Le contexte. Alors que la menace de famine se précisait de nouveau en Afrique de l'est, nous avons rencontré Gérard Prunier, chercheur au CNRS, pour connaître son point de vue sur la situation politique régionale. Ses propos sont passionnés et sans concession.
Les thèmes. Menace de famine, conflits, situation en Somalie, Soudan, eaux du Nil.
Les nouvelles fonctions. Gérard Prunier a été nommé directeur du Centre français des études éthiopiennes (CFEE, Addis-Abeba), en remplacement de Bertrand Hirsch. Prise de fonctions : fin août 2001 -- AL
[Paris, 7 avril 2000]
LNA. -- Dans la corne de lAfrique, cest une fois de plus un début de famine liée aux problèmes climatiques, mais certainement aggravé par les conflits qui absorbent les moyens dÉtats parmi les plus pauvres du monde. Quen pensez-vous ?
Gérard Prunier. -- Malheureusement en Éthiopie la famine est quelque chose de récurrent parce que lagriculture, avec une population en croissance rapide, des rendements stagnants et un volume de production qui saccroît très lentement, est à la merci des moindres aléas climatiques et il y a potentiellement un déficit structurel dun million de tonnes. Quand il y a une bonne année, ce nest pas le cas. Donc on voit que les catastrophes de 1973 et de 1984-85 ne sont pas des accidents, cest un phénomène durable pour lequel on ne voit pas actuellement de solution. Cette année la crise frappe des zones de nomadisme où la densité de population est réduite. Mais le problème permanent de déficit alimentaire se pose particulièrement pour les régions des hautes terres du nord très peuplées. Les solutions qui avaient été proposées et mises en uvre, étaient des solutions caporalistes : Menguistu avait entrepris de transporter des centaines de milliers de gens des provinces du nord qui sont effectivement surpeuplées, avec de faibles précipitations, avec des sols épuisés par des siècles dagriculture intensive. Cétait donc une solution apparemment simple de transporter les gens vers louest et le sud-ouest Wollega, Gamu Gofa, Kaffa mais cette solution nen était pas une, parce que rien dun programme daccompagnement nétait en place. Cest-à-dire : acceptation par les populations locales, moyens de subsistance pendant la période de transition, construction de maisons, semences, outils agricoles, tous les moyens qui auraient permis aux gens de se réadapter réellement dans des terres où en plus il y a des problèmes de santé puisque ce sont des terres malariques alors que les paysans du nord venaient de terres sans malaria.
Cette idée du transfert de populations, qui en théorie nétait pas plus bête quune autre, a été complètement déconsidérée. Haïlé Sélassié lavait fait un peu à la fin des années 50, lors des problèmes de surpopulation et de famine. Cétait moins catastrophique quà lépoque de Menguistu, cétait à une échelle plus petite, mais ce fut aussi un échec. Les transferts ont été tellement mal faits que si vous prononcez maintenant ce mot, tout le monde est épouvanté et ne veut plus en entendre parler.
LNA. -- De toute façon le gouvernement éthiopien nenvisage pas les choses sous cet angle-là ?
GP. -- En effet, il nenvisage les choses sous aucun autre angle que simplement laide internationale, cest-à-dire léternelle vache à lait, exactement comme à lépoque communiste ou de lempereur. Y-a-quà nous donner de quoi faire manger notre population, bien quon ne soit pas capable de la nourrir. Cest bien gentil, dailleurs cette solution a le soutien intéressé de la population agricole de lUnion européenne et des associations de fermiers américains qui voient là une occasion magnifique de faire acheter les surplus agricoles par leur gouvernement respectif et tout ceci, évidemment, au nom de la gentillesse, de lhumanité, de la charité universelle. Cest simplement le lobby agricole européen, surtout français dailleurs, et américain, accessoirement canadien et australien, qui trouve loccasion découler des surplus. Mais il a quelque chose de choquant de voir lÉthiopie engagée dans une guerre à mort avec lÉrythrée qui lui coûte des centaines de millions de dollars par an, et en même temps réclamant : il faut nourrir notre population.
LNA. -- En Afrique de lest, il existe un organisme régional supposé encourager la coopération des pays membres : lIgad.(1) Croyez-vous que cest là une structure opérationnelle ou une OUA régionale sans moyens ?
GP. -- LIgad est un bibelot dinanité sonore qui est, comme vous le dites, une sous-OUA dénuée de moyens. Elle a dailleurs été créée en 1988 par le président Hassan Gouled de Djibouti comme un véhicule pour les ambitions diplomatiques de Djibouti qui essaie un peu dexister sur la scène internationale. Son seul et unique succès a tenu à des choses sans rapport avec son existence : LIgad sest trouvée être le lieu de la rencontre de deux nécessités pour Syad Barré et Menguistu qui avaient décidé de signer un traité de paix. Ce qui a permis à Syad Barré de dégager ses troupes de lOgaden pour aller se battre dans le nord contre le Mouvement national somali (Somaliland) et à Menguistu de retirer également ses troupes de lOgaden pour les envoyer lui aussi dans son nord à lui se battre contre les Érythréens. Donc chacun avait besoin de la paix pour taper sur ses dissidents intérieurs respectifs. Je ne vois pas où est le succès diplomatique. À part ça, lIgad na jamais servi à rien sauf à être un lieu de discussions vaseuses. Lexemple même de linefficacité de lIgad cest la question des discussions sur la paix au Soudan. Cela doit faire 8 ou 9 ans que lIgad parlotte autour dune éventuelle paix aux Soudan. Et si aujourdhui certains pensent, à tort à mon avis, quil y a peut-être un créneau ouvert pour la paix, ça ne vient pas des efforts de lIgad mais du fait que le SPLA (2) du colonel Garang est épuisé, surtout politiquement par ses contradictions internes et que le régime de Khartoum est lénième régime arabe au Soudan qui narrive pas à gagner la guerre contre le sud. Après le général Aboud, les régimes démocratiques, le général Nemeyri, la redémocratisation de Sadiq el-Mahdi, puis les Frères musulmans, tous ont échoué au sud. Si jamais on arrivait à quelque chose au sud, ce ne serait pas le résultat des efforts de lIgad, ce serait lévolution de la situation intérieure soudanaise.
LNA. -- Sur le plan politique, un pays, la Somalie, a disparu en tant quentité politique unifiée. Mais une recomposition est en cours et elle a, selon vous, des aspects positifs dont personne ne parle. Quen est-il ?
GP. -- Ce quil y a de positif, cest surtout la méthode qui a permis la création de ces administrations régionales, Somaliland, Puntland, et on peut lespérer pour la région comprise entre la Wabi Shebellé et la Jubba au sud. Il sagit à chaque fois de structures créées par les gens eux-mêmes à la suite de grandes assemblées quon appelle shir, le conseil en somali. Cela na rien à voir avec les soi-disantes réunions que lONU a organisées en 1993-94 à Addis-Abeba entre les chefs de guerre.
Déjà par la nature de la réunion qui peut durer trois mois, et non quelques jours, à la somali : et on y discute de tout. La politique en Somalie nexiste pas détachée du social et du culturel. La société somali est clanique, à base nomade. La vie politique est encore profondément mélangée, ancrée, entrecroisée avec la vie sociale et culturelle. Essayer de séparer la politique du reste, cest courir à léchec. Alors que le shir somali mélange les deux et il a de bien meilleurs résultats. Parce que les résultats tiennent. Les conférences à loccidentale des Nations-Unies ou celles que dautres prônent encore comme le ridicule processus de paix de lIgad passant par Djibouti, cest lénième mouture de la même chose, ça ne marche jamais. Les shir, il y en a eu plusieurs, au Somaliland, celui de Garoé au Puntland, celui de Hodur, entre les Rahanweyn dans le sud à la fin de lannée dernière, ce sont les représentants des clans. Des gens qui pour les Somalis veulent dire quelque chose. Cest ce qui est important, il ny a pas que la durée et le style, il y a aussi les gens qui y vont. Les chefs de guerre, comme lont toujours dit John Drysdale ou Ioan M. Lewis qui connaissent le monde somali, sont des gens superposés. Cest exactement comme si on demandait : est-ce que la Mafia représente le peuple russe ou une bande de gangsters de Pigalle est-elle lexpression du peuple français ? Les chefs de guerre cest bidon. Sauf quils ont très bien réussi dans un état de décomposition territorial et politique. Mais ce nest pas parce quils ont connu un succès foudroyant dû au fait quils étaient habiles à manger le cadavre de la Somalie que pour autant ces gens là sont considérés comme respectables et légitimes. Le Somali moyen les voit de manière lucide pour ce quils sont, des bandits heureux. Des bandits qui ont réussi. Alors si ce bandit est de son clan, le Somali moyen va peut-être attacher sa fortune à ce chef de guerre parce que cest son intérêt à court terme. Mais même les gens qui suivent ces chefs de bande ne croient pas en eux. Ce sont des tueurs, ce ne sont pas de bons musulmans, ils nont pas acquis une légitimité personnelle. Les Somalis estiment beaucoup le caractère, dans le sens : cet homme a du caractère, cest-à-dire la force qui nest pas la violence, accompagnée par des idées de loyauté, de résistance personnelle, de courage moral et physique. Les seigneurs de la guerre nont pas ces qualités, ils ne sont pas légitimes. Et ils sont trop jeunes aussi. Quand on pense au fils du général Aïdid, Hussein Aïdid, cest un gamin pour les Somalis. Essayer de faire une conférence de paix avec ces gens-là, cest essayer de construire la tour Eiffel avec des spaghettis
Donc lavantage des administrations régionales, cest quelles se sont faites selon des modalités et avec des hommes qui sont acceptables au sein de la culture somali.
LNA. -- Pour un temps il faut donc shabituer à labsence dun espace politique somali unifié et à lexistence de plusieurs régions autonomes ?
GP. -- Bien sûr. Et cest même souhaitable. Parce que lÉtat somali est une fiction. Il na jamais existé et na aucune base culturelle. Vous me direz les États anciennement colonisés non plus. Mais au moins les États coloniaux ont été fortement manipulés et collés ensemble par des puissances étrangères. Là ce nest pas le cas, car un bout était anglais, lautre bout était italien. Le contrôle des Anglais et des Italiens sur ces zones était extrêmement tenu, surtout dans le nord pour les Anglais qui avaient une administration de quelques centaines de personnes. LÉtat somali a été la production du groupe créé par lONU en 1947 avec des Italiens, lAFIS (Administrazione fiduciaria italiana in Somalia). Ces gens ont géré la Somalie de 1948 à 1960 et cest eux qui ont fabriqué Syad Barré et qui ont fabriqué le gouvernement somalien. Syad Barré était lun des responsables de la police de lAFIS. Ce nest pas crédible. Ce nest pas enraciné dans la culture somali. Cela na rien à voir avec lÉthiopie qui a une tradition étatique ancienne, où la notion dÉtat est quelque chose que tout le monde comprend et connaît. Là ce nest pas le cas. La loyauté des individus va vers leur clan, pas vers lÉtat. Donc on a le choix, ou bien de lémiettement clanique ou dune dictature de fer par-dessus les clans, en général en utilisant certains clans contre les autres, exactement comme la fait Syad Barré pour renforcer ce que lui appelait lÉtat et qui était en réalité une coproduction de deux ou trois clans qui régnaient sur les autres par la force en cooptant quelques membres des clans dominés.
Le jour où on verra un État en Somalie, il se produira par la fusion progressive des différentes administrations régionales dans 15 ou 20 ans et ce sera un État sérieux. On peut très bien imaginer vers 2020 un gigantesque shir à léchelon de lensemble du monde somali qui reproduira en grand ce quon a vu à Berbera, à Borama, à Garoé, à Hodur, cest-à-dire quelque chose qui est légitime et dans lesprit du peuple.
LNA. -- À propos des milices et des chefs de guerre : sagit-il dun phénomène interne à la Somalie ou y-a-t-il eu manipulation de ces groupes par des pays étrangers ?
GP. -- Cest un phénomène purement interne. Que par moment, certains (mouvement islamiste international, gouvernement éthiopien, Érythrée, Égypte) aient essayé, parfois réussi à instrumentaliser tel ou tel chef de guerre, oui. Mais le chef de guerre existait avant et sa base était celle dun chef de milice clanique. Ce nest pas une production de létranger.
LNA. -- En tout cas, léclatement de la Somalie, ça arrange plutôt les Éthiopiens ?
GP. -- Comme disait François Mauriac vers 1949 au sujet de lAllemagne : « Jaime tellement lAllemagne que je suis heureux quil y en ait deux. » Les Éthiopiens aiment tellement la Somalie quils sont heureux quil y en ait trois, et sil y en avait quatre ou cinq, ce serait encore mieux. Ceci dit, il y a une grosse différence entre lattitude des dirigeants actuels et celle de Hailé Sélassié ou de Menguistu, cest quils savent bien que le monde somali nest pas éthiopien. Ce qui pose à terme la question de lOgaden, le jour où on verrait les Somalis se réunir. Pour le moment on va vivre comme ça un certain nombre dannées. Comme me le disait un ministre du Somaliland récemment : « Que préférez-vous : cinq Somalie en paix ou une Somalie en guerre ? » Pour le Somali de base, il ny a aucun doute, il préfère cinq Somalie en paix.
LNA. -- Et labsence de reconnaissance internationale ?
GP. -- Cest un peu embêtant parce quil ne peut y avoir daide internationale mais cest un inconvénient limité car trop souvent laide est détournée et volée par les pouvoirs politiques en Afrique. Laide internationale na, le plus souvent, quun impact limité sur la vie des gens. La preuve cest que les Somalis arrivent à vivre sans aucune aide. Ensuite il ny a pas de dette qui saccumule. Pour citer encore mon interlocuteur, ministre du Somaliland : « Je suis le seul ministre des Finances dun pays africain dont la dette extérieure soit égale à zéro. » Ce quil faudrait, cest arriver à avoir un quasi État, un peu sur le modèle de lAutorité palestinienne, une existence juridique en droit international pour permettre la signature de contrats, permettre aux entreprises étrangères de prendre des assurances pour leur personnel sur place, etc.
LNA. -- Comment voyez-vous lévolution de lÉthiopie et de son expérience de fédéralisme ethnique ? En 1991 vous évoquiez un danger de schéma somalien, cest-à-dire une dislocation possible du pays. Ce danger existe-t-il toujours ?
GP. -- Je pense que ce danger existe toujours et que cest même là-dessus quont tablé les Érythréens quand ils ont déclenché la guerre en 1998. Ils pensaient que le système EPRDF basé sur le fédéralisme ethnique allait sécrouler si on lui donnait un bon coup de pied. Cela na pas été le cas. Cest assez intéressant car même si le noyau du système EPRDF est tigréen, il y a eu une sorte de croissance et de transformation du régime dans la mesure où il a dû assumer la gestion dun ensemble multinational, donc sadapter lui-même. Avec une guerre extérieure, il a eu la possibilité de faire appel à un patriotisme national qui avait été plus ou moins nié au début. En 1991 et même jusquen 1993-94, le gouvernement avait eu une attitude anti-éthiopienne : il reprenait des arguments quon trouve plutôt chez les Oromos, comme : la construction de lÉtat éthiopien est une construction artificielle. Des auteurs ont même écrit : cest une construction poussée par les Européens. Ce sont les Européens qui ont inventé lÉthiopie. Ce qui est évidemment absurde. Mais il y a à la base une certaine réalité dans le sens où les Amharas qui ont géré lÉtat éthiopien après la mort de Yohannes IV en 1889 ont eu une politique de protection contre limpérialisme européen en faisant eux-mêmes un contre-impérialisme en prenant le maximum de territoires autour. Cest là quils ont pris lOgaden et toute la partie sud pour les joindre à lAbyssinie. Coller à lAbyssinie une espèce de gros bourrelet protecteur car ils étaient déjà menacés au nord par limpérialisme égyptien puis italien à travers lÉrythrée. Pour ne pas se retrouver avec la même menace du côté des Anglais par le sud et louest et des Italiens par lest. Donc il y a eu un phénomène de colonialisme interne en Éthiopie. La question, cest lépineux problème des nationalités de toute entité politique pluri-ethnique. Les modèles ne sont pas encourageants. Les États qui ressemblent le plus à lÉthiopie, ce nest pas en Afrique quon les trouve. Cest la Yougoslavie avant sa partition et cest lAfghanistan. On y trouve de grands peuples où lun dentre eux assume pour lui-même une identité nationale alors quon est dans un ensemble pluri-ethnique. Je pense aux Serbes en Yougoslavie ou aux Pachtounes en Afghanistan. En Éthiopie, la compétition est entre Tigréens et Amharas, chacun disant : lÉthiopie cest moi. Donc il y a une faiblesse inévitable. Diviser pour régner, comme la fait le régime actuel, est une politique qui réussit à court terme mais qui est grosse de danger sur le long terme. Dune certaine manière la guerre avec lÉrythrée a été une bénédiction car elle a renforcé la cohésion nationale. En même temps, il y eut une transformation intérieure du régime éthiopien puisque purement tigréen au départ, il a été forcé de se transformer pour assumer la gestion de cet ensemble multi-ethnique. Le régime est certainement plus équilibré, plus ouvert quil ne létait il y a dix ans. Ceci dit, tous les problèmes nont pas disparus. Notamment le problème oromo qui reste majeur : les Tigréens représentent 7 % de la population et les Oromos entre 35 et 40 %.
LNA. -- Ceux qui avaient les fusils ont pris le pouvoir en 1991 parce quils avaient renversé Menguistu. Ils ont donné au pays une façade démocratique avec des institutions nationales et régionales mises en place en 1995. À loccasion du renouvellement des assemblées, il y a eu des velléités de débat politique. Croyez-vous que lopposition soit reconnue pour autant, dautant quelle ne propose pas grand-chose ?
GP. -- Le gouvernement est très méfiant. Il a peur de lopposition. Mais lopposition est en même temps dun confusionnisme, dun chaotique pas possible. Pourquoi ? Parce quelle est formée de morceaux complètement hétérogènes qui ne veulent pas la même chose. Il y a par exemple au sein de lopposition un vieux noyau amhara dont le désir est simplement de reprendre le contrôle de lÉthiopie comme sous Ménélik et sous Haïlé Sélassié. Pour reprendre une expression empruntée à Lénine et un peu transformée : cest le chauvinisme grand amhara comme il y avait le chauvinisme grand russe. Ce chauvinisme est une composante importante de lopposition. Il est évident que cela plaît à certains Amharas, pas à tous car il y a des Amharas intelligents qui se disent quon ne peut pas simplement prendre la pendule, la faire tourner à lenvers et la ramener à 1930.
Il y a un segment de lopposition qui est oromo et voudrait une Éthiopie dominée par les Oromos, ce qui na jamais été le cas, et qui fait peur car on se rappelle les conquêtes de Ahmed Grañ et aussi les invasions oromos. Un autre groupe voudrait au contraire détruire lÉthiopie pour créer une Oromya indépendante et avoir quatre ou cinq petits États sur les débris de lÉthiopie. Donc ces opposants ne sont pas daccord les uns avec les autres. Parmi les dirigeants oromos vous avez des chrétiens qui veulent un État oromo relativement démocratique et pro-occidental, puis dautres qui sont des musulmans fondamentalistes qui verraient bien une espèce de république islamique que les autres Oromos ne pourraient pas tolérer puisquils sont chrétiens.
Au-delà de ça, vous avez des petits groupes ethniques du sud qui voudraient simplement saffirmer, exister par rapport à une domination abyssine. Ils ont toujours été sur les marges du monde abyssin. Ainsi, les Gouragués qui trouvent leur situation économique traditionnelle maltraitée par lÉtat actuel. Ensuite il y a des gens qui ne revendiquent pas dappartenance ethnique particulière et qui souhaitent un État démocratique à loccidentale, moderne, ouvert, non ethnique, etc. qui sont très bien vus par les intellectuels, les professions libérales, les gens des villes mais qui nont pas de soutiens à la campagne parce que leur discours est complètement abstrait par rapport à la réalité paysanne. Toutes ces oppositions sont contradictoires. Il y a même des nostalgiques de Menguistu qui peuvent appartenir à nimporte quelle ethnie. Tout ça ne fait pas un ensemble cohérent.
Malheureusement il ny a jamais eu la moindre ombre de démocratie en Éthiopie, aucune tradition démocratique. Prenons deux autres pays géants en Afrique avec des problèmes ethniques épouvantables : le Congo-Kinshasa et le Soudan. Dans ces deux pays il existe des sociétés civiles vivaces, des possibilités de dialogue national, ce qui ne veut pas dire que ces dialogues nationaux aboutiraient de suite à des accords et que tout irait bien. Mais il y a chez les gens la conception de ce quest un dialogue national. Chez les Éthiopiens, il ny en a aucune.
Parce que pour un Éthiopien, il y a le vainqueur et le vaincu. Le gouvernement veut rester au pouvoir et lopposition veut renverser le gouvernement. Il est évident que ce nest pas la base dun accord ou dune discussion ouverte. Il ny a pratiquement aucun langage commun, ou plutôt si, il y a exactement le même langage, cest le langage de la victoire et de la défaite qui na strictement rien à voir avec la démocratie et qui est ancré dans la tradition étatique abyssine. Cest-à-dire lempereur et le rebelle, le shifta qui renverse lempereur et qui devient empereur à la place de lautre. Ou alors cest lanarchie, la période de zemena mesafent (3) jusquen 1855, quand le shifta Kassa devient lempereur Teodoros. Le langage démocratique éthiopien est encore à inventer.
LNA. -- Comment qualifier les dirigeants tigréens qui forment le noyau dur du pouvoir ? Que reste-t-il du marxisme-léninisme quils revendiquaient il y a seulement dix ans ?
GP. -- Cest très compliqué, comme dans tous les États post-marxistes. Chez certains, le marxisme nétait quune peinture superficielle quil suffisait de gratter pour la faire disparaître. Cest le cas de lex-URSS où il ny avait plus un seul marxiste. Par contre je crois que le marxisme abyssin aussi bien en Érythrée quen Éthiopie, était relativement honnête. Ces gens y croyaient. Je me rappelle des interviews de dirigeants du TPLF en 1989 quand ils parlaient du modèle albanais. À lheure actuelle, je pense quils sont réalistes et ils savent que cela na pas marché. Mais le marxisme est extrêmement séduisant pour les Éthiopiens. La culture abyssine est une culture du contrôle, une culture du secret, de la domination. Et le système marxiste est bien adapté à cette culture. Donc ce nest pas étonnant que Menguistu ait été marxiste à sa manière, Mélès Zénawi a la sienne, Issayas Afeworki a la sienne. Et tout le monde se battait mais avec une sorte daccord sur la nature du fonctionnement du pouvoir. Actuellement, la question nest pas résolue. Le régime éthiopien nest plus un régime marxiste. Néanmoins, jai limpression quil reste de fortes nostalgies marxistes-léninistes au sein du groupe dirigeant central tigréen. Comment ça se transformera, cest difficile à dire. Il y a aussi chez beaucoup dÉthiopiens un côté religieux et le marxisme-léninisme était devenu une sorte de transformation moderne des aspirations traditionnelles de lÉglise éthiopienne, avec le rôle de lhomme fort et juste à la fois, qui instaure un ordre juste : le roi juste, lempereur bon et je pense que pour beaucoup de marxistes éthiopiens ou érythréens, cette idéologie correspondait à lidée davoir un État juste et fort en même temps. La justice en Éthiopie ne saccompagne jamais de faiblesse, elle doit être bien soutenue par la force.
LNA. -- Leau devient de plus en plus un enjeu à cause des besoins croissants. LÉthiopie approvisionne le Nil par le Nil bleu. Elle a des projets de barrages. LÉgypte ne veut pas quon touche au régime du Nil. Est-ce que vous voyez là un ferment de conflits à venir ?
GP. -- Sans aucun doute. Le Nil : cest le conflit des années 2010-2020. Il est normal que les Égyptiens aient peur, puisque leur pays dépend entièrement du flux des eaux du Nil. Mais les Égyptiens se refusent à tout auto-examen. Tout ce quils veulent, cest de leau, de leau, de leau. Et quon ne leur pose aucune question sur la manière dont ils sen servent. Or le problème, cest dabord lexpansion démographique galopante et deuxièmement leur refus de moderniser leur utilisation de leau. Ils gaspillent une quantité deau monstrueuse. La moitié des eaux urbaines de la ville du Caire est gaspillée. Perdue par les fuites, par la pollution. Lirrigation égyptienne est archaïque. Elle dépense dix fois autant deau quelle ne devrait en dépenser si on utilisait les techniques existant en Israël ou dans le sud-ouest des États-Unis. On peut arriver à faire pousser autant de choses avec dix fois moins deau. Mais les Égyptiens ne se posent pas du tout la question. Ils disent : donnez-nous de leau et ne posez pas de questions sur la manière dont nous lutilisons. Cest une position inacceptable pour ceux qui sont situés en amont sur le bassin. Certains pays comme lOuganda nont pas trop besoin actuellement dagriculture irriguée. Pour le moment ! Là aussi lexpansion démographique est importante. Donc un jour, ils pourront en avoir besoin. Et un pays comme lÉthiopie en a besoin. On ne peut pas dire aux Éthiopiens qui nont jamais été partie du Traité de 1959 (cest le seul traité de partage des eaux du Nil existant) : « Taisez-vous, donnez-nous leau et ne posez pas de questions ! » Ce nest pas possible. LÉthiopie ne doit pas agir unilatéralement mais elle a le droit de poser des questions. Il y a une question fondamentale de leau, oui ! Mais pour qui et pour quoi ? Pas seulement pour qui ? Tout le monde dit : combien ? pour qui ? Cest comme si quelquun vous demandait sans arrêt de largent et le gaspillait ensuite. On lui dirait : écoute, je veux bien te donner de largent mais il faut lutiliser de manière rationnelle si tu veux que je ten donne encore. Les Éthiopiens sont à la porte de la banque
Et au milieu il y a le Soudan qui est un cas intermédiaire. Il a moyennement besoin dirrigation car sa population est moins dense. Il lutilise mal lirrigation, mais moins mal que lÉgypte. Il est évident quil faudra aboutir à une concertation. Sil ny a pas de concertation, il y aura la guerre.
(1) Intergovernmental Authority for Development. Regroupe : Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Somalie, Soudan et Ouganda.
(2) Sudan Peoples Liberation Army.
(3) Lère des princes à partir de 1769, lorsque les potentats locaux manuvrent contre le pouvoir unificateur du Roi des rois.