Azmari biét ? Explication préalable
[Paris, 7 septembre 2000] Anne Bolay. [Elle lit un texte.] Le coup de flippe à Casa Anchis. Casa Anchis, pour ceux qui ne connaîtraient pas, cest un quartier dAddis-Abeba réputé pour ses soirées animées. Son principal attrait, ce sont bien sûr ses bars, ses lumières, ses rencontres et surtout ses musiques. Car, malgré les lecteurs de K7 new fashion, ils sont pleins de petites lumières qui clignotent et qui sallument, cest superbe. Il y a encore beaucoup dendroits de musique vivante. Il faut dire quaprès la chute du derg [pouvoir militaro-communiste renversé en 1991, ndlr], lorsque le couvre-feu fut levé, Casa Anchis sest réveillé dun long sommeil, comme une explosion de musique. De nombreux bars ouvraient leurs portes aux musiciens indépendants et itinérants. Ce mouvement un peu désordonné sest peu à peu formalisé dans de nouveaux endroits spécialisés (qui se sont ouverts). Sans caricaturer à lextrême, on peut dire quil y a deux types dendroits : le genre cabaret avec spectacle à la clé de bons artistes qui font chaque soir leur show, le plus souvent accompagnés dun synthé, dune boîte à rythmes et puis les azmari biét, des endroits plus petits, plus intimes aussi, où la place à limprovisation est plus importante. dans cet ordre, les choix sont multiples. Si vous voulez rire aux bons mots des chanteurs, passez donc chez Ewodal ; si vous voulez danser, allez donc au Fendeqa ou chez Mimi ; si vous voulez un peu de provoc et des sous-entendus lubriques, allez donc voir Tegest et sa troupe.
Tout ce petit monde vit exclusivement de la musique et de ce que veulent bien donner les clients aux musiciens et danseurs. Et, pour être honnête, il faut dire que tout ce petit monde vivote tant bien que mal ; la vie dazmari nest pas facile, les clients se font parfois rares.
La dernière peur de Casa Anchis, ça a été la réglementation des bars et autres lieux de vie nocturne. Bon, OK, certains dentre eux navaient même pas de licence mais, chacun sa démesure, ladministration leur demandait de payer une licence boîte de nuit, cest-à-dire un prix inimaginable pour une structure telle quun azmari biét. Le deuxième aspect a porté sur les normes de sécurité : les lieux sont parfois plus que réduits et on leur a demandé à la fois de faire des travaux dinsonorisation et puis de se conformer un minimum aux normes pour les bars, notamment davoir des locaux plus grands. Mais en fait tout sest bien arrangé puisquun accord amiable a été trouvé entre les tenanciers de bars (il y en avait quand même six ou sept, je crois, qui avaient été mis à lindex comme ça, menacés de fermeture) et ladministration.

À lorigine, les hauts-plateaux
Les Nouvelles dAddis. Quest-ce quils ont fait ? Ils ont fait une manif ?
AB. [Rires] Non, non, non. Ils nont pas fait de manif ; pour ça, ils ne font pas de manif. Ça nameute pas trop les foules les ennuis des bars de Casa Anchis.
LNA. Cest le seul quartier dAddis-Abeba où il y a des azmari biét ?
AB. Non, il y a dautres quartiers. Il y a une rue que lon appelle Datsun Sefer, près du Semién Hôtel, où il y a aussi pas mal de bars, avec des accordéonistes, des masinqo. Et puis il y a aussi le quartier près du Merkato, à Godjam Veranda, là je connais moins bien. Cest plus dans des tedj biét quil y a des musiciens dans ces quartiers-là.
LNA. Et tu ny vas pas toi ?
AB. Non, jy vais pas trop. Cest con, je ne connais pas, en fait. Et à chaque fois que jai demandé à Gezaté, mon professeur de masinqo, de memmener là-bas, parce que je suis sûre quil connaît, il a toujours éludé la question. Donc, jattends un peu, mais jirai.
LNA. Les azmari sont-ils localisés dans quelques régions seulement ou bien en trouve-t-on partout en Éthiopie ?
AB. Non, il y en a surtout sur les hauts plateaux. Donc plutôt de culture amhara, chantant en amharique.
LNA. Ça nexiste pas en tigrinya, par exemple ?
AB. Ah si, ça existe en tigrinya aussi, exact. Mais cest aussi les hauts plateaux, le Tigray.
LNA. Alors ça veut dire que tu peux trouver des azmari biét à Asmara, par exemple ?
AB. Ah non, plus maintenant !
LNA. Pourquoi ? Cest interdit ?
AB. Les musiciens sont taxés de mendicité et donc cest interdit de jouer dans les bars. Disons que jai rencontré à Gonder des azmari qui venaient dAsmara, au mois de juin, après que la guerre ait commencé, il y a deux ans. Eux, ils jouaient à Asmara et ils étaient super contents parce quils faisaient bien leur beurre. Les gens appréciaient la musique de masinqo et tout ça
Sauf que sils se faisaient choper, ils devaient payer une amende astronomique et la deuxième fois, alors quils devaient encore payer une amende, on leur a dit : « Messieurs-Dames, la frontière est là ! Au revoir ! Venez pas mendier chez nous. »
LNA. Ils nétaient pas Érythréens ?
AB. Non, ils étaient Gondaris.

La transmission de la mémoire
LNA. Quelle est la situation matérielle des azmari en Éthiopie ?
AB. Maintenant, ils sont tous plus ou moins paysans et musiciens. Ils ont obtenu de la terre lors de la réforme agraire de Menguistu. Avant, ils étaient complètement itinérants et ne vivaient que de la musique : de marché en marché, de village en village. Très peu dentre eux, grâce à de bons et loyaux services auprès dun grand personnage, avaient réussi à obtenir de la terre. Ou même parfois à se marier avec la fille dun propriétaire foncier
Ces endroits-là sont devenus des villages dazmari, cinq ou six générations après.
LNA. Ton travail porte aussi sur les arbres généalogiques des azmari ?
AB. Oui, cest un super bon moyen pour savoir comment la mémoire se transmet entre les gens. Cest comme pour tout être humain, voir de quoi est formée la mémoire, quest-ce qui la construit, comment sont organisées les choses que lon connaît, et notamment là, le répertoire musical des azmari. Ils connaissent ce quon chante à la maison, ce quils entendent tout le temps. Et ce quils entendent cest ce que chante leur père ou leur oncle ou leur mère. Ce qui est intéressant aussi, cest quil y a des échanges de femmes (la formule nest pas très galante, mais
) entre les azmari. Le problème dans les villages dazmari cest quils sont tous plus ou moins de la même famille. Donc il faut quils aillent chercher des filles ailleurs. Ils vont dans un autre village dazmari, mais qui est à 200 bornes de là. Et le fait de se regrouper comme ça, par mariage de gens même assez éloignés, ça permet de garder une espèce duniformité de la mémoire azmari. Parce quil y a un bout qui vient de ta mère, un bout qui vient de ton père et ainsi de suite. Cest comme ça, surtout sur les hauts plateaux où il y a à peu près les mêmes types de chants, les mêmes grands standards.
LNA. Et toi, tu travailles plus particulièrement dans quelle région ?
AB. Jai surtout travaillé à Gonder, dans le sud Gonder, la région où les Éthiopiens disent : « Ah les azmari, il y en a plein là-bas. » Et cest vrai, il y en a plein là-bas. Pour linstant, à la question : pourquoi il y en a plein là-bas plus que dans le Wollo et pourquoi ils se sont regroupés en villages, on ne peut pas répondre avec une complète certitude. Mais on peut penser que Gonder ayant été une capitale pendant pas mal de temps, avec de grands personnages, elle devait attirer beaucoup de monde ; cétait donc un lieu de travail simple pour les musiciens. Ça peut être une hypothèse de travail valable. Mais pour en être sûr, cest plus difficile.
LNA. La tradition orale ne dit rien par rapport à ça ?
AB. Non, parce que cest dur de remonter aussi loin. On peut te dire que la personne dont on se rappelle sur larbre généalogique venait de telle ou telle région. Mais pourquoi il est venu exactement, cest toujours un peu trouble. Des fois, il y a des réponses très claires et sûrement vraies, du style : « Il arrivait plus à bouffer là où il était, il sest déplacé et là il a changé de vie, il a trouvé une femme, il a bossé avec le ras Machin, il lui a bien plu, il lui a donné quatre chèvres et il a commencé à faire des trucs, à soccuper des chèvres et ensuite son fils sest marié avec la fille du propriétaire foncier du coin et voilà ils se sont implantés là
» tu peux donc avoir des histoires un peu comme ça. Mais après pour savoir pourquoi plus à Gonder quailleurs, que dans le Wollo par exemple, où il y a aussi beaucoup dazmari, mais plus disséminés.
LNA. Dans le Wollo, est-ce que tu as réussi à retracer des généalogies aussi ?
AB. Ah oui, aussi. Notamment dans le Sayint, dans lAmhara Sayint, le nord-ouest du Wollo. jarrive à resserrer mon réseau, le réseau le plus serré des azmari que jai réussi à décrypter. Il va du sud Gonder jusquau nord Gonder (pas tout à fait jusquau Simien, un peu plus au sud que ça), puis ça passe de lautre côté du Tekeze, donc le nord Wollo ; cest-à-dire le Waag, le Wedladen Amta, le Lasta. Donc ça descend, ça prend dans le bas Gonder, lAmhara Sayint. Et ensuite dans le sud Wollo, cest plus disséminé ; au Godjam cest pareil, ce sont des familles très éloignées les unes des autres.
LNA. Et qui se connaissent ?
AB. Pas forcément. Elles se croisent parfois sur les marchés ou ailleurs, mais elles ne se connaissent pas vraiment.
LNA. Là, ils ne peuvent pas faire de grandes réunions dazmari, ils sont plus solitaires.
AB. Non, ils se marient souvent avec des gens du coin, des paysans qui ne sont pas azmari. Ce sont des structures beaucoup moins fixes.
LNA. Dans la région de Gonder, par exemple, est-ce quil y a des festivals dazmari, de grandes fêtes
?
AB. Non, il ny a rien de tout ça.
LNA. Dans la région de Gonder, ils se connaissent tous ?
AB. Oui, souvent ils se connaissent ou ils connaissent la famille, la branche
Ils savent quils viennent de ce côté-là.
LNA. Donc toi, dans tes pérégrinations, tu leur donnes des nouvelles des uns des autres.
AB. Oui, par exemple entre le village que je connais bien dans le sud Gonder et celui où je suis allée bosser après dans le nord Gonder, jai retrouvé des filles qui étaient nées dans le village du sud, mais qui sétaient mariées au nord. Donc je pouvais leur donner des nouvelles de leur famille, de leur père, de leurs frères qui étaient restés sur place.
LNA. Tu devais arriver en messager !
AB. Oh oui ! Trop délire ! Mais tu mets du temps à savoir si tu es bien chez la famille correspondante. Donc moi, je fais mon boulot, je fais mes généalogies et puis tout dun coup, jai un tilt et je dis : « Mais attends, ce Mertcha-là, cétait pas Mertcha Abeba et Abeba Worku et
». Alors, on me regarde avec de grands yeux et : « Comment tu connais tout ça toi ? »
LNA. Comment sappellent les villages dans lesquels tu travailles ?
AB. Ils ont des noms bizarres, Burbox, Sarbox.
LNA. Ce sont des villages réputés pour être des villages dazmari ou cest toi qui les as trouvés en faisant tes recherches ?
AB. Oui, ceux-là, Burbox et Sarbox, sont réputés pour être des villages dazmari. En fait, cest dans une région qui a monté tout un réseau sur Addis-Abeba et tout le business de la musique traditionnelle est fait par des gens de Gonder, pratiquement. Il y a aussi quelques Wolloyés mais cest un peu dépassé. La nouvelle génération vient plutôt de la région de Gonder.
LNA. Est-ce quil y a des azmari à Harar ?
AB. Oui, on peut en trouver. Quand on demande aux azmari jusquoù ils peuvent voyager, ils répondent : jusquà Jimma, Harar, loin, sans problème. Jen ai vu dans le Gouragué. je connais un homme qui est dorigine azmari, mais qui a laissé tomber le métier et qui a monté un bar à Arba-Minch. Il accueille quelques azmari de temps en temps, mais ça marche surtout auprès des Amharas, de ladministration parce quils chantent en amharique.
LNA. Est-ce quil y a des activités touristiques organisées autour des villages azmari, des gens qui viennent pour les visiter
?
AB. Non et jespère que ça narrivera jamais !
LNA. Excuse-moi ! Ça, cest Katia qui travaille avec les Japonais
Mais je vais ten emmener moi des groupes de touristes !
AB. Bon, étant donné que tu nes pas très forte en géographie, je sens que je vais tenvoyer sur de fausses pistes
!
LNA. Donc il ny a pas du tout de tourisme ou de pèlerinages.
AB. Non, pas de tourisme autour de ça. Enfin, à Addis, oui. Je pense quil y a des touristes qui passent une soirée azmari biét, mais je nen suis même pas sûre. Ils vont plutôt dans des lieux où il y a des shows traditionnels, où on peut manger, etc. En plus, bien souvent ils trouvent ça monotone la musique éthiopienne. Ils ne sont pas charmés.
LNA. Les azmari ne se produisent que le soir dans les bars ou on peut les voir ailleurs, comme pour mon mariage ?!
AB. Un bon filon pour les azmari, les mariages. Alors, cest à la fois la municipalité, pour les mariages, où on te fait un petit truc comme [elle chante] « Mooché rayé » [mon promis]
On tenvoie quelques vannes, tout le monde rigole un bon coup, on met un petit billet sur le front, tout se passe bien. Mais il y a aussi le gros du business pour les azmari, quand ils sont invités à la collation du mariage avec tous les invités et là cest plus important. Souvent les parents du marié arrosent pas mal. Alors ils font des bénédictions sur les mariés, ils leur souhaitent plein de bonheur, que tout se passe bien, etc. Et puis il y a tous les invités, donc il y a du boulot ! Ça, cest une grosse source de revenus pour les azmari, que ce soit en ville ou à la campagne.

Fonctions profane, sociale, religieuse
LNA. Est-ce quil ny a que les mariages ou alors est-ce quils peuvent être invités à des anniversaires ou à des fêtes privées ?
AB. Ça se fait aussi, mais cest plutôt en ville.
LNA. Mais pas pour des fêtes religieuses ?
AB. Ah si, si, si. De temps en temps, quand il y a le tabot qui sort, devant la procession il y a le masinqo et des azmari qui jouent des zérisseña, des médina (1), qui prient Dieu. Cest un autre registre que ceux quils jouent dans les bars. Quoique dans les bars, ils commencent toujours par un morceau de cet ordre-là, qui loue Dieu.
LNA. Pour appeler la bénédiction sur leur soirée, peut-être ?
AB. Oui, sûrement. Mais cest aussi une bonne introduction. Cest une musique qui permet de faire une transition avant dentrer dans le vif du sujet. Ce sont des professionnels, ils savent organiser leur show.
LNA. On parlait des autres occasions dans lesquelles les azmari se produisent, les fêtes
AB. Oui, en ville ça se fait. Pas trop à la campagne, où lon ne fête même pas les anniversaires. Par contre, à la campagne, on les trouve pendant les moissons parce quà ce moment-là on rameute les voisins, les amis pour travailler. Alors il y a des masinqo dans les champs pour entraîner les travailleurs. Une fois, un gars ma fait remarquer quon ne jouait pas trop vite parce que sinon les gens suivent le rythme et cest trop dangereux, ils peuvent se couper ! Et le soir, cest la fête, et donc il y a la musique.
LNA. Dans ces villages, les azmari sont toujours en vadrouille ?
AB. Toujours. Ils ne sont chez eux que dans les périodes de jeûne, surtout. Sinon, le reste du temps, ils voyagent.
LNA. Pourquoi rentrent-ils pour les jeûnes ?
AB. Parce quil ny a pas trop de boulot, vu quil ny a pas de mariages et les marchés périclitent un peu. Alors parfois ils essaient daller dans des zones plus musulmanes. Comme ça, il y a des mariages. Mais comme il y a aussi des azmari musulmans, le partage existe.
LNA. Il y a des villages dazmari musulmans et dautres orthodoxes ?
AB. Non, tous les villages dazmari que jai vus étaient chrétiens. Les azmari musulmans que jai rencontrés étaient disséminés, plutôt dans le Wollo, assez peu vers Gonder. Ils vont jouer dans les basses terres, chez les musulmans. Mais les orthodoxes sont plus nombreux. Je ne veux pas en tirer de généralités, mais les généalogies dazmari musulmans que jai montées, sont beaucoup moins anciennes que celles des chrétiens. Il ny a pas de raison pour quils se souviennent moins bien, parce que, eux aussi, ont des intérêts sur les mariages, il faut bien quils se souviennent doù ils viennent, avec qui ils sont reliés

Rôle des garçons et rôle des filles
LNA. Cest ce que tu disais à propos des mariages, le fait que les azmari doivent bouger pour éviter les mariages consanguins. Autre chose, il ny a que les garçons qui jouent du masinqo ?
AB. Ah oui, il ny a que les garçons. Les filles chantent et dansent seulement.
LNA. Tu ne connais aucune fille qui joue du masinqo [rires] ?
AB. Je nen connais quune et encore je ne la connais pas personnellement. Mais on en a entendu parler. Donc, à part moi [rires] qui suis la seule blanche qui joue du masinqo, il y a aussi Cynthia Tse Kimberlin. Cest une musicologue qui a travaillé la beganna. Elle a appris la beganna avec Alemu Aga et elle a fait une thèse de musicologie sur le masinqo. Je pense quelle en joue.
LNA. Elle est Américaine ?
AB. Oui.
LNA. Parmi les filles azmari que tu as rencontrées, il ny en a pas une qui ta dit quelle aimerait bien jouer du masinqo ?
AB. Quand elles passent à la maison, elles essaient un petit peu, mais ce nest pas leur truc. Elles chantent et elles dansent, cest très physique. Elles font aussi danser les clients. Un jour un Wolloyé ma dit : « Ouais, à Gonder, de toute façon ils jouent toujours avec des filles, parce quils ne sont pas très bons. Alors il faut bien quils aient quelque chose pour amener un peu de business. Nous, on na pas besoin de ça, parce quon est super bons ! »
LNA. Les Wolloyé ne sont pas accompagnés par des filles ?
AB. Il y en a, si bien sûr, mais moins souvent.
LNA. Et les azmari musulmans, est-ce quils sont accompagnés par des filles ?
AB. Non, enfin je ne sais pas.

Textes, collecte, enregistrements
LNA. Et toi, depuis quand travailles-tu sur les azmari ?
AB. Ça fait bien cinq ans. Au début, je me suis plutôt attelée à une tâche de recherche en bibliothèque. Aller voir à la fois dans les écrits éthiopiens et dans les études de nos vieux savants du début du siècle. Là, jai trouvé plein de textes de chansons qui avaient été recueillis, le plus souvent à la charnière du siècle, donc à lépoque de Menelik et la plupart dans le Shoa. Cétait très ciblé. Et puis, jai essayé de comparer ces textes avec les textes éthiopiens et avec les chansons que je récolte maintenant sur le terrain. Pour voir comment fonctionne une tradition orale, chantée, comment elle se construit. Ce sont des poèmes, il faut voir comment ils soublient ou se modifient. Parfois un poème qui a été créé pour une situation peut être utilisé pour une autre. Cest un peu un puzzle poétique, le répertoire des azmari.
LNA. Comment procèdes-tu ? Tu pars avec de vieux textes et tu leur demandes sils les connaissent ?
AB. Ah non, surtout pas ! Jy vais et je les fais chanter. Je leur fais chanter des choses classiques et après je leur pose des questions : « Tu connais des poèmes sur ceci ou sur cela ? ». Ensuite, quand je reviens à Addis, je compare avec ce que jai déjà récolté. Parce quen fait, le danger de leur montrer des poèmes, cest que comme ce sont des musiciens, ils peuvent te le chanter dans la minute, il ny a pas de problème. Même sils ne lont jamais vu, ils le chanteront. Alors quen procédant comme je le fais, ça me permet de voir ce quest le répertoire des azmari et de lier ça avec mon travail sur les généalogies et la mémoire. Pour voir comment ces gens qui sont des intermédiaires sont aussi des diffuseurs de la musique.
LNA. Avant de faire ton travail sur le terrain, tu as pu faire un travail à partir denregistrements ?
AB. Non. Cest ça le problème. Il y a peu de traces de ce quétait la musique avant. Les premiers enregistrements, ce sont des enregistrements de voix sur des cylindres, des rouleaux. Ça date de la reine Victoria. Ensuite il y a eu dautres enregistrements. Les premières traces quon a ce sont des enregistrements qui ont été faits en Allemagne, dans les années vingt. Ce sont des enregistrements de chansons qui ont été faits par Tessema Eshete qui était un ami et un collaborateur de Ledj Iyassou et qui a eu plein de problèmes évidemment. Il a été éduqué en Allemagne, donc du mauvais côté. Il a eu une vie un peu mouvementée, il a vécu en Allemagne puis il est retourné en Éthiopie, où il a été exilé dans un lieu perdu. Cétait un intellectuel de haut niveau, il a laissé plein de semenawork qui ont été publiés. Donc ces disques traînent quelque part, ou ont été perdus ou détruits à tout jamais. On ne les a jamais retrouvés. Il y a dautres disques italiens, des 78 tours, de la fin des années trente, à la fin de loccupation italienne. il y en a beaucoup plus. Francis Falceto (2) est sur la piste
LNA. Mais après il ny a pas eu dautres enregistrements de faits, par lUnesco ou dautres ?
AB. Ah si. Il y a des musicologues qui ont fait des enregistrements. Il y a Jean Jenkins qui a enregistré aussi bien de la musique des hauts plateaux, que des chants dorzé, que de la flûte, etc. Il y en a dautres aussi avec des textes dAshanafi Kebede mais les enregistrements ne sont pas de lui. Mais cest dur davoir des enregistrements de musiques anciennes.
LNA. Donc tu ne peux pas savoir si les azmari ont changé leur façon de chanter, leur accent, leur gouaille ?
AB. On ne peut pas savoir, mais on peut le supposer. Cest une musique très vivante donc elle sadapte au moment, à la société.
LNA. Lamharique quils utilisent cest un amharique très pur ou cest un amharique plus argotique ?
AB. Il y a deux choses. Il y a les poèmes immuables. Par exemple, quand tu commences un bati (3), tu fais [elle chante] : « Ara, bati, bati », tu ne changes rien, tu ne mets pas autre chose. Mais il y a aussi dautres poèmes qui peuvent être de vieux poèmes que tu colles là et ça peut être encore des poèmes dinspiration assez récente et là il y a parfois de largot.
LNA. Mais cest toujours du semenawork ?
AB. Toujours. Des jeux de mots, des sous-entendus
Cest la part la plus difficile de mon travail, parce que je ny comprends pas grand-chose à la première écoute. Il faut quon mexplique, parce que je ne maîtrise pas assez la langue. Donc je travaille avec des gens qui me font des traductions, qui mexpliquent pourquoi il y a tel ou tel mot, en quoi cest drôle. Et puis, pour un Éthiopien, les images sont automatiques, pour nous elles ne le sont pas du tout.
LNA. Comment font les azmari pour devenir azmari ? Ils vont à lécole ?
AB. Ils peuvent aller à lécole [rires] mais ce nest pas ça qui les fera devenir azmari ! Il ny a pas denseignement de la musique. Ils apprennent sur le tas, ils écoutent ce qui se passe autour deux et ils essaient de faire pareil. Ils commencent à jouotter du masinqo vers 7 ans. Et ils sy mettent plus sérieusement vers 12 ans. Entre 7 et 12 ans, cest un peu lapprentissage. Ils apprennent les grands standards. Puis, vers 12 ans, ils vont faire leurs premiers essais en public, au marché. Ils peuvent facilement être accompagnés de leurs surs ou de leurs cousines.
LNA. Les filles commencent au même âge ?
AB. À peu près, oui. Soit elles sont mariées très tôt, ça mest arrivé den rencontrer, soit elles se baladent avec leurs frères et un peu plus tard, quand la sur a 16 ans et quelle se marie, les garçons se retrouvent tout cons. Quand ils sont enfants, ils sont plus ou moins doués. Donc certains sont poussés plus facilement parce quils ont des facilités au masinqo ou quils ont une meilleure voix. Par contre, il ny a pas de considération de droits daînesse, de cadet, etc. Cest uniquement une question de capacités. Ceux qui ne deviennent pas azmari deviennent éleveurs, agriculteurs
(1) Zérisseña et Médina sont des chansons dinspiration religieuse.
(2) Francis Falceto, spécialiste de musiques éthiopiennes. Il dirige lexcellente collection de cd Éthiopiques, neuf titres parus chez Buda Musique, distribués par Mélodie.
(3) Bati est un grand classique de la musique éthiopienne. Cest également le nom dune ville du Wollo.

Lexique
Azmari. Troubadour, chansonnier éthiopien.
Azmari biét. Bar populaire où se produisent les azmari.
Masinqo. Vielle à une seule corde.
Tedj biét. Bar où lon sert du tedj, lhydromel éthiopien.
Tabot. Tablette dautel.
Beganna. Grande lyre à dix cordes, ou petite harpe.
Semenawork. La cire et lor ; forme poétique cultivant la phrase ou le mot à double sens.

Disco-biblio
Quatre enregistrements
The music of Ethiopia : azmari music of the Amharas, Anthology of the worlds music, AST 6000, record & notes Ashenafi Kebede.
Music of the Central Highlands, Tangent, TGN 101, record & notes Jean Jenkins.
Ethiopian urban and tribal music : gold from wax II, Lyrichord, LLST 7244, record & notes Ragnar Johnson.
Éthiopiques-2, tètchawèt ! azmaris urbains des années 90, Buda Musique, 82952-2, enregistrements à Addis-Abeba octobre 1996, coproduction & notes Francis Falceto.
Deux articles et un ouvrage
Berhanou Abbebe, Distiques du Zamana Masafent, Annales dÉthiopie, vol. 14, 1987, pp. 15-38.
Wasungu B.A.P., Les instruments de musique de lÉthiopie traditionnelle, Ethnopsychologie, n° 35(4), 1980, pp. 45-61.
Zenebe Bekele, Music in the horn, A preliminary analytical approach to the study of ethiopian music, Stockholm, Sweden, 1987.