LNA. -- Aujourdhui, combien de locuteurs réguliers et occasionnels du français en Éthiopie ?
Berhanou Abebe. -- Autant de locuteurs en Éthiopie quil y a eu de lycées franco-éthiopien et dalliances en Éthiopie pendant près de cinquante ans. Nous venons de célébrer le cinquantenaire du lycée franco-éthiopien. Ce cinquantenaire correspond à peu près à la moitié de la durée de la francophonie en Éthiopie. Comptons cent ans de francophonie en Éthiopie à travers des missions, les Alliances, etc. Mais il y a beaucoup de francophones qui ne sont pas nécessairement locuteurs du français. Alors, définissons bien ce que vous entendez par francophonie. Il y a beaucoup dÉthiopiens qui lisent le français, qui se laissent imprégner par la littérature française mais qui nécrivent pas nécessairement en français, qui écrivent très peu en français. Mais qui comprennent cette langue. Dans francophonie, laissons tomber le bruit, la forme et entendons compréhension. Les voix françaises entendues et non pas répercutées, dont on na pas fait écho ; la francophonie est beaucoup plus large que le terme ne le dit.
LNA. -- Mais, a t-on une idée du nombre ?
BA. -- Cette approche statistique des francophones diminue linfluence française et on déformera certainement limpact de la francophonie en la prenant, comme je vous le disais, sur le plan de la locution. Il y a la compréhension du français et il y a la compréhension de la culture française à travers la littérature éthiopienne qui compte. Combien la France est-elle présente en Éthiopie, avec ou sans la francophonie ? Voilà ce qui est important. Et qualitativement et quantitativement, la présence de la francophonie et de la culture française en Éthiopie est assez grande dans le cur des gens, quand elle nest pas dans le verbe.
LNA. -- Votre Histoire de lÉthiopie est écrite en français, pourtant elle ne semble pas sadresser à lélite francophone. Ny a t-il pas contradiction entre la structure pratique du livre (qui, à mon sens, en fait un outil denseignement pour les jeunes Éthiopiens en Éthiopie) et le nombre de parlants français en Éthiopie ?
BA. -- Cest vrai que cette question est importante. Lhistoire de lÉthiopie écrite en français, par un Éthiopien, pourquoi ? Nous avons célèbré, cette année, deux centenaires et un cinquantenaire. Le cinquantenaire que je viens dévoquer, celui du lycée franco-éthiopien, et deux centenaires très importants, lintroduction du chemin de fer en Éthiopie dont la signification est non seulement lintroduction de la technologie, appliquée en Éthiopie, mais aussi le rapprochement des hauts-plateaux et des basses-terres éthiopiennes. Cest la rencontre de la montagne et de la mer que le chemin de fer a réalisée. Cest du côté où le chemin de fer a réalisé cette unité que lÉthiopie est restée solide. Il faut comprendre cela. Cest du côté où lunité nationale était la plus faible que le chemin de fer a fait des miracles. Entre Addis-Abeba et Djibouti, il y a une Éthiopie qui sétend sur à peu près 781 km et cette Éthiopie, en raison de lunité économique, du mélange des peuples que le chemin de fer a produits est quand même une Éthiopie assez forte malgré toutes les tentations de Zyad Barré et dautres tendances idéologiques pour disloquer lunité nationale. Le chemin de fer, ce cordon ombilical a joué un rôle aussi important que tous les dirigeants de ce pays, pour maintenir lunité nationale, à lencontre de toutes les diversités, ne loublions pas. Donc ce centenaire devait être célèbre et il fallait quun Éthiopien relève le gant, quand même, pour dire : « Merci ! », en français, aux Français, à ceux qui avec eux ont fait un travail héroïque.
Il ny a pas que le chemin de fer, il y a eu aussi le centenaire des relations diplomatiques de lÉthiopie avec la France. En 1897, il y avait très peu de pays, en Europe, disposés à reconnaître la souveraineté éthiopienne. Et quelquun a suivi la voie du désert pour monter jusquà la montagne, rencontrer lempereur Menelik et lui dire : « Vous êtes lempereur dÉthiopie et moi le ministre de France », cétait Lagarde. Est-ce que cela ne méritait pas dêtre évoqué par un Éthiopien pour dire dune certaine façon, eh bien finalement, vous, les Français, vous nous avez compris et on vient de vous comprendre au bout de cent ans, merci. Cest aussi le fait que moi, élève du lycée franco-éthiopien, ai célébré le cinquantenaire de lécole où jai reçu ma formation secondaire, je suis parmi les premiers bacheliers du lycée franco-éthiopien. Jappartiens au premier groupe de bacheliers de ce pays. Mon bac ma permis de traverser quand même les rues de Paris, les bibliothèques de Paris, les facultés dÎle-de-France et de Paris. Avec un succès dont je ne suis peut-être pas si fier mais, en tout cas, parti de France, je me suis retrouvé parfaitement solide et parfaitement Éthiopien pour servir ce pays pendant les trente années qui viennent de sécouler. Cela aussi, du point de vue personnel, méritait un merci à ce pays qui ma formé correctement. Jappartiens aussi, et ça cest le côté personnel, à la quatrième génération de francophones. Mes enfants qui vont au Lycée maintenant, appartiennent à la cinquième génération de francophones. Et nous, la francophonie, nous lavons accueillie dans notre famille, comme dans beaucoup dautres familles éthiopiennes, comme un don qui méritait un merci. Donc, je sais de qui tenir, quand je vous dis que je suis francophone depuis quatre générations. Voilà, je pourrais dire beaucoup de choses autour de ça, je marrête là.
LNA. -- Permettez-moi dinsister. Votre merci me semble tout ce quil y a de plus juste, de plus sincère, de plus honorable et moi, en tant que Français, cela me fait plaisir, mais je voudrais relancer quand même sur cette notion defficacité. Ce qui nous semble intéressant, cest la formation des élites de demain en Éthiopie. Je ne vous ferai pas linjure de penser que vous navez pas ce souci, mais est-ce que ce livre remplira sa fonction dans sa version française ? Navez-vous pas lidée de le décliner, au sens juste du terme, cest-à-dire, même sil a été pensé en français, rédigé en français, de la traduire en amharique, en anglais ou pourquoi pas en oromiffaa
BA. -- Ce serait très bien quon le traduise mais ce livre reste dabord un témoignage dune grande amitié qui ne sest jamais démentie, pas même aux époques les plus difficiles des relations franco-éthiopiennes. À part laccroc de 1935-1936, les relations franco-éthiopiennes sont constantes, elles sont solides et il y a un respect mutuel. Un livre écrit en français est par définition, en Éthiopie, quelque chose de respectable. Si je pouvais vous dire seulement que les Chroniques de Menelik, en deux volumes et un atlas qui datent des années trente, représentent aujourdhui une somme de connaissances sur lhistoire de lÉthiopie comme aucune autre langue, y compris lamharique, ne la jamais réalisée. Il y a là, je pense, un témoignage assez fort que la qualité de ce qui est français concernant lhistoire de lÉthiopie, est encore imprégné de qualités concrètes, matérielles et réelles.
LNA. -- Toujours sur la francophonie, comment interpréter la montée, lapogée et le déclin notable de la langue française en Éthiopie ? Peut-être que cette affirmation vous semblera injuste mais cest ce quil nous semble et ce que nous avait dit Pierre Messmer. Il voyait un déclin à partir de 1941.
BA. -- Il a raison. Pierre Messmer est même venu verser sa sueur pour lindépendance de lÉthiopie. Noublions pas. Et il a vu, à ce moment-là, ce quil y avait de précisément contraire à linfluence française en Éthiopie, la deuxième guerre mondiale, loccupation de la France et toutes les vicissitudes que je ne veux pas évoquer car ce qui est arrivé à la France est arrivé à mon pays et je ne pense pas aux malheurs de mon pays indépendamment de ce qui est arrivé à la France. Donc, cest la deuxième guerre mondiale qui a fait que les Anglais se sont substitués aux Français en matière de langue, ils nous ont fait signer un accord dont la partie culturelle voulait imposer (a imposé dailleurs) langlais comme langue officielle de lÉthiopie. Ce nest pas de gaieté de cur, je suppose, que les Éthiopiens sont passés de la francophonie à langlophonie. Mais il y a eu, même dans ces circonstances, ceux qui avaient été formés au lycée dAlexandrie et ceux qui avaient été formés à lAlliance française qui ont pris leur revanche en créant le Lycée franco-éthiopien et en rétablissant les cours de lAlliance française. Si la quantité la emporté pendant près de trente ans, la qualité est quand même restée française car il faut dire que les francophones ont tenu le haut du pavé pendant toute cette période de crise de la francophonie. Je dois dire aussi que cette résurgence de la francophonie en Éthiopie est due à la victoire des Alliés, dont la France, et au retour de la francophonie partout ailleurs en Afrique. Lunité africaine imposait aux Éthiopiens la nécessité de la langue française. LOrganisation de lunité africaine sest faite en Éthiopie et les pionniers de la francophonie dAlexandrie, de lAlliance française et des autres écoles qui avaient une très forte influence en Éthiopie ont convaincu le gouvernement Éthiopien quon ne pouvait pas se passer du français. Donc on a contourné, en quelque sorte, lhégémonie de la langue anglaise et on sest imposé, tant bien que mal jusquici, sur le plan légal et culturel. Les grands écrivains éthiopiens de lhistoire et aussi de la littérature ont été francophones, les aînés sont encore francophones.
LNA. -- Pour en finir avec la francophonie
[Rires.]
BA. -- Nous nen finirons jamais !
LNA. -- Vous avez reçu une formation francophone dont vous faites bénéficier votre pays. Comment aujourdhui inciter les jeunes en formation à létranger à faire de même ?
BA. -- Les jeunes en formation à létranger, si je me réfère à ma propre expérience, ne peuvent devenir Éthiopiens, comme je le suis, que dans la mesure où les gouvernements français et éthiopiens les aideront à rester Éthiopiens. Jai eu la chance davoir une éducation familiale solidement éthiopienne ; jai eu la chance de revenir en Éthiopie et de vivre les heurts et malheurs de mon pays en Éthiopien intégral, cest ce qui ma rendu plus Éthiopien que jamais. Eh bien, jexhorte les Éthiopiens qui sont à létranger de ne pas se laisser illusionner. Ils ne peuvent être des hommes, dans la définition la plus entière de ce terme, quen essayant dabord dêtre Éthiopiens. Être Éthiopien est une tâche ardue, mais combien honorable et combien juste. Car, la voie de la dignité croise toujours celle de lidentité
LNA. -- Pardonnez-moi de vous couper, cest quoi, « être Éthiopien » ?
BA. -- Cest souffrir des souffrances éthiopiennes et se sentir la fierté dêtre Éthiopien quand lÉthiopie triomphe, où que ce soit, depuis le terrain de sport jusquà celui des champs de bataille. Cest cela, être Éthiopien. Cest se sentir intégré dans le concert humain.
LNA. -- Triomphe ou pas ?
BA. -- Malheurs ou bonheurs, il faut être Éthiopien là où lÉthiopie est.
LNA. -- Cest une belle réponse.
BA. -- Cest honnête, ce que je vous dis. Être Éthiopien nest pas facile mais cest réconfortant, en fin de compte.
LNA. -- Partie histoire et société. Commençons par des aspects un peu généraux de société. Quel est le rôle de luniversité dAddis-Abeba dans lenseignement de lhistoire ? Est-ce quelle travaille à la constitution dune mémoire culturelle des peuples de tradition orale ?
BA. -- Certainement luniversité éthiopienne est la seule qui, malgré ce que lon a évoqué, malgré les vicissitudes de la révolution éthiopienne, est restée concernée par lÉthiopie et par lAfrique. Aujourdhui, on le dit moins, mais on le sent beaucoup, lÉthiopie cest lAfrique. Cest dabord lAfrique. Pendant toute la période coloniale, lÉthiopie sest distinguée des autres parties de lAfrique parce quelle nétait pas colonisée, et puis, on la distinguée aussi comme nétant pas colonisée. Autrement dit, on a créé un peu les distances entre lAfrique et lÉthiopie. Mais, avec une pensée indépendante aujourdhui et une prise de conscience beaucoup plus vaste, scientifique, on saperçoit que lÉthiopie ne peut être lÉthiopie hors de lAfrique. LÉthiopie na pu être éthiopienne quavec lAfrique. Les jours des grands malheurs éthiopiens nous ont démontré que les Africains étaient nos frères. Je pense à Senghor en 1935, je pense aux rastas aujourdhui, je pense au Festival de Lagos, je pense à un tas de choses. Nous en aurions pour des heures et je ne veux pas mattarder là-dessus. Cest une évidence claire et nette. Luniversité dAddis-Abeba a pensé à lÉthiopie comme pays africain, dans son oralité, dans son écriture, dans son évolution, dans ses voisinages, dans ses inimitiés, dans ses amitiés, y compris les derniers événements. Nous sommes Africains et pour résoudre les problèmes érythréo-éthiopiens actuels, je suis heureux que le gouvernement Éthiopien se soit dabord adressé à lOUA. La solution de lunité africaine sera notre solution. Cest en temps de crise quon ressent où, et jusquoù, un pays est africain ou pas. LÉthiopie est africaine aujourdhui. Et jen suis ravi.
LNA. -- Comment expliquer historiquement les difficultés économiques de lÉthiopie ?
BA. -- Je le dis dans ce petit ouvrage, lÉthiopie a donné priorité à la politique. Toute lhistoire de lÉthiopie (jexagère peut-être quand je dis toute) sest passée autour du pouvoir, des usurpations de pouvoir, du maintien du pouvoir. Regardez tous nos mythes et tout notre enseignement, nos allégeances religieuses et politiques, cest toujours le pouvoir. Ce nest que depuis 1991, depuis que le nouveau régime sest installé en Éthiopie, que nous sentons, non sans surprise dailleurs, que léconomique prévaut de plus en plus sur le reste. Cest énorme comme progrès (comme promesse de progrès). Pourvu que ce pays, pourvu que ce peuple, sachent que lunité est quand même un facteur important, sans quil soit nécessairement prioritaire, que léconomique peut consolider lunité et que le développement économique dans lunité exclut les ethnocentrismes et autres attitudes revanchardes. Si cette priorité, cette prééminence de léconomique se fait dans la santé mentale de tous les Éthiopiens, y compris des politiciens, la situation est prometteuse. Et je compte sur cette situation, cest la première fois quon passe vraiment vers lidée de progrès, et non pas vers lidée de consolidation du pouvoir.
LNA. -- Pour continuer sur les questions économiques, on a parfois limpression, quand on rencontre des Éthiopiens dÉthiopie, que les rôles sont distribués de façon culturelle. Les Amharas, par exemple, nexercent pas le commerce, les Tigréens sont plutôt paysans
Pourrait-on dire que la société éthiopienne est bloquée ?
BA. -- Non. Elle nest pas bloquée. Lidée de fédéralisme est un retour au passé. Cette division en Amharas, Tigréens, Oromos, etc. ce sont les défauts de la qualité du fédéralisme. Simplement, nous navons jamais pensé en termes ethniques dans ce pays, autant que je sache, et cest une maladie qui est toute récente. Cest une déformation de lidée fédérale. Cest une excroissance de lidée fédérale qui entraîne cet ethnocentrisme. Cest aussi le fait que, pendant trente ans, nous nous sommes battus contre un peuple frère. Les Érythréens sont des Éthiopiens. Le Merab Belessa Mouna cest une frontière qui ne date que de 1896, du 24 octobre 1896. Avant ça, qui était Érythréen et qui ne létait pas, qui était Éthiopien et qui ne létait pas, mon Dieu, cest très difficile à savoir. Moi je reste encore parmi, probablement, le grand nombre dÉthiopiens et dÉrythréens qui pensent que nos différences ne datent que de cent ans. Cest le fait que lÉthiopie indépendante a perduré face à lÉrythrée colonisée et le fait que le statut de lÉrythrée à la suite de la fédération, puis de son indépendance etc. ont été mal digérés, quil y a des différenciations. Mais cest le même peuple. Aucun Érythréen honnête, comme aucun non-Érythréen honnête dÉthiopie ne peut penser à une séparation définitive et irréversible à la suite de cent ans de colonisation seulement.
LNA. -- Nous avons noté aussi un décalage entre le pragmatisme des élites dirigeantes et la nostalgie du peuple. Par exemple, on rencontre parfois de jeunes enseignants qui passent plus de temps à lire les livres saints (euphémisme, je devrais dire La Bible) quà préparer leurs cours. Quel est votre point de vue là-dessus ?
BA. -- Cest un problème qui ma inquiété. Il y a sept ou huit ans il y avait véritablement une crise de sectes. Des sectes qui se multipliaient en Éthiopie. Nous sortons dun marxisme demprunt. Nous sortons dun athéisme demprunt. Ce pays est un pays de syncrétisme. Lislam, le paganisme, le judaïsme, le christianisme se rencontrent ici géographiquement et spirituellement. Et quand le régime de Menguistou sest écroulé, je pense que les gens ont eu une sorte de besoin de retour aux sources. Et la tendance à se rattraper sur le plan spirituel qui est, elle aussi, exagérée et qui semble abandonner un peu le côté scientifique de lanalyse historique de lÉthiopie, est une tendance qui relève du malaise qui a précédé cette époque. Nous sommes convalescents et nous redeviendrons normaux probablement dans quelques années. Laissons le temps agir.
LNA. -- Lanalyse concrète dune situation concrète
Cest une approche marxiste.
BA. -- Le marxisme nest pas un péché en tant quanalyse et surtout lanalyse économique du marxisme. Ce qui est un crime, cest dimposer une philosophie comme celle-là à lexclusion des autres et contre les autres. Ce pays ne peut pas se passer de son identité philosophique qui est le syncrétisme. Cest tout.
LNA. -- Daccord
BA. -- Je suis content que vous soyez daccord, parce que ça cest un point délicat ! [Rires.]
LNA. -- Cest votre parole, Professeur.
BA. -- Jen prends la responsabilité. Une crise de moralité après dix-sept ans de marxisme, mal conçu et mal appliqué me paraît normale. Jai vécu la situation éthiopienne et je maperçois aujourdhui que la crise de la foi est un retour aux sources. On reviendra à la normale, je pense.
LNA. -- Nous préparons un dossier sur les femmes, sur lévolution de la situation féminine en Éthiopie
Des femmes ont exercé de très hautes responsabilités au travers de lhistoire. Quen est-il du rôle de la femme dans les sociétés traditionnelles éthiopiennes ?
BA. -- Quel est le pays qui a donné à la femme le rôle le plus important, celui de fondateur dun pays, dun empire, dune histoire : lÉthiopie à travers la Reine de Saba ! Dans lesprit des Éthiopiens, la Reine de Saba est Éthiopienne, lArche dAlliance est venue sinstaller en Éthiopie.
LNA. -- Cest un mythe fondateur, mais est-il vraiment crédible ?
BA. -- Aucun mythe nest crédible ou tous les mythes sont parfaitement crédibles [rires]. Un mythe ça ne se discute pas sur un plan scientifique, ça se discute sur un plan mental. Les Éthiopiens, enlevez-leur le mythe salomonien, quest-ce qui reste à Aksoum ? Cest ce que le mythe a produit qui importe et pas le mythe lui-même. Il y a un moment à partir duquel on doit oublier le mythe et nen retenir que linfluence, limpact sur la société. Le nôtre a transcendé le stade mythologique pour devenir vérité légale puisquil apparaît dans la constitution de 1931 comme fondement dynastique.
LNA. -- Quen dit le président Truche ? Comment mettre tout cela en phase dans le travail sur le code civil éthiopien ?
BA. -- Je suis certain que M. Truche, comme les juristes éthiopiens et le gouvernement éthiopien trouveront le moyen de ne pas mettre lÉthiopie en contradiction avec son passé. On gagne toujours à rechercher en Éthiopie ce qui a fait et lunité et la pérennité de ce pays. 2.000 ans de mythes ou un mythe que lon reporte à 2.000 ans, nest pas déracinable. Et puis aucun Éthiopien nira jusquà mourir pour le mythe de la Reine de Saba. Mais aucun ne le laissera tomber, aucun ! Ne cherchons pas à revenir aux sources pour les détruire. Cest dépassé.
LNA. -- Dans votre livre, vous abordez surtout les aspects politiques, juridiques, militaires, religieux et un peu moins les aspects économiques et sociaux. Est-ce vrai ? Et, si cela lest, pourquoi ?
BA. -- Cest vrai. Je crois lavoir dit en répondant à lune de vos questions, lÉthiopie a toujours donné priorité à la politique. Cest depuis une époque très récente, que nous sommes revenus à léconomique. Cest ça la raison.
LNA. -- Vous insistez beaucoup sur le syncrétisme. Vous avez dit que lunité de lÉthiopie a été maintenue grâce au syncrétisme politique et religieux. Comment envisagez-vous le maintien de cette unité aujourdhui où la séparation de lÉglise et de lÉtat existe, comme dans beaucoup dÉtats modernes ?
BA. -- Cest à mon avis la question la plus difficile et la plus importante que vous venez de me poser là. Nous avons jusquici vécu sur les mythes pour maintenir notre unité. Cest un pays volcanique, cest un pays fait de mythes, cest un pays fait de milliers dambas (hauts plateaux isolés), cest un pays dun espace immense, despaces différents (les hauts-plateaux et les basses-plaines). Ce sont des mondes différents et pourtant nous avons toujours maintenu une union, une complémentarité. Dans ce contexte-là du passé, la religion a joué un rôle important. Mais aujourdhui, les moyens matériels peuvent se substituer aux moyens spirituels. Aujourdhui, on peut, avec un bon parlement qui donne des droits à tout le monde, avec les répercussions dune idéologie et dune philosophie unitaire, de lunité dans la diversité, on peut réaliser et maintenir cette unité. Je ne veux pas dire par là que lon aura substitué quoi que ce soit à la moralité de ce peuple. La religion a encore son importance dans la voie de la moralité et de léthique. Et toutes les religions présentes en Éthiopie pourront donner au peuple Éthiopien le sens du bien et du mal, mais non celui du savoir scientifique. Je ne veux donc pas dire que la religion est rendue inutile et inutilisable par le progrès. Je dis que la religion elle-même doit progresser. Plus on aura des moyens, plus ces moyens seront affinés, et mieux la religion ayant affiné son enseignement, ayant adapté ses pratiques, sera en harmonie avec le développement. Admettre la primauté du savoir sur la croyance nimplique pas nécessairement lexclusion de celle-ci.
LNA. -- Récemment, on vient dautoriser la vente de contraceptifs en Éthiopie, ce qui nétait pas autorisé juridiquement
BA. -- Signe de progrès en Éthiopie. Peut-être très en avance sur lenseignement de la préservation de la race humaine, etc. Comment voulez-vous que, là où le lit est le seul plaisir des pauvres, comment voulez-vous laisser libre cours à la procréation ?
LNA. -- Certaines régions et peuples frontaliers (entre autres les Afars et les Somalis) sont assez peu présents dans votre livre.
BA. -- Je ne pense pas quils soient absents. Ils sont présents dans ma conception de la géographie éthiopienne. Je dis à maintes reprises dans ce livre, que les hauts-plateaux et les basses-plaines sont complémentaires. Nous avons déjà parlé du chemin de fer tout à lheure, où je dis encore une fois quil a été une ligature entre les zones de la basse-plaine et les hauts-plateaux. Ils ne sont pas absents.
LNA. -- Il me semble utile quand même dinsister sur le syncrétisme religieux de lÉthiopie
BA. -- Le syncrétisme religieux de lÉthiopie, quest-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que lÉthiopie est devenue chrétienne vers 336. Mais le christianisme est venu se greffer sur une civilisation préexistante, sur une civilisation très évoluée qui avait déjà produit les obélisques et les monuments dAksoum que nous connaissons. Et le christianisme, se greffant sur lÉthiopie polythéiste, a apporté une unité extraordinaire aux institutions éthiopiennes. Donc le premier syncrétisme a été celui-là. LÉthiopie na pas renié son passé, elle a simplement introduit le christianisme au sommet et il lui a fallu à peu près cent ans pour convertir le peuple éthiopien à cette religion. Cest un phénomène qui sest répété avec le régime de Menguistou qui a introduit également un faux marxisme au sommet, mais le syncrétisme na pas marché [rires]. Donc, ma théorie, en lespace de 2.000 ans, a eu à subir un échec, cest comme ça
Mais le syncrétisme cest aussi le fait que le christianisme éthiopien sest trouvé quand même à six ou sept cents ans de distance, en présence de lislam. Nous ne sommes pas très loin de la Mecque. Nous étions même la puissance la plus proche de la Mecque. Et le prophète Mahomet, à lépoque où il a commencé son hégire, a envoyé ses cousins en Éthiopie parce quils étaient persécutés chez-eux. LÉthiopie a donc été le pays daccueil, le tout premier pays daccueil de lislam. Ceci apparemment sest très bien passé car un hadith coranique affirme que le prophète Mahomet a recommandé aux siens de ne jamais attaquer lÉthiopie à moins dêtre attaqués par celle-ci. Cest un hadith extraordinaire, pacifiste, que nous respectons et qui nous honore. Cela prouve quand même quà lépoque, lÉthiopie était une puissance à laquelle on ne pouvait pas sattaquer impunément. Dailleurs, des poètes grecs on dit, quà cette époque, lÉthiopie était la quatrième ou la cinquième puissance mondiale. Que ce soit du point de vue religieux ou du point de vue de lhistoire concrète et matérielle, lÉthiopie comptait à lépoque de la naissance de lislam. Lorsque celui-ci sest répandu de lHimalaya jusquau pied de lOccident chrétien, lÉthiopie est restée ce quelle est, un pays chrétien, nayant pas rejeté les pratiques de la nouvelle religion et ne les ayant pas acceptées non plus comme simposant à elle de façon péremptoire. Par conséquent, la coexistence de notre christianisme avec lislam si proche na rien produit qui ait pu changer radicalement la continuité éthiopienne. Le syncrétisme me semble avoir contribué à cette coexistence pacifique.
LNA. -- Le Soudan est-il un exemple de cette proximité dangereuse ?
BA. -- Je songerais plutôt aux sources du Nil, objet de la convoitise égypto-soudanaise. Quy faire ? Au point quen 1889, notre grand empereur chrétien, ô combien chrétien, Johannes IV, y a laissé la vie. Un autre syncrétisme cest aussi celui de lAncien Testament avec les Fallacha. Si vous saviez combien le christianisme éthiopien est proche des pratiques judaïques ! Les Éthiopiens chrétiens sont encore circoncis. Les Éthiopiens respectent le sabbat. Les Éthiopiens ont adopté le Roi Salomon comme le père de leurs monarques Menelik Ier fondateur de la dynastie qui a duré jusquen 1974. Cela ne devrait étonner personne, par conséquent, que le syncrétisme soit une des caractéristiques de lÉthiopie. Si je pouvais aller plus loin, jaimerais dire que nos relations avec lOccident se sont également présentées de cette façon-là. Nous aurions accueilli la civilisation occidentale, voire la religion catholique en Éthiopie vers 1610, les jésuites en avaient mesuré sagement le seuil dintolérance. Le syncrétisme a ses règles
LNA. -- Vous avez lu le livre de Rufin ? [LAbyssin, Gallimard, 1997.]
BA. -- Bien sûr. Jai même discuté avec Rufin, ayant lu son livre avec plaisir. Connaissant un peu les antécédents de ce livre, ça ma passionné.
LNA. -- Si vous le permettez, Professeur, nous allons revenir en arrière. Dans la première moitié de cet entretien, javais éliminé une question puisque le temps nous pressait. Cela concernait lorganisation de votre ouvrage. Il est organisé autour dune sélection dévénements. Sur quels critères avez-vous opéré le choix de ces événements ? Ce livre dhistoire est dans sa structure (je ne parle pas de son écriture, qui est parfaite), dune modernité presque médiatique. Il est construit comme un magazine. Cest en cela que je disais quil est un parfait outil pour les jeunes Éthiopiens dÉthiopie.
BA. -- Les critères du choix cest lessence de lécriture historique. Aucun écrivain, aucun enseignant, aucun historien ne peut échapper à cet extraordinaire conflit des faits et des idées quil abandonne par rapport aux faits et idées quil retient. Lécriture de lhistoire est une question de choix. Si jétais, moi, seul maître du choix des faits, pour écrire cette histoire de lÉthiopie, il y a longtemps que je me serais écarté de lidée décrire une page. Jai enseigné lhistoire pendant près de vingt ans, à luniversité et jai suivi le périple de luniversité. Ce nest pas moi qui ai choisi les idées et les faits essentiels de lhistoire dÉthiopie qui font partie de notre enseignement, ce sont les collègues de luniversité, cest dune manière générale, luniversité dont le choix des faits recoupe celui que retiennent les autres disciplines, la sociologie, la géographie, la politique ; ce sont des faits sur lesquels il y a commun accord. Voilà en ce qui regarde le choix. Mais, à côté de ce choix des faits, il y a aussi les conclusions. Dans la manière dont vous traitez chacun des faits qui ont donné à lÉthiopie sa forme, il y a une conclusion, une interprétation, un abord qui peuvent être personnels. Dans les limites de ce qui est admis par notre école il y a une appréhension personnelle de certaines conclusions. Et vous trouverez que dans ce texte bien des idées confrontées à celles dautres historiens, diffèrent et me sont personnelles. Naturellement jen assume la responsabilité en toute humilité et, comme on dit en anglais, « I stand corrected ! » [Rires.] Rien nappartient entièrement à un seul auteur, à un seul enseignant dhistoire. Tout vient du passé, tout vient du présent avec quelques éléments qui représentent une très faible constellation personnelle dans limmensité du passé.