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Corne de l'Afrique / Politiques

Gérard Prunier, chercheur au CNRS, directeur du centre français des études éthiopienne (Addis-Abeba)

« Le jour où l’on verra un État en Somalie, il se produira par la fusion progressive des administrations régionales, dans quinze ou vingt ans, et ce sera un État sérieux. »

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ROBERT WIREN

  

Le contexte. Alors que la menace de famine se précisait de nouveau en Afrique de l'est, nous avons rencontré Gérard Prunier, chercheur au CNRS, pour connaître son point de vue sur la situation politique régionale. Ses propos sont passionnés et sans concession.

Les thèmes. Menace de famine, conflits, situation en Somalie, Soudan, eaux du Nil.

Les nouvelles fonctions. Gérard Prunier a été nommé directeur du Centre français des études éthiopiennes (CFEE, Addis-Abeba), en remplacement de Bertrand Hirsch. Prise de fonctions : fin août 2001 -- AL

       


[Paris, 7 avril 2000]

LNA. -- Dans la corne de l’Afrique, c’est une fois de plus un début de famine liée aux problèmes climatiques, mais certainement aggravé par les conflits qui absorbent les moyens d’États parmi les plus pauvres du monde. Qu’en pensez-vous ?
Gérard Prunier. -- Malheureusement en Éthiopie la famine est quelque chose de récurrent parce que l’agriculture, avec une population en croissance rapide, des rendements stagnants et un volume de production qui s’accroît très lentement, est à la merci des moindres aléas climatiques et il y a potentiellement un déficit structurel d’un million de tonnes. Quand il y a une bonne année, ce n’est pas le cas. Donc on voit que les catastrophes de 1973 et de 1984-85 ne sont pas des accidents, c’est un phénomène durable pour lequel on ne voit pas actuellement de solution. Cette année la crise frappe des zones de nomadisme où la densité de population est réduite. Mais le problème permanent de déficit alimentaire se pose particulièrement pour les régions des hautes terres du nord très peuplées. Les solutions qui avaient été proposées et mises en œuvre, étaient des solutions caporalistes : Menguistu avait entrepris de transporter des centaines de milliers de gens des provinces du nord qui sont effectivement surpeuplées, avec de faibles précipitations, avec des sols épuisés par des siècles d’agriculture intensive. C’était donc une solution apparemment simple de transporter les gens vers l’ouest et le sud-ouest – Wollega, Gamu Gofa, Kaffa – mais cette solution n’en était pas une, parce que rien d’un programme d’accompagnement n’était en place. C’est-à-dire : acceptation par les populations locales, moyens de subsistance pendant la période de transition, construction de maisons, semences, outils agricoles, tous les moyens qui auraient permis aux gens de se réadapter réellement dans des terres où en plus il y a des problèmes de santé puisque ce sont des terres malariques alors que les paysans du nord venaient de terres sans malaria.

Cette idée du transfert de populations, qui en théorie n’était pas plus bête qu’une autre, a été complètement déconsidérée. Haïlé Sélassié l’avait fait un peu à la fin des années 50, lors des problèmes de surpopulation et de famine. C’était moins catastrophique qu’à l’époque de Menguistu, c’était à une échelle plus petite, mais ce fut aussi un échec. Les transferts ont été tellement mal faits que si vous prononcez maintenant ce mot, tout le monde est épouvanté et ne veut plus en entendre parler.

LNA. -- De toute façon le gouvernement éthiopien n’envisage pas les choses sous cet angle-là ?
GP. -- En effet, il n’envisage les choses sous aucun autre angle que simplement l’aide internationale, c’est-à-dire l’éternelle vache à lait, exactement comme à l’époque communiste ou de l’empereur. Y-a-qu’à nous donner de quoi faire manger notre population, bien qu’on ne soit pas capable de la nourrir. C’est bien gentil, d’ailleurs cette solution a le soutien intéressé de la population agricole de l’Union européenne et des associations de fermiers américains qui voient là une occasion magnifique de faire acheter les surplus agricoles par leur gouvernement respectif et tout ceci, évidemment, au nom de la gentillesse, de l’humanité, de la charité universelle. C’est simplement le lobby agricole européen, surtout français d’ailleurs, et américain, accessoirement canadien et australien, qui trouve l’occasion d’écouler des surplus. Mais il a quelque chose de choquant de voir l’Éthiopie engagée dans une guerre à mort avec l’Érythrée qui lui coûte des centaines de millions de dollars par an, et en même temps réclamant : il faut nourrir notre population.

LNA. -- En Afrique de l’est, il existe un organisme régional supposé encourager la coopération des pays membres : l’Igad.(1) Croyez-vous que c’est là une structure opérationnelle ou une OUA régionale sans moyens ?
GP. -- L’Igad est un bibelot d’inanité sonore qui est, comme vous le dites, une sous-OUA dénuée de moyens. Elle a d’ailleurs été créée en 1988 par le président Hassan Gouled de Djibouti comme un véhicule pour les ambitions diplomatiques de Djibouti qui essaie un peu d’exister sur la scène internationale. Son seul et unique succès a tenu à des choses sans rapport avec son existence : L’Igad s’est trouvée être le lieu de la rencontre de deux nécessités pour Syad Barré et Menguistu qui avaient décidé de signer un traité de paix. Ce qui a permis à Syad Barré de dégager ses troupes de l’Ogaden pour aller se battre dans le nord contre le Mouvement national somali (Somaliland) et à Menguistu de retirer également ses troupes de l’Ogaden pour les envoyer lui aussi dans son nord à lui se battre contre les Érythréens. Donc chacun avait besoin de la paix pour taper sur ses dissidents intérieurs respectifs. Je ne vois pas où est le succès diplomatique. À part ça, l’Igad n’a jamais servi à rien sauf à être un lieu de discussions vaseuses. L’exemple même de l’inefficacité de l’Igad c’est la question des discussions sur la paix au Soudan. Cela doit faire 8 ou 9 ans que l’Igad parlotte autour d’une éventuelle paix aux Soudan. Et si aujourd’hui certains pensent, à tort à mon avis, qu’il y a peut-être un créneau ouvert pour la paix, ça ne vient pas des efforts de l’Igad mais du fait que le SPLA (2) du colonel Garang est épuisé, surtout politiquement par ses contradictions internes et que le régime de Khartoum est l’énième régime arabe au Soudan qui n’arrive pas à gagner la guerre contre le sud. Après le général Aboud, les régimes démocratiques, le général Nemeyri, la redémocratisation de Sadiq el-Mahdi, puis les Frères musulmans, tous ont échoué au sud. Si jamais on arrivait à quelque chose au sud, ce ne serait pas le résultat des efforts de l’Igad, ce serait l’évolution de la situation intérieure soudanaise.

LNA. -- Sur le plan politique, un pays, la Somalie, a disparu en tant qu’entité politique unifiée. Mais une recomposition est en cours et elle a, selon vous, des aspects positifs dont personne ne parle. Qu’en est-il ?
GP. -- Ce qu’il y a de positif, c’est surtout la méthode qui a permis la création de ces administrations régionales, Somaliland, Puntland, et on peut l’espérer pour la région comprise entre la Wabi Shebellé et la Jubba au sud. Il s’agit à chaque fois de structures créées par les gens eux-mêmes à la suite de grandes assemblées qu’on appelle shir, le conseil en somali. Cela n’a rien à voir avec les soi-disantes réunions que l’ONU a organisées en 1993-94 à Addis-Abeba entre les chefs de guerre.

Déjà par la nature de la réunion qui peut durer trois mois, et non quelques jours, à la somali : et on y discute de tout. La politique en Somalie n’existe pas détachée du social et du culturel. La société somali est clanique, à base nomade. La vie politique est encore profondément mélangée, ancrée, entrecroisée avec la vie sociale et culturelle. Essayer de séparer la politique du reste, c’est courir à l’échec. Alors que le shir somali mélange les deux et il a de bien meilleurs résultats. Parce que les résultats tiennent. Les conférences à l’occidentale des Nations-Unies ou celles que d’autres prônent encore comme le ridicule processus de paix de l’Igad passant par Djibouti, c’est l’énième mouture de la même chose, ça ne marche jamais. Les shir, il y en a eu plusieurs, au Somaliland, celui de Garoé au Puntland, celui de Hodur, entre les Rahanweyn dans le sud à la fin de l’année dernière, ce sont les représentants des clans. Des gens qui pour les Somalis veulent dire quelque chose. C’est ce qui est important, il n’y a pas que la durée et le style, il y a aussi les gens qui y vont. Les chefs de guerre, comme l’ont toujours dit John Drysdale ou Ioan M. Lewis qui connaissent le monde somali, sont des gens superposés. C’est exactement comme si on demandait : est-ce que la Mafia représente le peuple russe ou une bande de gangsters de Pigalle est-elle l’expression du peuple français ? Les chefs de guerre c’est “bidon”. Sauf qu’ils ont très bien réussi dans un état de décomposition territorial et politique. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont connu un succès foudroyant dû au fait qu’ils étaient habiles à manger le cadavre de la Somalie que pour autant ces gens là sont considérés comme respectables et légitimes. Le Somali moyen les voit de manière lucide pour ce qu’ils sont, des bandits heureux. Des bandits qui ont réussi. Alors si ce bandit est de son clan, le Somali moyen va peut-être attacher sa fortune à ce chef de guerre parce que c’est son intérêt à court terme. Mais même les gens qui suivent ces chefs de bande ne croient pas en eux. Ce sont des tueurs, ce ne sont pas de bons musulmans, ils n’ont pas acquis une légitimité personnelle. Les Somalis estiment beaucoup le caractère, dans le sens : cet homme a du caractère, c’est-à-dire la force qui n’est pas la violence, accompagnée par des idées de loyauté, de résistance personnelle, de courage moral et physique. Les seigneurs de la guerre n’ont pas ces qualités, ils ne sont pas légitimes. Et ils sont trop jeunes aussi. Quand on pense au fils du général Aïdid, Hussein Aïdid, c’est un gamin pour les Somalis. Essayer de faire une conférence de paix avec ces gens-là, c’est essayer de construire la tour Eiffel avec des spaghettis… Donc l’avantage des administrations régionales, c’est qu’elles se sont faites selon des modalités et avec des hommes qui sont acceptables au sein de la culture somali.

LNA. -- Pour un temps il faut donc s’habituer à l’absence d’un espace politique somali unifié et à l’existence de plusieurs régions autonomes ?
GP. -- Bien sûr. Et c’est même souhaitable. Parce que l’État somali est une fiction. Il n’a jamais existé et n’a aucune base culturelle. Vous me direz les États anciennement colonisés non plus. Mais au moins les États coloniaux ont été fortement manipulés et collés ensemble par des puissances étrangères. Là ce n’est pas le cas, car un bout était anglais, l’autre bout était italien. Le contrôle des Anglais et des Italiens sur ces zones était extrêmement tenu, surtout dans le nord pour les Anglais qui avaient une administration de quelques centaines de personnes. L’État somali a été la production du groupe créé par l’ONU en 1947 avec des Italiens, l’AFIS (Administrazione fiduciaria italiana in Somalia). Ces gens ont géré la Somalie de 1948 à 1960 et c’est eux qui ont fabriqué Syad Barré et qui ont fabriqué le gouvernement somalien. Syad Barré était l’un des responsables de la police de l’AFIS. Ce n’est pas crédible. Ce n’est pas enraciné dans la culture somali. Cela n’a rien à voir avec l’Éthiopie qui a une tradition étatique ancienne, où la notion d’État est quelque chose que tout le monde comprend et connaît. Là ce n’est pas le cas. La loyauté des individus va vers leur clan, pas vers l’État. Donc on a le choix, ou bien de l’émiettement clanique ou d’une dictature de fer par-dessus les clans, en général en utilisant certains clans contre les autres, exactement comme l’a fait Syad Barré pour renforcer ce que lui appelait l’État et qui était en réalité une coproduction de deux ou trois clans qui régnaient sur les autres par la force en cooptant quelques membres des clans dominés.

Le jour où on verra un État en Somalie, il se produira par la fusion progressive des différentes administrations régionales dans 15 ou 20 ans et ce sera un État sérieux. On peut très bien imaginer vers 2020 un gigantesque shir à l’échelon de l’ensemble du monde somali qui reproduira en grand ce qu’on a vu à Berbera, à Borama, à Garoé, à Hodur, c’est-à-dire quelque chose qui est légitime et dans l’esprit du peuple.

LNA. -- À propos des milices et des chefs de guerre : s’agit-il d’un phénomène interne à la Somalie ou y-a-t-il eu manipulation de ces groupes par des pays étrangers ?
GP. -- C’est un phénomène purement interne. Que par moment, certains (mouvement islamiste international, gouvernement éthiopien, Érythrée, Égypte) aient essayé, parfois réussi à instrumentaliser tel ou tel chef de guerre, oui. Mais le chef de guerre existait avant et sa base était celle d’un chef de milice clanique. Ce n’est pas une production de l’étranger.

LNA. -- En tout cas, l’éclatement de la Somalie, ça arrange plutôt les Éthiopiens ?
GP. -- Comme disait François Mauriac vers 1949 au sujet de l’Allemagne : « J’aime tellement l’Allemagne que je suis heureux qu’il y en ait deux. » Les Éthiopiens aiment tellement la Somalie qu’ils sont heureux qu’il y en ait trois, et s’il y en avait quatre ou cinq, ce serait encore mieux. Ceci dit, il y a une grosse différence entre l’attitude des dirigeants actuels et celle de Hailé Sélassié ou de Menguistu, c’est qu’ils savent bien que le monde somali n’est pas éthiopien. Ce qui pose à terme la question de l’Ogaden, le jour où on verrait les Somalis se réunir. Pour le moment on va vivre comme ça un certain nombre d’années. Comme me le disait un ministre du Somaliland récemment : « Que préférez-vous : cinq Somalie en paix ou une Somalie en guerre ? » Pour le Somali de base, il n’y a aucun doute, il préfère cinq Somalie en paix.

LNA. -- Et l’absence de reconnaissance internationale ?
GP. -- C’est un peu embêtant parce qu’il ne peut y avoir d’aide internationale mais c’est un inconvénient limité car trop souvent l’aide est détournée et volée par les pouvoirs politiques en Afrique. L’aide internationale n’a, le plus souvent, qu’un impact limité sur la vie des gens. La preuve c’est que les Somalis arrivent à vivre sans aucune aide. Ensuite il n’y a pas de dette qui s’accumule. Pour citer encore mon interlocuteur, ministre du Somaliland : « Je suis le seul ministre des Finances d’un pays africain dont la dette extérieure soit égale à zéro. » Ce qu’il faudrait, c’est arriver à avoir un quasi État, un peu sur le modèle de l’Autorité palestinienne, une existence juridique en droit international pour permettre la signature de contrats, permettre aux entreprises étrangères de prendre des assurances pour leur personnel sur place, etc.

LNA. -- Comment voyez-vous l’évolution de l’Éthiopie et de son expérience de fédéralisme ethnique ? En 1991 vous évoquiez un danger de schéma somalien, c’est-à-dire une dislocation possible du pays. Ce danger existe-t-il toujours ?
GP. -- Je pense que ce danger existe toujours et que c’est même là-dessus qu’ont tablé les Érythréens quand ils ont déclenché la guerre en 1998. Ils pensaient que le système EPRDF basé sur le fédéralisme ethnique allait s’écrouler si on lui donnait un bon coup de pied. Cela n’a pas été le cas. C’est assez intéressant car même si le noyau du système EPRDF est tigréen, il y a eu une sorte de croissance et de transformation du régime dans la mesure où il a dû assumer la gestion d’un ensemble multinational, donc s’adapter lui-même. Avec une guerre extérieure, il a eu la possibilité de faire appel à un patriotisme national qui avait été plus ou moins nié au début. En 1991 et même jusqu’en 1993-94, le gouvernement avait eu une attitude “anti-éthiopienne” : il reprenait des arguments qu’on trouve plutôt chez les Oromos, comme : la construction de l’État éthiopien est une construction artificielle. Des auteurs ont même écrit : c’est une construction poussée par les Européens. Ce sont les Européens qui ont inventé l’Éthiopie. Ce qui est évidemment absurde. Mais il y a à la base une certaine réalité dans le sens où les Amharas qui ont géré l’État éthiopien après la mort de Yohannes IV en 1889 ont eu une politique de protection contre l’impérialisme européen en faisant eux-mêmes un contre-impérialisme en prenant le maximum de territoires autour. C’est là qu’ils ont pris l’Ogaden et toute la partie sud pour les joindre à l’Abyssinie. Coller à l’Abyssinie une espèce de gros bourrelet protecteur car ils étaient déjà menacés au nord par l’impérialisme égyptien puis italien à travers l’Érythrée. Pour ne pas se retrouver avec la même menace du côté des Anglais par le sud et l’ouest et des Italiens par l’est. Donc il y a eu un phénomène de colonialisme interne en Éthiopie. La question, c’est l’épineux problème des nationalités de toute entité politique pluri-ethnique. Les modèles ne sont pas encourageants. Les États qui ressemblent le plus à l’Éthiopie, ce n’est pas en Afrique qu’on les trouve. C’est la Yougoslavie avant sa partition et c’est l’Afghanistan. On y trouve de grands peuples où l’un d’entre eux assume pour lui-même une identité nationale alors qu’on est dans un ensemble pluri-ethnique. Je pense aux Serbes en Yougoslavie ou aux Pachtounes en Afghanistan. En Éthiopie, la compétition est entre Tigréens et Amharas, chacun disant : l’Éthiopie c’est moi. Donc il y a une faiblesse inévitable. Diviser pour régner, comme l’a fait le régime actuel, est une politique qui réussit à court terme mais qui est grosse de danger sur le long terme. D’une certaine manière la guerre avec l’Érythrée a été une bénédiction car elle a renforcé la cohésion nationale. En même temps, il y eut une transformation intérieure du régime éthiopien puisque purement tigréen au départ, il a été forcé de se transformer pour assumer la gestion de cet ensemble multi-ethnique. Le régime est certainement plus équilibré, plus ouvert qu’il ne l’était il y a dix ans. Ceci dit, tous les problèmes n’ont pas disparus. Notamment le problème oromo qui reste majeur : les Tigréens représentent 7 % de la population et les Oromos entre 35 et 40 %.

LNA. -- Ceux qui avaient les fusils ont pris le pouvoir en 1991 parce qu’ils avaient renversé Menguistu. Ils ont donné au pays une façade démocratique avec des institutions nationales et régionales mises en place en 1995. À l’occasion du renouvellement des assemblées, il y a eu des velléités de débat politique. Croyez-vous que l’opposition soit reconnue pour autant, d’autant qu’elle ne propose pas grand-chose ?
GP. -- Le gouvernement est très méfiant. Il a peur de l’opposition. Mais l’opposition est en même temps d’un confusionnisme, d’un chaotique pas possible. Pourquoi ? Parce qu’elle est formée de morceaux complètement hétérogènes qui ne veulent pas la même chose. Il y a par exemple au sein de l’opposition un vieux noyau amhara dont le désir est simplement de reprendre le contrôle de l’Éthiopie comme sous Ménélik et sous Haïlé Sélassié. Pour reprendre une expression empruntée à Lénine et un peu transformée : c’est le chauvinisme “grand amhara” comme il y avait le chauvinisme “grand russe”. Ce chauvinisme est une composante importante de l’opposition. Il est évident que cela plaît à certains Amharas, pas à tous car il y a des Amharas intelligents qui se disent qu’on ne peut pas simplement prendre la pendule, la faire tourner à l’envers et la ramener à 1930.

Il y a un segment de l’opposition qui est oromo et voudrait une Éthiopie dominée par les Oromos, ce qui n’a jamais été le cas, et qui fait peur car on se rappelle les conquêtes de Ahmed Grañ et aussi les invasions oromos. Un autre groupe voudrait au contraire détruire l’Éthiopie pour créer une Oromya indépendante et avoir quatre ou cinq petits États sur les débris de l’Éthiopie. Donc ces opposants ne sont pas d’accord les uns avec les autres. Parmi les dirigeants oromos vous avez des chrétiens qui veulent un État oromo relativement démocratique et pro-occidental, puis d’autres qui sont des musulmans fondamentalistes qui verraient bien une espèce de république islamique que les autres Oromos ne pourraient pas tolérer puisqu’ils sont chrétiens.

Au-delà de ça, vous avez des petits groupes ethniques du sud qui voudraient simplement s’affirmer, exister par rapport à une domination abyssine. Ils ont toujours été sur les marges du monde abyssin. Ainsi, les Gouragués qui trouvent leur situation économique traditionnelle maltraitée par l’État actuel. Ensuite il y a des gens qui ne revendiquent pas d’appartenance ethnique particulière et qui souhaitent un État démocratique à l’occidentale, moderne, ouvert, non ethnique, etc. qui sont très bien vus par les intellectuels, les professions libérales, les gens des villes mais qui n’ont pas de soutiens à la campagne parce que leur discours est complètement abstrait par rapport à la réalité paysanne. Toutes ces oppositions sont contradictoires. Il y a même des nostalgiques de Menguistu qui peuvent appartenir à n’importe quelle ethnie. Tout ça ne fait pas un ensemble cohérent.

Malheureusement il n’y a jamais eu la moindre ombre de démocratie en Éthiopie, aucune tradition démocratique. Prenons deux autres pays géants en Afrique avec des problèmes ethniques épouvantables : le Congo-Kinshasa et le Soudan. Dans ces deux pays il existe des sociétés civiles vivaces, des possibilités de dialogue national, ce qui ne veut pas dire que ces dialogues nationaux aboutiraient de suite à des accords et que tout irait bien. Mais il y a chez les gens la conception de ce qu’est un dialogue national. Chez les Éthiopiens, il n’y en a aucune.

Parce que pour un Éthiopien, il y a le vainqueur et le vaincu. Le gouvernement veut rester au pouvoir et l’opposition veut renverser le gouvernement. Il est évident que ce n’est pas la base d’un accord ou d’une discussion ouverte. Il n’y a pratiquement aucun langage commun, ou plutôt si, il y a exactement le même langage, c’est le langage de la victoire et de la défaite qui n’a strictement rien à voir avec la démocratie et qui est ancré dans la tradition étatique abyssine. C’est-à-dire l’empereur et le rebelle, le shifta qui renverse l’empereur et qui devient empereur à la place de l’autre. Ou alors c’est l’anarchie, la période de zemena mesafent (3) jusqu’en 1855, quand le shifta Kassa devient l’empereur Teodoros. Le langage démocratique éthiopien est encore à inventer.

LNA. -- Comment qualifier les dirigeants tigréens qui forment le noyau dur du pouvoir ? Que reste-t-il du marxisme-léninisme qu’ils revendiquaient il y a seulement dix ans ?
GP. -- C’est très compliqué, comme dans tous les États post-marxistes. Chez certains, le marxisme n’était qu’une peinture superficielle qu’il suffisait de gratter pour la faire disparaître. C’est le cas de l’ex-URSS où il n’y avait plus un seul marxiste. Par contre je crois que le marxisme abyssin aussi bien en Érythrée qu’en Éthiopie, était relativement honnête. Ces gens y croyaient. Je me rappelle des interviews de dirigeants du TPLF en 1989 quand ils parlaient du modèle albanais. À l’heure actuelle, je pense qu’ils sont réalistes et ils savent que cela n’a pas marché. Mais le marxisme est extrêmement séduisant pour les Éthiopiens. La culture abyssine est une culture du contrôle, une culture du secret, de la domination. Et le système marxiste est bien adapté à cette culture. Donc ce n’est pas étonnant que Menguistu ait été marxiste à sa manière, Mélès Zénawi a la sienne, Issayas Afeworki a la sienne. Et tout le monde se battait mais avec une sorte d’accord sur la nature du fonctionnement du pouvoir. Actuellement, la question n’est pas résolue. Le régime éthiopien n’est plus un régime marxiste. Néanmoins, j’ai l’impression qu’il reste de fortes nostalgies marxistes-léninistes au sein du groupe dirigeant central tigréen. Comment ça se transformera, c’est difficile à dire. Il y a aussi chez beaucoup d’Éthiopiens un côté religieux et le marxisme-léninisme était devenu une sorte de transformation moderne des aspirations traditionnelles de l’Église éthiopienne, avec le rôle de l’homme fort et juste à la fois, qui instaure un ordre juste : le roi juste, l’empereur bon et je pense que pour beaucoup de marxistes éthiopiens ou érythréens, cette idéologie correspondait à l’idée d’avoir un État juste et fort en même temps. La justice en Éthiopie ne s’accompagne jamais de faiblesse, elle doit être bien soutenue par la force.

LNA. -- L’eau devient de plus en plus un enjeu à cause des besoins croissants. L’Éthiopie approvisionne le Nil par le Nil bleu. Elle a des projets de barrages. L’Égypte ne veut pas qu’on touche au régime du Nil. Est-ce que vous voyez là un ferment de conflits à venir ?
GP. -- Sans aucun doute. Le Nil : c’est le conflit des années 2010-2020. Il est normal que les Égyptiens aient peur, puisque leur pays dépend entièrement du flux des eaux du Nil. Mais les Égyptiens se refusent à tout auto-examen. Tout ce qu’ils veulent, c’est de l’eau, de l’eau, de l’eau. Et qu’on ne leur pose aucune question sur la manière dont ils s’en servent. Or le problème, c’est d’abord l’expansion démographique galopante et deuxièmement leur refus de moderniser leur utilisation de l’eau. Ils gaspillent une quantité d’eau monstrueuse. La moitié des eaux urbaines de la ville du Caire est gaspillée. Perdue par les fuites, par la pollution. L’irrigation égyptienne est archaïque. Elle dépense dix fois autant d’eau qu’elle ne devrait en dépenser si on utilisait les techniques existant en Israël ou dans le sud-ouest des États-Unis. On peut arriver à faire pousser autant de choses avec dix fois moins d’eau. Mais les Égyptiens ne se posent pas du tout la question. Ils disent : donnez-nous de l’eau et ne posez pas de questions sur la manière dont nous l’utilisons. C’est une position inacceptable pour ceux qui sont situés en amont sur le bassin. Certains pays comme l’Ouganda n’ont pas trop besoin actuellement d’agriculture irriguée. Pour le moment ! Là aussi l’expansion démographique est importante. Donc un jour, ils pourront en avoir besoin. Et un pays comme l’Éthiopie en a besoin. On ne peut pas dire aux Éthiopiens qui n’ont jamais été partie du Traité de 1959 (c’est le seul traité de partage des eaux du Nil existant) : « Taisez-vous, donnez-nous l’eau et ne posez pas de questions ! » Ce n’est pas possible. L’Éthiopie ne doit pas agir unilatéralement mais elle a le droit de poser des questions. Il y a une question fondamentale de l’eau, oui ! Mais pour qui et pour quoi ? Pas seulement pour qui ? Tout le monde dit : combien ? pour qui ? C’est comme si quelqu’un vous demandait sans arrêt de l’argent et le gaspillait ensuite. On lui dirait : écoute, je veux bien te donner de l’argent mais il faut l’utiliser de manière rationnelle si tu veux que je t’en donne encore. Les Éthiopiens sont à la porte de la banque… Et au milieu il y a le Soudan qui est un cas intermédiaire. Il a moyennement besoin d’irrigation car sa population est moins dense. Il l’utilise mal l’irrigation, mais moins mal que l’Égypte. Il est évident qu’il faudra aboutir à une concertation. S’il n’y a pas de concertation, il y aura la guerre.


(1) Intergovernmental Authority for Development. Regroupe : Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Somalie, Soudan et Ouganda.
(2) Sudan People’s Liberation Army.
(3) L’ère des princes à partir de 1769, lorsque les potentats locaux manœuvrent contre le pouvoir unificateur du Roi des rois.
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