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Éthiopie / Culture / Création

Haïlé Guerima
cinéaste éthiopien, auteur de La Moisson des 3000 ans et d'Adoua

« Adoua [la Bataille d'Adoua] a une formidable implication dans tout ce qui va mal en Afrique, que ce soit son développement, son éducation en matière de santé, sa paix ou sa guerre. »

  


MAKÉDA KETCHAM & KATIA GIRMA
  

L'homme, l'œuvre. Haïlé Guerima vit aux États-Unis. Cinéaste majeur, nous lui devons surtout la Moisson des trois mille ans (1972) et Sankofa (1993).
La “Moisson”, « à la fois conte réaliste et parabole politique [décrivant] la vie de paysans éthiopiens opprimés par un propriétaire terrien » (1), est le plus connu en France. En Afrique, et pour tous ceux qui s’intéressent à la cinématographie africaine, ce film est devenu un film “culte”. Il raconte sur trois générations l’histoire d’une famille de paysans éthiopiens luttant pour la survie dans le cadre d’une société féodale violente et sans perspective. “Sankofa”, qui explore la mémoire de l’Afrique, et particulièrement la tragédie de la traite des noirs, a connu un vif succès aux États-Unis, notamment auprès de la communauté noire. Il a réalisé aussi un documentaire sur la Bataille d’Adoua (Adoua, 1996) et tournait, au moment de l'entretien, un sujet sur le fascisme italien.

L'entretien. Nous l’avons interviewé par télécopie, en anglais. Haïlé Guerima nous a adressé ses réponses le 13 août 1997, à l’en-tête de la Mypheduh Films, Inc.

     


[Washington, 13 août 1997]

LNA. -- Où avez-vous tourné La moisson des trois mille ans ?
Hailé Gérima. -- Le film a été tourné dans les environs de Gondar, où je suis né. La plupart des acteurs principaux étaient des proches. Le monsieur qui jouait Kebbede était mon professeur d’école primaire. Mes parents m’ont aidé à produire le film en préparant à manger pour les acteurs et l’équipe technique et en m’aidant à me procurer les costumes et les accessoires. La chanson du film “la Robe de trois mille ans” a été composée et interprétée par mon père (2).

LNA. -- Pouvez-vous resituer le contexte politique éthiopien à l’époque ? Et quelles étaient vos motivations d’alors ?
HG. -- Il y avait le problème de la censure que j’ai anticipé au début de la réalisation du film. Pourtant, au moment où j’ai atterri en Éthiopie, à l’été 1974, le climat politique avait changé. C’était une période de brève transition, au mieux, une période très confuse. À ce moment précis, aucun des censeurs, aucune des institutions n’ont osé exercer leurs anciennes pratiques. En fait, ces gens étaient pour la plupart occupés à sauver leur vie. J’ai été privilégié par cette confusion et, tirant avantage des circonstances, j’ai réécrit quelques aspects du film. Je dois dire qu’avant de me rendre en Éthiopie, en raison de mon expérience à chaud et de première main de la censure à l’époque de Haïlé Sellassié, j’avais écrit l’aspect politique de la narration en silence visuel.

LNA. -- Avez-vous rencontré des difficultés pendant le tournage ? Si oui, de quelles sortes ?
HG. -- La seule difficulté pendant le tournage du film a été le manque de ressources et de financement adéquats.

LNA. -- Parlons de votre travail aux États-Unis. Quand avez-vous quitté l’Éthiopie ?
HG. -- J’ai quitté mon pays à l’âge de vingt-et-un ans pour étudier le théâtre et suis par hasard tombé dans le domaine de l’œuvre cinématographique.

LNA. -- Quelles sortes d’ouvertures les États-Unis vous offrent-ils ?
HG. -- Mon travail aux États-Unis se rapporte aux questions africaines et américaines à cause de mes affinités culturelles et ethni-ques. Pour toute mon œuvre, ici ou en Afrique, mon premier et unique support est, en effet, cette même communauté.

LNA. -- Vous avez travaillé sur la Bataille d’Adoua [1896, ndlr]. Pourquoi ? Qu’en espériez-vous ?
HG. -- Adoua est une expérience des plus uniques et symboliques que je considère comme cruciale, non seulement pour l’Éthiopie mais aussi pour tout le continent africain. Pour les Éthiopiens, triompher d’un pays européen lourdement et industriellement armé n’était pas seulement un événement de l’ordre du triomphe d’une stratégie militaire mais bien une victoire sociale, psychologique et culturelle. Elle marque aussi la pré-européanisation de la mentalité éthiopienne. Là repose le secret de la définition nationale, de l’indépendance et de la confiance en soi. Après que nous soyons devenus des étudiants, des imitateurs de l’éducation européenne, le colonialisme et l’impérialisme sont devenus omnipotents dans notre perception mentale. Quand l’Europe n’était pas l’égale de Dieu dans notre système de réflexion, nous partions en guerre contre elle avec notre tradition intellectuelle et culturelle indigène. Adoua a une formidable implication dans tout ce qui va mal en Afrique, que ce soit son développement, son éducation en matière de santé, sa paix ou sa guerre. Si l’on considère que le dernier acte des dinosaures qui ont parcouru le continent africain s’est soldé par le triomphe historique de 1896 à Adoua, on a une réponse indigène à la majeure partie des problèmes contemporains de l’Afrique. À un autre niveau, l’aspect le plus triomphant du colonialisme et de l’impérialisme réside en la faculté qu’ils ont, grâce à une commande à distance de notre existence, de déplacer et de distancer notre mémoire historique. En agissant de la sorte, ils ont fait de nous des esclaves de leur civilisation. Si nous voulons détrôner cet encombrant joug de nos esprits, il faut que nous mettions en valeur notre passé afin de comprendre, analyser le présent de façon critique et forger le futur. Adoua n’est qu’un petit chapitre de ce trajet thérapeutique que tôt ou tard, nous aurons tous à faire.

LNA. -- Quand avez-vous tourné Adoua et quels témoins avez-vous interrogés ?
HG. -- J’ai filmé Adoua en 1996, année du centenaire de la Bataille d’Adoua, sur la route que l’empereur Ménélik a empruntée pour affronter les colonialistes italiens. J’ai interrogé des prêtres, des debteras (3), des enseignants, des historiens oraux, des chanteurs et les patriotes qui se sont élevés contre l’armée fasciste venue, quarante ans plus tard, pour se venger de l’incident d’Adoua.

LNA. -- Vous travaillez actuellement sur le fascisme italien, y a-t-il rapport un avec Adoua ?
HG. -- Je crois que c’est lié aux raisons pour lesquelles les Italiens étaient obsédés par l’idée de retourner en Éthiopie après Adoua. Notre punition était planifiée depuis quarante ans. Pour marquer aussi : le monde n’a pas connaissance du fait que nous avons été empoisonnés par les gaz. Cette information est mal connue, y compris des jeunes Italiens qui continuent à croire que la colonisation italienne en Éthiopie était seulement une œuvre missionnaire consistant à construire des routes, des édifices, des hôpitaux, des écoles et à apporter la civilisation.


(1) Olivier Barlet in les Cinémas d’Afrique noire, L’Harmattan, Paris, réédition 1997.
(2) « Notre mariée [l’Éthiopie], notre nouvelle mariée, ta robe vieille de trois mille ans, comment n’est-elle pas déchirée ? Notre-Dame, notre maîtresse, ta robe de trois mille ans, pourquoi n’est-elle pas encore changée ? » Refrain de la chanson, cité par Olivier Barlet in op. cit.
(3) Lettrés éthiopiens.
     

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