L'âge d'or de la musique moderne éthiopienne (1969-1978)
Grâce au génial globe-trotter français Francis Falceto, directeur artistique de la collection Éthiopiques à laquelle il se consacre depuis 1985, l'âge d'or de la musique moderne éthiopienne (1969-1978) est enfin à portée de main.
1965 : Le Roi des rois Sélassié a toujours le vent en poupe chez les occidentaux. Il vient d'inaugurer la conférence de l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Mais s'il règne toujours avec une poigne de fer sur son empire on sent des envies de liberté dans la jeunesse (dorée) de la capitale, et surtout chez les musiciens qui ont une oreille sur les sons venus d'Amérique, en l'occurrence de la radio de la base militaire américaine de Kagnew à proximité d'Asmara, la future capitale de l'Érythrée.
1969 : Alors que toute la production musicale nationale est toujours sous le contrôle strict de l'administration impériale, Amha Eshèté, un jeune entrepreneur manifestement fan de Wilson Pickett outrepasse le décret impérial et monte sa mini-maison de disques : Amha records. Débrouillard (pressage en Inde puis en Grèce), il enregistre et édite alors plus de 100 galettes et participe d'une certaine manière à l'émancipation de la musique de son pays. Alèmayèhu Eshèté (le James Brown abyssin !), Mahmoud Ahmed pour ne citer qu'eux trouvent alors lespace de liberté nécessaire pour pouvoir dynamiter le jazz et le rythmnblues américains. En marge des orchestres militaires officiels (Police Force Band", "Army Band" etc.), des orchestres privés pionniers comme les Soul Ekos (avec un K comme la marque des guitares italiennes pailletées bien connues des twisters français) se montent et jouent dans les hôtels et tous les clubs prêts à les accueillir. La jeunesse de la capitale est en plein émoi : Mini-jupes, guitares twangy, farfisa, sax hurleurs et beatle-boots c'est le "Seven-day week-end" cher à tous les "teenagers" de la planète, de Liverpool à Hambourg, et on le sait maintenant de Tokyo à Lima.
Musicalement le mélange est (d)étonnant et en terme de fusion exotico-avant-gardiste supporte honorablement la comparaison avec les tropicalistes brésiliens par exemple. Mais stop ! En septembre 1974, l'empereur Haïlé Sélassié est déposé par les militaires, puis assassiné en 1975. Exit Ras Tafari : l'Éthiopie devient un État socialiste. En 1977, Menguistu Haïlé Mariam, qui était le principal animateur de la révolution, prend officiellement le pouvoir. Les aventures Amha (et Kaifa) Records ne survivront malheureusement que quelques années à la dictature militaire. Pour de nombreux musiciens c'est l'exil.
Avec la collection Éthiopiques, il est heureusement possible de découvrir léthio groove (ce cocktail lancinant et néanmoins subtil de jazz, de soul, de RnB instrumental à la Booker T & the MGS et de musique traditionnelle en langue amharique). Présentant lâge d'or des années 70 (volumes 1, 3, 4, 5), ses géants Mahmoud Ahmed (volumes 6 et 7) et Alèmayèhu Eshèté (volume 9), comme la musique actuelle des azmaris, troubadours mal-aimés mais respectés de tous (volume 2), chacune de ces Éthiopiques est une plongée richement documentée dans un univers musical unique. Quinze volumes au moins sont prévus -- plus j'espère!
À la veille d'une nouvelle mission d'investigation à Addis et de la parution de trois nouvelles Éthiopiques, l'infatigable Francis Falceto a répondu à nos questions. JA

[L'entretien avec Francis Falcato. Propos recueillis par courrier électronique, mars-avril 2001]
Les Nouvelles dAddis. -- Comment avez vous découvert la musique éthiopienne "moderne", j'ai pu lire trois réponses différentes : a) grâce à un ami régisseur de théâtre qui avait ramené une pile d'albums d'une tournée en Ethiopie, b) en entendant un disque dans une soirée à Paris, c) après avoir trouvé un 45 tours dans un magasin à Barbès. Qu'en est-il ?
Francis Falceto. -- La version « régisseur de théâtre » est la bonne. Les autres font confusion avec ma re-"découverte" de Lili Boniche à la fin des années 80...

Un goût affirmé pour les musiques du monde
LNA. -- Aviez-vous un goût pour les musiques du monde ou était-ce plutôt le côté rhythm'n'blues qui vous a initialement attiré ? Par ailleurs étiez-vous déjà collectionneur ou est-ce la musique éthiopienne qui a fait de vous un chercheur ?
FF. -- J'avais déjà un goût affirmé pour les musiques du monde. Depuis 1977, je programmais de telles musiques à Poitiers, au sein de l'association "L'oreille est hardie" (10 ans donc avant le début de la mode) puis dans un lieu multimédia pionnier, "Le confort moderne" -- en même temps que des concerts de musiques "nouvelles" (free, noise, rock déjanté, etc...). Non-musicien, j'ai toujours compensé en développant de grandes oreilles. Collectionnite aiguë chronique. À partir de 94, après 6 mois passés en Éthiopie grâce à une bourse "Villa Médicis hors les murs" (la seule aide institutionnelle dont j'ai bénéficié), j'ai considérablement ralenti mon travail de programmateur/conseiller artistique pour me consacrer à un véritable travail de recherche sur les musiques éthiopiennes et leur histoire. C'est l'occasion qui a fait le larron : J'avais certes quelques prédispositions, mais, comme il m'a paru très vite évident que les musiques d'Éthiopie étaient absolument inconnues sous nos latitudes, j'ai décidé de m'y mettre quasi à plein temps. Cette nouvelle vie de chercheur est un grand plaisir, en dépit de mes difficultés matérielles.
LNA. -- Dans le Rough guide to world music vous racontiez déjà vos promenades dans Addis. Depuis 15 ans et après plus de 20 voyages avez-vous le sentiment que cette ville a changé ?
FF. -- Énormément, surtout après la chute du Derg en 1991 [cf. Éthiopiques-2].
LNA. -- Comment vous y êtes vous pris pour retrouver tous les acteurs de l'âge d'or de l'ethiopian groove ? Avez-vous appris la langue amharique pour conduire vos interviews et lire la presse de l'époque ?
FF. -- Remonter toutes les filières possibles pour rencontrer les derniers témoins vivants. Et j'ai en effet appris l'amharique -- je le lis et l'écris, mais je ne considère pas le parler couramment. Ça vient. Je conduis la plupart de mes entretiens en anglais, mais plusieurs Éthiopien(ne)s sont nécessairement associé(e)s à mes recherches, en particulier pour la traduction.
LNA. -- Comment l'administration éthiopienne percevait/perçoit vos investigations ?
FF. -- Il était pratiquement impossible de travailler sous le Derg (1). De nombreux chercheurs français et étrangers ont d'ailleurs, alors, déserté ce "terrain" réellement très difficile. Depuis la fin de la dictature, j'ai toute liberté pour rechercher, me déplacer, rencontrer qui je veux. Mes contacts avec l'administration éthiopienne sont davantage des contacts avec des responsables sensibles à mon travail qu'avec des institutions proprement dites. Je n'ai pas à m'en plaindre. Il vaut mieux ne pas espérer de médailles de quiconque.

À la rencontre d'Amha Eshèté
LNA. -- Pour retrouver les bandes master du catalogue Amha Records en Grèce et au Liban, comment avez-vous procédé ? Comment Amha Eshèté vous a t-il soutenu ?
FF. -- Je suis allé à la rencontre d'Amha Eshèté dès 1987, alors en exil à Washington. Il a tout de suite compris mon projet et m'a toujours assisté dans ma recherche des bandes originales. Ce n'est qu'après son retour en Éthiopie, après la chute de Menguistu (2), qu'on a pu les localiser précisément. Je suis allé les chercher à Athènes en février 1997.
LNA. -- À part Amha Records justement et Kaifa y avait-il d'autres microlabels ?
FF. -- Jai dénombré jusque-là une vingtaine de petits labels, ayant produit de 1 à 10 disques. Je ne doute pas quil y en ait davantage, sans que cela puisse affecter significativement mon estimation de la production vinylique totale "made in Ethiopia" que jévalue à 500 disques environ. À ce jour jai identifié 440 références.
Ali Tangoî Abdella Kaifa a été mon premier ami éthiopien, dès 1985.
LNA. -- Si les arrangements sont superbes le son des enregistrements est souvent primitif. Sur quel type de matériel (marque ?) les morceaux ont-ils été enregistrés ? Par ailleurs y avait-il des marques éthiopiennes de guitares et d'amplificateurs
Sur l'un des livrets on voit un musicien avec une Framus demi-caisse
du matériel était donc importé d'Europe ?
FF. -- Les enregistrements avaient lieu dans les clubs, parfois à la radio. Aucune idée des marques. Aucun matériel spécifiquement éthiopien. Tout importé ou acheté aux musiciens étrangers de passage à Addis.
LNA. -- De tous les grands de l'ethio-groove avez-vous un artiste fétiche ?
FF. -- Un artiste fétiche, non. Mes favoris favoris sont, dans le désordre, Tèshomè Meteku, Alèmayèhu Eshèté, Mahmoud Ahmed, Ayaléw Mèsfin, Tebèreh Tèsfa-Hunègn, Tsèhaytou Bèraki (deux Érythréennes), Bzunèsh Bèqèlè... Jen oublie probablement. Jai aussi plus que de la considération pour des saxophonistes comme Gétatchèw Mèkurya, Tèsfa-Maryam Kidané, Moges Habté, Téwodros Meteku, ou des guitaristes comme Berhané Mutchéî ou Tèklé Adhanom. Jai également à cur de redonner sa vraie place à un musicien un peu oublié et de première importance comme Girma Bèyènè. Sans parler des arrangeurs géniaux (une espèce qui a à peu près complètement disparu). Je me suis promis encore de tresser la couronne quil mérite à Nersès Nalbandian, un musicien dorigine arménienne, que je considère comme un parrain majeur de la musique éthiopienne moderne.
LNA. -- Existe-t-il des images télé ou cinéma des groupes de cette époque ? Avez-vous pu les visionner ?
FF. -- Jai réalisé avec Anaïs Prosaïc un 26 minutes pour Canal +, Abyssinie Swing, diffusé en 1996 dans Lil du Cyclone. Un montage à partir dune sélection des archives de la télé éthiopienne, où jai visionné plusieurs centaines de cassettes vidéo.
Jai commencé la même année un film sur les azmaris dAddis, mais jai probablement renoncé à le terminer, compte tenu du manque dintérêt des diffuseurs.
Je travaille actuellement à la préparation dun autre film (pour faire court : lÉthiopie vue à travers le prisme de la musique) avec laide dune production combative.

L'influence de Kagnew Station sur les musiques éthiopienne et érythréenne
LNA. -- Pourriez-vous me dire quelques mots sur "Kagnew Station" dans l'actuelle Érythrée et sur son impact sur la musique éthiopienne ? Quels sont les disques occidentaux qui ont le plus de succès en Ethiopie ?
FF. -- L'influence de Kagnew Station sur les musiques éthiopienne et érythréenne fut bien réelle. Principalement à cause de la radio de la base américaine que l'on captait à Asmara. Cette radio recevait chaque semaine les meilleurs disques des charts américains (depuis le début des années 50 jusqu'à 74) -- jazz, rock, country, pop, etc. Il y avait aussi des orchestres rock, jazz et autres formés par de jeunes militaires de la base, sans compter les artistes américains qui faisaient périodiquement la tournée des bases américaines dans le monde. Des orchestres éthiopiens se produisaient occasionnellement à la Kagnew, mais aussi, il vous faut imaginer la vie nocturne dans downtown Asmara, avec d'innombrables night-clubs, bistrots et autres cabarets plus ou moins borgnes fréquentés par les jeunes militaires américains, des filles et les noctambules éthiopiens -- dont les musiciens. Je suis en contact avec une quinzaine de vétérans américains qui ont été actifs dans le domaine de la radio ou de la musique à Kagnew Station. Consultez leurs sites : www.kagnewstation.com, www.kagnewstation.com et www.topsecretsi.com (3). À titre indicatif et pour aller plus vite, reportez-vous par exemple aux chroniques de Francesco De Leonardis (un ex-teenager italien), ou de Roland Richter
LNA. -- Effectivement en lisant les témoignages des vétérans il devait régner une ambiance bien particulière à Asmara. Votre vision de l'Éthiopie rompt d'ailleurs avec les clichés sur ce pays. Que pensez-vous par exemple du livre de Guillebaut/Depardon (4) ?
FF. -- Je trouve ce livre un peu décevant, non quil colporte les habituels clichés sur le pays, mais il me semble que ces deux grands connaisseurs de lÉthiopie ont manqué dinspiration où comme sils avaient mis leur tout petit braquet pour réaliser cet ouvrage.
LNA. -- Comment est-ce que les vétérans de l'âge d'or de l'ethio-groove vous ont reçu ? Que devient par exemple Alèmayèhu Eshèté ? J'ai lu qu'il vivait dans la misère en Virginie.
FF. -- Plutôt bien dans l'ensemble, mais toujours suspicieux au début -- mais la suspicion à l'égard des étrangers n'est pas l'apanage des musiciens en Éthiopie !
Beaucoup m'ont prêté leurs vieilles photos, celles qui illustrent les livrets. Entre parenthèses, je termine un petit livre de photos d'archives illustrant l'épopée de la musique éthiopienne. Alèmayèhu est toujours actif et vit à Addis. C'est une méprise d'un journaliste américain qui l'a confondu avec Girma Bèyènè, qui est en effet pompiste dans une station de nuit en Virginie.
LNA. -- Peut-on se procurer la série Éthiopiques dans les "music-shops" d'Addis ?
FF. -- Non seulement on peut se procurer la série des Éthiopiques, mais jai découvert en janvier dernier quil existait aussi des cd pirates de chacun des volumes. Nous suivons laffaire avec Buda (5), le distributeur éthiopien, Amha Eshèté et la Copyright Association créée par les producteurs résolus à instituer une protection des droits artistiques en Éthiopie.
LNA. -- Le livre de photographies que vous évoquiez sera-t-il édité par Buda ou bien en Éthiopie ? Par ailleurs, 2001 sera-t-elle l'année de nouvelles Éthiopiques ? J'attends avec impatience les trois morceaux inédits "blues" d'Alèmayèhu.
FF. -- Le livre sera publié par un éditeur éthiopien, Shama. Anglais-Français. Mais je ne désespère pas dintéresser un éditeur français
Trois nouveaux volumes des Éthiopiques sont prévus pour 2001. "Tezeta", "Ethiopian Blue & Balladsî", la réédition du cd dAlèmu Aga paru initialement chez Long Distance, ainsi que la réédition d "Ethiopian Groove, The Golden Seventies" [paru chez Blue Silver en 1997. Extraordinaire compilation avec notamment le premier single d'Aster Aweke avant l'exil, ndlr]. Tezeta aurait dû paraître en mars-avril, mais le bouclage du bouquin ma mis en retard. Buda va ouvrir bientôt un site ethiopiques.com.
(1) Derg : Comité militaro-marxiste ayant dirigé l'Éthiopie de 1975 à 1991.
(2) Menguistu : numéro 1 du Derg.
(3) Sites de vétérans américains concernant Kagnew Station : http://www.kagnewstation.com/ et http://www.topsecretsi.com/users/zazz/, rubriques "Stories", "Email" et "Lexikon".
(4) La porte des larmes. Retour vers l'Abyssinie, Guillebaud/Depardon, Seuil, Paris, 1996.
(5) La collection Éthiopiques est publiée par Buda musique (distribution France : Mélodie).

Pour en savoir plus
-- Éthiopiques
http://www.budamusique.com/ethiopiques/00.htm
-- Généralités sur la musique éthiopienne
http://www.afromix.org/disco/pays/ethiopie/index.fr.html
-- Les pages jaunes de la musique éthiopienne sur un site australien ! (Beaucoup de grands noms du RnB éthiopien, haute époque)
http://www.yebbo.com/sydneyolympic/Music/Ethio_Music_Yellow_
Page/ethio_music_yellow_page.html
-- Deux articles sur l'industrie musicale éthiopienne
instructifs en particulier sur le copyright, l'industrie des cassettes etc.
http://archives.geez.org/AddisTribune/Archives/2000/01/14-01-00/Prod.htm
http://www.globalmusic.fi/gmnews/abebe.html
-- Le documentaire Abyssinie Swing (Canal +)
http://www.cplus.fr/html/cyclone2/abys.htm
-- Classic soul from Ethiopia !
http://www.theworld.org/archive/glohit/2000/10/27.htm
-- Article de Dave Hucker (The Beat)
http://www.technobeat.com/HUCKER/Snow.html
-- Article de Douglas Wolk (Village Voice)
http://www.villagevoice.com/arts/9848/wolk.shtml
-- Les azmaris : interview d'Anne Bolay par Katia Girma (les Nouvelles dAddis)
http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/15_grandentretien/15017_annebolay.html
Autres sites consistants consultables (additif de Francis Falceto) :
-- "Merveilleuses éthiopiques" sur le site des Inrockuptibles (avril 2001)
http://www2.lesinrocks.com/DetailArticle.cfm?iditem=90386&idheading1=1
-- Cairo Times
http://www.cairotimes.com/content/archiv04/ethiopia.html
-- Miami New Times
http://www.miaminewtimes.com/issues/1999-07-22/music2.html
-- Now (Toronto)
http://www.now.com/special/record_guide/98/ethiopian.html
-- The Beat
http://www.technobeat.com/HUCKER/BIRTH.html
http://www.technobeat.com/HUCKER/PIRATES.html
-- Global Village Idiot
http://www.globalvillageidiot.net/ethiopiques.htm
http://www.sonicnet.com/news/story.jhtml;$sessionid$ESATDHIAAACXSCQBIAGCFEQ?
genreNameForDisplay=World/International&genreDirectoryName=world&id=1124635
-- Et encore
http://www.anchoragepress.com/document.cfm?issue=Nov%2E%2019%2D25%
2C%201998&id=1418&classification=Rhythm%20Connection