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Éthiopie / Histoire

Conversations avec le Dr Berhanou Abebe
auteur de « Histoire de l'Éthiopie d'Axoum à la révolution »

« Pendant trente ans, nous nous sommes battus contre un peuple frère. Les Érythréens sont des Éthiopiens. Le “Merab Belessa Mouna” c’est une frontière qui ne date que de 1896, du 24 octobre 1896. Avant ça, qui était Érythréen et qui ne l’était pas, qui était Éthiopien et qui ne l’était pas, mon Dieu, c’est très difficile à savoir. Moi je reste encore parmi, probablement, le grand nombre d’Éthiopiens et d’Érythréens qui pensent que nos différences ne datent que de cent ans. »

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER
ENTRETIEN PRÉPARÉ AVEC
COLETTE DELSOL

  

Le contexte. Berhanou Abebe est un grand témoin. Il a publié de nombreuses études sur l’histoire et la culture éthiopiennes. Représentant de la quatrième génération d’une vieille famille francophone d’Éthiopie, il fut de la première promotion de bacheliers du lycée franco-éthiopien d’Addis-Abeba et reçut sa formation en France, où il fut répétiteur d’amharique à l’École nationale des langues orientales. Créateur du Centre de recherche et de conservation du patrimoine culturel ; premier membre élu de l’Académie des langues éthiopiennes ; il est aujourd’hui professeur d’histoire à l’université d’Addis-Abeba.

La rencontre. Nous avons rencontré le Dr Berhanou à Paris, à l’occasion de la sortie de son livre Histoire de l’Éthiopie, d’Axoum à la révolution. Les conversations ont eu lieu en deux temps : le matin chez l’éditeur, l’après-midi au domicile de l’accompagnatrice française. En plus d’un parfait érudit, nous avons rencontré un homme passionnant, d’un commerce infiniment agréable. Nous publions le texte en deux parties.

Les thèmes. Première partie : langue française et francophonie ; histoire et société éthiopienne ; qui est Érythréen, qui est Éthiopien ? ; syncrétisme religieux. Deuxième partie : la Révolution éthiopienne, malheurs et acquis. -- AL

 


[Entretien avec Berhanou Abebe
historien Paris, 19 novembre 1998
Page 1/2]

LNA. -- Aujourd’hui, combien de locuteurs réguliers et occasionnels du français en Éthiopie ?
Berhanou Abebe. -- Autant de locuteurs en Éthiopie qu’il y a eu de lycées franco-éthiopien et d’alliances en Éthiopie pendant près de cinquante ans. Nous venons de célébrer le cinquantenaire du lycée franco-éthiopien. Ce cinquantenaire correspond à peu près à la moitié de la durée de la francophonie en Éthiopie. Comptons cent ans de francophonie en Éthiopie à travers des missions, les Alliances, etc. Mais il y a beaucoup de francophones qui ne sont pas nécessairement locuteurs du français. Alors, définissons bien ce que vous entendez par francophonie. Il y a beaucoup d’Éthiopiens qui lisent le français, qui se laissent imprégner par la littérature française mais qui n’écrivent pas nécessairement en français, qui écrivent très peu en français. Mais qui comprennent cette langue. Dans francophonie, laissons tomber le bruit, la forme et entendons compréhension. Les voix françaises entendues et non pas répercutées, dont on n’a pas fait écho ; la francophonie est beaucoup plus large que le terme ne le dit.

LNA. -- Mais, a t-on une idée du nombre ?
BA. -- Cette approche statistique des francophones diminue l’influence française et on déformera certainement l’impact de la francophonie en la prenant, comme je vous le disais, sur le plan de la locution. Il y a la compréhension du français et il y a la compréhension de la culture française à travers la littérature éthiopienne qui compte. Combien la France est-elle présente en Éthiopie, avec ou sans la francophonie ? Voilà ce qui est important. Et qualitativement et quantitativement, la présence de la francophonie et de la culture française en Éthiopie est assez grande dans le cœur des gens, quand elle n’est pas dans le verbe.

LNA. -- Votre Histoire de l’Éthiopie est écrite en français, pourtant elle ne semble pas s’adresser à l’élite francophone. N’y a t-il pas contradiction entre la structure pratique du livre (qui, à mon sens, en fait un outil d’enseignement pour les jeunes Éthiopiens en Éthiopie) et le nombre de parlants français en Éthiopie ?
BA. -- C’est vrai que cette question est importante. L’histoire de l’Éthiopie écrite en français, par un Éthiopien, pourquoi ? Nous avons célèbré, cette année, deux centenaires et un cinquantenaire. Le cinquantenaire que je viens d’évoquer, celui du lycée franco-éthiopien, et deux centenaires très importants, l’introduction du chemin de fer en Éthiopie dont la signification est non seulement l’introduction de la technologie, appliquée en Éthiopie, mais aussi le rapprochement des hauts-plateaux et des basses-terres éthiopiennes. C’est la rencontre de la montagne et de la mer que le chemin de fer a réalisée. C’est du côté où le chemin de fer a réalisé cette unité que l’Éthiopie est restée solide. Il faut comprendre cela. C’est du côté où l’unité nationale était la plus faible que le chemin de fer a fait des miracles. Entre Addis-Abeba et Djibouti, il y a une Éthiopie qui s’étend sur à peu près 781 km et cette Éthiopie, en raison de l’unité économique, du mélange des peuples que le chemin de fer a produits est quand même une Éthiopie assez forte malgré toutes les tentations de Zyad Barré et d’autres tendances idéologiques pour disloquer l’unité nationale. Le chemin de fer, ce cordon ombilical a joué un rôle aussi important que tous les dirigeants de ce pays, pour maintenir l’unité nationale, à l’encontre de toutes les diversités, ne l’oublions pas. Donc ce centenaire devait être célèbre et il fallait qu’un Éthiopien relève le gant, quand même, pour dire : « Merci ! », en français, aux Français, à ceux qui avec eux ont fait un travail héroïque.

Il n’y a pas que le chemin de fer, il y a eu aussi le centenaire des relations diplomatiques de l’Éthiopie avec la France. En 1897, il y avait très peu de pays, en Europe, disposés à reconnaître la souveraineté éthiopienne. Et quelqu’un a suivi la voie du désert pour monter jusqu’à la montagne, rencontrer l’empereur Menelik et lui dire : « Vous êtes l’empereur d’Éthiopie et moi le ministre de France », c’était Lagarde. Est-ce que cela ne méritait pas d’être évoqué par un Éthiopien pour dire d’une certaine façon, eh bien finalement, vous, les Français, vous nous avez compris et on vient de vous comprendre au bout de cent ans, merci. C’est aussi le fait que moi, élève du lycée franco-éthiopien, ai célébré le cinquantenaire de l’école où j’ai reçu ma formation secondaire, je suis parmi les premiers bacheliers du lycée franco-éthiopien. J’appartiens au premier groupe de bacheliers de ce pays. Mon bac m’a permis de traverser quand même les rues de Paris, les bibliothèques de Paris, les facultés d’Île-de-France et de Paris. Avec un succès dont je ne suis peut-être pas si fier mais, en tout cas, parti de France, je me suis retrouvé parfaitement solide et parfaitement Éthiopien pour servir ce pays pendant les trente années qui viennent de s’écouler. Cela aussi, du point de vue personnel, méritait un merci à ce pays qui m’a formé correctement. J’appartiens aussi, et ça c’est le côté personnel, à la quatrième génération de francophones. Mes enfants qui vont au Lycée maintenant, appartiennent à la cinquième génération de francophones. Et nous, la francophonie, nous l’avons accueillie dans notre famille, comme dans beaucoup d’autres familles éthiopiennes, comme un don qui méritait un merci. Donc, je sais de qui tenir, quand je vous dis que je suis francophone depuis quatre générations. Voilà, je pourrais dire beaucoup de choses autour de ça, je m’arrête là.

LNA. -- Permettez-moi d’insister. Votre merci me semble tout ce qu’il y a de plus juste, de plus sincère, de plus honorable et moi, en tant que Français, cela me fait plaisir, mais je voudrais relancer quand même sur cette notion d’efficacité. Ce qui nous semble intéressant, c’est la formation des élites de demain en Éthiopie. Je ne vous ferai pas l’injure de penser que vous n’avez pas ce souci, mais est-ce que ce livre remplira sa fonction dans sa version française ? N’avez-vous pas l’idée de le décliner, au sens juste du terme, c’est-à-dire, même s’il a été pensé en français, rédigé en français, de la traduire en amharique, en anglais ou pourquoi pas en oromiffaa…
BA. -- Ce serait très bien qu’on le traduise mais ce livre reste d’abord un témoignage d’une grande amitié qui ne s’est jamais démentie, pas même aux époques les plus difficiles des relations franco-éthiopiennes. À part l’accroc de 1935-1936, les relations franco-éthiopiennes sont constantes, elles sont solides et il y a un respect mutuel. Un livre écrit en français est par définition, en Éthiopie, quelque chose de respectable. Si je pouvais vous dire seulement que les Chroniques de Menelik, en deux volumes et un atlas qui datent des années trente, représentent aujourd’hui une somme de connaissances sur l’histoire de l’Éthiopie comme aucune autre langue, y compris l’amharique, ne l’a jamais réalisée. Il y a là, je pense, un témoignage assez fort que la qualité de ce qui est français concernant l’histoire de l’Éthiopie, est encore imprégné de qualités concrètes, matérielles et réelles.

LNA. -- Toujours sur la francophonie, comment interpréter la montée, l’apogée et le déclin notable de la langue française en Éthiopie ? Peut-être que cette affirmation vous semblera injuste mais c’est ce qu’il nous semble et ce que nous avait dit Pierre Messmer. Il voyait un déclin à partir de 1941.
BA. -- Il a raison. Pierre Messmer est même venu verser sa sueur pour l’indépendance de l’Éthiopie. N’oublions pas. Et il a vu, à ce moment-là, ce qu’il y avait de précisément contraire à l’influence française en Éthiopie, la deuxième guerre mondiale, l’occupation de la France et toutes les vicissitudes que je ne veux pas évoquer car ce qui est arrivé à la France est arrivé à mon pays et je ne pense pas aux malheurs de mon pays indépendamment de ce qui est arrivé à la France. Donc, c’est la deuxième guerre mondiale qui a fait que les Anglais se sont substitués aux Français en matière de langue, ils nous ont fait signer un accord dont la partie culturelle voulait imposer (a imposé d’ailleurs) l’anglais comme langue “officielle” de l’Éthiopie. Ce n’est pas de gaieté de cœur, je suppose, que les Éthiopiens sont passés de la francophonie à l’anglophonie. Mais il y a eu, même dans ces circonstances, ceux qui avaient été formés au lycée d’Alexandrie et ceux qui avaient été formés à l’Alliance française qui ont pris leur revanche en créant le Lycée franco-éthiopien et en rétablissant les cours de l’Alliance française. Si la quantité l’a emporté pendant près de trente ans, la qualité est quand même restée française car il faut dire que les francophones ont tenu le haut du pavé pendant toute cette période de crise de la francophonie. Je dois dire aussi que cette résurgence de la francophonie en Éthiopie est due à la victoire des Alliés, dont la France, et au retour de la francophonie partout ailleurs en Afrique. L’unité africaine imposait aux Éthiopiens la nécessité de la langue française. L’Organisation de l’unité africaine s’est faite en Éthiopie et les pionniers de la francophonie d’Alexandrie, de l’Alliance française et des autres écoles qui avaient une très forte influence en Éthiopie ont convaincu le gouvernement Éthiopien qu’on ne pouvait pas se passer du français. Donc on a contourné, en quelque sorte, l’hégémonie de la langue anglaise et on s’est imposé, tant bien que mal jusqu’ici, sur le plan légal et culturel. Les grands écrivains éthiopiens de l’histoire et aussi de la littérature ont été francophones, les aînés sont encore francophones.

LNA. -- Pour en finir avec la francophonie… [Rires.]
BA. -- Nous n’en finirons jamais !

LNA. -- Vous avez reçu une formation francophone dont vous faites bénéficier votre pays. Comment aujourd’hui inciter les jeunes en formation à l’étranger à faire de même ?
BA. -- Les jeunes en formation à l’étranger, si je me réfère à ma propre expérience, ne peuvent devenir Éthiopiens, comme je le suis, que dans la mesure où les gouvernements français et éthiopiens les aideront à rester Éthiopiens. J’ai eu la chance d’avoir une éducation familiale solidement éthiopienne ; j’ai eu la chance de revenir en Éthiopie et de vivre les heurts et malheurs de mon pays en Éthiopien intégral, c’est ce qui m’a rendu plus Éthiopien que jamais. Eh bien, j’exhorte les Éthiopiens qui sont à l’étranger de ne pas se laisser illusionner. Ils ne peuvent être des hommes, dans la définition la plus entière de ce terme, qu’en essayant d’abord d’être Éthiopiens. Être Éthiopien est une tâche ardue, mais combien honorable et combien juste. Car, la voie de la dignité croise toujours celle de l’identité…

LNA. -- Pardonnez-moi de vous couper, c’est quoi, « être Éthiopien » ?
BA. -- C’est souffrir des souffrances éthiopiennes et se sentir la fierté d’être Éthiopien quand l’Éthiopie triomphe, où que ce soit, depuis le terrain de sport jusqu’à celui des champs de bataille. C’est cela, être Éthiopien. C’est se sentir intégré dans le concert humain.

LNA. -- Triomphe ou pas ?
BA. -- Malheurs ou bonheurs, il faut être Éthiopien là où l’Éthiopie est.

LNA. -- C’est une belle réponse.
BA. -- C’est honnête, ce que je vous dis. Être Éthiopien n’est pas facile mais c’est réconfortant, en fin de compte.

LNA. -- Partie “histoire et société”. Commençons par des aspects un peu généraux de société. Quel est le rôle de l’université d’Addis-Abeba dans l’enseignement de l’histoire ? Est-ce qu’elle travaille à la constitution d’une mémoire culturelle des peuples de tradition orale ?
BA. -- Certainement l’université éthiopienne est la seule qui, malgré ce que l’on a évoqué, malgré les vicissitudes de la révolution éthiopienne, est restée concernée par l’Éthiopie et par l’Afrique. Aujourd’hui, on le dit moins, mais on le sent beaucoup, l’Éthiopie c’est l’Afrique. C’est d’abord l’Afrique. Pendant toute la période coloniale, l’Éthiopie s’est distinguée des autres parties de l’Afrique parce qu’elle n’était pas colonisée, et puis, on l’a distinguée aussi comme n’étant pas colonisée. Autrement dit, on a créé un peu les distances entre l’Afrique et l’Éthiopie. Mais, avec une pensée indépendante aujourd’hui et une prise de conscience beaucoup plus vaste, scientifique, on s’aperçoit que l’Éthiopie ne peut être l’Éthiopie hors de l’Afrique. L’Éthiopie n’a pu être éthiopienne qu’avec l’Afrique. Les jours des grands malheurs éthiopiens nous ont démontré que les Africains étaient nos frères. Je pense à Senghor en 1935, je pense aux rastas aujourd’hui, je pense au Festival de Lagos, je pense à un tas de choses. Nous en aurions pour des heures et je ne veux pas m’attarder là-dessus. C’est une évidence claire et nette. L’université d’Addis-Abeba a pensé à l’Éthiopie comme pays africain, dans son oralité, dans son écriture, dans son évolution, dans ses voisinages, dans ses inimitiés, dans ses amitiés, y compris les derniers événements. Nous sommes Africains et pour résoudre les problèmes érythréo-éthiopiens actuels, je suis heureux que le gouvernement Éthiopien se soit d’abord adressé à l’OUA. La solution de l’unité africaine sera notre solution. C’est en temps de crise qu’on ressent où, et jusqu’où, un pays est africain ou pas. L’Éthiopie est africaine aujourd’hui. Et j’en suis ravi.

LNA. -- Comment expliquer historiquement les difficultés économiques de l’Éthiopie ?
BA. -- Je le dis dans ce petit ouvrage, l’Éthiopie a donné priorité à la politique. Toute l’histoire de l’Éthiopie (j’exagère peut-être quand je dis toute) s’est passée autour du pouvoir, des usurpations de pouvoir, du maintien du pouvoir. Regardez tous nos mythes et tout notre enseignement, nos allégeances religieuses et politiques, c’est toujours le pouvoir. Ce n’est que depuis 1991, depuis que le nouveau régime s’est installé en Éthiopie, que nous sentons, non sans surprise d’ailleurs, que l’économique prévaut de plus en plus sur le reste. C’est énorme comme progrès (comme promesse de progrès). Pourvu que ce pays, pourvu que ce peuple, sachent que l’unité est quand même un facteur important, sans qu’il soit nécessairement prioritaire, que l’économique peut consolider l’unité et que le développement économique dans l’unité exclut les ethnocentrismes et autres attitudes revanchardes. Si cette priorité, cette prééminence de l’économique se fait dans la santé mentale de tous les Éthiopiens, y compris des politiciens, la situation est prometteuse. Et je compte sur cette situation, c’est la première fois qu’on passe vraiment vers l’idée de progrès, et non pas vers l’idée de consolidation du pouvoir.

LNA. -- Pour continuer sur les questions économiques, on a parfois l’impression, quand on rencontre des Éthiopiens d’Éthiopie, que les rôles sont distribués de façon culturelle. Les Amharas, par exemple, n’exercent pas le commerce, les Tigréens sont plutôt paysans… Pourrait-on dire que la société éthiopienne est bloquée ?
BA. -- Non. Elle n’est pas bloquée. L’idée de fédéralisme est un retour au passé. Cette division en Amharas, Tigréens, Oromos, etc. ce sont les défauts de la qualité du fédéralisme. Simplement, nous n’avons jamais pensé en termes ethniques dans ce pays, autant que je sache, et c’est une maladie qui est toute récente. C’est une déformation de l’idée fédérale. C’est une excroissance de l’idée fédérale qui entraîne cet ethnocentrisme. C’est aussi le fait que, pendant trente ans, nous nous sommes battus contre un peuple frère. Les Érythréens sont des Éthiopiens. Le “Merab Belessa Mouna” c’est une frontière qui ne date que de 1896, du 24 octobre 1896. Avant ça, qui était Érythréen et qui ne l’était pas, qui était Éthiopien et qui ne l’était pas, mon Dieu, c’est très difficile à savoir. Moi je reste encore parmi, probablement, le grand nombre d’Éthiopiens et d’Érythréens qui pensent que nos différences ne datent que de cent ans. C’est le fait que l’Éthiopie indépendante a perduré face à l’Érythrée colonisée et le fait que le statut de l’Érythrée à la suite de la fédération, puis de son indépendance etc. ont été mal digérés, qu’il y a des différenciations. Mais c’est le même peuple. Aucun Érythréen honnête, comme aucun non-Érythréen honnête d’Éthiopie ne peut penser à une séparation définitive et irréversible à la suite de cent ans de colonisation seulement.

LNA. -- Nous avons noté aussi un décalage entre le pragmatisme des élites dirigeantes et la nostalgie du peuple. Par exemple, on rencontre parfois de jeunes enseignants qui passent plus de temps à lire les livres saints (euphémisme, je devrais dire La Bible) qu’à préparer leurs cours. Quel est votre point de vue là-dessus ?
BA. -- C’est un problème qui m’a inquiété. Il y a sept ou huit ans il y avait véritablement une crise de sectes. Des sectes qui se multipliaient en Éthiopie. Nous sortons d’un marxisme d’emprunt. Nous sortons d’un athéisme d’emprunt. Ce pays est un pays de syncrétisme. L’islam, le paganisme, le judaïsme, le christianisme se rencontrent ici géographiquement et spirituellement. Et quand le régime de Menguistou s’est écroulé, je pense que les gens ont eu une sorte de besoin de retour aux sources. Et la tendance à se rattraper sur le plan spirituel qui est, elle aussi, exagérée et qui semble abandonner un peu le côté scientifique de l’analyse historique de l’Éthiopie, est une tendance qui relève du malaise qui a précédé cette époque. Nous sommes convalescents et nous redeviendrons normaux probablement dans quelques années. Laissons le temps agir.

LNA. -- L’analyse concrète d’une situation concrète… C’est une approche marxiste.
BA. -- Le marxisme n’est pas un péché en tant qu’analyse et surtout l’analyse économique du marxisme. Ce qui est un crime, c’est d’imposer une philosophie comme celle-là à l’exclusion des autres et contre les autres. Ce pays ne peut pas se passer de son identité philosophique qui est le syncrétisme. C’est tout.

LNA. -- D’accord…
BA. -- Je suis content que vous soyez d’accord, parce que ça c’est un point délicat ! [Rires.]

LNA. -- C’est votre parole, Professeur.
BA. -- J’en prends la responsabilité. Une crise de moralité après dix-sept ans de marxisme, mal conçu et mal appliqué me paraît normale. J’ai vécu la situation éthiopienne et je m’aperçois aujourd’hui que la crise de la foi est un retour aux sources. On reviendra à la normale, je pense.

LNA. -- Nous préparons un dossier sur les femmes, sur l’évolution de la situation féminine en Éthiopie… Des femmes ont exercé de très hautes responsabilités au travers de l’histoire. Qu’en est-il du rôle de la femme dans les sociétés traditionnelles éthiopiennes ?
BA. -- Quel est le pays qui a donné à la femme le rôle le plus important, celui de fondateur d’un pays, d’un empire, d’une histoire : l’Éthiopie à travers la Reine de Saba ! Dans l’esprit des Éthiopiens, la Reine de Saba est Éthiopienne, l’Arche d’Alliance est venue s’installer en Éthiopie.

LNA. -- C’est un mythe fondateur, mais est-il vraiment crédible ?
BA. -- Aucun mythe n’est crédible ou tous les mythes sont parfaitement crédibles [rires]. Un mythe ça ne se discute pas sur un plan scientifique, ça se discute sur un plan mental. Les Éthiopiens, enlevez-leur le mythe salomonien, qu’est-ce qui reste à Aksoum ? C’est ce que le mythe a produit qui importe et pas le mythe lui-même. Il y a un moment à partir duquel on doit oublier le mythe et n’en retenir que l’influence, l’impact sur la société. Le nôtre a transcendé le stade mythologique pour devenir vérité légale puisqu’il apparaît dans la constitution de 1931 comme fondement dynastique.

LNA. -- Qu’en dit le président Truche ? Comment mettre tout cela en phase dans le travail sur le code civil éthiopien ?
BA. -- Je suis certain que M. Truche, comme les juristes éthiopiens et le gouvernement éthiopien trouveront le moyen de ne pas mettre l’Éthiopie en contradiction avec son passé. On gagne toujours à rechercher en Éthiopie ce qui a fait et l’unité et la pérennité de ce pays. 2.000 ans de mythes ou un mythe que l’on reporte à 2.000 ans, n’est pas déracinable. Et puis aucun Éthiopien n’ira jusqu’à mourir pour le mythe de la Reine de Saba. Mais aucun ne le laissera tomber, aucun ! Ne cherchons pas à revenir aux sources pour les détruire. C’est dépassé.

LNA. -- Dans votre livre, vous abordez surtout les aspects politiques, juridiques, militaires, religieux et un peu moins les aspects économiques et sociaux. Est-ce vrai ? Et, si cela l’est, pourquoi ?
BA. -- C’est vrai. Je crois l’avoir dit en répondant à l’une de vos questions, l’Éthiopie a toujours donné priorité à la politique. C’est depuis une époque très récente, que nous sommes revenus à l’économique. C’est ça la raison.

LNA. -- Vous insistez beaucoup sur le syncrétisme. Vous avez dit que l’unité de l’Éthiopie a été maintenue grâce au syncrétisme politique et religieux. Comment envisagez-vous le maintien de cette unité aujourd’hui où la séparation de l’Église et de l’État existe, comme dans beaucoup d’États modernes ?
BA. -- C’est à mon avis la question la plus difficile et la plus importante que vous venez de me poser là. Nous avons jusqu’ici vécu sur les mythes pour maintenir notre unité. C’est un pays volcanique, c’est un pays fait de mythes, c’est un pays fait de milliers d’ambas (hauts plateaux isolés), c’est un pays d’un espace immense, d’espaces différents (les hauts-plateaux et les basses-plaines). Ce sont des mondes différents et pourtant nous avons toujours maintenu une union, une complémentarité. Dans ce contexte-là du passé, la religion a joué un rôle important. Mais aujourd’hui, les moyens matériels peuvent se substituer aux moyens spirituels. Aujourd’hui, on peut, avec un bon parlement qui donne des droits à tout le monde, avec les répercussions d’une idéologie et d’une philosophie unitaire, de l’unité dans la diversité, on peut réaliser et maintenir cette unité. Je ne veux pas dire par là que l’on aura substitué quoi que ce soit à la moralité de ce peuple. La religion a encore son importance dans la voie de la moralité et de l’éthique. Et toutes les religions présentes en Éthiopie pourront donner au peuple Éthiopien le sens du bien et du mal, mais non celui du savoir scientifique. Je ne veux donc pas dire que la religion est rendue inutile et inutilisable par le progrès. Je dis que la religion elle-même doit progresser. Plus on aura des moyens, plus ces moyens seront affinés, et mieux la religion ayant affiné son enseignement, ayant adapté ses pratiques, sera en harmonie avec le développement. Admettre la primauté du savoir sur la croyance n’implique pas nécessairement l’exclusion de celle-ci.

LNA. -- Récemment, on vient d’autoriser la vente de contraceptifs en Éthiopie, ce qui n’était pas autorisé juridiquement…
BA. -- Signe de progrès en Éthiopie. Peut-être très en avance sur l’enseignement de la préservation de la race humaine, etc. Comment voulez-vous que, là où “le lit” est le seul plaisir des pauvres, comment voulez-vous laisser libre cours à la procréation ?

LNA. -- Certaines régions et peuples frontaliers (entre autres les Afars et les Somalis) sont assez peu présents dans votre livre.
BA. -- Je ne pense pas qu’ils soient absents. Ils sont présents dans ma conception de la géographie éthiopienne. Je dis à maintes reprises dans ce livre, que les hauts-plateaux et les basses-plaines sont complémentaires. Nous avons déjà parlé du chemin de fer tout à l’heure, où je dis encore une fois qu’il a été une ligature entre les zones de la basse-plaine et les hauts-plateaux. Ils ne sont pas absents.

LNA. -- Il me semble utile quand même d’insister sur le syncrétisme religieux de l’Éthiopie…
BA. -- Le syncrétisme religieux de l’Éthiopie, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l’Éthiopie est devenue chrétienne vers 336. Mais le christianisme est venu se greffer sur une civilisation préexistante, sur une civilisation très évoluée qui avait déjà produit les obélisques et les monuments d’Aksoum que nous connaissons. Et le christianisme, se greffant sur l’Éthiopie polythéiste, a apporté une unité extraordinaire aux institutions éthiopiennes. Donc le premier syncrétisme a été celui-là. L’Éthiopie n’a pas renié son passé, elle a simplement introduit le christianisme au sommet et il lui a fallu à peu près cent ans pour convertir le peuple éthiopien à cette religion. C’est un phénomène qui s’est répété avec le régime de Menguistou qui a introduit également un faux marxisme au sommet, mais le syncrétisme n’a pas marché [rires]. Donc, ma théorie, en l’espace de 2.000 ans, a eu à subir un échec, c’est comme ça… Mais le syncrétisme c’est aussi le fait que le christianisme éthiopien s’est trouvé quand même à six ou sept cents ans de distance, en présence de l’islam. Nous ne sommes pas très loin de la Mecque. Nous étions même la puissance la plus proche de la Mecque. Et le prophète Mahomet, à l’époque où il a commencé son hégire, a envoyé ses cousins en Éthiopie parce qu’ils étaient persécutés chez-eux. L’Éthiopie a donc été le pays d’accueil, le tout premier pays d’accueil de l’islam. Ceci apparemment s’est très bien passé car un hadith coranique affirme que le prophète Mahomet a recommandé aux siens de ne jamais attaquer l’Éthiopie à moins d’être attaqués par celle-ci. C’est un hadith extraordinaire, pacifiste, que nous respectons et qui nous honore. Cela prouve quand même qu’à l’époque, l’Éthiopie était une puissance à laquelle on ne pouvait pas s’attaquer impunément. D’ailleurs, des poètes grecs on dit, qu’à cette époque, l’Éthiopie était la quatrième ou la cinquième puissance mondiale. Que ce soit du point de vue religieux ou du point de vue de l’histoire concrète et matérielle, l’Éthiopie comptait à l’époque de la naissance de l’islam. Lorsque celui-ci s’est répandu de l’Himalaya jusqu’au pied de l’Occident chrétien, l’Éthiopie est restée ce qu’elle est, un pays chrétien, n’ayant pas rejeté les pratiques de la nouvelle religion et ne les ayant pas acceptées non plus comme s’imposant à elle de façon péremptoire. Par conséquent, la coexistence de notre christianisme avec l’islam si proche n’a rien produit qui ait pu changer radicalement la continuité éthiopienne. Le syncrétisme me semble avoir contribué à cette coexistence pacifique.

LNA. -- Le Soudan est-il un exemple de cette proximité “dangereuse” ?
BA. -- Je songerais plutôt aux sources du Nil, objet de la convoitise égypto-soudanaise. Qu’y faire ? Au point qu’en 1889, notre grand empereur chrétien, ô combien chrétien, Johannes IV, y a laissé la vie. Un autre syncrétisme c’est aussi celui de l’Ancien Testament avec les Fallacha. Si vous saviez combien le christianisme éthiopien est proche des pratiques judaïques ! Les Éthiopiens chrétiens sont encore circoncis. Les Éthiopiens respectent le sabbat. Les Éthiopiens ont adopté le Roi Salomon comme le père de leurs monarques – Menelik Ier fondateur de la dynastie qui a duré jusqu’en 1974. Cela ne devrait étonner personne, par conséquent, que le syncrétisme soit une des caractéristiques de l’Éthiopie. Si je pouvais aller plus loin, j’aimerais dire que nos relations avec l’Occident se sont également présentées de cette façon-là. Nous aurions accueilli la civilisation occidentale, voire la religion catholique en Éthiopie vers 1610, les jésuites en avaient mesuré sagement le seuil d’intolérance. Le syncrétisme a ses règles…

LNA. -- Vous avez lu le livre de Rufin ? [L’Abyssin, Gallimard, 1997.]
BA. -- Bien sûr. J’ai même discuté avec Rufin, ayant lu son livre avec plaisir. Connaissant un peu les antécédents de ce livre, ça m’a passionné.

LNA. -- Si vous le permettez, Professeur, nous allons revenir en arrière. Dans la première moitié de cet entretien, j’avais éliminé une question puisque le temps nous pressait. Cela concernait l’organisation de votre ouvrage. Il est organisé autour d’une sélection d’événements. Sur quels critères avez-vous opéré le choix de ces événements ? Ce livre d’histoire est dans sa structure (je ne parle pas de son écriture, qui est parfaite), d’une modernité presque “médiatique”. Il est construit comme un magazine. C’est en cela que je disais qu’il est un parfait outil pour les jeunes Éthiopiens d’Éthiopie.
BA. -- Les critères du choix c’est l’essence de l’écriture historique. Aucun écrivain, aucun enseignant, aucun historien ne peut échapper à cet extraordinaire conflit des faits et des idées qu’il abandonne par rapport aux faits et idées qu’il retient. L’écriture de l’histoire est une question de choix. Si j’étais, moi, seul maître du choix des faits, pour écrire cette histoire de l’Éthiopie, il y a longtemps que je me serais écarté de l’idée d’écrire une page. J’ai enseigné l’histoire pendant près de vingt ans, à l’université et j’ai suivi le périple de l’université. Ce n’est pas moi qui ai choisi les idées et les faits essentiels de l’histoire d’Éthiopie qui font partie de notre enseignement, ce sont les collègues de l’université, c’est d’une manière générale, l’université dont le choix des faits recoupe celui que retiennent les autres disciplines, la sociologie, la géographie, la politique ; ce sont des faits sur lesquels il y a commun accord. Voilà en ce qui regarde le choix. Mais, à côté de ce choix des faits, il y a aussi les conclusions. Dans la manière dont vous traitez chacun des faits qui ont donné à l’Éthiopie sa forme, il y a une conclusion, une interprétation, un abord qui peuvent être personnels. Dans les limites de ce qui est admis par notre école il y a une appréhension personnelle de certaines conclusions. Et vous trouverez que dans ce texte bien des idées confrontées à celles d’autres historiens, diffèrent et me sont personnelles. Naturellement j’en assume la responsabilité en toute humilité et, comme on dit en anglais, « I stand corrected ! » [Rires.] Rien n’appartient entièrement à un seul auteur, à un seul enseignant d’histoire. Tout vient du passé, tout vient du présent avec quelques éléments qui représentent une très faible constellation personnelle dans l’immensité du passé.

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