qu’en cas de nécessité exceptionnelle le journal a pris ses dispositions pour réaliser une édition spéciale du journal ici. Ato [monsieur] Mélès répond qu’il a « une déclaration à faire, dans le prolongement de notre entretien de Paris, qu’il n’y a rien de véritablement nouveau, mais [qu’il] voudrait apporter certaines précisions. » Robert Wiren questionne : « Out of the record ? » Non, non, insiste Mélès Zénawi : « On the record ! ».]

LNA. -- Depuis le début du conflit, vous affirmez votre volonté de donner à la paix toutes ses chances. Celles-ci ne sont-elles pas à présent toutes épuisées ?
MZ. -- Effectivement, la politique de l’Éthiopie est de donner sa chance à la paix, d’examiner toutes les possibilités. Si cela n’aboutit pas, alors, sur la base des chartes des Nations unies et de l’OUA, nous aurons à exercer notre droit à l’autodéfense. Telle a été et telle est aujourd’hui là politique de l’Éthiopie. Concrètement, l’OUA est, je crois, arrivée à une conclusion. La dernière réunion du comité de l’OUA chargé de la prévention des conflits [le 18 décembre à Ougadougou] a avalisé les propositions de la délégation de l’OUA et appelé à leur mise en œuvre, non à des négociations. Nous avons dit que nous sommes prêts à appliquer ces propositions, c’est maintenant au tour de l’Érythrée de rendre publique sa position. La déclaration faite par le président érythréen en décembre laisse entendre qu’il souhaite un amendement des propositions et de nouvelles discussions. L’OUA affirme avoir préparé un package. Donc, en fait, nous avons l’Éthiopie qui accepte la proposition et l’Érythrée qui la rejette. En outre, l’Union européenne a fait une déclaration claire selon laquelle les deux parties doivent accepter et appliquer le package. L’Éthiopie a dit qu’elle le ferait. L’Érythrée n’a pas dit qu’elle y était prête. Si elle persiste à rejeter le package, cela sera d’avantage qu’un défi à l’Éthiopie. L’Érythrée défiera alors toute la communauté internationale en violant notre souveraineté. Elle se mettra hors-la-loi. Nous devrons exercer notre droit à l’autodéfense.

LNA. -- Vous disiez cela déjà il y a plusieurs mois. Votre patience n’est-elle pas destinée à souligner le caractère obtus de l’attitude érythréenne ?
MZ. -- L’objet essentiel de nos efforts diplomatiques est de donner une chance à la paix. Notre espoir n’est pas de prouver que l’Érythrée est intransigeante mais de récupérer notre territoire pacifiquement. Si cela ne se fait pas, nos efforts diplomatiques peuvent avoir comme effet secondaire de montrer que l’Érythrée est intransigeante. Mais ce n’est qu’un effet secondaire.

LNA. -- On dit que des Érythréens vivant en Éthiopie depuis des décennies, y compris des gens d’un certain âge, ont été raflés pour l’expulsion. Pensez-vous qu’il soit correct de les traiter ainsi, s’il est établi qu’ils sont restés loyaux à l’Éthiopie ou qu’ils sont innocents ?
MZ. -- Il y a deux « si » dans votre question... S’ils sont loyaux vis-à-vis de l’Éthiopie, s’ils n’ont commis aucun acte de déloyauté, alors, évidemment, nous ne nous aviserions pas de les expulser. Il est vrai que nous avons expulsé des Érythréens, mais pas tous. Jamais nous ne les expulserons tous. Nous avons interrogé les Érythréens membres du parti au pouvoir en Érythrée, et / ou qui ont mobilisé des ressources, surtout de l’orient, pour alimenter l’effort de guerre de l’Érythrée. Ce sont les deux motifs d’expulsion.

Ceux qui sont membres du parti au pouvoir en Érythrée, qui nous a déclaré la guerre, ne peuvent nous être loyaux. Ceux qui ont mobilisé des fonds (vous le savez, le gouvernement érythréen en a mobilisé dans le monde entier) dans notre pays ne peuvent pas nous être loyaux. Nous estimons avoir le droit d’expulser des étrangers s’ils menacent la sécurité de notre pays.

LNA. -- On dit que ces expulsés n’étaient pas tous impliqués dans la politique érythréenne...
MZ. -- À l’origine, l’appartenance au parti au pouvoir en Érythrée n’était pas publique en Éthiopie. C’était une appartenance souterraine. Beaucoup appartenaient à ce parti même quand Menguistu était au pouvoir ici. Une appartenance souterraine clandestine.

LNA. -- À quel parti ?
MZ. -- Au parti au pouvoir en Érythrée, le Front populaire de libération de l’Érythrée.

LNA. -- On pouvait en être membre sous le derg [comité militaire ayant dirigé l’Éthiopie de 1975 à 1991] ici ?
MZ. -- Souterrain.

LNA. -- Clandestin ?
MZ. -- Clandestin. Comme cette appartenance était clandestine, nous avons dû utiliser nos services de renseignement pour identifier qui était membre et qui ne l’était pas. La collecte de fonds en Éthiopie après l’invasion érythréenne ne s’est évidemment pas non plus faite publiquement. Donc, avec nos informations, nous avons établi une liste de gens qui soit étaient membres du parti, soit étaient impliqués dans la collecte de fonds.

Une fois la liste établie, elle a été transmise à la police ; les gens ont été rassemblés ; nous avons vérifié que c’était bien ceux de la liste. Ceux qui n’y étaient pas ont été renvoyés chez eux, les autres ont été expulsés. Certains étaient peut-être vieux. Ce n’est pas parce qu’ils sont vieux qu’ils ne donnent pas d’argent ! D’autres étaient des enfants. Ceux-là ne payaient évidemment pas de contribution, pas plus qu’ils n’étaient membres du parti. Mais il était difficile de garder les enfants et d’expulser les parents ; c’est pour ne pas séparer des familles que, parfois, nous avons expulsé des enfants avec leurs parents. Voilà l’opération qui a été menée. Je ne peux pas vous dire qu’elle a été à 100% parfaite. Aucune opération de ce type ne peut l’être. Mais elle a été menée sur une base saine et correcte. Environ dix mille personnes ont été concernées.

LNA. [AL] -- On parle d’une certaine impatience, dans les communautés, notamment amhara mais aussi, semble-t-il, tigréenne, à voir se déclencher la guerre. N’y aurait-il pas un piège intérieur ?
MZ. -- L’Éthiopie est une nation très variée, et comme dans toute nation, des opinions extrêmes se côtoient. L’essence d’un système démocratique est de donner à ces opinions l’occasion de se faire entendre. La position du gouvernement est différente de celle des extrêmes, d’un côté les va-t’en guerre, de l’autre ceux qui n’en veulent pour rien au monde. Le gouvernement dit : 1° La guerre n’est pas à notre programme, notre programme c’est le développement ; 2° Pour le développement, nous avons besoin de stabilité ; 3° Pour la stabilité il faut que la loi règne, à l’intérieur comme à l’extérieur ; 4° L’Érythrée a violé la loi et est ainsi à l’origine d’une instabilité continue de la région, elle nous empêche de nous développer ; 5° Nous devons faire cesser cela afin de nous développer. Nous voulons le faire pacifiquement ; si c’est impossible, nous devrons le faire par des moyens non pacifiques. Telle est la position du gouvernement. Mais le gouvernement est attentif aux différentes voix, à leur bénéfice comme à leur danger potentiel.

La première chose que nous souhaitons faire c’est de convaincre notre peuple. Que ce soit pour la paix ou pour la guerre, nous devons avoir le peuple derrière nous avant de bouger. Dans l’histoire de l’Éthiopie, il y a eu beaucoup de guerres où seules participaient certaines couches de la population. Aujourd’hui, quand nous appelons à la mobilisation nationale, nous obtenons des volontaires non seulement de la région amhara, tigréenne ou oromo, mais aussi de la région somalie de l’Éthiopie. C’est unique dans notre histoire, et c’est le travail de ce gouvernement. C’est pour cela que ceux qui tentent de déstabiliser l’Éthiopie aujourd’hui risquent d’attendre toute leur vie !

LNA. -- Certains disent que si vous êtes patients, c’est parce que vous n’êtes pas prêts militairement.
MZ. -- C’est une information inexacte.

LNA. -- Que vous n’êtes pas prêts ?
MZ. -- Dire que nous ne sommes pas prêts est inexact.

LNA. -- Et à l’époque, en mai 1998 ?
MZ. -- Bien sûr, en mai nous avons été complètement surpris. Mais nous avons pris des mesures et, depuis septembre, nous sommes prêts à toute éventualité. Les diplomates en poste à Addis s’attendaient d’ailleurs à une reprise des combats à ce moment-là. Si nous nous sommes retenus, c’est avant tout parce que le processus de l’OUA était en route, nous avions une rencontre en octobre, une en novembre, une en décembre. Maintenant, le processus de l’OUA est achevé et nous attendons que l’Érythrée donne sa réponse définitive. Cette attente est donc politique, diplomatique. Maintenant, si le processus est encore retardé, les Érythréens mettront à profit le laps de temps pour s’améliorer ici ou là ; et nous aussi. Mais l’essentiel est prêt depuis septembre, je pense de leur côté aussi.

LNA. -- Ceux qui disent que vous n’étiez pas prêts l’expliquent par la naïveté, par une amitié trop laxiste avec l’Érythrée...
MZ. -- Nous étions confiants. Je pense que nous n’étions pas naïfs. Nous étions en confiance parce que nous pensions qu’il serait suicidaire pour l’Érythrée de provoquer l’Éthiopie et que le régime érythréen n’était pas suicidaire. Si adopter ces postulats est naïf, alors nous sommes naïfs. Mais si ces postulats sont raisonnables (et nous posons les mêmes pour le Kenya, Djibouti ou le Soudan) alors il est certain que ces gens raisonnables ne peuvent qu’être surpris. Imaginez un peu : l’Érythrée est indépendante depuis cinq ans aujourd’hui et, dans cette période, elle a attaqué quatre de ses voisins. C’est un record dans l’histoire mondiale !

LNA. -- Justement, vous pouviez vous attendre à ce qu’elle le fasse un jour contre vous...
MZ. -- C’est vrai. Mais quand ils ont provoqué Djibouti et qu’une réponse forte leur a été donnée, ils se sont immédiatement arrêtés. Ce qui nous montrait qu’ils ne sont pas complètement suicidaires. Et nous avons misé sur leur rationalité. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’un sujet théorique. Nous avons dépensé beaucoup d’argent pour notre défense. Mais, à l’époque, le choix était : dépensons-nous notre peu d’argent pour construire des écoles, des hôpitaux et des routes (cela, ce n’est pas de la théorie) ou consacrons-nous cet argent à un scénario peu probable ? Nous avons choisi les écoles, en nous disant que, de toutes les façons, s’ils veulent se suicider, nous provoquer, nous aurons toujours le temps de dépenser tout l’argent nécessaire. Je pense que c’était le bon choix. Qu’avons-nous perdu en huit mois d’attente ? Rien. Que nous regagnions notre territoire en huit jours ou en huit mois, ce n’est pas là l’essentiel. En revanche, si, il y a trois ou quatre ans, nous avions décidé de consacrer nos ressources à nous préparer pour contrer une invasion éventuelle, nous aurions perdu beaucoup au plan économique. Donc je n’ai pas de regrets. Parce qu’il nous faut supposer que nous vivons dans un monde civilisé et non dans une maison de fous. Dans un tel lieu, on ne sait pas quand on va être attaqué, ni par qui, et donc on est toujours en alerte. Dans un monde civilisé, on suppose qu’il est anormal d’être attaqué et on se concentre sur la croissance économique. Je préfère me tromper et vivre dans une maison civilisée plutôt qu’avoir raison et vivre dans une maison de fous. [Traduction Ariane Janotto]

Autres entretiens du Premier ministre éthiopien avec Les nouvelles d'Addis

Mélès Zénawi, Paris, 28 novembre 1998 [en marge du sommet Afrique-France]


Mélès Zénawi, LNA, Addis Abeba, 23 janvier 2003 [avant le premier sommet de l'Union africaine]


Entretien du Premier ministre éthiopien avec Abyotawi

Mélès Zénawi, Addis-Abeba, juin 2001 [après les émeutes dramatiques d'avril 2001, pendant la grave crise du TPLF]


Tous les entretiens concernant l'Éthiopie et les pays voisins

Les grands entretiens des Nouvelles d'Addis [politique, culture, développement, société, sport, etc.]


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