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France / Histoire / Éthiopie
Pierre Messmer « Les bataillons noirs vont au combat les premiers, les Anglais nayant pas grand monde, chaque bataillon compte. » L'homme. Plus connu comme ancien Premier ministre français, Pierre Messmer est aussi un ancien de la Brigade française dorient, qui participa aux côtés des forces anglaises à la libération de l'Éthiopie. Trois mois de campagne en Éthiopie seulement, pour huit ans vécus sous luniforme, mais il en restera marqué. Sa proximité avec le général de-Gaulle, sa rencontre avec le Négus, puis ses hautes fonctions ministérielles lui permettront de maintenir des contacts avec ce pays quil affectionne et dont il suit encore les évolutions. Le contexte historique. La première action militaire denvergure des Forces françaises libres fut la participation de la France à la libération de lÉthiopie aux côtés des Britanniques. Cette intervention remarquable inaugurait la durable complicité entre le général de-Gaulle et lempereur Haïle-Sellassié, initiée dans la période 1940-41, durant leur exil à Londres. Les deux hommes sappréciaient. Ils avaient en commun cette puissance extraordinaire qui présidera à la libération de leur pays. Mais le souvenir convivial ne doit pas estomper les objectifs particuliers dans une période décisive. LEmpereur veut lindépendance complète de lÉthiopie. Le Général vise la maintenance de linfluence française. Laxe anglo-américain souhaite se débarrasser du problème éthiopien et contenir les objectifs politiques de la France. 31 mars 1941, un communiqué du quartier général des Forces françaises libres en Éthiopie et au Soudan annonce la chute de Keren : « Au cours de durs combats [les troupes françaises ont brisé] la résistance des Italiens qui se battaient bravement. 915 prisonniers, dont 28 officiers, ont été pris. Un matériel considérable est tombé entre nos mains. » 10 avril 1941, le QG annonce la prise de Massaoua : « Nos troupes ont atteint en Érythrée lobjectif qui leur était assigné. » 6 janvier 1942, Gaston Palewski, délégué de la France libre en Afrique Orientale, télégraphie au général de-Gaulle pour lui faire part des difficultés concernant « la conservation des intérêts français en Éthiopie ». Djibouti est resté sous contrôle de Vichy et les forces britanniques nopèrent que très mollement son blocus. « Il est évident que les Britanniques, obligés dévacuer lÉthiopie, désirent écarter jusquà la fin toute influence étrangère, craignant surtout la France libre, dont laction serait irrésistible si elle disposait du chemin de fer et du port de Djibouti. » 12 mars 1942, le général de-Gaulle constate limpuissance des Forces françaises libres dans un télégramme à Palewski : « Nous navons pu, jusquà présent, atteindre le premier but [remettre la Côte française des Somalis dans la guerre et affaiblir Vichy par le blocus de Djibouti, ndlr] qui dépasse de beaucoup laffaire de Djibouti. Une des raisons en est la politique de quasi-protection accordée à Vichy par le State Department de Washington et le fait que nos alliés britanniques considèrent actuellement comme impossible de séparer leur politique de celle de Washington. » Au commencement de ces événements historiques, un jeune homme débarque à Port-Soudan, le 12 février 1941, direction Keren. Pierre Messmer, 25 ans, lieutenant à la Treizième demi-brigade de la légion étrangère, rencontre lÉthiopie réelle. Les thèmes. Londres, la France libre, la libération de lÉthiopie ; les relations entre de-Gaulle et Haïlé-Sellassié ; l'Éthiopie contemporaine et les relations bilatérales franco-éthiopiennes. -- AL
Pierre Messmer. -- Jai rencontré lÉthiopie très jeune, dans des circonstances plutôt tristes. Jétais élève de lÉcole de la France doutre-mer, cétait en 1936-37. Il y avait eu en Somalie (Côte française des Somalis à lépoque, Djibouti aujourdhui) un engagement entre un groupe qui venait de faire une razzia et un jeune administrateur, qui sappelait Bernard, et qui fut tué dans lengagement. Cet administrateur était jeune ; certains de mes camarades lavaient connu, par conséquent on en parlait. Jai donc été sensibilisé très tôt à lAfrique orientale. Javais commencé à étudier lhistoire de lÉthiopie, son ethnographie et celle de la corne de lAfrique. Mon intérêt sest précisé à la fin de lannée 1940, quand lieutenant à la légion étrangère jai pris la direction de lÉthiopie à partir du Cameroun. Notre voyage nous ayant valu plus de quarante jours de mer (tour de lAfrique par le cap de Bonne-Espérance), nous avons donc eu le temps de travailler. Nous savions que, pour préparer la campagne dÉthiopie, il nous fallait étudier non plus lhistoire mais la géographie, la topographie puisque cest naturellement ce qui intéresse les militaires. LNA. -- Quels sont vos rapports aujourdhui avec le pays ? LNA. -- La coopération militaire franco-éthiopienne concernait surtout la marine à lépoque. Avez-vous joué un rôle à ce sujet ? Londres et la Bataille dÉthiopie LNA. -- Revenons sur la Bataille dÉthiopie. Dans quelles circonstances les Français se joignent-ils aux Anglais en Érythrée ? En 1940, les Anglais sont seuls : larmistice français a mis la France hors du jeu pendant un certain temps ; les Russes nentreront dans la guerre quen juillet 1941 ; les Américains seulement en décembre 1941. La Libye, le principal théâtre africain, dabord. Pourtant les Anglais nont pas encore les moyens suffisants pour repousser les Italiens. Ils se contentent dabord dune action défensive à la frontière Libye-Égypte. Puis, progressivement, ils reculent vers le delta sous la pression italienne, jusquà la contre-offensive quils prononceront à la fin de lannée 1940 et qui sera foudroyante. Les Anglais sont moins nombreux que les Italiens, mais beaucoup plus modernes. Tout cela aboutit à la déroute des Italiens et à lintervention allemande. Dans leur stratégie des théâtres africains, les Anglais donnent la priorité à lÉthiopie. Ils se disent : « Liquidons dabord laffaire éthiopienne ». Ce qui sera dautant plus facile que lÉthiopie est complètement isolée. La Libye reçoit des renforts dItalie (il suffit de traverser la Méditerrannée, déchapper aux sous-marins et aux avions, ce qui arrive de temps en temps). Renforcer lÉthiopie, pour les Italiens, pas question. Les Anglais contrôlent Suez et Aden ; lAfrique orientale italienne est environnée de territoires anglais, Soudan anglo-égyptien au nord et à louest, Kenya au sud. Les Anglais réorganisent donc leur effort sur lÉthiopie, mais ils nont pas de très gros moyens. Alors ils font venir des troupes de lInde et concentrent tout ce quils peuvent rassembler du Soudan (la "Soudan Defense Force"). Et lon voit de très beaux noirs commandés par des bikbachis anglais. Ils rassemblent aussi des blancs et des noirs au Kenya, les font avancer vers la Somalie. Mais tout ça nest quand même pas terrible. Alors il est décidé quune sorte de corps expéditionnaire français, la Brigade française dOrient, serait dirigé sur lÉthiopie. Et on embarque tout ce qui est blanc, légion étrangère et troupes spécialisées, sur des bateaux Anglais et Français, dabord à Douala en direction de Freetown, où se constituent les convois anglais ; et ensuite à bord de navires anglais, des convois rapides filant les 10-14 nuds qui font le tour de lAfrique. Une autre partie de la force française atteint le théâtre des opérations par voie de terre, cest-à-dire partent de lOubangui et du Tchad pour aller, au travers du Soudan anglo-égyptien, jusquà Karthoum. Certains sont dabord engagés sur la frontière occidentale de lÉthiopie (les bataillons noirs vont au combat les premiers, les Anglais nayant pas grand monde, chaque bataillon compte)
La plupart rejoignent la Brigade française dOrient, ou même arrivent avant elle, à Port Soudan et à Souakim. Cette brigade sera regroupée autour de Souakim, après larrivée de la légion étrangère (en février), puis engagée dans le nord de lÉrythrée, dans ce qui sera la bataille décisive de la campagne dÉthiopie : Keren. La BFO était commandée par Magrin Verneret, un personnage illustre de la légion étrangère. En 1914-1918, il avait reçu quatorze blessures, et pas des petites blessures, mais de graves blessures. Son crâne donnait limpression dune tôle ondulée. LNA. -- La BFO a-t-elle participé à la suite des opérations, vers Gondar ? Jai dit que les Britanniques avaient peu de moyens militaires à mettre en uvre en Afrique. Par conséquent, dès que Massaoua a été occupée et quon a pu réouvrir le port et établir la liaison vers lÉthiopie, les Anglais qui avaient compris que larmée italienne nopposerait plus de résistance sérieuse, regroupent leurs moyens pour les utiliser ailleurs. Dès les premiers jours de mai, la BFO, regroupée à Massaoua (parce que cétait un port et parce quelle sétait emparée de Massaoua) sera donc dirigée sur Suez. Pourquoi Suez ? Parce quà ce moment là, aux difficultés que les Anglais connaissaient, en particulier en Libye, et quils ont réussi à maîtriser très très bien par une contre-attaque dans le désert de leurs divisions blindées et motorisées, sajoute une difficulté nouvelle au Proche-Orient, lIrak. Avec la révolte de Rachid Ali. Cette révolte menace la présence anglaise, extrêmement importante. Dabord parce que lIrak est un grand fournisseur de pétrole et que les armées en sont grandes consommatrices ; ensuite parce que lIrak est une frontière avec lIran, pays neutre mais quelque peu tenté à cette époque par la pression des émissaires allemands. Rachid Ali, dailleurs, a été très vite aidé par lapport darmes allemandes, parvenues par la Syrie puisque la Turquie neutre ne se prêtait pas à ce genre de manuvres. Très inquiets au Proche-Orient, les Anglais regroupent immédiatement tous les moyens disponibles, laissant seulement quelques unités courir aux fesses des derniers militaires italiens dÉthiopie. Ils regroupent tout le monde pour la Campagne de Syrie, pour liquider cette menace qui, croient-ils, existe depuis que les Allemands ont été autorisés par Vichy à employer la Syrie comme relais dans laide quils apportent à Rachid Ali en Irak. Ils ont dautant plus besoin de rameuter tout le monde que les Allemands se sont lancés à la conquête des Balkans et que les Anglais ont eu limprudence denvoyer des troupes en Grèce, où elles ont été écrasées par les Allemands, ce qui a eu de lourdes conséquences. Les Allemands vont occuper la Crète, juste en face des côtes de Libye et dÉgypte, et ils y resteront jusquà la fin de la guerre. Comme ils sont menacés sur la frontière Libye-Égypte, les Anglais doivent rameuter le plus possible de troupes dÉthiopie pour régler laffaire de la Syrie et du Liban. La Brigade française dOrient est donc transportée, par mer de Massaoua jusquau canal de Suez, jusquà Ismailia, et par terre ensuite, vers la Palestine. La Campagne de Syrie démarrera dès le mois de juin. Dès lors, les Anglais font rentrer lempereur Haïle-Sellassié en Éthiopie. Ils le réinstallent sur son trône et, au cours des mois suivants, ils vont, si je peux dire, réoccuper lÉthiopie, mais en y laissant le moins de gens possible. En confiant à lEmpereur le soin dadministrer son pays, avec, naturellement, des Britanniques pour laider. En ce qui concerne lÉrythrée, qui nest pas Éthiopienne à lépoque, les Anglais ladministrent directement : ils imposent une administration militaire. La suite est intéressante. Après Keren, le général de-Gaulle envoie un grand personnage de la France libre, Gaston Palewski, en Éthiopie. Palewski était à lépoque au cabinet du général de-Gaulle à Londres. Il reçoit du Général les galons de lieutenant-colonel. On avance très vite en temps de guerre Et on se fait virer aussi rapidement, si lon na pas de résultats. Ce nest pas comme en temps de paix. Palewski aura un rôle très intéressant. Il sera lambassadeur de la France libre auprès du Négus. Il y a aussi dautres batailles
Ces aviateurs français, basés à Aden et qui participent aux opérations aériennes sur lÉthiopie. Les cavaliers français qui, à partir du Soudan, concourent avec les Anglais à des opérations sur la frontière occidentale de lÉthiopie. Le général de-Gaulle et Haïle-Sellassié LNA. -- Pouvez-vous nous parler des relations de-Gaulle-Haïle-Sellassié ? Ces rapports subsisteront jusquà la mort du général de-Gaulle. Ils nont jamais cessé de se rencontrer, de sécrire. Cette sympathie profonde est très curieuse, entre hommes politiques de pays différents. Je crois quils nont jamais eu de véritable conflit entre eux. Alors que souvent, entre alliés, amis, il a des conflits. Je nai pas besoin de parler des conflits entre le général de-Gaulle et Churchill, qui sont célèbres. Même chose entre Churchill et Roosevelt Il est assez rare de voir deux chefs dÉtat entre lesquels il ny a pas de nuages. Mais cest vraiment ce qui sest passé. Éthiopie contemporaine et relations bilatérales LNA. -- Comment voyez-vous lÉthiopie aujourdhui ? Son image, son avenir ? Ils commettent à mon avis deux erreurs fatales. La première cest de se lancer à lintérieur dans une réforme agraire qui les amène à faire de véritables déportations de paysans, à la manière des soviétiques des années vingt et trente. Ils déportent en particulier des paysans tigréens vers louest du pays, pour en faire des colons, et ce nest pas un hasard si la révolution qui les renversera ensuite sera une révolution tigréenne. Ils commettent cette erreur, irréparable, consistant à faire une réforme agraire bien mal cousue et exécutée de façon dictatoriale, ce qui ne pardonnera pas. La seconde erreur, cest de vouloir écraser la révolte Érythréenne. Le Négus avait lui-même commis la faute première, après la guerre. LOrganisation des nations unies avait rattaché lÉrythrée à lÉthiopie, mais en précisant que ce rattachement ne se ferait pas autrement que sous forme fédérale. Or, le Négus, au bout de quelques années, annule cette constitution fédérale et annexe purement et simplement lÉrythrée au reste de lÉthiopie. Ce qui était aussi une double erreur. Premièrement parce que le niveau dévolution érythréen était différent de celui des Éthiopiens (ils avaient été colonisés pendant trois quarts de siècle, par les Italiens, et il suffit de regarder Asmara ou Massaoua pour constater que ce nest pas la même chose que Gondar, et je ne parle pas dAddis-Abeba, qui est une grande ville, ou de Dire-Daoua ou dHarar). Le Négus se fourvoie complètement, cest une des raisons du malheur qui va lui arriver. Il y aura une famine terrible, qui aggravera la situation, alors quil sest déjà mis en situation difficile en Érythrée. Quant aux révolutionnaires On sait bien quen matière de politique étrangère les révolutions prolongent souvent le régime précédent en y mettant un peu plus de brutalité et defficacité. Alors le régime éthiopien va senfoncer dans la guerre dÉrythrée. Il espère écraser les Érythréens, grâce à laide russe et cubaine. Aide russe, surtout en matériel ; aide cubaine, surtout en personnels. Les Russes ont du matériel et les Cubains nen ont pas, mais ils ont des hommes, dont ils ne savent que faire et quils sont contents denvoyer en Angola, en Érythrée ou en Ogaden. Che Guevara nest pas venu en Afrique orientale (il avait été avec Kabila, au Zaïre, et il nen navait pas gardé un très bon souvenir). Mais, malgré cette aide, le régime va senfoncer dans la guerre en Érythrée, dans des conditions telles quil en sera ébranlé. Les Érythréens (aidés à lépoque par le Soudan dun côté, et par lArabie Saoudite de lautre côté, parce quil y a deux mouvements de résistance érythréenne, lun chrétien, lautre musulman) ont une vieille habitude de cette sale guerre qui nen finit plus. Ils sestiment dans leur bon droit, et comme ils sont chez eux, quils connaissent bien le territoire, ils infligent aux troupes communistes de lÉthiopie de sévères défaites. La combinaison de cette réforme agraire manquée, qui aboutit à une sorte de terrorisme agraire, et dune guerre coloniale qui nen finit plus, qui senlise comme souvent les guerres coloniales, signe la condamnation à mort du régime communiste. Il semble que le régime actuel ait eu une réflexion sur les causes des échecs antérieurs, celui de Haïle-Sellassié et celui de Mengistou. Je pense que cest lexplication du choix de la Constitution fédérale qui est fait. La question est de savoir comment cette constitution fonctionnera. Car les constitutions fédérales sont des outils très difficiles à manier, qui exigent beaucoup de civisme de part et dautre (pouvoir fédéral et pouvoirs locaux, régionaux), et qui exigent une longue tradition. Elles fonctionnent dans des pays ayant cette longue tradition, comme les États-Unis ou comme la Suisse, pour prendre un petit pays, ou comme certaines organisations fédérales dans dautre régions du monde, je pense en particulier au Brésil. Mais, je le répète, ce sont des régimes dont le maniement est très difficile. Il faudra voir comment les Éthiopiens réussissent à passer de la théorie à la pratique, de la constitution à la vie constitutionnelle. Il est trop tôt pour savoir. Il faut leur laisser du temps. LNA. -- Mais il sagit dune grande première en Afrique
LNA. -- Cette première est contraire à la tradition instituée en Afrique. Déjà les Somalies sont parties dans la même direction. Le Somaliland a, de fait, repris son indépendance, après des années de nationalisme, avec une constitution qui elle aussi intègre un certain nombre de données traditionnelles. LNA. -- Mais il y avait déjà en Éthiopie la tradition dune forme de fédéralisme, avec le Roi des Rois. Il y aurait donc là reprise dune sorte de tradition. Et, chez les Somalis, dans leur Constitution actuelle du Somaliland, une sorte de fédéralisme tribal est contenu dans cette Constitution où ils introduisent des représentations tribales. Cest intéressant, non ? LNA. -- Quelle est, selon vous, limage de lÉthiopie aujourdhui ? LNA. -- Dans loptique du développement du pays et, aussi, de la promotion des intérêts de la France, que préconisez-vous concernant une politique bilatérale franco-éthiopienne ?
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