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France / Diplomatie / Éthiopie

Jacques Dewatre
ambassadeur de France en Éthiopie, ancien directeur de la DGSE

« La position géostratégique exceptionnelle de l’Ethiopie, point de rencontre de l’Afrique et de l’Orient, en fait pour la France un partenaire stratégique très important. »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 

L'homme. En poste depuis fin avril, M. Jacques Dewatre, nouvel ambassadeur de France en Éthiopie n’amuse pas le terrain ; au jour de l'entretien, on pourrait presque dresser un premier bilan de son action, vieille d’un peu plus de deux mois. Question de caractère, bien sûr (l’homme n’aime pas rester assis sur sa chaise ni salonner plus que de raison) ; mais il y a aussi la force des événements, où la France fut et reste très sollicitée (conflit, présidence de l’UE, engagement spécifique dans la dernière période). Rencontre bienvenue d’une personnalité et de la conjoncture (hasard ?).

Parcours sans faute. Formé à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, affecté en Algérie où il fut blessé en opérations, M. Dewatre quitta l’armée après 15 ans de services en ayant effectué des séjours en corps de troupe, dans des états majors et comme instructeur dans des écoles d’officiers.

Après des études de droit, il entra dans le corps préfectoral où il servit en métropole, Polynésie française, Guyane, Réunion et dans les Yvelines. Devenu en juin 1993 directeur général de la sécurité extérieure (DGSE, services secrets français), fonction qu’il exerça jusqu’en avril 2000, il détient le record de longévité à ce poste.

Élevé à la dignité de Grand Officier de la Légion d’honneur le 23 avril, M. Dewatre est le seul fonctionnaire en activité, civil ou militaire, titulaire de cette décoration. Il est marié et père de cinq enfants.

Les thèmes. Premier entretien accordé à un support de presse depuis sa prise de poste. Présentations, politique régionale, relations franco-éthiopiennes. -- AL

 


[Addis-Abeba / Paris, 23 juin 2000, par téléphone]

LNA. -- Vous avez pris vos fonctions d’Ambassadeur de France en Éthiopie fin avril. Quelles ont été vos premières impressions personnelles en arrivant en Éthiopie, puis à l’ambassade de France, le "château" ce lieu magnifique ?
Jacques Dewatre. -- J’étais déjà venu dans ce pays il y a cinq ans et j’étais passé à l’ambassade, mais extrêmement brièvement. Quand on arrive directement d’Europe, on ne se sent pas tout à fait en Afrique ici. Il faut s’adapter à l’altitude, à la pollution automobile d’Addis-Abeba, à l’état des routes dès que l’on sort de la capitale. Et surtout il faut s’adapter à une présence humaine permanente dans les lieux les plus reculés de ce pays. Très vite on est séduit par la profonde gentillesse de ses habitants malgré une certaine réserve vis-à-vis de l’étranger.

Si je devais qualifier ce très vieux pays, je dirais qu’il m’apparaît à la fois mystérieux, fascinant et tragique. Car, il est confronté à la guerre, la sécheresse, la grande pauvreté et le sida. Mais je ne suis là que depuis deux mois ; j’en suis donc au stade de la découverte et comme vous le savez, toute période de découverte est une période passionnante.

En ce qui concerne l’ambassade, je n’en parlerai pas si ce n’est pour dire qu’on vit dans un milieu privilégié. Je crois que c’est la plus vaste ambassade de France dans le monde. C’est une des plus hautes en Afrique et probablement la plus ancienne sur ce continent, en ce qui concerne la diplomatie française.

LNA. -- Ne serait-elle pas l’une des plus belles à Addis-Abeba ?
JD. -- Tout le monde le dit. J’aurais peut-être tendance à le croire. Mais je suis là depuis trop peu de temps pour en juger, bien qu’il y ait beaucoup d’obligations mondaines dans le corps diplomatique. J’ai vu quelques très belles ambassades à Addis-Abeba. Que ce soit nos amis anglais, italiens, russes, américains... Mais l’ambassade de France a un charme très particulier que j’apprécie beaucoup.

LNA. -- Comment envisagez-vous votre rôle en Éthiopie ?
JD. -- Je le considère un peu comme tout ambassadeur. C’est-à-dire que je suis très attentif à I’évolution de la situation intérieure de ce pays, à ses relations extérieures, à la situation régionale et, c’est une spécificité de I’Éthiopie, aux liens avec l’OUA et la CEA, bien entendu aux relations bilatérales entre l’Éthiopie et la France. Je suis aussi attentivement la présence de la communauté française qui ici comprend entre 450 et 500 membres.

Mon rôle est donc de m’efforcer de renforcer notre relation politique, notre coopération et d’amplifier la présence économique et commerciale française. Le chantier est vaste et il ne manque pas d’ambition.

LNA. -- Certains parlent d’un changement de style à l’ambassade...
JD. -- Chacun sa personnalité. Je ne suis pas un diplomate classique. Je suis assez atypique. La vie est faite d’adaptations permanentes à ses interlocuteurs, aux gens qui ont des responsabilités et ici, le personnel s’y adapte. Je le trouve d’une grande qualité, que ce soit le personnel expatrié ou le personnel d’origine locale.

LNA. -- Au titre de l’atypisme : vous êtes arrivé fin avril ; vous avez rencontré tous les services en deux jours ; vous avez remis vos lettres de créance au Président Negasso Gidada début mai ; vous avez rencontré le Premier ministre Mélès Zénawi fin mai et mi-juin... Pourquoi un tel rythme ?
JD. -- La vie m’a appris que ce qu’on ne fait pas vite on ne le fait pas. L’exemple m’a été montré par les autorités éthiopiennes qui n’ont mis que dix jours pour accepter mon agrément. J’ai présenté mes lettres de créance deux semaines après mon arrivée ; le Premier ministre m’a reçu en tête-à-tête à plusieurs reprises ; j’ai fait mes visites protocolaires aux différentes autorités gouvernementales et diplomatiques dans une période qui était marquée par la guerre, I’aide alimentaire aux populations victimes de la sécheresse. Je suis peu familier avec les tables de bridge et les parcours de golf, vous savez. Je préfère partir à la découverte de ce vaste pays. D’abord parce que pour comprendre la mentalité d’un peuple il faut en connaître l’arrière-cour ; ensuite parce que les paysages éthiopiens sont parmi les plus beaux que je connaisse. Donc, pour résumer, la vitesse n’exclut ni l’écoute, ni le dialogue, ni le pragmatisme, ni la lucidité. Il faut être bien organisé, voilà tout.

LNA. -- Quels étaient les objectifs de vos entretiens avec le Premier ministre éthiopien ? Qu’en est-il ressorti ?
JD. -- Depuis mon arrivée ici, il y a deux mois, le Premier ministre, M. Mélès, a réuni à plusieurs reprises le corps diplomatique, pour expliquer la politique de son pays confronté à un conflit ouvert avec I’Érythrée et pour répondre aux questions des ambassadeurs. Ce que nous avons tous beaucoup apprécié.

Par ailleurs, M. Mélès, que je connaissais déjà avant de prendre mon poste, m’a demandé de venir le voir à plusieurs reprises en tête-à-tête. Peut-être parce que la France en Éthiopie exerce pendant toute l’année 2000 la présidence de l’Union européenne. (Comme vous le savez, le Portugal préside l’Union européenne jusqu’à fin juin, mais il n’y a pas d’ambassade du Portugal en Éthiopie). Depuis la reprise du conflit, je réunis chaque semaine les treize ambassadeurs de l’Union européenne pour que nous puissions ensemble échanger nos analyses et, par ce dialogue continu, tenter de faire prévaloir une certaine cohérence au sein de l’Union européenne. La deuxième raison est peut-être le fait que la politique de la France dans ce conflit a été appréciée à Addis-Abeba, car elle repose sur une approche équilibrée et non partisane. D’autre part, la décision de la France de ne pas interrompre l’aide au développement qui témoigne de notre souci de ne pas pénaliser les populations a été très bien comprise localement.

Dans les entretiens avec M. Mélès portant sur la situation dans la région, ont été évoqués les problèmes de stabilité régionale, la sécurité de Djibouti, la sécurité des approvisionnements de l’Éthiopie... M. Mélès est quelqu’un avec qui, en tête-à-tête, on peut avoir des échanges très directs et francs.

LNA. -- Vous n’êtes pas diplomate de carrière ; on l’a vu, vous allez très vite et vous agissez plutôt directement... Votre mission ne serait-elle pas plus étendue que votre ambassade ? Une mission régionale, par exemple ?
JD. -- Non. Je n’ai pas d’autre mission que celle d’ambassadeur de France en Éthiopie. C’est mon quatrième métier depuis quarante-deux ans que je suis au service de l’État. J’ai exercé des responsabilités sur les continents européen, américain, africain et océanien. J’ai beaucoup voyagé à travers le monde et là aussi la vie m’a montré que l’expérience est comme une bougie, qui n’éclaire que celui qui la porte. C’est vrai que j’ai plutôt un style direct, mais tout au long de ma vie administrative, j’ai observé qu’en tête-à-tête, les autorités politiques apprécient plutôt ce langage direct. Dans la vie quotidienne comme en diplomatie, l’essentiel c’est de rester un bavard discret [rires].

LNA. -- Quel est, selon vous, le rôle de la France dans la sécurité régionale ?
JD. -- Je crois que cela tient à la spécificité du rôle de I’Éthiopie. Addis-Abeba est considérée comme la capitale diplomatique de l’Afrique, en raison du siège de l’OUA et de la CEA et, à ce titre, Addis-Abeba constitue un centre de concertation et d’intervention politique unique en Afrique. La politique de la France en Afrique est marquée par d’une part l’ouverture, d’autre part, la fidélité à ses anciens amis, et la non-ingérence dans les affaires intérieures des pays comme on l’a vu récemment dans certains pays d’Afrique. À Addis-Abeba il y a plus de 90 représentations diplomatiques, ce qui donne une dimension internationale très étendue au poste. Il est évident que la position géostratégique exceptionnelle de l’Éthiopie qui est au point de rencontre de l’Afrique et de l’orient, en fait pour la France un partenaire stratégique très important. Il faut toujours voir en prospective. Dans une génération, ce pays devrait atteindre cent millions d’habitants. Ce pays est enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée. La France qui est présente militairement à Djibouti partage avec l’Éthiopie la même préoccupation d’un environnement stable dans la Corne. La présence militaire de la France à Djibouti garantit la sécurité de l’approvisionnement d’Addis-Abeba. D’ailleurs, on vient de le constater dans le conflit actuel. Donc, il est certain que, sans parler de la justification de la présence militaire de Djibouti, l’importance pour la France de la liberté de circulation des produits énergétiques dans la péninsule arabique, est déterminante. Et l’hinterland de Djibouti n’est pas étranger aux préoccupations françaises.

LNA. -- Revenons sur "l’autre mission" supposée. La France cherche à se désengager de sa présence (au moins militaire) à Djibouti. Mais, pour préserver ses intérêts, n’a-t-elle pas besoin de maintenir une sécurité régionale et votre poste ne serait-il pas de fait un poste régional ?
JD. -- Non. La France est très attachée à la stabilité de la Corne de l’Afrique pour des raisons évidentes. Et la Corne de l’Afrique ce n’est pas que Djibouti. Djibouti est une plaque aéroportuaire essentielle pour s’intégrer dans cette région du monde, mais dans la zone, l’éléphant c’est l’Éthiopie. On est donc obligé d’avoir une relation très particulière avec ce vieux et ce grand pays, d’autant qu’il recèle un potentiel qui pourrait être mis en valeur une fois que ce pays pourra consacrer toutes ses ressources au développement.

LNA. -- À vous entendre, on peut penser que la France a révisé ses positions à l’égard de l’Éthiopie, qu’il y a un réengagement sérieux. N’exprimez-vous pas une sensibilité personnelle ? Y a-t-il véritablement une nouvelle politique française ?
JD. -- La présence politique en Éthiopie est déterminée par les autorités politiques françaises. Sur cette présence française en Éthiopie, je dirais que la tendance au repli sur soi du peuple éthiopien n’épargne pas la relation entre la France et l’Éthiopie. La France, avant le début du conflit avec l’Érythrée en mai 1998, avait commencé à rattraper son retard en matière de dialogue politique et de coopération par rapport à ce qu’on pourrait appeler nos partenaires concurrents. La politique de la France durant le conflit actuel lui a permis de renforcer son capital de confiance et je pense qu’il serait totalement contraire à nos intérêts de le remettre en question. Dès que les conditions le permettront, les échanges de visites à un haut niveau devront reprendre pour amplifier le dialogue politique. Je rappelle que M. Védrine, ministre français des Affaires étrangères est venu en Éthiopie en 1997 ; que fin 1997 M. Josselin, ministre délégué à la Coopération a présidé la commission mixte ; que début 1998 M. Richard, ministre de la Défense est venu aussi...

Pourtant, depuis mai 1998 [début du conflit avec l’Érythrée], le dialogue politique n’est plus au même niveau que celui qui venait d’être amorcé. Enfin les moyens du Fonds de solidarité prioritaire (1) devraient accompagner la politique que M. Mélès veut mener dès la fin du conflit. La France veut amplifier sa coopération dans des domaines prioritaires : l’agriculture, la santé, l’éducation, l’urbanisme, etc. Il y a donc une volonté politique manifeste, mais c’est vrai qu’elle est actuellement un peu hypothéquée par cette situation de conflit.

Comme je vous le disais précédemment, l’Éthiopie est le poids lourd dans la Corne de l’Afrique ; je pense que l’investissement de la France s’avère profitable, qu’il conforte notre place et la spécificité de notre attitude vis-à-vis de l’Éthiopie. Depuis que je suis là, je me rends compte aussi, en discutant avec mes interlocuteurs, que cet investissement sera efficace compte tenu de la qualité des élites éthiopiennes. Ensuite cet investissement aura un effet bénéfique parce qu’il stabilise un pays qui peu à peu prend le chemin d’un État de droit. De plus, cet investissement en Éthiopie contribue à la stabilité de Djibouti.

Ceci étant, on est dans un pays où les hommes sont fiers et ombrageux et l’investissement de la France doit s’effectuer dans le respect de leur sourcilleuse indépendance dans le but de faire prévaloir une logique de paix et de coopération régionale. C’est un pays qui est en quête de modernité. C’est un pays qui, comme l’a dit M. Mélès lors de chacune des réunions du corps diplomatique, a une volonté de reprise du développement au profit d’une des populations qui compte parmi les plus pauvres de la planète. La présence de la France en Éthiopie a donc de nombreuses justifications. Outre l’importance stratégique, il faut raisonner à terme de vingt ou trente ans.

LNA. -- Que pensez-vous de l’accord de cessation des hostilités signé à Alger par l’Éthiopie et l’Érythrée ? Quelles sont les chances d’application de ce traité ? Quel peut-être le rôle de la France pour qu’une paix durable s’installe entre les deux pays ?
JD. -- La France a constamment affirmé et réaffirmé son souhait de neutralité dans le différend qui oppose l’Érythrée et l’Éthiopie. Elle a également affirmé son soutien à la médiation de l’OUA. Donc lorsque cet accord a été signé, le dimanche 18 juin, la France s’est réjouie de cet événement. Cet accord est une première étape. Ce n’est pas encore le rétablissement d’une paix durable dans la région. Car aujourd’hui les discussions se poursuivent sur plusieurs sujets tels que la mise en place d’observateurs dans la zone tampon de 25 km sur le territoire érythréen le long de la frontière des deux pays ; les discussions portent aussi sur la délimitation et la démarcation de la frontière, sur l’établissement des responsabilités dans le déclenchement des hostilités de mai 1998 ; elles portent encore sur les compensations financières et sur la garantie de la sécurité régionale. M. Mélès est préoccupé par le fait que cette sécurité régionale ne sera garantie que si l’Érythrée ne dispose pas d’un outil militaire trop important. Donc, si je reste confiant dans les chances d’aboutissement de ces discussions, je reste en même temps prudent sur leur durée. Cela peut demander des mois et probablement des années. Il est certain que le soutien de la communauté internationale et donc de la France sera déterminant pour garantir un accord de paix durable.

LNA. -- On a l’impression que la France (peut-être au titre de la sécurité régionale) avait fait un choix dans ce conflit, qu’elle avait ouvertement soutenu l’Éthiopie. Est-ce votre point de vue ?
JD. -- Non, non. La France a toujours maintenu une position d’équilibre. J’ai pris un petit déjeuner avec M. Holbrook ici lorsqu’il est passé, j’en ai discuté à plusieurs reprises avec M. Mélès : la position de la France a toujours été de dire qu’il faut avoir une attitude équilibrée. L’Éthiopie a fait observer que lorsque le 6 mai 1998 il y a eu l’attaque de l’Érythrée, qui s’est emparée d’une portion du territoire éthiopien, l’Érythrée n’a pas été condamnée par la communauté internationale. Donc il lui aurait paru injuste d’être condamnée unilatéralement après les reprises des hostilités le 12 mai 2000. M. Mélès, dans toutes ses conférences de presse et réponses aux ambassadeurs, a toujours dit qu’il ne voulait pas occuper le territoire érythréen, qu’il voulait le retour au statu quo ante. On a même pensé un instant que l’offensive en direction d’Assab aurait permis à l’armée éthiopienne d’aller jusqu’à Assab pour garantir un accès maritime. Et là encore, non ! Comme le Premier ministre l’a répété à plusieurs reprises : « Nous n’avons pas comme objectif d’aller prendre Assab ».

LNA. -- Selon vous, comment la France peut-elle développer sa présence en Éthiopie ? Sur quels axes et avec quels outils ?
JD. -- La France est prête à reprendre une coopération plus active que celle qui est actuellement hypothéquée par cette situation de conflit. Comme elle a adopté une position équilibrée entre l’Éthiopie et l’Érythrée il n’y aura pas de difficulté, même si elle est l’un des quinze membres de l’Union européenne et qu’à ce titre elle doit avoir une politique solidaire de l’Union européenne. Nous n’avons ni réduit notre aide au développement, ni supprimé cette aide comme l’ont fait certains pays européens dans l’attente de la fin du conflit. Nous voulons que notre coopération et notre aide au développement profitent aux populations défavorisées ; I’Éthiopie est un des pays les plus pauvres du monde et, bien que nous regrettions cet état de conflit entre deux pays très pauvres, nous n’avons pas réduit notre aide au développement à l’Éthiopie.

LNA. -- Mais plus précisément, sur les plans économiques, culturels, etc. que souhaiteriez-vous voir se développer en Éthiopie ?
JD. -- Demain matin, je pars visiter une ONG française qui est à neuf heures de 4x4 dans le sud-ouest. Elle s’occupe à la fois de problèmes d’irrigation, de santé, de prévention en matière de mortalité infantile, de lutte contre la tuberculose, etc. Je repars jeudi matin dans le nord visiter des chantiers d’irrigation financés par l’Agence française de développement, avant que les techniciens français ne partent en congés, en juillet et en août. Je reste ici tout l’été pour me déplacer et aller voir les chantiers financés par la France. Pour un ambassadeur, il est très frustrant de ne pas savoir autrement que sur papier ce que fait réellement la France. Donc j’ai décidé d’aller voir... J’aime bien me rendre compte par moi-même. Je vais donc arpenter ce pays en visitant des réalisations financées par la France. Ainsi, j’aurai une meilleure perception à l’automne de ce que la France a réalisé, est en train de faire et de ce qu’on pourrait faire. Je pense que lorsqu’on sera arrivé à une situation de paix durable, on pourra encore mieux travailler avec le gouvernement éthiopien. Or actuellement à Addis-Abeba, comme vous le savez, il y a des coupures d’électricité qui sont très pénalisantes. Il n’y a en outre que 17% de la population éthiopienne qui bénéficie de l’électricité. En ce qui concerne la sécheresse, si on faisait davantage de périmètres d’irrigation, on permettrait à plus de gens de se nourrir un peu mieux.

LNA. -- Et le train ?
JD. -- Nous avons cofinancé pour 40 millions de francs, au titre de l’Agence française de développement (AFD), l’achat et la réparation de moyens de traction ferroviaire. Je suis allé moi-même à Diré-Daoua visiter le chantier des ateliers. Je me suis engagé à faire le trajet en train mais depuis que je suis là, il y a eu au moins un attentat et peut-être un deuxième. Ce n’est pas ce qui me retient ; parce que je ne monterai pas dans le wagon placé devant la draisine et qui déraille quand la mine saute... [rires]. J’ai envie de le faire parce que je crois que c’est assez acrobatique et puis c’est une réalisation française. Quand on voit que tous ces gens à Diré-Daoua parlent un français extraordinaire, que ces cheminots sont très attachés à l’esprit du rail que l’on retrouve en France, en particulier parmi les anciens cheminots, cela fait chaud au cœur.

LNA. -- À un moment donné, la seule aide fournie aux cheminots éthiopiens par les associations de cheminots français était un abonnement à La vie du rail, c’était un peu court...
JD. -- C’est vrai que c’est dommage. Quand nous, nous raisonnons en TGV, les cheminots éthiopiens eux raisonnent en locomotive BB de 1927. Mais ils sont très attachés à la France.

LNA. -- Sempiternelle question sur les jumelages qui, pour l’instant, restent désespérément au singulier. Quand va-t-on plurialiser ces initiatives ?
JD. -- En France, on est à un an des élections municipales. J’ai inauguré une exposition ici à Addis Abeba, il y a quinze jours sur les projets d’aménagement du futur Addis-Abeba où l’Agence d’urbanisme de Lyon avait beaucoup travaillé. Les échéances électorales municipales françaises ne favorisent pas la venue de nos édiles surtout qu’en ce moment, il y a les problèmes de la guerre, de la sécheresse. Mais Debré-Berhan avec Blanc-Mesnil, c’est quelque chose qui marche bien. Lyon avec Addis-Abeba, c’est quelque chose qui marche bien. Les choses demandent du temps dans ce pays. À Debré-Berhan, il y a des réalisations concrètes et c’est ça qui est important. Dans le domaine de l’eau, par exemple, Blanc-Mesnil fait des choses très intéressantes.

LNA. -- Avez-vous idée de ce que la France fera pour aider l’Érythrée ?
JD. -- Ici, les autorités éthiopiennes voient d’un œil favorable l’aide qui est apportée en particulier aux réfugiés érythréens. Ce que je sais c’est que la France a envoyé un avion pour transporter 35 tonnes d’aide d’urgence.

LNA. -- Je n’ai plus de question, Monsieur l’Ambassadeur. Que souhaiteriez-vous ajouter ?
JD. -- Rien ! [Rires]

L’Éthiopie est un pays passionnant. Beaucoup de choses sont à faire. On est en dehors des orbites traditionnelles de la France. C’est un pays anglophone. C’est dommage qu’on ne puisse pas aider tous ceux qui souhaitent maintenir ou développer la langue française.

LNA. -- Nous en avions parlé avec la ministre de l’Éducation, Mme Guennet Zewdé et aussi avec M. Dawit Yohannes, représentant de la Chambre des représentants du peuple, qui lui était catégorique : « On a déjà assez de langues comme ça, on est en train d’essayer de réduire, ce n’est pas pour en rajouter d’autres... »
JD. -- Ici tout le monde parle anglais. L’italien est plus parlé que le français. Le français est marqué par l’époque du Négus. On ne veut pas multiplier les langues. En Éthiopie existent deux cent cinquante ethnies, quatre-vingts langues ; ils ont envisagé de réduire les langues à une trentaine... s’il fallait en rajouter d’autres...

LNA. -- Concernant le Lycée Guebre Mariam, la ministre de l’Éducation ne semblait pas très enthousiaste à l’égard des lycées internationaux, qui ne semblaient pas rentrer dans sa stratégie d’éducation de base.
JD. -- Elle ne veut pas d’élitisme. Cela n’a pas changé.

LNA. -- Que pensez-vous du Lycée Guebre Mariam ?
JD. -- Plusieurs hautes personnalités éthiopiennes ont inscrit leurs enfants au Lycée, donc je pense que ce n’est pas le plus mauvais établissement de la place ! Le lycée reçoit 70% d’élèves éthiopiens.


(1) Le Fonds de solidarité prioritaire (FSP) est un instrument qui permet de financer des projets de développement dans 58 pays dont l’Éthiopie qui en bénéficie depuis 1999.
Entretiens du Premier ministre éthiopien avec Les nouvelles d'Addis

Mélès Zénawi, Paris, 28 novembre 1998 [en marge du sommet Afrique-France]


Mélès Zénawi, Addis-Abeba, 21 janvier 1999 [alors que la guerre avec l'Érythrée semble inévitable]


Mélès Zénawi, LNA, Addis Abeba, 23 janvier 2003 [avant le premier sommet de l'Union africaine]


     

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