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ÉTHIOPIE / REGARD

L’Éthiopie de Jean-Christophe Rufin,
un pays “riche” d’autre chose

Prix Goncourt avec Rouge Brésil (Gallimard, 2001), auteur comblé de L’Abyssin (Gallimard, 1997) et de Asmara ou les causes perdues (Folio-Gallimard, 1999), cet ex-président d’Action contre la faim (2002-2006), docteur en Médecine et diplômé de IEP Paris, revient sur le devant de la scène littéraire avec Le Parfum d'Adam (Flammarion, 2007), un thriller où il distille un parfum… d'inquiétude. Nous reviendrons sur ce dernier ouvrage.

Rufin connaît et apprécie particulièrement l’Éthiopie.

Notre premier entretien fut à l’occasion de la première livraison des Nouvelles d’Addis (LNA 1, septembre 1997). Nous l'avons rencontré de nouveau en février 2005, pour un autre point concernant l’Éthiopie (LNA 47, mai 2005) (*).

Jean-Christophe Rufin élu à l'Académie française. [Mise à jour 23/06/2008.] Le 19 juin, les membres de l’Académie française ont élu Jean-Christophe Rufin au fauteuil de l’écrivain Henri Troyat au premier tour de scrutin avec 14 voix, contre 12 à l’écrivain et producteur d’émissions de radio Olivier Germain-Thomas, deux bulletins blancs et un bulletin marqué d’une croix.
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PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER ET ROBERT WIREN

 
Jean-Christophe Rufin sur Les nouvelles d'Addis

Vignette de Une
illustrant l'interview dans Les nouvelles d'Addis
numéro 47, mai 2005

           

(Paris, 18 février 2005)

LNA. L’Éthiopie, pour vous, comment ça a commencé ?

Jean-Christophe Rufin. – L’Éthiopie n’était pas prévue à mon programme. Je n’avais aucune raison génétique, familiale ou autre d’être orienté vers ce pays. Il s’agit purement d’une rencontre. C’est d’ailleurs probablement l’élément qui a été le plus déterminant pour moi : l’Éthiopie a représenté l’altérité, l’ailleurs. Dans l’humanitaire, je le vois ici, à Action contre la faim, beaucoup de collègues connaissent plein de pays, mais pour eux il y a un ailleurs. Certains retournent toujours en Afghanistan, d’autres toujours au Cambodge… Pour moi, ça a été l’Éthiopie. C’est le premier pays où j’ai eu le sentiment d’entrer de plein-pied dans un autre monde. Cela s’est fait très simplement ; quand je suis entré à Médecins sans frontières, en 1977.

Mon premier contact avec MSF, c’était à l’époque de l’attentat du Palmier-en-zinc à Djibouti.(1) J’avais rencontré à ce moment-là Max Récamier et Claude Malhuret. J’étais alors interne des hôpitaux de Paris, dans le service du Pr Lhermitte à la Salpétrière… Tout ce qu’il y a de plus classique. J’avais fait mon service militaire en Tunisie, dans une maternité, ce qui était moins banal. Les militaires s’étaient trompés ; j’avais demandé la neurologie et ils m’avaient envoyé en obstétrique – donc j’ai fait des accouchements pendant tout mon service militaire… C’est comme Kessel : lorsqu’il s’était engagé, on lui avait demandé sa profession ; il avait répondu : « journaliste » ; le gars avait écrit “journalier”… et il s’était retrouvé à casser des cailloux.

Toujours est-il qu’en revenant du service militaire, je voulais prolonger cette expérience à l’étranger et j’avais pris contact avec MSF. Ils m’ont appelé et ils m’ont dit : « Il y a eu un attentat au Palmier-en-zinc, est-ce que tu peux partir ? ». Il s’agissait d’aller à Dikhil, remplacer les coopérants, qui avaient été retirés parce que le gouvernement français voyait arriver l’indépendance de la Côte française des Somalies, le Territoire français des Afars et des Issas. Il n’y avait donc plus personne pour s’occuper des dispensaires. Finalement, je ne suis pas parti, parce que mon patron voulait que je sois revenu à une date précise et qu’on ne pouvait pas le lui garantir. Donc je ne suis pas parti cette année-là, mais le contact était pris. Un de mes amis est parti à ma place ; et l’année suivante ils ont refait appel à moi. C’était à l’époque de la grande bagarre à MSF : départ de Kouchner, le grand divorce qui avait secoué l’association… Il fallait quelqu’un pour aller voir ce qui se passait en Érythrée. Je suis donc parti, avec cet ami qui était allé l’année précédente à Djibouti, Jean-Marc Dumas.

LNA. L’Érythrée, donc…

JCR. – Oui. Mon premier contact avec l’Éthiopie, paradoxalement, c’est par l’Érythrée. Mais je rappelle qu’à l’époque il s’agissait d’un seul et même pays. Pour y aller, on passait par le Soudan. A Khartoum, on prenait un bus jusqu’à Kassala, et là on nous planquait dans des espèces de bâtiments civils, parce que le gouvernement soudanais niait apporter un soutien à la guérilla érythréenne. Donc, il fallait passer de nuit, même si tout le monde savait qu’il y avait des Érythréens et qu’ils avaient des bases. Ce qui est intéressant c’est que j’étais pris en charge par le FLE (Front de libération de l’Érythrée), alors que le clan Kouchner, mis à l’écart de MSF, était proche du FPLE (Front populaire de libération de l’Érythrée) ; le FPLE avait été créé peu de temps avant, et Kouchner avait soutenu ce groupe dès le début, alors que MSF “canal historique”, si j’ose dire, était restée proche du FLE.

Donc les gens du FLE sont venus nous chercher. À cette période les combats étaient très durs entre le FPLE et le FLE. Dans les pierrailles, derrière des petits murets, on les voyaient… De véritables combats, pratiquement du style “Guerre de 14”.

Ils nous ont emmenés dans les low lands d’Érythrée. Et c’est de là que j’ai vu l’Éthiopie, enfin le reste de l’Éthiopie, à la jumelle. Il y a un petit village, près de Keren – je ne me souviens plus de son nom –, qui avait été abandonné parce qu’il n’était plus tenable, ni par le gouvernement ni par la guérilla. On m’y avait emmené à la tombée de la nuit. Il était abandonné, les portes battaient… Et les gens m’ont dit que là on était « en Éthiopie », parce que eux se considéraient déjà comme en Érythrée. Donc, j’ai vu l’Éthiopie à partir des avant-postes érythréens ; c’est probablement ce qui a redoublé l’effet d’exotisme. Il y avait aussi le fait qu’on ne pouvait pas se balader de jour, à cause des bombardements. On devait se planquer et, par exemple, les combattants faisaient la chasse à tout ce qui brillait (canettes, etc.), parce que c’était repérable d’avions Donc : pas de feu, pas de déplacement, pas de mouvement ; tous les véhicules étaient sous des bâches et les chefs étaient sous des cabanes en palmes. Quand ils nous recevaient, ils étaient en uniforme et suaient à grosses gouttes. Voilà. C’est cela mon premier contact avec l’Éthiopie.

Dans cette période-là., je ne suis allé qu’en Érythrée et au Soudan. L’Éthiopie, ce fut cinq ans plus tard, au moment de la famine de 1984-1985. Là, ce n’était plus avec MSF. Entretemps, on s’était tous re-engueulés, et je faisais partie des franges épurées par la majorité. Je me suis donc retrouvé ici, à Action contre la faim (ACF), qui s’appelait alors Action internationale contre la faim (AICF) ; j’avais été nommé directeur médical, ce qui était un peu prématuré, parce qu’il n’y avait pas encore de service médical, et envoyé en Éthiopie. Addis-Abeba, puis le Nord.

Les opérations de secours concernant la famine étaient déjà très développées. Le pays avait été fermé très longtemps ; puis tous les grands camps, comme Korem, dans le Tigray, ont été ouverts. Ma responsabilité était de trouver une mission qui ait un sens et qui ne soit pas redondante par rapport à ce qui se faisait déjà. J’ai constaté que beaucoup de missions se faisaient à partir du sud, d’Addis-Abeba vers Meqellé, mais qu’il y avait pas mal de zones très isolées plus au nord. Je l’avais vérifié lors de largages par avion. Je me suis dit qu’il valait mieux se placer au nord des zones de famine, plutôt qu’au sud. Nous sommes donc allés à Asmara, et de là nous avons pris la route vers le sud, vers Meqellé, qui était coupée. Nous avons passé le Mereb ; de l’autre côté, il y avait un petit village qui s’appelait Rama. Autrefois, c’était une zone très prospère, une zone maraîchère qui était devenue désertique, abandonnée. L’endroit accueillait beaucoup de réfugiés ; on a donc ouvert une mission là-bas. En 1985.

LNA. – À cette période-là, des membres de MSF ont été retenus en otage par le gouvernement de Menguistou…

JCR. – Je ne sais pas si c’est à cette période. Ce qui s’est passé, c’est qu’on a installé des camps, on a commencé à travailler et, très vite, est montée une polémique sur ce qu’il fallait faire : rester, partir, dénoncer les déplacements de populations… MSF a pris une position très radicale, très médiatique. Brauman est monté au créneau, etc. J’étais assez critique sur ce qui se passait, j’avais même envoyé des articles sous pseudonyme à différents journaux, dont un publié dans le Figaro. Quand la polémique de MSF est apparue, je me suis opposé à eux en disant : « On est là, on peut travailler, il y a beaucoup d’endroits où il n’y a pas de déportation et, par conséquent, même si ce système est très totalitaire, même si les mailles du filet sont serrées, il reste des trous où on peut intervenir. » Quand on est témoin sur le terrain, on a la possibilité de faire passer des informations aux organisations des droits de l’Homme ou autres, tout en continuant notre travail sur place ; ce qui est notre mandat. Cette affaire a pris une tournure franco-française. Notamment, entre Rony Brauman et moi, cela a été notre premier accrochage sérieux. Finalement, MSF a été viré et nous sommes restés.

LNA. – Mais l’Éthiopie du bonheur… A-t-elle existé pour Jean-Christophe Rufin ?

JCR. – C’est le paradoxe. J’étais là en 1985, à une période parmi les plus tragiques de l’Éthiopie, une famine. Et en même temps, le pays que j’avais sous les yeux, dans son immense majorité, n’était pas touché par la catastrophe. Au contraire, c’était un pays frappant par sa richesse. Ces mots-là choquaient, ou choquent encore quand on parle de ce pays. L’Éthiopie est un pays riche, non pas à la manière économique qui est la nôtre mais un pays riche d’autre chose. J’ai été très frappé par ce contraste. Même les populations touchées n’avaient pas atteint le degré de dénuement psychologique et culturel qu’on peut voir dans certains bidonvilles d’Amérique latine ou autres. Ce sont des gens qui ont une armature culturelle et historique très grande. J’ai découvert, sinon l’Éthiopie du bonheur, l’Éthiopie telle qu’en elle-même, pas uniquement un pays souffrant. Personnellement, ce qui m’a le plus troublé, c’est cette vision réductrice qu’avaient les gens à l’extérieur : celle d’un pays désertique, avec des cactus. Quand on leur disait que l’Éthiopie était verte, les gens vous répondaient qu’ils voyaient un désert avec des dunes.

A l’époque, quand je séjournais à Addis-Abeba, j’étais accueilli par un conseiller culturel – qui a été un des grands conseillers culturels, quoiqu’on pense de son action, mais qui était très habité par ce qu’il faisait – Michel Wilson. Il était, et cela mérite d’être souligné, passionné par ce pays ; il habitait une maison près de Old Airport, hors de l’ambassade. C’était un lieu où se retrouvaient des tas de gens, pas un ghetto franco-français. Plus tard, j’ai ouvert une maison pour ACF, près de Old Airport ; c’était le tout début de la mission. C’est là que j’ai rencontré ma femme, Azeb ; on s’est marié plus tard en France. Elle était jeune, elle se moquait un peu de tout. Elle est Amhara du Shoa, du Godjam. Son grand-père était gouverneur du Godjam. Sa famille avait beaucoup de terres, et elle a été très touchée par les nationalisations. Elle-même s’était mêlée aux manifestations d’étudiants, notamment au moment de la révolution. Elle avait fait de la prison pendant six mois, avec d’autres étudiants. Elle vivait une jeunesse un peu insouciante à Addis. C’était une génération un peu sacrifiée. Une de ses sœurs était au Lycée, elle vit en France maintenant. On ne se rend pas compte à quel point cette génération avait perdu tous ses repères. Ces gens avaient été élevés dans une société très patriarcale, où l’autorité descendait de l’empereur jusqu’aux derniers étages de la société et structurait jusqu’aux familles. Quand cette armature a éclaté, le pays s’est un peu délité socialement, d’une certaine manière. Les jeunes se sont révoltés contre les vieux, chose qu’on ne voyait pas dans la société traditionnelle éthiopienne.

LNA. – Votre meilleurs souvenir ?

JCR. – Je me souviens d’être allé à Wondo Guennet, dans cette période-là, au milieu des rastas. On était descendu là et on m’avait expliqué que les rastas considéraient que c’était le paradis. Il y a des piscines naturelles d’eau chaude. Et cet endroit m’a laissé une impression très forte, je ne sais pas pourquoi. C’est une des rares images qui m’a été donnée d’une sorte de paradis terrestre ; on a l’impression que tout est donné, il y a des fruits, la température est idéale, l’eau est chaude… Autant Langano et tout ça je n’en garde pas de souvenir particulier, autant là…

Je n’ai pas voyagé partout, parce qu’à l’époque pas mal de régions étaient difficiles d’accès. Le Siemen, c’était compliqué ; Lalibela, il y avait des combats, donc j’y suis allé après ; dans le Tigray, c’était assez délicat. Finalement, les régions où on pouvait aller le plus facilement étaient celles du sud. J’ai aussi pu aller à l’est : toute la région de Harar, Jijiga, Dire-Daoua. Je me souviens qu’à cette époque, la fausse maison de Rimbaud était encore une ruine. Il y avait un zebegna qui annonçait : « Maison Rimbaud ! », avec un superbe accent. Il n’y avait pas encore de pèlerinages d’académiciens…

LNA. – Des choses vous ont-elles déplu ?

JCR. – Dans la vie quotidienne, c’est surtout la bureaucracie. Certains penseurs français estiment que c’est le marxisme qui a apporté cela. En réalité, la bureaucracie éthiopienne est bien plus ancienne. C’est aussi ce qui fait de ce pays un pays de l’écrit, de lettrés, d’administration ; c’est donc une vertu. Mais dans la vie quotidienne, c’est pesant, parce qu’il faut des permis pour tout… En plus, à l’époque, il y avait une répression importante sous-jacente ; on sentait qu’il y avait une police politique. L’ambiance était assez pesante, mais avec des possibilités de s’échapper.

Avec Michel Wilson, par exemple, qui s’intéressait beaucoup à la culture, on rencontrait beaucoup d’artistes. J’ai vu dans votre dernier numéro les portraits de plasticiens [cf. LNA 45]. Cela existait déjà, il y avait ce bouillonnement. Ce n’était pas étouffant, mais il y avait le couvre-feu ; passée une certaine heure, on ne pouvait plus être dans les rues.

En outre, j’avais passé le test digestif avec succès. Je pouvais manger de l’enjera – j’adore ça ! – sans être malade.

LNA. Vous avez connu l’Éthiopie à une période charnière ; depuis, elle a encore changé. Mais on a l’impression que vous avez « saisi » ce qui est permanent dans l’âme éthiopienne.

JCR. – Je m’y suis intéressé. J’ai essayé de ne pas être dupe, à cette période, sous Menguistou. C’est toujours difficile évidemment de faire la part des choses, quand vous avez un régime comme celui-là. Je pense quand même que ce régime a opéré des tranformations sociales et culturelles très fortes, en cassant un certain nombre de choses, notamment entre les générations, dans les rapports familiaux, dans les relations entre les hommes et les femmes. Cela n’a pas été anodin. Mais peut-être n’a-t-il fait que précipiter des évolutions qui se seraient produites, de toute manière.

Ce qui m’a intéressé, quand je suis revenu en France, c’était d’aller fouiller sur les premiers moments. C’est comme ça que j’ai écrit L’Abyssin (2), parce que j’ai eu envie de voir comment s’étaient établis les premiers contacts. Et ce roman, je l’ai écrit en prenant faits et causes pour Poncet contre un certain nombre de ceux qui ont écrit sur lui après ; je me suis identifié à lui. J’ai réécrit, à ma manière, un livre qui me permettait de me situer et de situer les lecteurs dans l’Éthiopie – je ne dirais pas éternelle, cela ne veut rien dire, un pays n’est jamais éternel – mais dans l’Éthiopie de la longue durée. Ce livre a eu beaucoup de succès. C’est très curieux parce qu’il a permis – pour ceux qui l’ont lu et peut-être pour ceux qui verront le film, puisqu’il est question d’en faire un film – de voir l’Éthiopie comme autre chose qu’un désert où les gens meurent de faim.

Pour parler de la période actuelle, je suis revenu en Éthiopie, depuis lors – pas assez à mon goût ; je n’ai pas pu y aller en octobre dernier, à l’invitation de l’ambassadeur de France. Je me sens proche et au courant cependant. ACF a une mission en Éthiopie et une autre en Érythrée. Mais je ne peux pas dire que je connais l’Éthiopie actuelle, comme si j’y vivais. En même temps, c’est le pays de mes enfants, je ne pourrais donc m’en désintéresser. J’ai très envie d’y retourner plus longuement, d’y passer plusieurs mois. J’ai un projet qui se décline sous plusieurs aspects, sur Monfreid. Je dois faire la préface d’un livre de photos sur lui, je fais la rubrique Monfreid d’un gros livre sur les aventuriers de la mer et on me propose de faire une biographie romancée.

LNA. Pourtant, l’Éthiopie a un gros problème avec Monfreid…

JCR. – Je crois que c’est un grand malentendu cette histoire entre Monfreid et l’Éthiopie. On peut dire que c’est sans doute quelqu’un qui a profondément aimé l’Éthiopie. Par malentendu, il s’est fâché avec Haïle Sellasié et, par contrecoup, il s’est placé du côté de Mussolini.

LNA. – Il était peut-être un peu réactionnaire, non ?

JCR. – Oui, peut-être, mais il s’était converti à l’islam. Il était à la fois réactionnaire et beaucoup plus ouvert que les gens qui vivaient à Djibouti à l’époque.

LNA. – Il critique les coloniaux de Djibouti, c’est vrai, mais il reproche aussi à Haïle Sellasié de vouloir moderniser le pays.

JCR. – Il dit la même chose pour le Yémen. Il veut préserver un mode de vie. Il dit la même chose des juifs. Il dit qu’à partir du moment où tous ces peuples s’européanisent, ils perdent toute leur richesse et deviennent insupportables. En tout cas, son parcours est beaucoup plus intéressant que ce à quoi on le réduit trop souvent.

Sur l’Éthiopie d’aujourd’hui, je m’intéresse aux évolutions mais je n’y séjourne pas assez longuement. Je suis un peu un exilé de l’Éthiopie, aujourd’hui. Je suis quelqu’un qui se rattache à un univers dans lequel il ne vit pas. Mais il y a tellement d’exilés éthiopiens qu’on n’est pas perdu quand on est dans cette situation. C’est vrai que j’ai écrit sur ce pays et que j’ai peut être pu contribuer à en donner une autre image. Je suis persuadé que les livres font leur vie. L’Abyssin a été traduit dans je ne sais combien de langues. Si le film se fait, cela relancera aussi l’intérêt. L’Éthiopie, indépendamment du temps que je lui consacre, vit aussi à travers mes livres. J’avais utilisé une comparaison, dans L’Abyssin justement, ce botaniste qui disait que les plantes creusent un tunnel sous l’histoire : pendant qu’on n’est pas avec elles, elles sont toujours là ; quand on dort, elles sont réveillées, etc. Les livres, c’est pareil. Même si je ne devais plus aller en Éthiopie, j’y serais toujours attaché par mes livres. Mais je pense que j’écrirai de nouveau sur l’Éthiopie. Peut-être avec le prétexte de Monfreid, je reviendrai sur une Éthiopie que je n’ai pas du tout abordée, c’est l’Éthiopie de la mer et qui n’existe plus. Puisque l’Éthiopie n’a plus d’accès à la mer, c’est soit Djibouti, soit l’Érythrée, soit la Somalie. Donc, c’est une source d’emmerdes mais aussi une richesse. Cette Éthiopie, ce rapport entre l’île continentale et la mer est une Éthiopie que je ne connais pas et qui m’attire beaucoup.

        


(*) Ajoutons que Jean-Christophe Rufin a accepté – signe d'amitié et de confiance – la présidence d’honneur de l’association des Amis des nouvelles d’Addis (ANA).


(1) Palmier-en-zinc, Djibouti, 15 décembre 1977 : un commando lance deux grenades dans ce restaurant fréquenté par des militaires français et leurs familles : 6 tués, 32 blessés.
(2) Jean-Christophe Rufin, L’Abyssin, Gallimard, Paris, 1997. Ouvrage sous-titré : « Relation des extraordinaires voyages de Jean-Baptiste Poncet, ambassadeur du Négus auprès de Sa Majesté Louis XIV. »

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