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France / Littérature / Grands entretiens

Jean-Christophe Rufin
écrivain-voyageur, passionné d'Éthiopie

« Quand on venait il y a quinze ans, on voyait des choses bizarres et on se disait : C’est le communisme. Aujourd’hui elles sont toujours là ces choses bizarres, et on se dit : C’est l’Éthiopie. »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER
 

Jean-Christophe Rufin élu à l'Académie française. [Mise à jour 23/06/2008.] Le 19 juin, les membres de l’Académie française ont élu Jean-Christophe Rufin au fauteuil de l’écrivain Henri Troyat au premier tour de scrutin avec 14 voix, contre 12 à l’écrivain et producteur d’émissions de radio Olivier Germain-Thomas, deux bulletins blancs et un bulletin marqué d’une croix.
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Rufin, prix Goncourt 2001. [Mise à jour 5/11/2001, 14h00] Jean-Christophe Rufin obtient le prix Goncourt 2001 avec « Rouge Brésil », publié chez Gallimard (137,75 FRF ou 21 EUR). Aux Nouvelles d'Addis nous sommes doublement satisfaits. D'abord parce que nous apprécions beaucoup Rufin ; ensuite parceque Michel Houllebecq [cf. ses déclarations idiotes et ignobles concernant l'Islam] n'a pas été primé. – AL

           

L'homme. Rufin connaît bien l’Éthiopie. Rufin est sympathique. Son positionnement un rien dandy ne cherche pas à masquer son amour des êtres, ni un profond respect de l’état des choses. Médecin, entre autres, il connaît l’Éthiopie depuis le début des années soixante-dix, date de sa première incursion, où il pénètre incognitus le pays avec les forces rebelles érythréennes au sein des bataillons humanitaires.

Médecin, universitaire, romancier Jean-Christophe Rufin est né en 1952 à Bourges. Docteur en médecine, diplômé de l’Institut d’études politiques, il possède une connaissance de l'intérieur de l'humanitaire : ancien directeur médical d’Action internationale contre la faim, ancien vice-président de Médecins sans frontières, son discours sur ce secteur économique est assez critique.

Les thèmes. L'Abyssin (son roman à succès d'alors), la politique éthiopienne : fédéralisme, libéralisme, conservatisme foncier et culturel, la dérive de l'humanitaire, l'image de l'Éthiopie en France.

Réédition. Son ouvrage Les causes perdues, Gallimard, 1999, prix Interallié, a été réédité en mars 2001 chez Folio-Gallimard (n° 3492), sous le titre Asmara et les causes perdues. En fin de "Note de l'auteur pour la présente édition" (pp. 301-303), on peut lire : « Enfin, à tous ceux que l'Éthiopie fascine durablement, au point d'avoir besoin d'une provende fraîche et continuelle d'informations sur ce pays, signalons la publication en français […] du magazine "Les nouvelles d'Addis", disponible sur abonnement [suivent le nombre de publications/an et l'adresse du journal]. » Rufin aime Les nouvelles d'Addis ; nous en sommes très heureux (*). – AL

   


[Paris, 4 août 1997]

LNA. – L’Abyssin, connaît un véritable succès. À quoi l’attribuez vous ? L’Éthiopie serait-elle devenue médiatique ?

Jean-Christophe Rufin. – [Rires.] À vrai dire, je ne crois pas que l’Éthiopie soit menacée encore de surmédiatisation. Elle bénéficie seulement d’une certaine proximité avec l’Égypte, d’une confusion d’image. J’ai reçu hier les projets de couverture pour une édition en club de mon livre. Ils m’ont fait un visuel avec dunes de sable et chameaux… C’est-à-dire qu’on est retombé dans l’image classique de l’Éthiopie : le désert, le sable, c’est tout. Il y a une incompréhension tenace, même pour un bouquin qui essaye de rétablir une image plus juste. Donc le malentendu continue. Il existe depuis des siècles, et il continue.

LNA. – L’aventure (l’ailleurs) est à la mode… Par contrecoup, l’Éthiopie bénéficie-t-elle de cette tendance occidentale ?

JCR. – On ne peut parler de mode en ce qui la concerne. Il y a peut être convergence d’intérêts sur l’Éthiopie, mais s’agit-il de l’Éthiopie en tant que telle ou d’une image décalée ? Il y a encore du travail à faire, si tant est qu’on veuille y arriver. Mais je ne pense pas que quiconque ait envie que l’Éthiopie soit à la mode. Surtout pas les Éthiopiens, qui aiment une certaine marginalité. Pour ma part je souhaite seulement qu’au travers de mon livre une autre image de l’Éthiopie touche un public large. Je me fous de la mode… Seulement qu’Éthiopie soit associé à autre chose que famine, ce serait déjà ça.

LNA. – Quelles étaient vos priorités narratives ? Vouliez-vous écrire un roman sur l’Éthiopie ancienne ? Sur le Négus ? Sur la fonction de Négus ? Sur Poncet ?

JCR. – Je voulais écrire un livre heureux. Un livre sur le bonheur. Le vrai sujet du livre c’est le bonheur. Je ne suis pas Éthiopien, je suis à moitié du Nord et à moitié Berrichon. Pour moi, la structure romanesque fondamentale c’est le Grand Meaulne. Le voyage, le retour… Il se trouve que dans mon roman l’Éthiopie joue un rôle, mais ce n’est pas le sujet du livre, pas plus que le domaine mystérieux ne l’est pour Meaulne. Et tant mieux, parce que si c’était le cas, ce serait raté. Ce n’est pas un livre savant, même s’il y a des références. Les historiens peuvent y trouver cent-cinquante erreurs ou omissions. C’est un livre d’imaginaire. L’Éthiopie n’est attrapée là-dedans que par l’une de ses caractéristiques : c’est vraiment une culture autre. Par rapport à nous, l’Éthiopie c’est « ailleurs », vraiment. Il n’y a pas tant de pays qui soient ailleurs, la Chine peut-être.

LNA. – Reflète-t-il une vérité historique concernant Poncet ?

JCR. – Oui. Une petite vérité. Poncet a écrit ses mémoires, mais je ne m’en suis pas servi de peur d’être déçu par l’homme. Il y a aussi les mémoires d’un géographe anglais, Bruce, qui s’est rendu en Éthiopie au XVIIIème siècle.

LNA. – Le message du livre c’est quoi ?

JCR. – « Message » est un bien grand mot. Il y a surtout l’idée qu’on pourrait essayer de réécrire l’histoire. Que si Poncet avait réussi rien ne serait pareil. C’est l’homme qui essaya d’installer une relation équilibrée avec les autres. Qui essaya de comparer les civilisations sans les juger. Mais il ne faut pas prendre l’Abyssin trop au sérieux.

LNA. – Quel est votre niveau d’engagement vis-à-vis de l’Éthiopie aujourd’hui ?

JCR. – Il est faible. Il s’agit plus d’un cheminement parallèle que d’un véritable engagement. Je me suis marié à une Éthiopienne et deux de mes enfants, les filles, sont métisses. Je connais un peu l’Éthiopie, pas assez pour en faire partie, mais suffisamment pour n’être plus exclusivement fasciné par elle. Je suis autant attaché au Brésil où j’ai vécu.

LNA. – Vous rentrez d’Éthiopie. Quel est votre sentiment vis-à-vis de l’évolution du pays ?

JCR. – On a beaucoup parlé d’éclatement, de morcellement ethnique, peut être un peu à tort. Effectivement les Tigréens se taillent la part du lion dans un certain nombre de situations. C’est une sorte de classe dominante nouvelle, des gens qui ont gagné la guerre et qui en tirent une plus-value. Mais pour autant, l’idée qu’ils veulent un Tigré impérialiste, indépendant même, est une absurdité. Et l’idée qu’ils veulent démanteler l’Éthiopie est une absurdité aussi. Contrairement à ce qui se dit, j’ai vraiment l’impression que le fédéralisme n’est pas le prélude à l’éclatement. Il me semble que le pouvoir tigréen a très habilement payé ses dettes à l’égard des Oromos, des Gouragués, des Somalis, de tout le monde, en concédant un certain nombre de gages identitaires, mais en gardant très fermement le ciment unitaire du pays. Exemple : Mélès Zénawi, parlant un amharique parfait à partir du moment où il a pris le pouvoir… L’amharique est resté le symbole, la langue nationale. À la Chambre des députés, au Parlement, haut lieu de la distinction régionaliste où chacun porte scrupuleusement la tenue de son ethnie, le speaker, un parfait Amhara, fait marcher tout le monde à la baguette.

Il y a vraiment préservation des structures (j’allais dire impériales) qu’on peut dire nationales, qui maintiennent une Éthiopie unitaire. La frustration des Oromos vient du fait qu’ils croyaient avoir pratiquement l’indépendance après. Finalement qu’auront-ils obtenu ? Addis va devenir une sorte de district fédéral, comme Mexico ou Washington, dans une région qui sera Oromo parce qu’elle l’a toujours été et parce que ça ne remet pas du tout en cause l’unité du pays.

J’ai été assez rassuré cette fois-ci. Même si je sais bien qu’un Amhara qui me lirait dirait probablement : « Il ne voit pas la réalité, tout fout le camp », j’ai l’impression que la gestion du pays est assez conservatrice…

LNA. – Conservatrice ? Mon Dieu… [Rires.]

JCR. – Oui, oui ! Conservatrice en termes de patrimoine. De patrimoine impérial, et même de patrimoine foncier. Ils ne veulent pas vendre la terre. Ils ont libéralisé tout ce qu’on voudra, mais ils ne veulent pas vendre la terre… Ils font des lease sur quatre-vingt dix-neuf ans, des concessions, etc. On peut analyser ça comme on veut – dire que ce sont les séquelles de la formation marxiste, version pro-Albanaise – mais on peut aussi faire remonter cela à une conception très impériale : « On ne vend pas la terre ! La terre c’est l’État ».

J’ai trouvé les évolutions rassurantes. Je ne vois pas le pays se démanteler, partir en morceaux, du moins pas sous l’impulsion de son gouvernement. Il y a trois ans c’était moins clair. Mais, il y a bien sûr tous les à-côtés…

Il y a quelques années, j’ai eu un choc en allant à Chamonix. Le glacier des Bossons, sur lequel j’ai commencé à faire des crampons dans les années soixante-dix… a reculé. Il a reculé de plusieurs centaines de mètres ! Alors je me suis dit : « Tu as vu reculer les glaciers, donc tu as pris de l’âge »… Eh bien moi qui ai vu reculer un glacier, j’ai vu l’Éthiopie rester pareille ! Non pas rester semblable, mais ne pas bouger. Quand on venait il y a quinze ans, on voyait des choses bizarres et on se disait : « C’est le communisme ». Aujourd’hui elles sont toujours là ces choses bizarres, et on se dit : « C’est l’Éthiopie ». Par exemple le fait qu’il soit très difficile de sortir quelque chose du pays, que la douane demande toujours plus de « papiers »… C’est l’Éthiopie, tout simplement. En Éthiopie on aime écrire, on aime la chose écrite. Pourquoi y a-t-il dix types de plaques minéralogiques ? Pour les taxis, les véhicules de commerce, les véhicules privés, ceux de la coopération, de l’OUA, de l’ONU, etc. Pourquoi ? À l’époque on disait : « C’est Moscou ». Aujourd’hui tout le monde est très content comme cela. Ils aiment ça.

Alors il y a cette continuité… On a l’impression que les choses externes ne mordent pas sur l’intérieur du pays. Bien sûr il y a des modifications. Il n’y a pas de Mac’Do, probablement parce que ce ne serait pas assez rentable, mais il y a des hamburgers… Mais ça reste vraiment à la surface, et le pays profond ne réclame pas de transformations. Il y a une vraie continuité, je dirais une vraie inertie du pays. C’est assez rassurant.

LNA. – Bon ! Ce « conservatisme » semble vous convenir… [Rires.] Mais, question gestion, la non-modernité de l’Éthiopie est-elle viable dans le monde d’aujourd’hui ?

JCR. – Peut-être ai-je une excessive confiance ? Je ne suis pas évangéliquement correct, mais l’idée que les premiers seront les derniers me plaît. Je pense que les pays qui gardent une structure stable, une relative autonomie par rapport aux grandes évolutions mondiales, peuvent être considérés comme perdants, mais moins à mon sens que ceux qui perdent leur âme, qui s’aventurent dans les voies de la modernité mais ne parviennent pas à l’atteindre et cassent complètement leurs cultures. Je pense bénéfique que l’Éthiopie se tienne un peu à l’écart, qu’elle ne s’avance pas trop vite vers la modernité. Si vous prenez le revenu par habitant, c’est catastrophique. Mais si vous considérez la vie quotidienne, ça ne l’est pas tant que cela. La protection des structures traditionnelles fait que les gens ne sont pas si malheureux.

LNA. – Donc, tout va bien…

JCR. – N’exagérons rien. Je prétends seulement que ce gouvernement n’est pas si catastrophique que cela, et qu’il est bien plus politique qu’il n’en a l’air. Il y a dans le monde des gens qui font un usage dictatorial de leur pouvoir ; un gouvernement vraiment politique ne fait pas cela, au contraire, il reflète du mieux qu’il peut les gens qu’il représente (même s’il n’est pas élu). Je pense que ce gouvernement ne reflète pas si mal l’Éthiopie, tout au moins un certain nombre d’éléments de base.

Premièrement, l’unité du pays. Les Éthiopiens sont plus attachés qu’on ne le croit à l’idée de leur unité. Deuxièmement, leurs propriétés, leur indépendance. C’est sûr qu’ils ont peut être envie de libéraliser leur système, mais pas d’être tous achetés par les émirats du Golfe. Troisièmement, la macro-économie. On pourrait peut être les comparer au Chiapas du sous-commandant Marcos. Au fond, les Éthiopiens se sentent animés par une idéologie antilibérale et anticapitaliste. C’est-à-dire par cette idée profonde que leur mode de vie est supérieur aux autres. Que manger de l'enjera et vivre dans des maisons en tcheqqa… c’est mieux. Par conséquent, ils ont une certaine logique : ils veulent préserver ça ! Toute modernisation excessive, trop rapide est condamnée. Ils sont d’accords pour faire des ajustements macro-économiques (ils ont une gestion macro-économique rigoureuse, une excellente gestion financière de leurs réserves) mais au niveau individuel, local ils ont ce souci de ne pas casser l’originalité de leur pays. Je trouve ça plutôt respectable. Cette fois-ci, j’ai donc été plutôt surpris, agréablement surpris. Je ne veux pas chanter les louanges du gouvernement mais je suis moins inquiet qu’avant.

Un certain nombre d’émigrés reviennent. J’en ai rencontré pas mal là-bas, des Amharas, des Tigréens, des Oromos ou autres, qui revenaient des États-Unis. Au début ils ont connu certains déboires. Ils arrivaient en disant : « Poussez-vous… Ça fait vingt-cinq ans que je suis en Amérique, je vais vous montrer ! » Et puis, petit-à-petit, ils se sont adaptés. L’Éthiopie est parvenue à les contenir.

LNA. – Poursuivons autrement. Une dépêche du 10 juillet nous apprend l’adoption d’une loi disciplinaire concernant la déchéance possible d’un parlementaire, sur pétition ou s’il a prononcé des accusations invérifiables. Qu’en pensez-vous ?

JCR. – Que c’est l’apprentissage de la démocratie… Il y a eu une première époque. On a installé un Parlement très fédéraliste, avec des gens qui se conduisaient parfois tels Gracchus, qui pouvaient faire n’importe quoi, accusaient, etc. Cette loi consiste peut être à brandir au-dessus de ceux-là une épée de Damoclès, en disant : « Attention ! Il y a des règles du jeu. D’accord ? » Il y a maintenant un contrepoids, une limite aux capacités de nuisances.

LNA. – Deuxième dépêche, du 21 juin celle-là. Le Premier ministre réclame l’aide alimentaire des organisations internationales, mais il rappelle aussi les ONG à l’ordre concernant leur mission : les limites de leur présence et le devoir de réserve. Vous avez vécu le « piège [de] l’aventure humanitaire », que vous évoque cette déclaration ?

JCR. – Là aussi, il y a constante, malheureusement. Avec des différences quand même. Un certain nombre de mauvaises décisions ont été prises, les ONG présentes en Éthiopie ont vu pas mal de choses… Elles ont vu les difficultés alimentaires se profiler et le gouvernement ne pas tenir compte des mises en garde, continuer à exporter des céréales au lieu de constituer des réserves. Et exporter vers où ? Vers l’Érythrée, bien entendu. Sur le thème connu du « On ne va pas nous dire ce que nous devons faire », ces exportations périlleuses ont continué jusqu’à une période récente. C’est une première chose. Deuxième chose, il y a un vrai contentieux avec les ONG. Il est inéluctable dans la mesure où la plupart des ONG jouent un rôle douteux en Éthiopie. Elles gardent des postes d’observation, c’est-à-dire : un chef de mission, une secrétaire et trois voitures, comme ça, sans rien faire. Elles maintiennent un appareil inactif, là est la question. Le problème vient du fait que la structure des ONG est plutôt orientée vers l’urgence que vers le développement. Si vous voulez, elles jouent un peu les charognards. Elles se disent : « Il va y avoir une famine, il faut qu’on garde un bureau ! ».

LNA. – J’ai rencontré frère Joseph Coz, un capucin responsable de Missions Messages, journal qui traite régulièrement des missions de la Fraternité des capucins en Éthiopie. Il m’a dit qu’en matière de formation-coopération, eux sont revenus à des actions plus minimales. Que la formation « moderne » comporte des dangers, qu’un jeune paysan formé aux technologies nouvelles « veut tout de suite devenir Premier ministre ». Que pensez-vous de cette tendance à revenir aux outils existant sur place, et à simplement montrer comment « faire un peu mieux avec les méthodes traditionnelles » ?

JCR. – Je pense que c’est un cheminement assez classique. Dans le domaine de la santé, par exemple, beaucoup ont commencé par dire : « On va construire un CHU en pleine brousse ». Maintenant, ils se disent qu’il vaut mieux peut-être former les gens avec ce qu’ils ont. C’est le début de la sagesse je crois.

Il y a aussi le risque de frustration. Quand vous formez des gens en dehors des écoles officielles (les collaborateurs locaux des ONG, par exemple) vous formez des frustrés, des déracinés – des gens qui savent, mais qui sans diplômes sont très difficiles à caser. On s’est aperçu qu’on pouvait faire beaucoup de mal ainsi. Dans le domaine du médical, par exemple, ces gens ont une très bonne formation sur le terrain mais se retrouvent à la sortie sans aucune équivalence avec les diplômés.

L’approche des capucins me paraît très bien. D’ailleurs les missions religieuses en général restent assez orientées développement, alors que beaucoup d’ONG sont de plus en plus branchées urgence. Il faut dire que l’Éthiopie c’est quand même l’Ayrton Senna de la famine, le pays qui a battu tous les records. Donc, « on » attend… Vous avez là un certain nombre de vautours…

C’est la vérité. Beaucoup d’ONG, d’organisations internationales, sont là pour observer, attendre que le dompteur se fasse bouffer par le lion. Je ne dis pas que le gouvernement n’a pas fait d’erreurs dans sa politique agricole, je dis que beaucoup d’ONG ne sont là que pour attendre qu’il y ait de nouveau une famine, et de nouveau faire du fric avec.

LNA. – Faire du fric ?

JCR. – De la renommée, du chiffre d’affaires… Je ne dis pas qu’ils vont s’acheter des Ferraris. Toutes les ONG ne sont quand même pas l’Arc [association française de recherche contre le cancer, ndlr]. Mais elles ont toutes l’idée qu’il faut faire tourner la boutique et qu’il faut des catastrophes. Eh bien, l’Éthiopie c’est le coin où certains « espèrent » qu’il y en ait encore. Par une sorte d’équation sordide (on l’a vu un peu partout, Zaïre, Rwanda, etc.), dès que des régimes régionaux s’installent il y a un « risque » qu’ils règlent les problèmes et les ONG sont contre ! La violence, la guerre, la famine, la pax humanitaria, c’est l’idéal pour les ONG. La mauvaise gouvernance est leur fond de commerce.

LNA. – D’accord. On vient de se faire une masse de solides amis, mais bon… [Rires.] Question rituelle, pour finir. Selon vous, quelle est l’image de l’Éthiopie chez nous ?

JCR. – C’est très simple. Ce pays n’existe pas ! On le confond avec le reste de l’Afrique. La famine continue à lui faire beaucoup de tort, les gens ne peuvent plus le concevoir en dehors de ça. C’est un pays qui pour nous ne compte pas.

Quand vous allez au Brésil, les chauffeurs de taxi vous disent : « Pour le général de Gaulle, le Brésil n’était pas un pays sérieux… » Cette opinion les fait un peu marrer, mais ils sont assez d’accord. Au fond, ne pas être sérieux, c’est une façon d’exister.

L’Éthiopie ce n’est même pas cela. Ce n’est même pas un pays non-sérieux, c’est un pays qui n’existe pas ! Ça peut changer, mais il faudra du temps. C’est l’éternelle main tendue entre nous et ce pays. Moi, je pense qu’à ma petite place, modestement, j’ai fait changer un peu les choses en réveillant Jean-Baptiste Poncet. Le livre est un moyen de populariser le pays autrement qu’au travers de la famine. Je ne l’ai pas écrit pour cela, mais il est là…

LNA. – Oui ! Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que Les nouvelles d’Addis ouvrent sur un entretien avec Rufin. Notre objectif est la diffusion d’une image plus positive de l’Éthiopie, et on a senti quelque chose se passer autour de votre livre…

JCR. – Ça peut continuer, si on met le paquet sur les événements culturels. Le jazz éthiopien, l’art éthiopien, la littérature… Tout ce qui peut faire oublier l’histoire de la famine. Ce serait vraiment dramatique si cette histoire de famine recommençait ! De nouveau on ne parlerait plus que de cela. Ce serait terrible, terrible…


(*) Ajoutons que Jean-Christophe Rufin a accepté – signe d'amitié et de confiance – la présidence d’honneur de l’association des Amis des nouvelles d’Addis (ANA).
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