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Éthiopie / Politiques

Teklehaimanot Haïlesellassié
vice-ministre de l’Éducation d'Éthiopie, président de l'Association culturelle du Tigray

« Nous avons changé la structure, nous avons changé l’allocation budgétaire, nous avons changé les programmes ! »

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER & KATIA GIRMA

  

Le contexte. Le Dr Teklehaimanot Haïlesellassié est vice-ministre éthiopien de l’Éducation et secrétaire général de l’Association culturelle du Tigray. Nous avons eu un entretien avec lui lors de son passage à Paris, à l’occasion de l’inauguration d’une exposition consacrée à l’art chrétien éthiopien.(1)

L'entretien. Notre entretien fut trinligue : français, amharique, anglais.

Les thèmes. Enjeux et difficultés de la nouvelle politique éducative de l'Éthiopie et protection du patrimoine culturel. -- AL


[Paris, 29 septembre 2000]

LNA. -- Pouvez-vous nous donner quelques précisions sur la politique de votre pays en matière d’éducation de base ?
Teklehaimanot Haïlesellassié. -- L’éducation de base ou le niveau primaire, est non seulement importante socialement ou économiquement, mais c’est aussi un droit de base des peuples. L’ONU, l’Union européenne et d’autres différentes conférences internationales ont déclaré que l’éducation de base et l’éducation primaire devaient être délivrées à tous les enfants de ce niveau. Aussi la politique éducative éthiopienne est de donner une éducation de base à toute la population de cette classe d’âge aussi vite que possible. La première chose que nous avons faite au cours du changement politique en Éthiopie, après que l’EPRDF ait assumé le pouvoir, a été de restructurer l’éducation. L’éducation primaire allait du grade 1 au grade 6, maintenant elle se situe entre le grade 1 et le grade 8. Donc tous les enfants de cette classe d’âge dans le pays sont supposés recevoir huit ans d’éducation, équitablement. Auparavant, un des principaux problèmes de l’éducation primaire était d’abord qu’elle était très limitée et ensuite qu’elle était aussi distribuée de façon disparate. Pour ceux qui étaient “le long des routes”, pour ces groupes linguistiques spécifiques, plus de service, alors que de nombreuses nations et nationalités étaient en dehors du service. Donc, maintenant, fournir ce niveau d’éducation à tous les enfants sur des bases égalitaires est la politique générale de l’éducation primaire.

Qu’avons-nous fait pour cela ? Depuis 1994, quand la nouvelle politique éducative a publié le niveau de participation, les scolarisés par rapport à la population de la classe d’âge, le taux était de 20%... Donc, 80% étaient en dehors du service. Mais durant ces six ans, nous avons pu scolariser 51% de cette classe d’âge. Nous avons donc plus que doublé le service. 51% de cette classe d’âge sont scolarisés maintenant, mais 49% restent en dehors de l’école. Et nous aimerions modifier cela aussi vite que possible. C’est un de nos objectifs. Cela représente un coût, aussi le budget est cinq fois plus important maintenant qu’il ne l’était il y a six ans. Le gouvernement porte une attention toute particulière à l’éducation, à son enveloppe budgétaire et spécialement à l’éducation de base. Je reviendrai plus tard sur les autres niveaux de l’éducation. Là je parle de l’éducation de base.

Un autre aspect est que maintenant de plus en plus de régions, comme le Gambella, le Beni-Shangoul, l’Afar et le Somali connues pour être en marge de l’éducation, participent plus maintenant. Quelques régions, comme le Gambella sont plus ou moins comparables à l’Amhara, au Tigray ou à Addis-Abeba, en termes de participation à l’enseignement primaire. C’est stupéfiant comme elles ont comblé le retard avec ces régions, en un temps plutôt court. S’il y a encore des problèmes culturels ou d’autres facteurs qui font que certaines zones ne se sentent pas concernées par l’éducation, nous fournissons divers mécanismes pour faciliter les choses, pour leur rendre la participation plus aisée. Par exemple, le gouvernement a construit à Addis-Abeba un pensionnat pour adultes, incluant école primaire et secondaire, pour des populations de quatre origines : afar, somali, gambella et beni-shangoul-gumuz. Des élèves de grade 5 et au-dessus y sont scolarisés, nous leur donnons des cours spéciaux, intensifs. Ils font deux classes par an et ainsi atteignent en quatre ans le grade 12. Cela pour les aider à créer le noyau d’expertise dans leurs régions respectives. Avant, quand ils voulaient créer des activités de développement dans leur propre langue, avec leur réalité sociale, ils n’avaient pas la formation ni la compétence ; c’était un cercle vicieux. Il y a aussi d’autres exemples : écoles mobiles, pensionnats, écoles à plusieurs niveaux qui les aident à répondre à ce type de situations. Nous avons changé la structure, nous avons changé l’allocation budgétaire, nous avons changé les programmes !

Un des problèmes avec les anciens programmes était que les gens n’étudiaient pas dans leur langue maternelle. Ainsi, par exemple, les Somalis devaient étudier à l’école primaire, en amharique, une langue qu’ils ne comprenaient pas. Ils étaient perdus et ils n’aimaient pas l’école. C’était la même chose pour les Afars et pour d’autres nationalités. Maintenant ils ont le droit de suivre un enseignement dans leur langue maternelle pendant le primaire. Le programme est adapté, il est aussi conçu pour être en accord avec l’identité locale. Il est plus en accord avec les régions, les conditions et les situations des peuples. Cela a aidé à l’accroissement de la participation. C’est un challenge, parce que l’enseignement en plusieurs langues, pour un pays pauvre, ce n’est pas facile. Mais c’est la réalité de ce que nous sommes : une société diverse, une unité dans la diversité.

Nous ne pouvons pas le nier. Si nous nions cela, nous finirons où nous en étions il y a quelques années. Il vaut mieux l’assumer et adapter aussi le système d’enseignement à cette réalité.

Encore un autre aspect de l’éducation de base, la privation dont font l’objet les populations féminines ; pour des raisons culturelles ou autres, la participation des filles était très très basse. Maintenant le différentiel avec le taux de participation des garçons est plus ou moins comblé. Il est presque égal dans beaucoup de régions. Dans deux ans, nous serons à cinquante-cinquante. Mais dans certaines zones encore, cela nécessitera une très sérieuse attention, il faudra du temps pour amener la participation des filles au niveau de celle des garçons.

Comme je vous l’ai dit, il y a six, sept ans nous avions environ deux millions d’étudiants. Maintenant, grâce aux changements de politique, nous en avons quelque sept millions.

LNA. -- À propos des 49% d’enfants encore hors du système scolaire, quels sont les programmes spécifiques du gouvernement ?
THHS. -- Il y a un plan. Nous allons graduellement vers un enseignement universel, une éducation primaire pour tous. Nous devons progresser graduellement. En 2015, nous devrions atteindre 100%.

LNA. -- Quels seront les priorités de la politique éducative du nouveau gouvernement ?
THHS. -- L’enseignement peut être réussi uniquement s’il y a un point de vue global, s’il y a une planification holistique, pas seulement un seul aspect, mais une entité. Vous devez le voir dans le système socio-économique et politique dans son entier.

Il y a aussi d’autres aspects de l’éducation, le niveau secondaire, l’enseignement professionnel et l’enseignement supérieur. D’abord, le système universitaire doit se développer, cela suppose des professeurs et des chercheurs. Pendant les cinq dernières années, le gouvernement a porté une grande attention à l’enseignement supérieur. Dans les cinquante dernières années, nous avions seulement une faculté formant des ingénieurs ; et ces cinq dernières années, nous avons multiplié le chiffre des collèges d’ingénieurs par quatre ou cinq. L’attention est portée sur cela parce qu’il y a beaucoup de demandes des entreprises privées. Nous avions seulement un collège dédié au commerce, maintenant il y en a quatre. La santé aussi retient l’attention. En général, le nombre d’universités a été multiplié par près de trois. Le gouvernement a aussi porté son attention sur les autres niveaux de l’enseignement. Par exemple, le nombre d’écoles professionnelles dans le pays a plus que doublé partout sur tout le territoire. Développer seulement le plus petit niveau sans développer le système dans son entier ne serait pas une solution. Ainsi il y aura des formations spéciales adaptées à tout les besoins de la société. Des formations courtes, sur mesure, et des études modulables adaptées à la société, essentiellement pour transformer le système rural. Parce que l’économie dépend de l’agriculture, des formations complémentaires très adaptées et valorisantes, en agriculture comme en d’autres activités, sont lancées massivement. Des milliers de personnes auront une vraie formation, qui les rendra aptes à la production -- production de miel, production laitière, horticulture et production à d’autres produits de grande valeur. C’est aussi la vision du système. Le gouvernement implique non seulement le ministère de l’Éducation, mais aussi les administrations régionales, d’autres ministères du secteur. Il implique le bureau du Premier ministre aussi.

LNA. -- Les salaires des enseignants sont très bas comparativement à ceux pratiqués dans le secteur privé. Que peut faire le gouvernement pour changer cela ?
THHS. -- C’est une question juste. Le niveau de vie des enseignants n’était pas aussi élevé que celui de quelques autres professions. Il y a déjà un accord sur le fait que la parité entre les enseignants et les autres fonctionnaires du service public doit prévaloir. C’est pourquoi, il y a quatre ans, le gouvernement a introduit une structure de carrière pour les professeurs ; elle a produit des améliorations dans la rémunération des professeurs. Cela a été fait après trente ans. Les problèmes cumulés avaient affecté le système. Maintenant le gouvernement a fait quelques améliorations, mais cela n’a pas solutionné tous les besoins, ni comblé tout le vide. C’est vrai, nous ne pouvons pas motiver les enseignants en leur donnant des salaires de plus en plus importants, équivalents à ceux du secteur privé. Même dans les pays riches, vous ne pouvez pas payer autant que le secteur privé. Ces problèmes existent dans d’autres pays aussi. Il est paradoxal, par exemple, de manquer de professeurs d’anglais en Angleterre... Je n’évacue pas la question, parce que nous savons que c’est un problème sérieux. Nous savons que nous devons motiver les professeurs. Il y a une réforme de la fonction publique en cours dans le pays. Cette réforme du service public, pour ceux qui travaillent dans ce secteur, les enseignants inclus, vise à leur fournir des avantages qui les incite à rester là, à se sentir en confiance et en appartenance. Car dans un pays en développement, un secteur public malade ne peut pas conduire le plan et le développement économique de manière concertée. Nous menons aussi de nombreuses formations pour les professeurs. Parce qu’ils veulent continuer dans l’éducation et faire leur promotion eux-mêmes. Nous avons donc lancé des programmes d’éducation à distance et d’autres programmes internes.

LNA. -- De nombreux étudiants font des études supérieures à l’étranger, particulièrement aux États-Unis. N’est-ce pas un risque pour l’Éthiopie de perdre ses élites, ses cerveaux ?
THHS. -- C’est très mauvais et dangereux. Ce n’est pas vrai seulement pour l’Éthiopie, mais pour l’Afrique tout entière. Pour l’Europe aussi, mais à un moindre degré. Entre 1974 et 1991, il y avait beaucoup de tels problèmes. Avant cela, c’était différent parce que les gens aimaient leur pays. Mais depuis 1974 jusqu’aux années quatre-vingt-dix, la sécurité de la vie a changé et les gens ont eu beaucoup de problèmes matériels. Avant 1974, la situation en Éthiopie était meilleure. Dans les années quatre-vingt le système éducatif n’était pas capable de créer un intérêt parmi les gens. Une personne qui travaillait dans un bon magasin, dirigeant le commerce de son père, est devenu plongeur [laveur de vaisselle] en Amérique. C’est fou et difficile à comprendre. C’est une perte de repères, ce n’est pas nécessairement un problème économique. Aussi nous essayons de les informer, d’abord à travers l’éducation, le système éducatif. Ils devraient développer leur sens de la dignité aussi. Parce que l’homme ne vit pas que de pain, ils doivent savoir cela aussi. Nous ne pouvons arrêter l’exode totalement, mais nous pouvons le réduire. Nous essayons d’approcher stratégiquement le problème. Ceux qui ont fini l’école ou le collège ne doivent pas être seulement en attente d’emploi, ils doivent être créatifs, ils doivent s’employer eux-mêmes, ils doivent prendre toutes sortes d’initiatives. Autrement, s’ils attendent tous d’être employés par le gouvernement, cela implique que peu de monde produit, nous devons savoir que l’actuel paradigme de développement est que les ressources humaines aussi précèdent le développement. Ce n’est pas l’emploi qui précède les ressources humaines. Les ressources humaines elles-mêmes devraient créer une économie dynamique et générer leur propre développement. Le capital humain devrait se transformer lui-même en dynamique de développement. Autrement, si nous nous limitons au domaine strict de l’éducation, ce ne sera pas à l’avantage du pays. Les gens devraient savoir comment travailler, comment créer leur emploi, comment être des entrepreneurs, devraient être fiers d’eux. Beaucoup de ceux qui vont en Amérique n’occupent pas des emplois qui leur donnent satisfaction. Parfois, ils acceptent un emploi qu’ils n’aimeraient pas faire dans leur pays. C’est sociologique, culturel, une orientation et aussi une formation à l’entreprise.

LNA. -- Mais l’Éthiopie “offre” surtout des difficultés aux jeunes. Ils doivent se faire leur place dans la société alors qu’ils sont pressés de gagner de l’argent, de vivre comme dans les pays riches. En Éthiopie, ces projets demandent beaucoup de temps.
THHS. [Rires] -- C’est vrai ! [En français]

LNA. -- Il y a quelques problèmes avec des écoles internationales à Addis-Abeba, par exemple avec le lycée Guebre-Mariam. Y a-t-il encore une place pour ces écoles dans la politique éducative éthiopienne, actuellement ?
THHS. -- Elles sont très importantes. Nous reconnaissons leur contribution. Nous aimerions qu’elles se développent. Nous voulons un partenariat, plus maintenant que jamais. Le lycée Guebre-Mariam est une école commune éthio-française. Elle appartient à l’Éthiopie, elle appartient à la France. Nous l’aimons comme une de nos vieilles et importantes écoles. Nous la respectons, c’est un pont entre les jeunes de nos deux cultures. Deux drapeaux flottent dans la cour, le drapeau éthiopien et le drapeau français. Ils sont égaux. Récemment, il y a eu juste un problème de campus, un problème administratif. Pour autant que je sois concerné, c’est la personnalité du directeur ou des directeurs. Ils ne connaissent pas les accords généraux, les accords de base. Les deux pays se sont entendus sur l’école, ils ont signé des documents sur la façon dont l’école doit opérer. Ils ne savent pas ce sur quoi les deux pays se sont mis d’accord à propos de l’école. Les directeurs parfois ignorent les accords. Ainsi ce qu’il a fait par exemple, a été d’établir les frais de scolarité sans consulter le Ministère. Il y a une régulation au sujet des frais de scolarité. Mais il l’a fait lui-même et quand des parents l’ont questionné, il a répondu : « Non, non, non. Ça ne m’intéresse pas. Cette école appartient à... ». Alors les parents éthiopiens étaient ennuyés. Et il y a des problèmes de programmes. Il en fait deux écoles, une pour les Éthiopiens et une pour les non-Éthiopiens. Pour nous, c’est très choquant. Mais c’est local et administratif. Je suis même surpris parce que c’est devenu un gros problème. À tel point que tout le monde en a entendu parler ici en France. J’étais surpris que tant de gens s’interrogent à ce propos, mais c’était réellement un fait local qui est l’attitude du directeur. Ce que nous disons c’est : « Nous ne voulons pas ce directeur, s’il vous plaît changez-le pour un autre. » C’est ce que nous avons essayé, nous voulions rendre l’école meilleure. Il y a des accords légaux très clairs et nous devons les reconnaître tous.

LNA. -- Vous êtes secrétaire général de l’Association culturelle du Tigray et vous êtes venu à Paris pour inaugurer une exposition d’art chrétien éthiopien. Dans l’exposition, il y beaucoup d’objets qui n’appartiennent pas à l’Éthiopie. Vous militez en faveur de la restitution de l’héritage culturel à l’Éthiopie. Quels moyens l’Éthiopie peut-elle utiliser pour obtenir restitution ?
THHS. -- C’est une bonne question. D’abord, comme vous le savez, en tant qu’éthiopianiste et grand-père d’une Éthiopienne, vous savez que l’Éthiopie a un très grand héritage culturel. C’est un pays ancien, c’est aussi un pays divers ; quatre-vingts langues sont parlées, il y a aussi toutes sortes de confessions et de religions. Elle est le premier pays chrétien en Afrique, le premier pays musulman en Afrique, le premier pays juif en Afrique. Tout cela a produit une culture très complexe. Cela nécessite une préservation, une conservation, un développement et une protection. Malheureusement, des monuments comme les églises et les mosquées n’ont pas été protégés comme ils auraient dû l’être, jusqu’il y a quelques années, jusqu’aux XVIIIème, XIXème siècles. Mais après, la commercialisation a commencé, elle a été très forte pendant les dernières années. Beaucoup de richesses ont été dévastées. Nous savons que nous avons beaucoup de reliques à l’étranger, partout. Quelques-unes sont conservées correctement, d’autres, après quelque temps, sont abîmées. C’est ce que j’ai expliqué dans le catalogue de l’exposition.(1) Il y a une politique culturelle dans le pays maintenant, une nouvelle, il y a une nouvelle loi et tout cela encourage la protection, la récupération, en accord avec les lois internationales. Il y a en effet beaucoup de bonnes lois de l’Unesco qui disposent que les propriétaires doivent rendre à l’amiable les biens en leur possession. Il y a des lois et des lois internationales. C’est une activité, mais le prinicpal objectif n’est pas seulement de récupérer de plus en plus de choses ; la première chose à faire est de protéger ce que nous avons, de préserver correctement tout ce que nous avons et aussi de le développer.

LNA. -- Mais il y a encore des trafics...
THHS. -- Oui. Le plus important de tout devrait émaner de la conscience, de la prise de conscience des gens eux-mêmes. Et, bien sûr, il faut un système parce que quelques unes des œuvres ont été vendues pour très très peu d’argent. Des gens les ont vendues pour l’équivalent d’un salaire journalier. Si nous voulons sauver nos richesses, chaque citoyen doit être un gardien. L’un des objectifs de notre association est d’être un exemple pour développer d’autres associations ailleurs, pour créer la prise de conscience au sujet de ces importantes reliques. C’est pourquoi nous pensons que nous ferons une différence.

Les objets exposés ici (1) appartiennent en partie à l’association, comme vous l’avez vu. C’est un exemple ; même si nous protégeons ce que nous avons déjà, nous aurons besoin de faire des efforts pour en récupérer d’autres.

Mais cela va être un moyen de propagation, de popularisation dans la société. Nous devons développer l’art. Nous croyons que les plus grandes et importantes richesses, ce sont les gens. Par exemple, pour ce qui concerne notre structure dans le Tigray, l’association est à Meqellé et il y a des filiales dans les districts. Nous avons aussi des clubs dans les écoles pour voir s’il y a des trafiquants, pour faire en sorte que les gens prennent conscience de cela. Nous créons la prise de conscience. Mais ça prendra du temps, parce que cette conscience a été perdue depuis très longtemps. Dans d’autres régions, l’Amhara, l’Oromo, nous initions aussi ce programme. Par ailleurs, il y a d’autres sociétés qui commencent, comme par exemple, la Napier Expedition Heritage Return du Pr Indreas ou l’Ethiopian Heritage Trust, dont je suis membre aussi, qui travaille sur la période Menelik, Entoto et autres. Maintenant, des associations de bénévoles s’impliquent aussi dans ce nouveau phénomène. Cela aidera le gouvernement dans ses efforts. De cette façon, nous pensons que nous ferons la différence. Le retour de Rome de l’obélisque d’Aksoum et d’autres objets révolutionneront les pensées.

LNA. -- N’y a-t-il pas eu une recrudescence des trafics durant le conflit éthio-érythréen afin de soutenir l’effort de guerre ?
THHS. -- C’était une mauvaise guerre. Il n’y a pas de bonnes guerres, mais celle-ci était particulièrement mauvaise. Une guerre sans raison est encore plus horrible qu’une autre. Nous l’appelons une guerre de fous. pendant ce conflit, nous avons d’abord pensé à la vie des gens et pas aux vestiges. La guerre s’est déroulée dans l’Afar et le Tigray et quelques sites historiques ont été endommagés. Debre-Damo a failli être bombardé. À ce moment là, nous avons adressé une réclamation au secrétaire général de l’Unesco, notre association l’a fait officiellement. Le ministère de l’Éducation aussi a adressé une réclamation. Beaucoup d’églises ont été détruites. Tous les sites anciens le long de la frontière ont été touchés. L’ennemi a détruit non seulement les villes, mais aussi les vestiges, il n’a rien laissé. Ont-ils vendu des objets, les ont-ils détruits ? Nous n’en savons rien. C’est une triste situation. Il y a beaucoup de sites anciens qui ont été dévastés.

LNA. -- Mais l’Éthiopie elle-même, n’a-t-elle rien vendu ?
THHS. -- Le gouvernement ? Des reliques ? Jamais ! L’héritage c’est comme les gens, nous ne vendons pas les gens. Jamais, jamais. L’héritage n’a pas une valeur pour nous. Il est inévaluable ! Quand le musée de Paris a emprunté nos objets, il a souscrit des assurances. Ce n’est pas bien. Il aurait été préférable qu’il nous donne une garantie, plutôt que de souscrire une assurance. Parce que nous ne pouvons pas donner une valeur monnayable à ces œuvres. Elles ont la même valeur que celle des hommes. Une des caractéristiques de l’Éthiopien est son identité, sa culture de l’identité, c’est la psychologie sociale du peuple.

[Hors interview] Je souhaiterais vous remercier pour cette amitié entre nos deux pays. C’est sincère. Le premier partenariat qui a été réalisé en Éthiopie a été le fait de la France. Le premier transport moderne a été réalisé par la France. Bien sûr, les Italiens avaient construit des routes, mais c’est différent, c’était pour aller à la guerre ! [Rires] La France a été le premier partenaire de développement, ce n’est pas pour vous flatter, c’est l’histoire. Et à propos de cette école éthio-française, nous souhaitons vraiment qu’elle continue. La première école moderne en Éthiopie était en français. Nous aimerions aussi que les étudiants du lycée Guebre-Mariam puissent étudier en France.


(1) L’Arche éthiopienne, Art chrétien d’Éthiopie, Pavillon des arts, Forum des Halles, Paris, 27 septembre 2000 au 7 janvier 2001. Livre-catalogue, éditions Paris musées, 200 p., 295 FFR.
     

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