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Éthiopie / Musiques / Portrait

Anne Bolay
chercheuse, spécialiste des troubadours éthiopiens, les
« azmari ».

Interviewée par Katia Girma. Entretien sympathique et documenté, entre deux copines impliquées dans la société éthiopienne.

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
KATIA GIRMA

  


Azmari biét ? Explication préalable

[Paris, 7 septembre 2000] – Anne Bolay. – [Elle lit un texte.] “Le coup de flippe à Casa Anchis.” Casa Anchis, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c’est un quartier d’Addis-Abeba réputé pour ses soirées animées. Son principal attrait, ce sont bien sûr ses bars, ses lumières, ses rencontres et surtout ses musiques. Car, malgré les lecteurs de K7 new fashion, ils sont pleins de petites lumières qui clignotent et qui s’allument, c’est superbe. Il y a encore beaucoup d’endroits de musique vivante. Il faut dire qu’après la chute du derg [pouvoir militaro-communiste renversé en 1991, ndlr], lorsque le couvre-feu fut levé, Casa Anchis s’est réveillé d’un long sommeil, comme une explosion de musique. De nombreux bars ouvraient leurs portes aux musiciens indépendants et itinérants. Ce mouvement un peu désordonné s’est peu à peu formalisé dans de nouveaux endroits spécialisés (qui se sont ouverts). Sans caricaturer à l’extrême, on peut dire qu’il y a deux types d’endroits : le genre cabaret avec spectacle à la clé de bons artistes qui font chaque soir leur show, le plus souvent accompagnés d’un synthé, d’une boîte à rythmes et puis les azmari biét, des endroits plus petits, plus intimes aussi, où la place à l’improvisation est plus importante. dans cet ordre, les choix sont multiples. Si vous voulez rire aux bons mots des chanteurs, passez donc chez “Ewodal” ; si vous voulez danser, allez donc au “Fendeqa” ou chez “Mimi” ; si vous voulez un peu de provoc’ et des sous-entendus lubriques, allez donc voir “Tegest” et sa troupe.

Tout ce petit monde vit exclusivement de la musique et de ce que veulent bien donner les clients aux musiciens et danseurs. Et, pour être honnête, il faut dire que tout ce petit monde vivote tant bien que mal ; la vie d’azmari n’est pas facile, les clients se font parfois rares.

La dernière peur de Casa Anchis, ça a été la réglementation des bars et autres lieux de vie nocturne. Bon, OK, certains d’entre eux n’avaient même pas de licence mais, chacun sa démesure, l’administration leur demandait de payer une licence boîte de nuit, c’est-à-dire un prix inimaginable pour une structure telle qu’un azmari biét. Le deuxième aspect a porté sur les normes de sécurité : les lieux sont parfois plus que réduits et on leur a demandé à la fois de faire des travaux d’insonorisation et puis de se conformer un minimum aux normes pour les bars, notamment d’avoir des locaux plus grands. Mais en fait tout s’est bien arrangé puisqu’un accord amiable a été trouvé entre les tenanciers de bars (il y en avait quand même six ou sept, je crois, qui avaient été mis à l’index comme ça, menacés de fermeture) et l’administration.


À l’origine, les hauts-plateaux

Les Nouvelles d’Addis. – Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont fait une manif ?
AB. – [Rires] Non, non, non. Ils n’ont pas fait de manif ; pour ça, ils ne font pas de manif. Ça n’ameute pas trop les foules les ennuis des bars de Casa Anchis.

LNA. – C’est le seul quartier d’Addis-Abeba où il y a des azmari biét ?
AB. – Non, il y a d’autres quartiers. Il y a une rue que l’on appelle “Datsun Sefer”, près du Semién Hôtel, où il y a aussi pas mal de bars, avec des accordéonistes, des masinqo. Et puis il y a aussi le quartier près du Merkato, à Godjam Veranda, là je connais moins bien. C’est plus dans des tedj biét qu’il y a des musiciens dans ces quartiers-là.

LNA. – Et tu n’y vas pas toi ?
AB. – Non, j’y vais pas trop. Cest con, je ne connais pas, en fait. Et à chaque fois que j’ai demandé à Gezaté, mon professeur de masinqo, de m’emmener là-bas, parce que je suis sûre qu’il connaît, il a toujours éludé la question. Donc, j’attends un peu, mais j’irai.

LNA. – Les azmari sont-ils localisés dans quelques régions seulement ou bien en trouve-t-on partout en Éthiopie ?
AB. – Non, il y en a surtout sur les hauts plateaux. Donc plutôt de culture amhara, chantant en amharique.

LNA. – Ça n’existe pas en tigrinya, par exemple ?
AB. – Ah si, ça existe en tigrinya aussi, exact. Mais c’est aussi les hauts plateaux, le Tigray.

LNA. – Alors ça veut dire que tu peux trouver des azmari biét à Asmara, par exemple ?
AB. – Ah non, plus maintenant !

LNA. – Pourquoi ? C’est interdit ?
AB. – Les musiciens sont taxés de mendicité et donc c’est interdit de jouer dans les bars. Disons que j’ai rencontré à Gonder des azmari qui venaient d’Asmara, au mois de juin, après que la guerre ait commencé, il y a deux ans. Eux, ils jouaient à Asmara et ils étaient super contents parce qu’ils faisaient bien leur beurre. Les gens appréciaient la musique de masinqo et tout ça… Sauf que s’ils se faisaient choper, ils devaient payer une amende astronomique et la deuxième fois, alors qu’ils devaient encore payer une amende, on leur a dit : « Messieurs-Dames, la frontière est là ! Au revoir ! Venez pas mendier chez nous. »

LNA. – Ils n’étaient pas Érythréens ?
AB. – Non, ils étaient Gondaris.


La transmission de la mémoire

LNA. – Quelle est la situation matérielle des azmari en Éthiopie ?
AB. – Maintenant, ils sont tous plus ou moins paysans et musiciens. Ils ont obtenu de la terre lors de la réforme agraire de Menguistu. Avant, ils étaient complètement itinérants et ne vivaient que de la musique : de marché en marché, de village en village. Très peu d’entre eux, grâce à de bons et loyaux services auprès d’un grand personnage, avaient réussi à obtenir de la terre. Ou même parfois à se marier avec la fille d’un propriétaire foncier… Ces endroits-là sont devenus des villages d’azmari, cinq ou six générations après.

LNA. – Ton travail porte aussi sur les arbres généalogiques des azmari  ?
AB. – Oui, c’est un super bon moyen pour savoir comment la mémoire se transmet entre les gens. C’est comme pour tout être humain, voir de quoi est formée la mémoire, qu’est-ce qui la construit, comment sont organisées les choses que l’on connaît, et notamment là, le répertoire musical des azmari. Ils connaissent ce qu’on chante à la maison, ce qu’ils entendent tout le temps. Et ce qu’ils entendent c’est ce que chante leur père ou leur oncle ou leur mère. Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il y a des échanges de femmes (la formule n’est pas très galante, mais…) entre les azmari. Le problème dans les villages d’azmari c’est qu’ils sont tous plus ou moins de la même famille. Donc il faut qu’ils aillent chercher des filles ailleurs. Ils vont dans un autre village d’azmari, mais qui est à 200 bornes de là. Et le fait de se regrouper comme ça, par mariage de gens même assez éloignés, ça permet de garder une espèce d’uniformité de la mémoire azmari. Parce qu’il y a un bout qui vient de ta mère, un bout qui vient de ton père et ainsi de suite. C’est comme ça, surtout sur les hauts plateaux où il y a à peu près les mêmes types de chants, les mêmes grands standards.

LNA. – Et toi, tu travailles plus particulièrement dans quelle région ?
AB. – J’ai surtout travaillé à Gonder, dans le sud Gonder, la région où les Éthiopiens disent : « Ah les azmari, il y en a plein là-bas. » Et c’est vrai, il y en a plein là-bas. Pour l’instant, à la question : pourquoi il y en a plein là-bas plus que dans le Wollo et pourquoi ils se sont regroupés en villages, on ne peut pas répondre avec une complète certitude. Mais on peut penser que Gonder ayant été une capitale pendant pas mal de temps, avec de grands personnages, elle devait attirer beaucoup de monde ; c’était donc un lieu de travail simple pour les musiciens. Ça peut être une hypothèse de travail valable. Mais pour en être sûr, c’est plus difficile.

LNA. – La tradition orale ne dit rien par rapport à ça ?
AB. – Non, parce que c’est dur de remonter aussi loin. On peut te dire que la personne dont on se rappelle sur l’arbre généalogique venait de telle ou telle région. Mais pourquoi il est venu exactement, c’est toujours un peu trouble. Des fois, il y a des réponses très claires et sûrement vraies, du style : « Il arrivait plus à bouffer là où il était, il s’est déplacé et là il a changé de vie, il a trouvé une femme, il a bossé avec le ras Machin, il lui a bien plu, il lui a donné quatre chèvres et il a commencé à faire des trucs, à s’occuper des chèvres et ensuite son fils s’est marié avec la fille du propriétaire foncier du coin et voilà ils se sont implantés là… » tu peux donc avoir des histoires un peu comme ça. Mais après pour savoir pourquoi plus à Gonder qu’ailleurs, que dans le Wollo par exemple, où il y a aussi beaucoup d’azmari, mais plus disséminés.

LNA. – Dans le Wollo, est-ce que tu as réussi à retracer des généalogies aussi ?
AB. – Ah oui, aussi. Notamment dans le Sayint, dans l’Amhara Sayint, le nord-ouest du Wollo. j’arrive à resserrer mon réseau, le réseau le plus serré des azmari que j’ai réussi à décrypter. Il va du sud Gonder jusqu’au nord Gonder (pas tout à fait jusqu’au Simien, un peu plus au sud que ça), puis ça passe de l’autre côté du Tekeze, donc le nord Wollo ; c’est-à-dire le Waag, le Wedladen Amta, le Lasta. Donc ça descend, ça prend dans le bas Gonder, l’Amhara Sayint. Et ensuite dans le sud Wollo, c’est plus disséminé ; au Godjam c’est pareil, ce sont des familles très éloignées les unes des autres.

LNA. – Et qui se connaissent ?
AB. – Pas forcément. Elles se croisent parfois sur les marchés ou ailleurs, mais elles ne se connaissent pas vraiment.

LNA. – Là, ils ne peuvent pas faire de grandes réunions d’azmari, ils sont plus solitaires.
AB. – Non, ils se marient souvent avec des gens du coin, des paysans qui ne sont pas azmari. Ce sont des structures beaucoup moins fixes.

LNA. – Dans la région de Gonder, par exemple, est-ce qu’il y a des festivals d’azmari, de grandes fêtes… ?
AB. – Non, il n’y a rien de tout ça.

LNA. – Dans la région de Gonder, ils se connaissent tous ?
AB. – Oui, souvent ils se connaissent ou ils connaissent la famille, la branche… Ils savent qu’ils viennent de ce côté-là.

LNA. – Donc toi, dans tes pérégrinations, tu leur donnes des nouvelles des uns des autres.
AB. – Oui, par exemple entre le village que je connais bien dans le sud Gonder et celui où je suis allée bosser après dans le nord Gonder, j’ai retrouvé des filles qui étaient nées dans le village du sud, mais qui s’étaient mariées au nord. Donc je pouvais leur donner des nouvelles de leur famille, de leur père, de leurs frères qui étaient restés sur place.

LNA. – Tu devais arriver en messager !
AB. – Oh oui ! Trop délire ! Mais tu mets du temps à savoir si tu es bien chez la famille correspondante. Donc moi, je fais mon boulot, je fais mes généalogies et puis tout d’un coup, j’ai un tilt et je dis : « Mais attends, ce Mertcha-là, c’était pas Mertcha Abeba et Abeba Worku et… ». Alors, on me regarde avec de grands yeux et : « Comment tu connais tout ça toi ? »

LNA. – Comment s’appellent les villages dans lesquels tu travailles ?
AB. – Ils ont des noms bizarres, Burbox, Sarbox.

LNA. – Ce sont des villages réputés pour être des villages d’azmari ou c’est toi qui les as trouvés en faisant tes recherches ?
AB. – Oui, ceux-là, Burbox et Sarbox, sont réputés pour être des villages d’azmari. En fait, c’est dans une région qui a monté tout un réseau sur Addis-Abeba et tout le business de la musique traditionnelle est fait par des gens de Gonder, pratiquement. Il y a aussi quelques Wolloyés mais c’est un peu dépassé. La nouvelle génération vient plutôt de la région de Gonder.

LNA. – Est-ce qu’il y a des azmari à Harar ?
AB. – Oui, on peut en trouver. Quand on demande aux azmari jusqu’où ils peuvent voyager, ils répondent : jusqu’à Jimma, Harar, loin, sans problème. J’en ai vu dans le Gouragué. je connais un homme qui est d’origine azmari, mais qui a laissé tomber le métier et qui a monté un bar à Arba-Minch. Il accueille quelques azmari de temps en temps, mais ça marche surtout auprès des Amharas, de l’administration parce qu’ils chantent en amharique.

LNA. – Est-ce qu’il y a des activités touristiques organisées autour des villages azmari, des gens qui viennent pour les visiter… ?
AB. – Non et j’espère que ça n’arrivera jamais !

LNA. – Excuse-moi ! Ça, c’est Katia qui travaille avec les Japonais… Mais je vais t’en emmener moi des groupes de touristes !
AB. – Bon, étant donné que tu n’es pas très forte en géographie, je sens que je vais t’envoyer sur de fausses pistes… !

LNA. – Donc il n’y a pas du tout de tourisme ou de pèlerinages.
AB. – Non, pas de tourisme autour de ça. Enfin, à Addis, oui. Je pense qu’il y a des touristes qui passent une soirée azmari biét, mais je n’en suis même pas sûre. Ils vont plutôt dans des lieux où il y a des shows traditionnels, où on peut manger, etc. En plus, bien souvent ils trouvent ça monotone la musique éthiopienne. Ils ne sont pas charmés.

LNA. – Les azmari ne se produisent que le soir dans les bars ou on peut les voir ailleurs, comme pour mon mariage ?!
AB. – Un bon filon pour les azmari, les mariages. Alors, c’est à la fois la municipalité, pour les mariages, où on te fait un petit truc comme [elle chante] « Mooché rayé » [mon promis]… On t’envoie quelques vannes, tout le monde rigole un bon coup, on met un petit billet sur le front, tout se passe bien. Mais il y a aussi le gros du business pour les azmari, quand ils sont invités à la collation du mariage avec tous les invités et là c’est plus important. Souvent les parents du marié arrosent pas mal. Alors ils font des bénédictions sur les mariés, ils leur souhaitent plein de bonheur, que tout se passe bien, etc. Et puis il y a tous les invités, donc il y a du boulot ! Ça, c’est une grosse source de revenus pour les azmari, que ce soit en ville ou à la campagne.


Fonctions profane, sociale, religieuse

LNA. – Est-ce qu’il n’y a que les mariages ou alors est-ce qu’ils peuvent être invités à des anniversaires ou à des fêtes privées ?
AB. – Ça se fait aussi, mais c’est plutôt en ville.

LNA. – Mais pas pour des fêtes religieuses ?
AB. – Ah si, si, si. De temps en temps, quand il y a le tabot qui sort, devant la procession il y a le masinqo et des azmari qui jouent des zérisseña, des médina (1), qui prient Dieu. C’est un autre registre que ceux qu’ils jouent dans les bars. Quoique dans les bars, ils commencent toujours par un morceau de cet ordre-là, qui loue Dieu.

LNA. – Pour appeler la bénédiction sur leur soirée, peut-être ?
AB. – Oui, sûrement. Mais c’est aussi une bonne introduction. C’est une musique qui permet de faire une transition avant d’entrer dans le vif du sujet. Ce sont des professionnels, ils savent organiser leur show.

LNA. – On parlait des autres occasions dans lesquelles les azmari se produisent, les fêtes…
AB. – Oui, en ville ça se fait. Pas trop à la campagne, où l’on ne fête même pas les anniversaires. Par contre, à la campagne, on les trouve pendant les moissons parce qu’à ce moment-là on rameute les voisins, les amis pour travailler. Alors il y a des masinqo dans les champs pour entraîner les travailleurs. Une fois, un gars m’a fait remarquer qu’on ne jouait pas trop vite parce que sinon les gens suivent le rythme et c’est trop dangereux, ils peuvent se couper ! Et le soir, c’est la fête, et donc il y a la musique.

LNA. – Dans ces villages, les azmari sont toujours en vadrouille ?
AB. – Toujours. Ils ne sont chez eux que dans les périodes de jeûne, surtout. Sinon, le reste du temps, ils voyagent.

LNA. – Pourquoi rentrent-ils pour les jeûnes ?
AB. – Parce qu’il n’y a pas trop de boulot, vu qu’il n’y a pas de mariages et les marchés périclitent un peu. Alors parfois ils essaient d’aller dans des zones plus musulmanes. Comme ça, il y a des mariages. Mais comme il y a aussi des azmari musulmans, le partage existe.

LNA. – Il y a des villages d’azmari musulmans et d’autres orthodoxes ?
AB. – Non, tous les villages d’azmari que j’ai vus étaient chrétiens. Les azmari musulmans que j’ai rencontrés étaient disséminés, plutôt dans le Wollo, assez peu vers Gonder. Ils vont jouer dans les basses terres, chez les musulmans. Mais les orthodoxes sont plus nombreux. Je ne veux pas en tirer de généralités, mais les généalogies d’azmari musulmans que j’ai montées, sont beaucoup moins anciennes que celles des chrétiens. Il n’y a pas de raison pour qu’ils se souviennent moins bien, parce que, eux aussi, ont des intérêts sur les mariages, il faut bien qu’ils se souviennent d’où ils viennent, avec qui ils sont reliés…


Rôle des garçons et rôle des filles

LNA. – C’est ce que tu disais à propos des mariages, le fait que les azmari doivent bouger pour éviter les mariages consanguins. Autre chose, il n’y a que les garçons qui jouent du masinqo ?
AB. – Ah oui, il n’y a que les garçons. Les filles chantent et dansent seulement.

LNA. – Tu ne connais aucune fille qui joue du masinqo [rires] ?
AB. – Je n’en connais qu’une et encore je ne la connais pas personnellement. Mais on en a entendu parler. Donc, à part moi [rires] qui suis la seule blanche qui joue du masinqo, il y a aussi Cynthia Tse Kimberlin. C’est une musicologue qui a travaillé la beganna. Elle a appris la beganna avec Alemu Aga et elle a fait une thèse de musicologie sur le masinqo. Je pense qu’elle en joue.

LNA. – Elle est Américaine ?
AB. – Oui.

LNA. – Parmi les filles azmari que tu as rencontrées, il n’y en a pas une qui t’a dit qu’elle aimerait bien jouer du masinqo ?
AB. – Quand elles passent à la maison, elles essaient un petit peu, mais ce n’est pas leur truc. Elles chantent et elles dansent, c’est très physique. Elles font aussi danser les clients. Un jour un Wolloyé m’a dit : « Ouais, à Gonder, de toute façon ils jouent toujours avec des filles, parce qu’ils ne sont pas très bons. Alors il faut bien qu’ils aient quelque chose pour amener un peu de business. Nous, on n’a pas besoin de ça, parce qu’on est super bons ! »

LNA. – Les Wolloyé ne sont pas accompagnés par des filles ?
AB. – Il y en a, si bien sûr, mais moins souvent.

LNA. – Et les azmari musulmans, est-ce qu’ils sont accompagnés par des filles ?
AB. – Non, enfin je ne sais pas.


Textes, collecte, enregistrements

LNA. – Et toi, depuis quand travailles-tu sur les azmari ?
AB. – Ça fait bien cinq ans. Au début, je me suis plutôt attelée à une tâche de recherche en bibliothèque. Aller voir à la fois dans les écrits éthiopiens et dans les études de nos vieux savants du début du siècle. Là, j’ai trouvé plein de textes de chansons qui avaient été recueillis, le plus souvent à la charnière du siècle, donc à l’époque de Menelik et la plupart dans le Shoa. C’était très ciblé. Et puis, j’ai essayé de comparer ces textes avec les textes éthiopiens et avec les chansons que je récolte maintenant sur le terrain. Pour voir comment fonctionne une tradition orale, chantée, comment elle se construit. Ce sont des poèmes, il faut voir comment ils s’oublient ou se modifient. Parfois un poème qui a été créé pour une situation peut être utilisé pour une autre. C’est un peu un puzzle poétique, le répertoire des azmari.

LNA. – Comment procèdes-tu ? Tu pars avec de vieux textes et tu leur demandes s’ils les connaissent ?
AB. – Ah non, surtout pas ! J’y vais et je les fais chanter. Je leur fais chanter des choses classiques et après je leur pose des questions : « Tu connais des poèmes sur ceci ou sur cela ? ». Ensuite, quand je reviens à Addis, je compare avec ce que j’ai déjà récolté. Parce qu’en fait, le danger de leur montrer des poèmes, c’est que comme ce sont des musiciens, ils peuvent te le chanter dans la minute, il n’y a pas de problème. Même s’ils ne l’ont jamais vu, ils le chanteront. Alors qu’en procédant comme je le fais, ça me permet de voir ce qu’est le répertoire des azmari et de lier ça avec mon travail sur les généalogies et la mémoire. Pour voir comment ces gens qui sont des intermédiaires sont aussi des diffuseurs de la musique.

LNA. – Avant de faire ton travail sur le terrain, tu as pu faire un travail à partir d’enregistrements ?
AB. – Non. C’est ça le problème. Il y a peu de traces de ce qu’était la musique avant. Les premiers enregistrements, ce sont des enregistrements de voix sur des cylindres, des rouleaux. Ça date de la reine Victoria. Ensuite il y a eu d’autres enregistrements. Les premières traces qu’on a ce sont des enregistrements qui ont été faits en Allemagne, dans les années vingt. Ce sont des enregistrements de chansons qui ont été faits par Tessema Eshete qui était un ami et un collaborateur de Ledj Iyassou et qui a eu plein de problèmes évidemment. Il a été éduqué en Allemagne, donc du mauvais côté. Il a eu une vie un peu mouvementée, il a vécu en Allemagne puis il est retourné en Éthiopie, où il a été exilé dans un lieu perdu. C’était un intellectuel de haut niveau, il a laissé plein de semenawork qui ont été publiés. Donc ces disques traînent quelque part, ou ont été perdus ou détruits à tout jamais. On ne les a jamais retrouvés. Il y a d’autres disques italiens, des 78 tours, de la fin des années trente, à la fin de l’occupation italienne. il y en a beaucoup plus. Francis Falceto (2) est sur la piste…

LNA. – Mais après il n’y a pas eu d’autres enregistrements de faits, par l’Unesco ou d’autres ?
AB. – Ah si. Il y a des musicologues qui ont fait des enregistrements. Il y a Jean Jenkins qui a enregistré aussi bien de la musique des hauts plateaux, que des chants dorzé, que de la flûte, etc. Il y en a d’autres aussi avec des textes d’Ashanafi Kebede mais les enregistrements ne sont pas de lui. Mais c’est dur d’avoir des enregistrements de musiques anciennes.

LNA. – Donc tu ne peux pas savoir si les azmari ont changé leur façon de chanter, leur accent, leur gouaille ?
AB. – On ne peut pas savoir, mais on peut le supposer. C’est une musique très vivante donc elle s’adapte au moment, à la société.

LNA. – L’amharique qu’ils utilisent c’est un amharique très pur ou c’est un amharique plus argotique ?
AB. – Il y a deux choses. Il y a les poèmes immuables. Par exemple, quand tu commences un bati (3), tu fais [elle chante] : « Ara, bati, bati », tu ne changes rien, tu ne mets pas autre chose. Mais il y a aussi d’autres poèmes qui peuvent être de vieux poèmes que tu colles là et ça peut être encore des poèmes d’inspiration assez récente et là il y a parfois de l’argot.

LNA. – Mais c’est toujours du semenawork ?
AB. – Toujours. Des jeux de mots, des sous-entendus… C’est la part la plus difficile de mon travail, parce que je n’y comprends pas grand-chose à la première écoute. Il faut qu’on m’explique, parce que je ne maîtrise pas assez la langue. Donc je travaille avec des gens qui me font des traductions, qui m’expliquent pourquoi il y a tel ou tel mot, en quoi c’est drôle. Et puis, pour un Éthiopien, les images sont automatiques, pour nous elles ne le sont pas du tout.

LNA. – Comment font les azmari pour devenir azmari ? Ils vont à l’école ?
AB. – Ils peuvent aller à l’école [rires] mais ce n’est pas ça qui les fera devenir azmari ! Il n’y a pas d’enseignement de la musique. Ils apprennent sur le tas, ils écoutent ce qui se passe autour d’eux et ils essaient de faire pareil. Ils commencent à “jouotter” du masinqo vers 7 ans. Et ils s’y mettent plus sérieusement vers 12 ans. Entre 7 et 12 ans, c’est un peu l’apprentissage. Ils apprennent les grands standards. Puis, vers 12 ans, ils vont faire leurs premiers essais en public, au marché. Ils peuvent facilement être accompagnés de leurs sœurs ou de leurs cousines.

LNA. – Les filles commencent au même âge ?
AB. – À peu près, oui. Soit elles sont mariées très tôt, ça m’est arrivé d’en rencontrer, soit elles se baladent avec leurs frères et un peu plus tard, quand la sœur a 16 ans et qu’elle se marie, les garçons se retrouvent tout cons. Quand ils sont enfants, ils sont plus ou moins doués. Donc certains sont poussés plus facilement parce qu’ils ont des facilités au masinqo ou qu’ils ont une meilleure voix. Par contre, il n’y a pas de considération de droits d’aînesse, de cadet, etc. C’est uniquement une question de capacités. Ceux qui ne deviennent pas azmari deviennent éleveurs, agriculteurs…


(1) Zérisseña et Médina sont des chansons d’inspiration religieuse.
(2) Francis Falceto, spécialiste de musiques éthiopiennes. Il dirige l’excellente collection de cd Éthiopiques, neuf titres parus chez Buda Musique, distribués par Mélodie.
(3) Bati est un grand classique de la musique éthiopienne. C’est également le nom d’une ville du Wollo.


Lexique
Azmari. Troubadour, chansonnier éthiopien.
Azmari biét. Bar populaire où se produisent les azmari.
Masinqo. Vielle à une seule corde.
Tedj biét. Bar où l’on sert du “tedj”, l’hydromel éthiopien.
Tabot. Tablette d’autel.
Beganna. Grande lyre à dix cordes, ou petite harpe.
Semenawork. La cire et l’or ; forme poétique cultivant la phrase ou le mot à double sens.


Disco-biblio
Quatre enregistrements
The music of Ethiopia : azmari music of the Amharas, Anthology of the world’s music, AST 6000, record & notes Ashenafi Kebede.
Music of the Central Highlands, Tangent, TGN 101, record & notes Jean Jenkins.
Ethiopian urban and tribal music : gold from wax II, Lyrichord, LLST 7244, record & notes Ragnar Johnson.
Éthiopiques-2, tètchawèt ! azmaris urbains des années 90, Buda Musique, 82952-2, enregistrements à Addis-Abeba octobre 1996, coproduction & notes Francis Falceto.

Deux articles et un ouvrage
– Berhanou Abbebe, “Distiques du Zamana Masafent”, Annales d’Éthiopie, vol. 14, 1987, pp. 15-38.
– Wasungu B.A.P., “Les instruments de musique de l’Éthiopie traditionnelle”, Ethnopsychologie, n° 35(4), 1980, pp. 45-61.
– Zenebe Bekele, “Music in the horn”, A preliminary analytical approach to the study of ethiopian music, Stockholm, Sweden, 1987.

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