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Djibouti / Politiques / Opposition

Mohamed Kadamy,
délégué du Frud en Europe

« La révolte ou la résistance qui a eu lieu à Djibouti s’apparente à une lutte armée politique, inscrite dans le courant des grandes libérations nationales. »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 


Le contexte. Le gouvernement de la République de Djibouti et le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud) ont signé un accord-cadre « de réforme et de concorde civile » le 7 février à Paris. [Voir entretien avec Ahmed Dini Ahmed, président du Frud.] Les combats ont cessé ; les premières libérations de prisonniers ont eu lieu ; Mohamed Kadamy, arrêté à Addis-Abeba et livré à Djibouti est sorti de prison le 10 février 2000, après 29 mois passés dans la sinistre prison de Gabode (Djibouti, centre ville). 

L'homme. Mohamed Kadamy est parmi les membres fondateurs du Frud.
La petite cinquantaine ; un discours étonnemment modéré, même quand il parle de son arrestation en Éthiopie et de son séjour en prison à Djibouti. L'avenir de son pays, la paix, le développement de la région semblent ses principales préoccupations.
Délégué d'un mouvement de lutte armée qui n'a pas encore déposé les armes, il n'a rien à voir avec l'image qu'on peut se faire d'un terroriste : c'est un résistant à la française doublé d'un homme politique.

Les thèmes. Histoire du Frud, perspectives de l'opposition djiboutienne, continuité du pouvoir quasi dictatorial, le processus de Paris serait-il bloqué ?, emprisonnement à Gabode, la nouvelle situation en Somalie. -- AL

 


[Entretien avec Mohamed Kadamy
délégué du Frud en Europe. Paris, 27 octobre 2000
Page 1/3]

La lutte armée par défaut de dialogue et de perspective politique

Les Nouvelles d’Addis. -- Il faudrait que vous fassiez un portrait du Frud. À l’origine c’est un mouvement d’indépendance nationale, un mouvement d’indépendance afar...
Mohamed Kadamy. -- Oui, c’est une organisation politico-militaire qui est issue d’un long processus. Il est le fruit de toutes les luttes multiformes qui se sont déroulées depuis l’indépendance. On peut même considérer que c’est un continuum historique des mouvements qui ont existé comme le Mouvement populaire pour la libération (MPL), le Front démocratique pour la libération de Djibouti (FDLD), le Parti populaire djiboutien (PPD), l’Union des mouvements démocratiques (UMD) et qui, à partir du 12 août 1991, ont pris la forme du Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie.

Non sans avoir essayé tous les recours, tous les moyens pacifiques pour changer l’ordre des choses à Djibouti, il a finalement opté pour la lutte armée. D’abord en établissant une présence armée dans certaines régions sans déclencher d’ailleurs de lutte armée. Entre le mois d’août et le mois de novembre 1991, suite à une offensive lancée par le gouvernement dans le sud-ouest du pays le 12 octobre 1991, le Frud a effectivement déclenché la lutte armée. C’est un mouvement qui est originairement composé des Afars mais qui, au fur et à mesure de la poursuite de la lutte, a intégré des couches somaliennes et la minorité arabe.

Mais en même temps cette lutte armée a été ponctuée et assortie d’appels au dialogue. Dès les premières semaines de la lutte armée, alors que le Frud était en situation d’offensive favorable, il a décrété un cessez-le-feu unilatéral pour offrir un dialogue au pouvoir. Comme toute réponse, il y a eu mobilisation générale et recrutement des soldats de l’ancien régime de Syad Barré [Somalie] et de celui de Menguistou [Éthiopie] en faveur des forces gouvernementales. Donc, en face du dialogue, il y a toujours eu une espèce d’escalade, et plus d’intransigeance du pouvoir djiboutien.
Fidèle à sa conception, le Frud a accepté dès le début toutes les offres de paix. Mais, à chaque fois, la réponse du gouvernement de Djibouti fut négative.
Offre de paix présentée par le Yémen, où j’ai moi-même participé à un premier voyage du Frud au Yémen, pour répondre justement à l’offre de dialogue, de médiation présentée par ce pays.
Offre de paix présentée par la France, où le Frud a aussi accepté le cessez-le-feu et l’interposition de l’armée française, le 28 février 1992, qui était assortie de négociations. Le directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, envoyé par le gouvernement de la France est arrivé au Yémen pour négocier le cessez-le-feu avec le Frud. La promesse à l’époque, c’était qu’il y ait des négociations à la clef et qu’il y ait des réformes démocratiques pour tout le pays. Malheureusement, le gouvernement de Djibouti a continué, non seulement à ne pas dialoguer, mais il a mis à profit ce temps pour recruter les soldats, j’allais même dire les mercenaires, au niveau régional. Une fois qu’ils ont pu se réarmer et arriver à avoir jusqu’à 20.000 soldats, là où il n’y en avait que 3.000, ils ont demandé à la France de partir, disant qu’ils n’avaient plus besoin d’interposition. Et la France s’est exécutée. Il y a là quelque chose d’incroyable. Ce n’est pas le Rwanda mais c’est quand même un petit scandale, parce que s’il n’y avait pas eu cette interposition française, peut-être que ce régime ne serait plus là aujourd’hui à sévir ou à réprimer. Certains critiquent un peu le Frud pour cette propension au dialogue. Mais c’est lié à la formation du mouvement, et c’est peut-être ce qu’il apporte aussi bien à Djibouti qu’à la corne de l’Afrique, un paradigme nouveau. Tout en s’armant, le Frud offre le dialogue. Comme disent les Africains du sud, « on ne peut pas se défendre contre la bête sauvage les mains nues ».

L’offre de dialogue est inscrite dans les pratiques des membres du Frud, et ce n’est pas toujours facile. Le dialogue a été utilisé au sein du Frud en 1994, lorsqu’une dissidence a éclaté à Ab’a (sud-ouest de Djibouti). Nous étions un certain nombre de dirigeants et cadres à essayer de convaincre les instigateurs de cette dissidence à ne pas diviser le Frud. Certains dirigeants militaires ont fait preuve de cécité politique malgré leur connaissance du terrain. On n’a pas pu les retenir, et le Frud les laissa partir sans coup férir. C’est donc une façon de procéder qui est d’abord salutaire pour le mouvement mais qui peut l’être aussi pour la gestion de notre pays. Parce que ce qui manque le plus, aussi bien à Djibouti que dans la région, c’est cette notion de dialogue, de négociation.

LNA. -- Le Frud est d’origine afar, même si les choses ont évolué. Les Afars sont des nomades, or on sait que les nomades dérangent les États. Comment étiez-vous perçus au début de votre lutte armée et comment la situation a-t-elle évolué vis-à-vis des pays de la corne de l’Afrique, Érythrée, Éthiopie et Somalie, sans parler de Djibouti où la lutte se menait ?
MK. -- D’abord, je ferais un petit rectificatif. Je ne sais pas si la notion de semi-nomade existe mais en ce qui concerne les Afars, il s’agit bien de semi-nomades. En ce sens qu’il y a des aires très précises où ils peuvent nomadiser et des territoires limités d’implantation qu’ils partagent ensemble. Il y a donc cette notion de semi-nomades, d’ailleurs certains chercheurs qui se sont penchés sur la question afar (Morin, Chédeville, par exemple) pensent que les Afars, tout en étant nomades, auraient des facteurs qui les placeraient dans une certaine sédentarité. Morin lui-même, parle de cas, de structure étatique ou semi-étatique afar. On connaît les cinq sultanats de Rahayta, Tadjoura, d’Aoussa, de Gobahad, Bidu, Dawé.

Pour répondre à la question, ce n’est donc pas l’éternel problème entre les nomades et l’État. La révolte ou la résistance qui a eu lieu à Djibouti s’apparente à une lutte armée politique, inscrite dans le courant des grandes libérations nationales. Alors effectivement, comme les Afars se trouvent aussi en Éthiopie et en Érythrée, dès qu’on parle d’un problème afar quelque part, ça hérisse un peu les États de la région. Au début, tout le monde a été surpris par les conquêtes du Frud à Djibouti. Je me trouvais au Yémen à l’époque et j’ai appris que les États de la région étaient vraiment paniqués à l’idée que le Frud puisse accéder au pouvoir. Mais au fur et à mesure qu’on expliquait l’évolution du Frud -- on a eu beaucoup de mal -- mais les gens voyaient que c’était un mouvement responsable. Parfois même cela les étonnait que nous soyons aussi pondérés que cela. Il y a eu beaucoup de cessez-le-feu, alors que la position du Frud était à l’offensive. M. Ahmed Dini et moi-même sommes allés à Addis-Abeba et à Asmara pour expliquer les revendications du Frud. Tout le monde trouvait cela raisonnable et même parfois soutenait ces revendications ou ces positions du Frud. Donc à force d’explications, les gens ont commencé à voir le problème d’une façon plus réaliste.

LNA. -- La situation a évolué. Ahmed Dini, en tant que président du Frud armé, a signé un traité de paix avec la présidence djiboutienne. Il était en exil à Paris et il est rentré à Djibouti. Selon vous, « ça évolue » dans quel sens ?
MK. -- Je pense que déjà le fait que les deux parties aient accepté de sortir de la crise par le dialogue est un pas positif. C’est la raison pour laquelle tout le monde a applaudi la signature de l’accord de Paris du 7 février 2000. Cet accord a d’ailleurs reçu le soutien de l’OUA, de la Ligue arabe et de la Communauté européenne. Et le jour de la rentrée de la délégation du Frud, le 26 mars 2000, la population a aussi apporté son soutien (un accueil triomphal) à cette délégation conduite par M. Ahmed Dini. Ce qui, soit dit en passant, a un peu agacé le régime car quelques semaines auparavant, il déclarait que M. Dini était un homme isolé. Là toutes les couches de la société, toutes les composantes se sont bousculées pour le recevoir, il a eu une belle revanche. Mais cela signifiait aussi que la population avait besoin d’un changement après ces 23 ans d’un pouvoir monopartite, dictatorial, c’est le terme. Les gens veulent un changement, c’est clair. Et qui est aujourd’hui le facteur de ce changement, vis-à-vis du pouvoir non-démocratique exercé depuis 1977 ? Chacun pense que c’est M. Dini, qui a une grande personnalité et une autre qualité : celle de ne pas rechercher un pouvoir personnel. Il faut encore le souligner, c’est rare sous cette latitude et en Afrique en général, de voir un responsable politique démissionner du poste de Premier ministre comme il l’a fait en décembre 1977.

Mais Ahmed Dini a des revendications très précises et c’est la raison pour laquelle le Frud l’a porté à sa tête, alors qu’au début il ne faisait pas partie de la direction du mouvement. On connaît sa pondération et sa droiture qui font tellement défaut, je l’ai dit, dans ces régions. Il est allé (chose la plus extraordinaire) jusqu’au fief du pouvoir djiboutien qui le combat. Ce régime qui a toujours combattu le Frud d’une façon violente et même combattu des populations civiles qui ont été les victimes de ses exactions. M. Dini y est allé pour amener la paix, pour faire entrer dans les faits les accords de principe signés en février 2000 ; il est renforcé par la présence d’éminents dirigeants du Frud qui ont une grande expérience du terrain.

Finalement l’accord du 7 février, c’est un accord-cadre qui énonce un certain nombre de principes et qui précise certains autres points. Premièrement l’échange de prisonniers et la libération des prisonniers politiques. Cela a été fait. C’est positif d’ailleurs, sinon je ne serais pas là pour vous parler [rires] ! (1) Deuxièmement le déminage. Pour ce qui concerne le Frud, cela a été fait, dès le début. Le gouvernement a traîné les pieds, il refuse de déminer. Troisièmement, un point qui n’a pas été respecté dans cet accord-cadre, le fait que l’armée devait rentrer dans ses casernes. C’est-à-dire, évacuer les points d’eau, les collines, les montagnes pour permettre à la population de vaquer à ses occupations, pour permettre la libre circulation des marchandises et le retour des réfugiés qui, à l’heure où je parle, sont à peu près 18.000 en Éthiopie et 10.000 en Érythrée. Ils ne peuvent pas rentrer parce que la présence de l’armée les en dissuade et parce que certains logements ne sont pas encore évacués. Par exemple, à Obock, à Randa, ils sont toujours occupés par les familles des militaires. Même Ahmed Dini n’a pas voulu rentrer dans son logement à Obock, par solidarité, parce que d’autres logements étaient encore occupés.

Ahmed Dini est rentré à Djibouti pour donner la chance à la paix, peut-être la dernière chance. Cela pourrait sortir Djibouti de la crise actuelle, de cette situation où se trouve le pays depuis 23 ans. S’il y a une vraie paix à Djibouti, ce sera la meilleure contribution que nous aurons apportée à la région.


(1) Arrêté en septembre 1997 à Addis-Abeba avec Aïcha Dabalé son épouse, militante des droits de l’homme et d’autres compagnons, Mohamed Kadamy a été livré à Djibouti. Emprisonné durant 29 mois à la sinistre prison de Gabode, il a été libéré le 10 février 2000, avec les militants de son mouvement et d’autres opposants, suite à l’accord-cadre signé entre le Frud et la présidence djiboutienne.

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Entretiens politiques concernant Djibouti

Jean-Paul Noël Abdi,
président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH). Paris, 8 juillet 2001


Hassan Mokbel,
président de l’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD). Paris, 18 avril et 7 mai 2001


Ahmed Dini Ahmed (1),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 14 février 2000


Ahmed Dini Ahmed (2),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 12 juin 2001


Ahmed Dini Ahmed (3),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 26 décembre 2001


Ahmed Dini Ahmed (4),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 18 juin 2002


Aref Mohamed Aref,
avocat et défenseur des droits de l'Homme. Paris, 29 mai 2001


Daher Ahmed Farah,
président du Parti du renouveau démocratique de Djibouti (PRD) et directeur du journal « le Renouveau ». Djibouti, juillet-août 2001 (par téléphone et e-mails)


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