[Entretien avec Mohamed Kadamy
délégué du Frud en Europe. Paris, 27 octobre 2000
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Le terrible épisode de Gabode
LNA. -- Vous avez laissé entendre quil y avait un peu de maffiosité dans ces affaires. Ce nest donc pas une question dintelligence. Partager le pouvoir, cest aussi laisser voir la cassette, ouvrir le tiroir où se situent les magouilles éventuelles. Est-ce possible ?
MK. -- La plus grande concession que M. Dini est en train de faire cest de composer avec lui. Le pouvoir doit savoir apprécier cet état des choses à sa juste valeur, sinon il risque de partir comme toute dictature.
LNA. -- On ne va pas parler économie, puisquil sagit ici de parler du Frud et des perspectives démocratiques à Djibouti. Mais, comment le travail du Frud est perçu aujourdhui par lÉthiopie, par exemple, qui a des accords commerciaux importants avec Djibouti ?
MK. -- Au début de notre entretien, jai expliqué quau départ le Frud faisait peur. Actuellement, je crois que beaucoup de gens ont mis de leau dans leur vin et ont une vision plus réaliste du Frud. La signature du traité de paix avec le Frud a démontré que le Frud dans ce pays est devenu une force incontournable. On ne peut léradiquer. Dailleurs cela a été tenté. Il y a eu une coalition entre Djibouti et lÉthiopie pour éradiquer le Frud. Cest à lépoque où nous avons été arrêtés et livrés à Djibouti. Cela na pas été possible, et même au contraire, le Frud a pris du poil de la bête. Il y a eu une renaissance et notre mouvement na fait que se renforcer. Dans la réalité de Djibouti le Frud occupe une place importante. Tout le monde est obligé de sy faire.
LNA. -- Cependant, les gouvernants des autres pays naiment pas tellement les changements... Parce quils modifient les ententes acquises et quil faut parfois tout reprendre à zéro.
MK. -- Au fond, cest vrai. Mais nous ne nous entendrons sur le dos daucun peuple. Si le Frud est appelé à exercer ses responsabilités, à être dans les affaires, ça permettra, nous en sommes convaincus, de trouver dans la région un équilibre plus large pour toutes les populations. Nous sommes imprégnés des principes refusant tout abaissement de lhomme, tout asservissement dun groupe.
Le Frud préconise un véritable dialogue inter-régional ; pas seulement celui des États mais entre les peuples, leurs forces vives, leurs forces démocratiques ; une confrontation des idées entre elles. La corne dAfrique qui saigne de toutes ses plaies a besoin dune réflexion. Nous lançons un appel pressant à ses cadres, aux intellectuels de la corne, à sa jeunesse, aux femmes pour quils entament une amorce de dialogue, pour un Igad des peuples et des forces politiques.
LNA. -- Je pense que la France est à lorigine du traité de paix et du retour dAhmed Dini. Je pense que la France voit à long terme, quelle préserve ses intérêts. Quen pensez-vous ?
MK. -- Vous lui donnez une grande importance. Cest une puissance moyenne. Mais, en ce qui concerne Djibouti, je ne sais pas si la France voit si loin dans les perspectives. Parce quon se demande quelles sont les personnes compétentes qui soccupent de Djibouti et je pense quil sagit dabord des militaires ; or, en général, ils restent deux ans ou trois ans au plus à Djibouti et leur vision est donc un peu limitée. Jignore si les Français sont à lorigine du traité, mais actuellement nous ne voyons pas de pression française pour que ce traité aboutisse. On aimerait voir une véritable politique française à Djibouti mais, pour le moment, on ne la voit pas.
LNA. -- Vous avez passé 28 mois de "villégiature" à Gabode. Parlez-nous de la condition du prisonnier politique, dans le centre-ville de Djibouti, au vingt-et-unième siècle.
MK. -- Nous y avons passé 29 mois. Les conditions de détentions à Gabode sont très dures. À la suite de notre grève de la faim, qui a été relayée en France par des amis, il y a eu une commission qui est venue à Gabode, en juin 1999 et qui a pu constater les conditions de détention très très difficiles dans cette prison. Particulièrement, le manque de soins -- il y a dailleurs eu deux morts parmi nous pour cette raison. En 1999, il y a eu une dizaine de morts à Gabode. Les conditions sont extrêmement pénibles, particulièrement en été.
LNA. -- Quest-ce qui est le plus pénible ?
MK. -- Le manque de soins. On a vu mourir une personne qui avait une inflammation de la gorge et qui ne pouvait rien avaler. Il a crié, crié, crié, il na pas eu de médicament et il est mort. À côté de notre cellule, il y avait des cellules quon appelait "contenues" et pendant des soirées, des gens se plaignaient, demandaient des médicaments, tombaient dans les "vapes", et ils narrivaient pas à obtenir des médicaments. Cest la chose la plus horrible, lorsquon voit à côté de soi des gens qui crient et qui narrivent pas à se faire soigner, alors que la prison est pourvue en médicaments par la Croix Rouge internationale... Ça doit faire partie de la politique, sinon on ne comprend pas. On refusait de soigner les blessés du Frud ; certains sont restés handicapés.
Il y a aussi toutes les détentions sans jugement, des prisonniers politiques mais aussi des droits communs, pendant des années ; cinq ans, six ans... Comme disait une présidente de la Cour suprême, la justice djiboutienne est vraiment moribonde. Il faut passer un coup de balai, il faut une véritable transformation de la Justice.
Ce qui est insupportable ce sont les tortures infligées aux personnes arrêtées : 8 détenus sur 10 se plaignent davoir subi des tortures ; parfois ils gardent des traces de ces sévices, certains sont traumatisés pour la vie. Jamais personne na été inquiété pour avoir torturé, ce qui encourage les amateurs de la manière forte et dégradante, cela dure depuis 1977.
Onze Oromos, accusés dappartenir à lopposition éthiopienne, ont été sauvagement torturés en août 1999 et sont restés en prison plus dun an ; un Érythréen est décédé suite à des tortures en mai 2000. Ce sont les formes les plus bestiales que lhomme ait inventé.
La prison est terrible, Gabode est sans ombre, une chaleur étouffante. Les prisonniers sont souvent entassés, en surnombre : parfois à 100 dans des cellules trop petites.
Nous mêmes avons passé un an dans des cellules individuelles de 1,10 x 2,10 m (ce sont des anciennes toilettes aménagées en cellules). Pendant lété elles étaient franchement insupportables. LObservatoire international des prisons (OIP) trouvait que lorientation du bâtiment favorisait un ensoleillement trop important, qui rendait les conditions de détention particulièrement pénibles. Durant toute une année, nous avons été soumis à des tortures morales : on nous a collé comme voisins immédiats deux forcenés qui hurlaient toute la nuit, nous empêchant de dormir. La pire des choses cest quand même les témoignages complaisants de certains avocats, comme Alain Martinet, qui ont juré que les prisonniers étaient bien soignés, alors même quils ont vu lors de leur passage à Gabode des jeune tuberculeux crachant le sang, privés de soins.
Pendant ce temps-là, on a essayé dalphabétiser. Cétait interdit ; de temps en temps des gardiens venaient prendre les feuilles...
LNA. -- Cétait peut-être pour corriger les copies...
MK. -- Peut-être oui [rires] ! Il y avait aussi quelques jeunes qui voulaient faire du sport. Cétait interdit aussi. On dirait quon veut empêcher tout épanouissement du corps ou de lesprit. Il y a pourtant beaucoup de jeunes dans cette prison. À ma sortie de prison, le 10 février 2000, jai dénoncé la présence de 23 enfants oromo, qui avaient entre 9 et 13 ans. Ils venaient souvent nous voir pour nous montrer leurs plaies, comme si nous étions des infirmiers, et ils nous demandaient de les soigner. Cétait incroyable quon ait pu les arrêter. (3)
LNA. -- Il a été dit quils avaient été violés ?
MK. -- Écoutez, lorsque nous étions en prison (ils sont restés après nous, ils nont été libérés quen juin), on ne nous a pas signalé cela. Pourtant nous étions un peu devenus leurs protecteurs. Ce qui a pu se passer ensuite, nous nen savons rien. À lépoque où nous étions là, on nous laurait dit ; si ne nest pas eux, ça aurait pu être dautres personnes que nous connaissions bien, des adultes qui nous lauraient dit.
LNA. -- Vous étiez en prison à Djibouti mais vous avez été arrêté à Addis-Abeba, avec des amis. Vous étiez combien ?
MK. -- Nous étions quatre quand nous avons été arrêtés à Addis-Abeba. il faut que les gens sachent que nous avons été arrêtés en Éthiopie, et que cest lÉthiopie qui nous a livrés aux autorités djiboutiennes. Nous étions à Addis-Abeba mon épouse et moi, Ali Makki dirigeant du Frud et Mohamed Daoud (ancien directeur des Finances). Kamil Mohamed (dit Kabir), autre dirigeant du Frud a été arrêté à Ely Daar où il se soignait.
LNA. -- Quest-ce que vous faisiez à Addis-Abeba ?
MK. -- Moi jétais allé voir mon épouse, qui travaillait pour une organisation humanitaire dont lobjectif était de scolariser les enfants de réfugiés djiboutiens et dalphabétiser les enfants afars éthiopiens. Elle avait emmené des médicaments pour ces populations nomades qui sont exclus des bienfaits de léducation et de la santé.
On nous a arrêté le 27 septembre 1997. Ensuite, on nous a mis sur la route de Diré-Daoua. Ce fut la nuit la plus longue. Jétais surtout inquiet pour mon épouse qui était enceinte. Quelque part, jai eu mal à lÉthiopie, ce grand pays qui a été pionnier en matière de droit dasile en accueillant les premiers compagnons du prophète Mohamed persécuté par les Mecquois au VIIème siècle. On peut arrêter des politiques, mais aller jusquà arrêter leurs épouses et surtout les livrer au pays dorigine est symptomatique du climat politique extraordinaire imprégnant la région.
LNA. -- Il y a eu un mouvement en France, à ce moment-là pour demander votre libération.
MK. -- Oui, beaucoup de gens ont protesté. Il y a eu une grève de la faim en avril 1999, organisée à Bagnolet [ville proche de Paris, ndlr] et à Bruxelles, en solidatité avec celle des prisonniers de Gabode. Elle a duré trente-cinq jours et a suscité une immense émotion en France et en Europe.
Il y a eu aussi trois résolutions du Parlement européen condamnant les violations des droits humains à Djibouti, les conditions de détention à la prison de Gabode, et lextradition sauvage des gens.
Il y a eu encore un immense élan de solidarité envers mon épouse Aïcha Dabalé, parce quelle faisait partie dune mission humanitaire et parce quelle était féministe. Les femmes ont été à lavant garde de la solidarité, mais beaucoup de personnalités politiques et bien dautres ont demandé sa libération, qui est intervenue après six mois de détention. Mais il a fallu dautres protestations pour quelle puisse quitter Djibouti et rentrer en France. Cest elle qui a reçu le plus dappui. Ça nous a permis dapprécier à sa juste valeur la solidarité des démocrates, des hommes et des femmes épris de justice.
LNA. -- Revenons à la perspective politique djiboutienne. Pas de scoop alors ?
MK. -- [Rires.]
LNA. -- OK, on attendra !
(3) Il faut préciser que ces enfants ont été libérés à la suite dune campagne de protestation internationale (notre journal y a participé, via internet), mais que depuis, personne ne sait ce quils sont devenus. Dire aussi que le ministère de la Justice djiboutien a menacé les pétitionnaires de leur intenter des procès pour fausse rumeur.