[Entretien avec Berhanou Abebe
historien Paris, Paris, 19 novembre 1998
Page 2/2]
Berhanou Abebe : « Jai vu les lettres de lépoque pré-révolutionnaire où les auteurs, les poètes pouvaient encore écrire en exergue de leurs livres : Je suis, de Votre Majesté, le très obéissant esclave. Ceci a disparu. Et bien peut-être que cette révolution, mal partie, mais bien commencée, a réussi quelque chose dimportant. On ne voit plus nos dirigeants à genoux. »
Dans cette seconde partie, lauteur dHistoire de lÉthiopie, dAxoum à la révolution (Centre français des études éthiopiennes Maisonneuve & Larose, 1999) donne son point de vue sur la Révolution éthiopienne, période qui pourrait faire lobjet dun prochain ouvrage. -- AL
LNA. -- Pourquoi un r minuscule à Révolution dans votre livre ? Sachant que, selon le code typographique, les périodes historiques comportent la majuscule.
BA. -- Cest peut-être mon subconscient qui a travaillé plus que la graphie. Cette révolution, je lai vécue. Cette révolution, jy ai compté, comme tout le monde, autant peut-être que ceux qui lont faite, ceux qui lont initiée et qui étaient plus jeunes que moi. Jétais laîné dans la jeunesse pré-révolutionnaire quand la révolution a commencé. Cette révolution avait commencé avec un slogan auquel nous avons tous cru, à Éthiopie dabord sans une goutte de sang. Cette révolution a été faite par des jeunes qui avaient certainement, pour une certaine partie dentre eux, été influencés par Mai 68. La fleur de la francophonie éthiopienne avait pris parti dans cette révolution-là. Et des gens qui métaient très proches, je ne vous le cache pas, ont été massacrés. Ceux qui sont morts je les pleure. Mais je plains ceux qui ont survécu et qui ont collaboré à la révolution sanguinaire. Les premiers ont laissé chez moi un sens du martyre pour lidée de justice et de progrès. Chose extraordinaire, quand jai fini décrire mon livre, et quand la maison dédition a fini de limprimer, je suis tombé sur un ouvrage dun jeune Éthiopien qui était lui aussi francophone et était à Paris avec moi, Worku Faredé. Il a laissé un testament politique. Nous avons pensé à une révolution et nous y avons consacré toute notre jeunesse sans jamais penser au pouvoir. Et nous nous sommes fait faucher le pouvoir par les militaires, des gens qui navaient jamais pensé à la révolution. Donc, usurpation de lidéal de justice et de progrès promu par la fine fleur de lintelligentsia éthiopienne. Tel est le testament politique de Worku Faredé. Cétait une révolution libertaire, celle des intellectuels. Et elle est devenue une révolution matérialiste. Je vous dirai avec tristesse, quaprès ce testament, Worku est mort. Je crois avoir tout dit de cette aventure révolutionnaire. Je garde le deuil de ceux qui en furent les victimes.
LNA. -- Permettez-moi dinsister. La période révolutionnaire a entériné brutalement la rupture avec le système féodal, cest vous qui le dites. Mais ses actes nont pas répondu à lattente populaire. Ne peut-on dire quil y a maintenant en conséquence à cette non-réponse aux attentes, une nostalgie de la période impériale dans lesprit des Éthiopiens contemporains ?
BA. -- À en faire lanalyse un peu superficielle, on serait tenté dabsoudre la révolution militaire à cause de lidée dunité qui a été la sienne. Mais à la vérité, ce nest plus lunité conçue à cette époque-là, autrement dit lunité de lÉthiopie avec lÉrythrée, on en revient. La défense de lintégrité territoriale éthiopienne face à Zyad Barré, cétait aussi lunité. Lunité nest-elle pas, en ce temps-là, une façon demployer en permanence larmée nationale, dont le chômage aurait créé une réaction anti-révolutionnaire. Je pense queffectivement lunité a été pendant toute cette époque révolutionnaire un leurre de très haute importance. Est-ce quon était parti de lidée dunité pour commencer la révolution ? Ou a-t-on été victime dune diversion magnifique dans le courant des dix-sept années qui ont précédé la chute de la révolution ? Je ne veux pas répondre à cette question maintenant car jai lintention, jespère, de donner une suite à cette histoire de lÉthiopie, de la révolution (toujours avec un r minuscule) à autre chose. Mais ce qui est extraordinaire, cest que lunité en réalité vient sous une autre forme maintenant. Sous la forme de la fédération librement consentie. Lidée dunité est tardive par rapport à la période de la révolution, je ne veux pas tomber dans ce panneau parce que je lai vécue cette révolution. Au départ on navait pas de problème dunité, on avait un tout petit problème érythréen dans le nord, et cest la révolution qui la aggravé. Mais je respecte le fait quà sa manière cette révolution ait donné à lunité une valeur plus grande car nous avons besoin de ce ciment. Le passé impérial cétait effectivement la grandeur. Encore une fois, je ne veux pas minscrire en faux contre la grandeur, mais quest-ce que cest que cette grandeur dans le pays le plus pauvre du monde ? « Mais sans argent, lhonneur nest quune maladie. »
LNA. -- Pour ma satisfaction personnelle, Révolution française, r minuscule ou majuscule ?
BA. -- Je ne peux pas être bon juge. La révolution française je ne lai pas vécue, la révolution française on en a fait quelque chose de magnifique et jai cueilli cette fleur. Je pense que les Français ont été très intelligents. Ils ont transformé le mouvement révolutionnaire en quelque chose dutile pour la France et aujourdhui pour tout ce qui est culture politique dans le monde. Nous nen sommes pas encore là.
LNA. -- Quen bon Éthiopien, ces choses-là sont dites
[Rires.] Laissons tomber les grandes capitales et les petites. Cela na pas dimportance.
BA. -- Quand vous avez vécu une révolution, vous avez toujours tendance à lécrire avec un petit r.
LNA. -- Vous démontrez le peu dimpact du mouvement populaire, entre autres du mouvement des travailleurs éthiopiens, dans cette période, la Révolution (cest mon interprétation quand je vous lis), aurait surtout été une succession daffrontements théoriques. Son issue sanglante ne serait-elle pas à imputer à une sur-théocratisation du pouvoir plus quà son sens hérétique, comme cela a été dit, et surtout plus quaux luttes phalangistes de « cette main experte et invisible » (dixit) ?
BA. -- Main experte et invisible, certainement oui. Je pensais aux interférences des grandes puissances de lépoque qui nexistent plus maintenant. LUnion soviétique avait certainement un intérêt très très développé pour laccès aux mers chaudes. Nous avions un intérêt particulièrement aigu pour le maintien de laccès à la mer. On sest retrouvé sur la mer Rouge parce quil y avait dautres intérêts qui tournaient autour de cet espace-là et il ny a pas quune main experte et invisible mais plusieurs qui ont manipulé lÉthiopie révolutionnaire et il en est sorti ce que vous savez, léchec le plus invraisemblable du marxisme en Éthiopie. Je ne me réjouis pas de voir léchec du marxisme parce que celui que lon a pratiqué en Éthiopie ne létait pas vraiment. Ni de la pensée marxienne car lanalyse économique de lévolution de lhistoire nest quand même pas une plaisanterie et restera. Ce que jai vu échouer et qui est assez agréable pour moi, cest le marxisme demprunt, cest le marxisme sous-développé, cest le marxisme qui ne lest pas. Donc cest une fausseté qui est partie et dont nous pourrons, je lespère nous débarrasser définitivement, mais ce nest pas pour cela quun homme sensé détesterait le marxisme pour les erreurs commises dans un pays qui ne la pas pratiqué proprement.
LNA. -- A-t-il été pratiqué proprement quelque part ?
BA. -- Jespère que non, sinon le monde entier serait marxiste.
LNA. -- Ce qui serait intéressant, cest de savoir ce quil reste de cette période. Comment évaluer lapport de la Révolution à la modernisation en cours du pays ? La libéralisation en cours nen est-elle pas elle-même un ultime avatar ? Langlophonie aujourdhui, nest-elle pas aussi un avatar de cette révolution pseudo-marxiste ?
BA. -- Ne croyez pas que limpact de cette révolution qui nen est pas une, au sens le plus scientifique du terme, ne croyez pas quil soit insignifiant. Nous sommes partis de 2.000 ans de féodalité, je trouve même que ce que C. Conti Rossini et, plus tard, Arnold Toynbee, ont reconnu comme une fédération féodale est une vérité très importante en définitive. Qua fait la révolution, sans le vouloir ? Elle a supprimé la féodalité et donné au fédéralisme la voie libre. Donc, malgré tout ce que nous pourrons dire de cette révolution sanglante, qui nous a privés de personnalités assez extraordinaires, de dirigeants qui navaient jamais connu une mainmise étrangère sur leur conception de lÉthiopie (cest quelque chose de très important ce que je vous dis là), lÉthiopie a eu des dirigeants qui nont dit oui à personne. Et qui ont su dire non, chaque fois quil fallait dire non. Nous avons fait le sacrifice de ces personnalités-là, au cours de cette révolution et nous avons aussi perdu notre espoir. Toute une génération de jeunes gens extraordinairement éthiopiens. Mais ce quil en reste et les gens qui sont au pouvoir aujourdhui sont aussi les fruits de cette révolution et les survivants de cette jeunesse-là, que jaie connue, moi, au quartier latin éthiopien, à arat kilo. De cette noire révolution, il est resté un fait qui me touche profondément, on ne dit plus aujourdhui à Mélès Zénawi ou à quiconque : « Je suis, Monsieur le Premier Ministre, votre esclave ». Jai vu les lettres de lépoque pré-révolutionnaire où les auteurs, les poètes pouvaient encore écrire en exergue de leurs livres : « Je suis, de Votre Majesté, le très obéissant esclave ». Ceci a disparu. Et bien peut-être que cette révolution, mal partie, mais bien commencée, a réussi quelque chose dimportant. On ne voit plus nos dirigeants à genoux. Cest énorme. Cest énorme, et quon se le dise. On a vu aussi depuis que le gouvernement actuel est au pouvoir un relèvement de lidée fédérale. LÉthiopie est une connexion dambas (hauts plateaux isolés), de vallées et de plaines. À vol doiseau, ses distances paraissent infimes. Et quand on entame le voyage, pour descendre dun plateau et remonter sur lautre, il faut des journées de marche. Il ne pouvait y avoir dans ce système que lidée de fédération pour rapprocher les distances. Aujourdhui, nous avons des avions, des camions, des routes, nous avons de lasphalte, nous avons des moyens de communication et nous avons Internet ; il est beaucoup plus facile, comme je lai dit au sujet de la religion, que les idées se rencontrent et que les objectifs sunissent. Dailleurs le malheureux incident éthio-érythréen a donné la preuve de cette fédération. Les Éthiopiens se sont levés comme un seul homme. Ce nest pas le gouvernement, ce nest pas la propagande, ce nest pas la politique qui a porté à cette unanimité, mais le substrat culturel.
LNA. -- On en a fait beaucoup quand même, au niveau de la diplomatie
[Lecture de léditorial de LNA n°8.]
BA. -- Bien entendu. Un seul secret à tout cela, le gouvernement éthiopien, la dynamique du gouvernement éthiopien, dans les circonstances actuelles, autrement dit, dans la pratique du pouvoir depuis sept ans, est devenue sensible à lopinion publique éthiopienne. Cest le gouvernement qui a subi lopinion du peuple et non linverse.
LNA. -- Cest là-dessus que vous terminez ?
BA. -- Cest le gouvernement qui doit servir le peuple et non linverse. Nous nen sommes plus à « Votre Seigneurie, le très humble esclave ».
Nous avons un gouvernement, qui sert le peuple éthiopien et si lon avançait dans cette voie-là pendant encore quelques années, en élaguant un peu les lourdeurs ethnocentriques, lÉthiopie serait, au moins pour les Éthiopiens, un grand pays qui est revenu de très loin.
LNA. -- Selon vous, le fédéralisme peut-il être un moyen de réduire les dissensions entre peuples éthiopiens ?
BA. -- Le fédéralisme est un retour au fait éthiopien que la politique de la Monarchie, comme celle de la République, avait très mal compris. Aujourdhui, par la force des difficultés et par la force de notre pauvreté et de notre misère, nous avons enfin compris quil fallait sunir et quil fallait suivre le peuple plutôt que de demander au peuple de suivre le gouvernement.
LNA. -- Revenons à lethnocentrisme. Je peux me tromper, mais jai limpression que lÉthiopie ne sest jamais considérée comme africaine. (Vous disiez un peu le contraire précédemment.) Pourtant, aujourdhui, lÉthiopie peut-elle rester distante du continent noir ?
BA. -- LÉthiopie na jamais pris ses distances par rapport à lAfrique. Cest le colonialisme qui a défini lÉthiopie comme nétant pas lAfrique parce quelle était indépendante.
LÉthiopie, par le fait, se trouvait à lépoque coloniale très distante du reste du monde et non pas seulement de lAfrique. LÉthiopie a été pendant presque cent ans la conscience de lAfrique. LÉthiopie se distinguant de lAfrique, cétait un fait inhérent à la situation coloniale. Seul pays indépendant, elle ne pouvait pas être identique à ceux qui nétaient pas indépendants, mais cela ne veut pas dire quavec les communications, les contacts et la lutte pour lindépendance de lAfrique, lÉthiopie ait été indifférente. Dailleurs, le fait même que lunité africaine, aussitôt après les indépendances, se soit faite en Éthiopie, alors que dautres pays, comme le Ghana, voulaient absolument semparer de cette idée et de cette institution, prouve que lempereur Haïle Sellassié avait une exacte conception de son africanité. Et aujourdhui, cest exactement la même chose. Dès quil y a eu lincident frontalier érythréo-éthiopien, lÉthiopie sest référée quand même à la sagesse africaine, à lintangibilité des frontières coloniales, à la justice telle quelle est conçue par les Africains dans un cas qui me paraît être une agression spécifique à lencontre de lÉthiopie.
LNA. -- Ça me plaît bien ça. Ben oui ! [Rires.] Vous nêtes pas économiste, vous êtes un historien
Mais pouvez-vous me dire comment aujourdhui lÉthiopie, qui na jamais été colonisée, peut réduire sa dépendance économique vis-à-vis des puissances industrielles ?
BA. -- Vous savez la pauvreté est source de misère, mais elle est aussi une très grande ressource car elle incite à la volonté de survivre. Aujourdhui, lévolution de lÉthiopie semble être très clairement une préoccupation économique beaucoup plus que politique. Donc ce passage de labstrait au concret est certainement pour nous une voie vitale. Si avec la culture éthiopienne, le passé éthiopien, que lon na pas le droit de renier pour quelque raison que ce soit, le retour à un vouloir-vivre collectif sous forme de fédération me semble être le meilleur choix.
Nous sommes aujourdhui en pleine révolution silencieuse. Ce ne sont plus les idées-forces du passé qui nous guident, mais les idées-forces des temps modernes. Nous sommes pour la première fois contemporains de notre monde.
LNA. -- Suprématie du politique
Pouvez-vous développer un peu, clarifier le propos ?
BA. -- Cest une impression qui se dégage très clairement de la lecture de toutes nos chroniques et de toute lhistoire dÉthiopie. Si vous étudiez lÉthiopie à travers les manuscrits, les parchemins et les chroniques, vous vous apercevez que notre peuple a fait pendant des siècles lhistoire des rois, et non pas lhistoire du peuple. Aujourdhui, si vous écoutez la radio éthiopienne et si vous lisez les journaux, il est question (dabord et avant tout et quotidiennement) de la valeur des devises étrangères par rapport au birr éthiopien. Voyez-vous, nous sommes revenus à la réalité. Il y aura demain une Éthiopie qui sera autre que celle que nous avons vécue pendant des siècles. Je le dis, encore une fois, nous avons entamé le pas vers la contemporanéité de lÉthiopie, pourvu que ça dure et que lon aille vers une société éthiopienne égalitaire et débarrassée des symptômes ethnocentristes.