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France / Histoire / Éthiopie

Pierre Messmer
ancien Premier ministre français, ancien de la Brigade française d'orient

« Les bataillons noirs vont au combat les premiers, les Anglais n’ayant pas grand monde, chaque bataillon compte. »

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER & PAUL-ALAIN PRIGENT
AVEC LA PARTICIPATION DE
MOHAMED ABDELMAJID

  

L'homme. Plus connu comme ancien Premier ministre français, Pierre Messmer est aussi un ancien de la Brigade française d’orient, qui participa aux côtés des forces anglaises à la libération de l'Éthiopie. Trois mois de campagne en Éthiopie seulement, pour huit ans vécus sous l’uniforme, mais il en restera marqué. Sa proximité avec le général de-Gaulle, sa rencontre avec le Négus, puis ses hautes fonctions ministérielles lui permettront de maintenir des contacts avec ce pays qu’il affectionne et dont il suit encore les évolutions.
Il s'est rendu en Éthiopie du 26 au 30 novembre 1997, dans le cadre des manifestations du Centenaire des relations franco-éthiopiennes.

Le contexte historique. La première action militaire d’envergure des Forces françaises libres fut la participation de la France à la libération de l’Éthiopie aux côtés des Britanniques. Cette intervention remarquable inaugurait la durable complicité entre le général de-Gaulle et l’empereur Haïle-Sellassié, initiée dans la période 1940-41, durant leur exil à Londres. Les deux hommes s’appréciaient. Ils avaient en commun cette puissance extraordinaire qui présidera à la libération de leur pays. Mais le souvenir convivial ne doit pas estomper les objectifs particuliers dans une période décisive. L’Empereur veut l’indépendance complète de l’Éthiopie. Le Général vise la maintenance de l’influence française. L’axe anglo-américain souhaite se débarrasser du “problème éthiopien” et contenir les objectifs politiques de la France.

• 31 mars 1941, un communiqué du quartier général des Forces françaises libres en Éthiopie et au Soudan annonce la chute de Keren : « Au cours de durs combats [les troupes françaises ont brisé] la résistance des Italiens qui se battaient bravement. 915 prisonniers, dont 28 officiers, ont été pris. Un matériel considérable est tombé entre nos mains. »

• 10 avril 1941, le QG annonce la prise de Massaoua : « Nos troupes ont atteint en Érythrée l’objectif qui leur était assigné. »

• 6 janvier 1942, Gaston Palewski, délégué de la France libre en Afrique Orientale, télégraphie au général de-Gaulle pour lui faire part des difficultés concernant « la conservation des intérêts français en Éthiopie ». Djibouti est resté sous contrôle de Vichy et les forces britanniques n’opèrent que très mollement son blocus. « Il est évident que les Britanniques, obligés d’évacuer l’Éthiopie, désirent écarter jusqu’à la fin toute influence étrangère, craignant surtout la France libre, dont l’action serait irrésistible si elle disposait du chemin de fer et du port de Djibouti. »

• 12 mars 1942, le général de-Gaulle constate l’impuissance des Forces françaises libres dans un télégramme à Palewski : « Nous n’avons pu, jusqu’à présent, atteindre le premier but [remettre la Côte française des Somalis dans la guerre et affaiblir Vichy par le blocus de Djibouti, ndlr] qui dépasse de beaucoup l’affaire de Djibouti. Une des raisons en est la politique de quasi-protection accordée à Vichy par le State Department de Washington et le fait que nos alliés britanniques considèrent actuellement comme impossible de séparer leur politique de celle de Washington. »…

Au commencement de ces événements historiques, un jeune homme débarque à Port-Soudan, le 12 février 1941, direction Keren. Pierre Messmer, 25 ans, lieutenant à la Treizième demi-brigade de la légion étrangère, rencontre l’Éthiopie réelle.
Amours furtives, mais néanmoins brûlantes. Bataille de Keren, prise de Ghinda, capture au bluff de Fort Vittorio-Emmanuele et terminus à Massaoua. Le 8 mai, réembarquement pour Damas, dans le cadre d’une réorientation de la stratégie anglaise.

Les thèmes. Londres, la France libre, la libération de l’Éthiopie ; les relations entre de-Gaulle et Haïlé-Sellassié ; l'Éthiopie contemporaine et les relations bilatérales franco-éthiopiennes. -- AL

     


[Paris, 9 octobre 1997]

Pierre Messmer. -- J’ai rencontré l’Éthiopie très jeune, dans des circonstances plutôt tristes. J’étais élève de l’École de la France d’outre-mer, c’était en 1936-37. Il y avait eu en Somalie (Côte française des Somalis à l’époque, Djibouti aujourd’hui) un engagement entre un groupe qui venait de faire une razzia et un jeune administrateur, qui s’appelait Bernard, et qui fut tué dans l’engagement. Cet administrateur était jeune ; certains de mes camarades l’avaient connu, par conséquent on en parlait. J’ai donc été sensibilisé très tôt à l’Afrique orientale.

J’avais commencé à étudier l’histoire de l’Éthiopie, son ethnographie et celle de la corne de l’Afrique. Mon intérêt s’est précisé à la fin de l’année 1940, quand lieutenant à la légion étrangère j’ai pris la direction de l’Éthiopie à partir du Cameroun. Notre voyage nous ayant valu plus de quarante jours de mer (tour de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance), nous avons donc eu le temps de travailler. Nous savions que, pour préparer la campagne d’Éthiopie, il nous fallait étudier non plus l’histoire mais la géographie, la topographie puisque c’est naturellement ce qui intéresse les militaires.

LNA. -- Quels sont vos rapports aujourd’hui avec le pays ?
PM. -- Après la guerre, et surtout dans la période où j’étais ministre des Armées, j’ai eu l’occasion de faire quelques voyages en Éthiopie, et même un voyage officiel. J’avais des rapports, disons assez sympathiques, avec la famille de Haïle-Sellassié, parce que l’Empereur avait gardé de bons souvenirs des Français ayant participé à la campagne d’Éthiopie, et qu’il les accueillaient très volontiers. Il faisait lui-même des voyages en Europe, en particulier à Paris, où nous pouvions le rencontrer. Par ailleurs, ayant été ministre des Armées neuf ans et demi durant, un certain nombre de militaires éthiopiens intéressés par la France, en particulier parce que le général de-Gaulle avait une grande réputation, se rapprochaient volontiers de moi, surtout les francophones, avec lesquel j’avais des contacts faciles. C’est ainsi que je connus l’ancien ambassadeur d’Éthiopie, qui était général. Je le retrouvai avec plaisir quand il fut en poste à Paris. Il m’invitait de temps en temps à des réceptions. Pour lui faire plaisir, et pour me faire plaisir aussi, je ne le cache pas, je répondais à ses invitations. C’est le type même de relations que j’ai gardées avec des Éthiopiens connus auparavant. Liées surtout à la guerre, puis à ma situation de ministre des Armées dans les années soixante. Mais, je le répète, il s’agissait de relations ciblées, surtout avec des militaires proches du régime de Haïle-Sellassié qui seront éliminés au moment de la révolution.

LNA. -- La coopération militaire franco-éthiopienne concernait surtout la marine à l’époque. Avez-vous joué un rôle à ce sujet ?
PM. -- On peut dire qu’elle n’a été significative que pour la marine. J’y ai joué le rôle que peut jouer le ministre des Armées, par toutes les décisions prises dans le cadre de ses fonctions [rires]. Mais ce n’est pas moi qui ai initié cette coopération. Elle était plus ancienne. Elle avait commencé tout de suite après la guerre, en 1946 ou 1947. Depuis 1945, la marine nationale française envoyait régulièrement un navire de guerre à Massaoua, pour célébrer la fête annuelle de la marine éthiopienne, car elle y était invitée. La coopération navale s’est instituée à ce moment là, parce que les deux pays se connaissaient et que les rapports étaient excellents. L’un des petits-fils de Haïle-Sellassié, Iskender Desta, avait été officier, puis commandant de la marine éthiopienne, je crois. Il était tout à fait francophone. Je l’ai rencontré deux ou trois fois. Il fut assassiné pendant la période révolutionnaire.

Londres et la Bataille d’Éthiopie

LNA. -- Revenons sur la Bataille d’Éthiopie. Dans quelles circonstances les Français se joignent-ils aux Anglais en Érythrée ?
PM. -- Il faut avoir une vue globale pour comprendre ce qui se passe en Éthiopie en 1941. Éthiopie et Libye sont italiennes à l’époque. Les Italiens ont envahi l’Éthiopie à partir de l’Érythrée et de la Somalie. La Société des nations s’est contentée de prononcer quelques condamnations de principe, personne n’a bougé dans le monde, et l’armée de Mussolini a pu la conquérir, sans grandes difficultés, il faut le reconnaître. Rien de comparable avec la Bataille d’Adoua. Peut-être les Éthiopiens avaient-ils une excessive confiance en eux-mêmes ? Peut-être étaient-ils certains de résister aux Italiens, n’étant pas très au fait de l’évolution des techniques militaires…

En 1940, les Anglais sont seuls : l’armistice français a mis la France hors du jeu pendant un certain temps ; les Russes n’entreront dans la guerre qu’en juillet 1941 ; les Américains seulement en décembre 1941.
Par conséquent, pendant plus d’un an (du deuxième semestre 1940 au premier semestre 1941), l’Angleterre est absolument seule. Quelle va être sa stratégie ? En Europe, elle aura une stratégie défensive, interdire l’invasion de l’Angleterre aux Allemands (la Bataille d’Angleterre). En Afrique, ce n’est pas la même chose. Les Anglais ont en face d’eux un ennemi italien, seul lui aussi, parce que l’Afrique n’a jamais été une priorité stratégique d’Hitler et qu’il ne commencera à s’y intéresser que lorsque Rommel y aura remporté des victoires. Alors l’Angleterre concentre ses forces sur les théâtres d’opérations africains, contre les Italiens. En Libye et en Éthiopie.

La Libye, le principal théâtre africain, d’abord. Pourtant les Anglais n’ont pas encore les moyens suffisants pour repousser les Italiens. Ils se contentent d’abord d’une action défensive à la frontière Libye-Égypte. Puis, progressivement, ils reculent vers le delta sous la pression italienne, jusqu’à la contre-offensive qu’ils prononceront à la fin de l’année 1940 et qui sera foudroyante. Les Anglais sont moins nombreux que les Italiens, mais beaucoup plus modernes. Tout cela aboutit à la déroute des Italiens et à l’intervention allemande. Dans leur stratégie des théâtres africains, les Anglais donnent la priorité à l’Éthiopie. Ils se disent : « Liquidons d’abord l’affaire éthiopienne ». Ce qui sera d’autant plus facile que l’Éthiopie est complètement isolée. La Libye reçoit des renforts d’Italie (il suffit de traverser la Méditerrannée, d’échapper aux sous-marins et aux avions, ce qui arrive de temps en temps). Renforcer l’Éthiopie, pour les Italiens, pas question. Les Anglais contrôlent Suez et Aden ; l’Afrique orientale italienne est environnée de territoires anglais, Soudan anglo-égyptien au nord et à l’ouest, Kenya au sud.

Les Anglais réorganisent donc leur effort sur l’Éthiopie, mais ils n’ont pas de très gros moyens. Alors ils font venir des troupes de l’Inde et concentrent tout ce qu’ils peuvent rassembler du Soudan (la "Soudan Defense Force"). Et l’on voit de très beaux noirs commandés par des bikbachis anglais. Ils rassemblent aussi des blancs et des noirs au Kenya, les font avancer vers la Somalie. Mais tout ça n’est quand même pas terrible.
Il se trouve qu’il y a des Français des Forces françaises libres au Cameroun et en Afrique équatoriale française. Les Anglais demandent donc au général de-Gaulle d’employer ces Français sur le théâtre éthiopien. De-Gaulle accepte, mais en subordonnant cet engagement à la condition que l’affaire de Libreville soit réglée antérieurement (Vichy occupait encore Libreville, menaçant à la fois le Sahara et le Cameroun). L’affaire de Libreville est réglée par les Français eux-mêmes, les 9 et 10 novembre, avec une protection navale britannique empêchant la flotte de Vichy d’intervenir.

Alors il est décidé qu’une sorte de corps expéditionnaire français, la “Brigade française d’Orient”, serait dirigé sur l’Éthiopie. Et on embarque tout ce qui est blanc, légion étrangère et troupes spécialisées, sur des bateaux Anglais et Français, d’abord à Douala en direction de Freetown, où se constituent les convois anglais ; et ensuite à bord de navires anglais, des convois rapides filant les 10-14 nœuds qui font le tour de l’Afrique.

Une autre partie de la force française atteint le théâtre des opérations par voie de terre, c’est-à-dire partent de l’Oubangui et du Tchad pour aller, au travers du Soudan anglo-égyptien, jusqu’à Karthoum. Certains sont d’abord engagés sur la frontière occidentale de l’Éthiopie (les bataillons noirs vont au combat les premiers, les Anglais n’ayant pas grand monde, chaque bataillon compte)… La plupart rejoignent la Brigade française d’Orient, ou même arrivent avant elle, à Port Soudan et à Souakim. Cette brigade sera regroupée autour de Souakim, après l’arrivée de la légion étrangère (en février), puis engagée dans le nord de l’Érythrée, dans ce qui sera la bataille décisive de la campagne d’Éthiopie : Keren.
Après la Bataille de Keren, l’effondrement des Italiens est général. Ce n’est plus qu’une promenade militaire. À Keren, les Français jouent un rôle très important. La bataille dure assez longtemps. Elle est finalement gagnée, fin mars. À ce moment l’armée Italienne a les reins brisés. Nous sommes alors engagés sur Massaoua, pendant que les Anglais avancent de Keren à Asmara. La prise de Massaoua n’est pas une vraie bataille. Je ne dis pas que les Italiens ne se battent pas mais beaucoup capitulent très vite. Ils n’y croient plus.

La BFO était commandée par Magrin Verneret, un personnage illustre de la légion étrangère. En 1914-1918, il avait reçu quatorze blessures, et pas des petites blessures, mais de graves blessures. Son crâne donnait l’impression d’une tôle ondulée.

LNA. -- La BFO a-t-elle participé à la suite des opérations, vers Gondar ?
PM. -- Non, et c’est intéressant. Dès la bataille de Keren, je l’ai dit, la résistance italienne s’est effondrée. Au plan stratégique, la prise de Massaoua est importante pour les Anglais, puisqu’il s’agit d’un port. À l’époque, Assab n’est pas un grand port et, surtout, n’a aucune liaison avec l’intérieur. Comme Djibouti est restée neutre et n’offre aucun accès à l’Éthiopie, le seul accès c’est Massaoua ! Massaoua, je le répète, est pris très rapidement. À partir de là, Italiens et Anglais savent bien que c’est fini. La débâcle italienne dure un certain temps, parce que l’Éthiopie est grande. Avant d’arriver à Addis-Abeba il faut faire des kilomètres, et même si l’on se bat peu, encore faut-il les faire… Dans leur débâcle, les troupes italiennes détruisent beaucoup. Il faut dire que, si les Italiens, très compétents en matière de travaux publics, avaient une grande capacité à construire des routes, ils savaient aussi les démolir.

J’ai dit que les Britanniques avaient peu de moyens militaires à mettre en œuvre en Afrique. Par conséquent, dès que Massaoua a été occupée et qu’on a pu réouvrir le port et établir la liaison vers l’Éthiopie, les Anglais qui avaient compris que l’armée italienne n’opposerait plus de résistance sérieuse, regroupent leurs moyens pour les utiliser ailleurs. Dès les premiers jours de mai, la BFO, regroupée à Massaoua (parce que c’était un port et parce qu’elle s’était emparée de Massaoua) sera donc dirigée sur Suez.

Pourquoi Suez ? Parce qu’à ce moment là, aux difficultés que les Anglais connaissaient, en particulier en Libye, et qu’ils ont réussi à maîtriser très très bien par une contre-attaque dans le désert de leurs divisions blindées et motorisées, s’ajoute une difficulté nouvelle au Proche-Orient, l’Irak. Avec la révolte de Rachid Ali. Cette révolte menace la présence anglaise, extrêmement importante. D’abord parce que l’Irak est un grand fournisseur de pétrole et que les armées en sont grandes consommatrices ; ensuite parce que l’Irak est une frontière avec l’Iran, pays neutre mais quelque peu tenté à cette époque par la pression des émissaires allemands. Rachid Ali, d’ailleurs, a été très vite aidé par l’apport d’armes allemandes, parvenues par la Syrie puisque la Turquie neutre ne se prêtait pas à ce genre de manœuvres.

Très inquiets au Proche-Orient, les Anglais regroupent immédiatement tous les moyens disponibles, laissant seulement quelques unités courir aux fesses des derniers militaires italiens d’Éthiopie. Ils regroupent tout le monde pour la Campagne de Syrie, pour liquider cette menace qui, croient-ils, existe depuis que les Allemands ont été autorisés par Vichy à employer la Syrie comme relais dans l’aide qu’ils apportent à Rachid Ali en Irak. Ils ont d’autant plus besoin de rameuter tout le monde que les Allemands se sont lancés à la conquête des Balkans et que les Anglais ont eu l’imprudence d’envoyer des troupes en Grèce, où elles ont été écrasées par les Allemands, ce qui a eu de lourdes conséquences. Les Allemands vont occuper la Crète, juste en face des côtes de Libye et d’Égypte, et ils y resteront jusqu’à la fin de la guerre.

Comme ils sont menacés sur la frontière Libye-Égypte, les Anglais doivent rameuter le plus possible de troupes d’Éthiopie pour régler l’affaire de la Syrie et du Liban. La Brigade française d’Orient est donc transportée, par mer de Massaoua jusqu’au canal de Suez, jusqu’à Ismailia, et par terre ensuite, vers la Palestine. La Campagne de Syrie démarrera dès le mois de juin. Dès lors, les Anglais font rentrer l’empereur Haïle-Sellassié en Éthiopie. Ils le réinstallent sur son trône et, au cours des mois suivants, ils vont, si je peux dire, réoccuper l’Éthiopie, mais en y laissant le moins de gens possible. En confiant à l’Empereur le soin d’administrer son pays, avec, naturellement, des Britanniques pour l’aider. En ce qui concerne l’Érythrée, qui n’est pas Éthiopienne à l’époque, les Anglais l’administrent directement : ils imposent une administration militaire.

La suite est intéressante. Après Keren, le général de-Gaulle envoie un grand personnage de la France libre, Gaston Palewski, en Éthiopie. Palewski était à l’époque au cabinet du général de-Gaulle à Londres. Il reçoit du Général les galons de lieutenant-colonel. On avance très vite en temps de guerre… Et on se fait virer aussi rapidement, si l’on n’a pas de résultats. Ce n’est pas comme en temps de paix. Palewski aura un rôle très intéressant. Il sera l’ambassadeur de la France libre auprès du Négus.

Il y a aussi d’autres batailles… Ces aviateurs français, basés à Aden et qui participent aux opérations aériennes sur l’Éthiopie. Les cavaliers français qui, à partir du Soudan, concourent avec les Anglais à des opérations sur la frontière occidentale de l’Éthiopie.
À l’inverse, le fait que Djibouti soit resté “neutre” permet aux Italiens de ne pas s’engager sur l’axe Dire-Daoua/Addis-Abeba et de mettre tout le monde sur l’Érythrée. Si Djibouti s’était mis à bouger, les Italiens auraient eu de très très gros ennuis, ils auraient été obligés de se battre très dur… On note pourtant à ce moment-là une crise morale chez les jeunes officiers français en Côte des Somalis. J’en avais connu plusieurs, en 1938, à La Rochelle, où je faisais mon service militaire… Ils se disent : « Qu’est-ce que c’est que ce gouvernement de Vichy, qui nous immobilise alors que nos camarades se battent aux côtés des Anglais et que les Italiens sont en pleine déroute ? ». À mon avis, s’il y avait eu un seul homme énergique et d’un grade suffisant, ils auraient renversé le gouvernement et ils seraient rentrés dans la guerre. En fait, il n’y rentreront pas avant 1942.

Le général de-Gaulle et Haïle-Sellassié

LNA. -- Pouvez-vous nous parler des relations de-Gaulle-Haïle-Sellassié ?
PM. -- Ils étaient en quelque sorte unis par la très forte volonté de chacun de libérer sa patrie. Cette volonté est à la base de leur “complicité”, une base extrêmement solide. Mais il y eut plus que cela ensuite, quand ils firent connaissance personnellement. Les deux hommes étaient extrêmement différents. Physiquement d’abord, le général de-Gaulle à près de deux mètres et Haïle-Sellassié qui ne m’arrivait pas à l’épaule [rires]. L’un était, je ne dirais pas corpulent, parce que le général de-Gaulle ne l’était pas à cet âge-là, il ne l’est devenu que plus tard [rires], mais, disons qu’il était “solide” ; et l’autre donnait l’impression d’une fragilité physique. Deux hommes très différents intellectuellement aussi. De-Gaulle, d’une culture profondément française, et Haïle-Sellassié, qui est un oriental… Mais, précisément parce que chacun incarne profondément sa Nation, ils se comprennent tout de suite. J’ajoute que, l’un et l’autre supportant assez impatiemment à cette époque-là l’autorité britannique, et en particulier celle de Churchill, homme très autoritaire [rires], ils ont, là aussi, motif à complicité.

Ces rapports subsisteront jusqu’à la mort du général de-Gaulle. Ils n’ont jamais cessé de se rencontrer, de s’écrire. Cette sympathie profonde est très curieuse, entre hommes politiques de pays différents. Je crois qu’ils n’ont jamais eu de véritable conflit entre eux. Alors que souvent, entre alliés, amis, il a des conflits. Je n’ai pas besoin de parler des conflits entre le général de-Gaulle et Churchill, qui sont célèbres. Même chose entre Churchill et Roosevelt… Il est assez rare de voir deux chefs d’État entre lesquels il n’y a pas de nuages. Mais c’est vraiment ce qui s’est passé.

Éthiopie contemporaine et relations bilatérales

LNA. -- Comment voyez-vous l’Éthiopie aujourd’hui ? Son image, son avenir ?
PM. -- Après sa révolution, l’Éthiopie a traversé une période noire. D’abord parce que les révolutionnaires veulent en réalité éliminer, et qu’ils éliminent tous les cadres éthiopiens du régime impérial. Avec l’idée que ces cadres représentent une Éthiopie féodale (ce qui n’est pas faux) et qu’il sont un peu trop soumis au clergé copte (ce qui est également vrai). Pour eux, la révolution passe par l’élimination des cadres anciens, alors ils procèdent à cette élimination avec beaucoup de précision. Ce qui est d’ailleurs une caractéristique des communistes partout dans le monde, et des Africains, même quand ils ne sont pas communistes. On en a encore de nombreuses expériences, aujourd’hui et sans doute demain.

Ils commettent à mon avis deux erreurs fatales. La première c’est de se lancer à l’intérieur dans une réforme agraire qui les amène à faire de véritables déportations de paysans, à la manière des soviétiques des années vingt et trente. Ils déportent en particulier des paysans tigréens vers l’ouest du pays, pour en faire des colons, et ce n’est pas un hasard si la révolution qui les renversera ensuite sera une révolution tigréenne. Ils commettent cette erreur, irréparable, consistant à faire une réforme agraire bien mal cousue et exécutée de façon dictatoriale, ce qui ne pardonnera pas. La seconde erreur, c’est de vouloir écraser la révolte Érythréenne. Le Négus avait lui-même commis la faute première, après la guerre. L’Organisation des nations unies avait rattaché l’Érythrée à l’Éthiopie, mais en précisant que ce rattachement ne se ferait pas autrement que sous forme fédérale. Or, le Négus, au bout de quelques années, annule cette constitution fédérale et annexe purement et simplement l’Érythrée au reste de l’Éthiopie. Ce qui était aussi une double erreur. Premièrement parce que le niveau d’évolution érythréen était différent de celui des Éthiopiens (ils avaient été colonisés pendant trois quarts de siècle, par les Italiens, et il suffit de regarder Asmara ou Massaoua pour constater que ce n’est pas la même chose que Gondar, et je ne parle pas d’Addis-Abeba, qui est une grande ville, ou de Dire-Daoua ou d’Harar). Le Négus se fourvoie complètement, c’est une des raisons du malheur qui va lui arriver. Il y aura une famine terrible, qui aggravera la situation, alors qu’il s’est déjà mis en situation difficile en Érythrée.

Quant aux révolutionnaires… On sait bien qu’en matière de politique étrangère les révolutions prolongent souvent le régime précédent en y mettant un peu plus de brutalité et d’efficacité. Alors le régime éthiopien va s’enfoncer dans la guerre d’Érythrée. Il espère écraser les Érythréens, grâce à l’aide russe et cubaine. Aide russe, surtout en matériel ; aide cubaine, surtout en personnels. Les Russes ont du matériel et les Cubains n’en ont pas, mais ils ont des hommes, dont ils ne savent que faire et qu’ils sont contents d’envoyer en Angola, en Érythrée ou en Ogaden. Che Guevara n’est pas venu en Afrique orientale (il avait été avec Kabila, au Zaïre, et il n’en n’avait pas gardé un très bon souvenir). Mais, malgré cette aide, le régime va s’enfoncer dans la guerre en Érythrée, dans des conditions telles qu’il en sera ébranlé. Les Érythréens (aidés à l’époque par le Soudan d’un côté, et par l’Arabie Saoudite de l’autre côté, parce qu’il y a deux mouvements de résistance érythréenne, l’un chrétien, l’autre musulman) ont une vieille habitude de cette sale guerre qui n’en finit plus. Ils s’estiment dans leur bon droit, et comme ils sont chez eux, qu’ils connaissent bien le territoire, ils infligent aux troupes communistes de l’Éthiopie de sévères défaites.

La combinaison de cette réforme agraire manquée, qui aboutit à une sorte de “terrorisme agraire”, et d’une guerre coloniale qui n’en finit plus, qui s’enlise comme souvent les guerres coloniales, signe la condamnation à mort du régime communiste.

Il semble que le régime actuel ait eu une réflexion sur les causes des échecs antérieurs, celui de Haïle-Sellassié et celui de Mengistou. Je pense que c’est l’explication du choix de la Constitution fédérale qui est fait. La question est de savoir comment cette constitution fonctionnera. Car les constitutions fédérales sont des outils très difficiles à manier, qui exigent beaucoup de civisme de part et d’autre (pouvoir fédéral et pouvoirs locaux, régionaux), et qui exigent une longue tradition. Elles fonctionnent dans des pays ayant cette longue tradition, comme les États-Unis ou comme la Suisse, pour prendre un petit pays, ou comme certaines organisations fédérales dans d’autre régions du monde, je pense en particulier au Brésil. Mais, je le répète, ce sont des régimes dont le maniement est très difficile. Il faudra voir comment les Éthiopiens réussissent à passer de la théorie à la pratique, de la constitution à la vie constitutionnelle. Il est trop tôt pour savoir. Il faut leur laisser du temps.

LNA. -- Mais il s’agit d’une grande première en Afrique…
PM. -- Oui, et si cette opération réussit, elle sera exemplaire. Ce pourrait être la solution à un certain nombre de conflits africains. L’Afrique du Sud y a pensé de son côté, les provinces y ont une très grande autonomie.

LNA. -- Cette première est contraire à la tradition instituée en Afrique. Déjà les Somalies sont parties dans la même direction. Le Somaliland a, de fait, repris son indépendance, après des années de nationalisme, avec une constitution qui elle aussi intègre un certain nombre de données traditionnelles.
PM. -- C’est vrai. Mais, à mon avis, c’est très difficile parce que la tradition politique africaine c’est la Tribu et l’Empire. Je ne pense pas seulement aux empires coloniaux, je pense aussi à la période précoloniale. Il y a des tas d’exemples depuis le Moyen-Âge, dans toutes les parties de l’Afrique. L’État national, dans le sens où nous Français et beaucoup d’Européens le concevons, n’existe pas en Afrique.

LNA. -- Mais il y avait déjà en Éthiopie la tradition d’une forme de fédéralisme, avec le Roi des Rois. Il y aurait donc là reprise d’une sorte de tradition. Et, chez les Somalis, dans leur Constitution actuelle du Somaliland, une sorte de fédéralisme tribal est contenu dans cette Constitution où ils introduisent des représentations tribales. C’est intéressant, non ?
PM. -- Si cette formule se révèle opérationnelle, elle peut servir d’exemple à d’autres pays africains profondément divisés, où l’exercice du pouvoir par un État centralisé est impossible.

LNA. -- Qu’elle est, selon vous, l’image de l’Éthiopie aujourd’hui ?
PM. -- Celle d’un pays riche en hommes, riche de culture, riche de ressources naturelles. Mais isolé du reste de l’Afrique pendant trop longtemps du fait de sa longue crise. Ce qui conduit à l’interrogation de nombreux Français et Européens s’intéressant à l’Éthiopie : « Est-ce que la crise est terminée ? Est-ce que l’Éthiopie va enfin émerger de ce passé récent tragique et destructeur ? »

LNA. -- Dans l’optique du développement du pays et, aussi, de la promotion des intérêts de la France, que préconisez-vous concernant une politique bilatérale franco-éthiopienne ?
PM. -- Il y a des raisons très sérieuses pour la France de construire avec l’Éthiopie une coopération. Nous avons parlé des raisons historiques et culturelles, elles existent, elles sont fortes. D’ailleurs, notre nouveau ministre des Affaires étrangères, pour son premier voyage en Afrique, se rend en Éthiopie ; à ma connaissance il ne visitera que quatre pays : le Gabon, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie et la Côte-d’Ivoire, il est caractéristique que cette visite commence par l’Éthiopie. Le problème semble être celui de la volonté des Français et des Éthiopiens de travailler ensemble, en particulier dans deux domaines, celui de l’économie et celui de la culture. Concernant l’économie, il y aurait des résistances du côté des entreprises françaises, à cause de contentieux anciens non réglés et que je connais mal d’ailleurs. Il semble qu’il y ait également quelques résistances du côté éthiopien. Je suppose que les rapports d’État à État devraient permettre de lever ces hésitations. Pour le second domaine, celui de la culture, il n’y a pas véritablement de difficultés. Il y eut pendant très longtemps une forte culture francophone des élites éthiopiennes. Cette culture est entrée en déclin dès la deuxième guerre mondiale, c’est-à-dire il y a plus de cinquante ans. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui le renouveau n’est pas encore arrivé.


Lire aussi : Messmer, mémoires
       

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