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Djibouti / Politiques / Droits humains

Hassan Mokbel
président de l’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD) et membre du Frud

« Le manque de démocratie a emmené le pays dans l’impasse ; il n’y a eu donc ni développement économique, ni cohabitation des communautés. La lutte armée a été la conséquence de cette situation. »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 

[Paris, 18 avril et 7 mai 2001]

À noter : Cet entretien a été réalisé avant la signature, le 17 mai à Djibouti, d'un « Accord de réforme et de concorde civile » entre M. Dini et le gouvernement djiboutien.

 


L’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD)

Les Nouvelles d’Addis. -- Pouvez-vous nous parler de votre association et de son apport, dans le contexte actuel de tentative d’instauration d’une démocratie à Djibouti ?
Hassan Mokbel. -- L’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti est née de l’idée que sans véritable démocratie, il ne peut y avoir de développement ; Djibouti ne peut pas faire exception à la règle. Créée en 1991, l’ADD est le creuset du mouvement associatif à caractère humanitaire lié aux droits humains et un prolongement du mouvement étudiant.
Elle a bénéficié des mobilisations politiques des années 90 qui étaient à leur sommet. Paradoxalement, c’est au moment du reflux des luttes démocratiques, en 1994, que l’ADD fait parler d’elle, émerge d’une façon autonome. L’ADD prend date en stigmatisant les dérives de la dissidence qui est apparue au sein du Frud, lors du Congrès extraordinaire du 25 décembre 1994.

LNA. -- C’est-à-dire celle qui avait rejoint le pouvoir en place d’Hassan Gouled Aptidon en 1994 ?
HM. -- Oui. La dissidence dont on parle c’est celle d’Ougouré Kiflé et de Jean-Marie qui ont abandonné les revendications pour la démocratisation du pays, se contentant de deux portefeuilles ministériels. Ce qu’ils ont présenté à l’époque comme un accord de paix et de concorde civile, n’a instauré ni paix et n’a résolu aucun des problèmes qui se posaient au pays. L’ADD s’est démarquée de cette dissidence qui a permis au pouvoir de restreindre les quelques conquêtes démocratiques obtenues, grâce aux actions du Frud.

LNA. -- Quels sont les outils de votre association et quelles sont ses activités ?
HM. -- Il y a des priorités selon les périodes.
Nous essayons avec nos moyens modestes de briser les murs du silence et de blocus, en dénonçant les atteintes aux droits de l’homme ; en en dénonçant avec virulence les viols des femmes et des jeunes filles commis par l’armée nationale ; en lançant l’appel à l’aide humanitaire pourles populations des régions en guerre sous blocus alimentaire et sanitaire (envois de médicaments, de couvertures, de livres, etc.).

 


Blocus des régions nord de Djibouti et Interdiction de la circulation des « Toyota afars »
L'action pour rompre le mur du silence

LNA. -- Ce que vous appelez « le blocus des régions nord de Djibouti » dure depuis combien de temps ?
HM. -- On peut sincèrement estimer que ce blocus dure depuis l’indépendance de Djibouti, en 1977. Dès octobre 1977, le régime de Gouled a entrepris d’isoler les régions nord et sud-ouest du pays des autres régions.

LNA. -- Pourquoi ?
HM. -- Parce que la région de Tadjoura, de Dikhil et d’Obock vivaient traditionnellement de commerce avec l’Éthiopie. Le gouvernement a interdit les circulations sur les trois routes qui traversent ces régions. Les « Toyota afars », des pick-up, appartenant à des commerçants de Tadjourah, transportant des marchandises, des tissus, etc., destinés à l’Éthiopie ont été interdits de circulation. Un ministre a justifié ces mesures en prétextant que les trois routes traversaient toutes les régions afar.

LNA. -- S’agissait-il d’une simple centralisation économique ou d’une action à visée politique ?
HM. -- L’intérêt de l’État central aurait été de développer cette partie du commerce, cela pouvait constituer un apport à l’économie du pays. Or c’est exactement la position contraire qu’il a prise. Cela ne nous étonne pas car le régime avait comme objectif politique d’asphixier économiquement cette région, d’appauvrir ses populations pour qu’elles restent dépendantes du pouvoir en place. Ainsi, en interdisant la circulation des « Toyota afars », le pouvoir voulait réduire la puissance des commerçants de Tadjourah.
Ces régions étaient traitées comme territoires ennemis. Le pouvoir a institué un couvre-feu à partir de décembre 1977, date à laquelle il y a eu un attentat au bar « Le palmier en zinc », fréquenté par les Français. Un Djiboutien et un Français ont été tués et plusieurs personnes blessées. Le régime a utilisé cet attentat pour instaurer une répression à caractère ethnique, ciblée sur les Afars.
M. Ahmed Dini avait démissionné, à l’époque, du poste de Premier ministre, en qualifiant cette répression de « coup d’État ethnique ». Dans la foulée, Hassan Gouled a pris la décision d’interdire tout parti politique. À l’époque, les partis étaient le MPL (1), l’UNI (2), le LPAI (3) ; l’interdiction visait surtout les mouvements afars.

LNA. -- Sous couvert de votre organisation l’ADD, n’y a-t-il pas une volonté de reconquête ethnique du pouvoir par les Afars ?
HM. -- Non, véritablement non. La direction et les membres de l’ADD n’ont jamais cessé de revendiquer les libertés pour l’ensemble de la population djiboutienne. Ni dans ses écrits, ni dans ses pratiques, l’ADD ne privéligie pas une seule nationalité ou une seule ethnie. D’ailleurs, l’échec du régime en la matière nous incite les uns et les autres à sauvegarder les intérêts de toutes les composantes nationales du pays. Pour des raisons historiques, l’ADD a évolué surtout au sein de la nationalité afar qui a été la plus mobilisée dans la diaspora djiboutienne, mais dans ses principes, elle s’engage pour toute la population djiboutienne.

LNA. -- Parlons des principes, quelle est la plateforme de l’association en termes de démocratie et de développement ? Commençons par la démocratie.
HM. -- Dès le début, notre association s’est prononcée pour l’instauration d’une démocratie, alors que le mouvement étudiant djiboutien s’était illustré dans la lutte pour l’indépendance.
Le manque de démocratie a emmené le pays dans l’impasse ; il n’y a eu donc ni développement économique, ni cohabitation des communautés. La lutte armée a été la conséquence de cette situation. L’ADD a toujours lutté pour qu’on puisse reconnaître les principes mêmes de la démocratie. Ceci implique les libertés de la presse, syndicales, l’indépendance de la justice. Or le gouvernement viole tous les jours ces libertés fondamentales. Il vient d’arrêter les travailleurs et les syndicalistes qui ont manifesté à l’occasion du 1er mai 2001. Même la limitation à quatre partis est une caricature de démocratie, on ne peut pas faire dans la demi-mesure.

LNA. -- Vous avez évoqué « la rupture du mur du silence » concernant la situation dans le nord et votre mission d’aide aux populations. Or, d’après ce que j’entends, ma sensation est plutôt que l’ADD serait la préfiguration d’un parti politique.
HM. -- L’ADD n’a pas la prétention d’être un parti politique, loin de là. L’ADD est un instrument qui permet aux étudiants, aux réfugiés et aux résidents djiboutiens en France de s’exprimer, de participer aux luttes pour la démocratie, de participer aux aides humanitaires et à la défense des droits humains à Djibouti. Pour autant, ce n’est pas une association aseptisée, apolitique.
Elle a soutenu toutes les forces luttant pour la démocratie. c’est ainsi qu’elle fut amenée à soutenir le Frud. La majorité des membres estime que nous avons le droit de nous prononcer sur la situation politique qui prévaut dans notre pays.

 


Action publique, action clandestine

LNA. -- Ce que je voudrais savoir précisément, en dehors de l’organisation structurelle de l’ADD, ce sont ses finalités, les moyens qu’elle utilise et les secteurs où elle a déjà obtenu des résultats.
HM. -- Au delà de ses prises de positions politiques, l’ADD qui est une organisation de masse, composée de militants principalement en France et aussi en Europe, participe à la conscientisation de ses membres. Si des sections existent à Paris, à Poitiers, au Mans, à Amiens, l’ADD influence aussi la diaspora djiboutienne en Hollande, en Belgique, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en Angleterre…

LNA. -- Comment se passent les choses au niveau des sections ? Quelles sont les actions menées ?
HM. -- Concrètement, les sections développent les adhésions, organisent des collectes de médicaments, de livres ; certaines sections participent aussi à briser le mur du silence par une politique active d’information.
Grâce aux collectes, nous avons pu acheminer à Djibouti, à l’insu du gouvernement djiboutien, des médicaments, des livres, des couvertures, etc.

LNA. -- Mais comment vous faites ?
HM. -- Vous comprendrez que je ne peux pas tout dévoiler. Mais notre apport, si modeste soit-il, est apprécié dans les régions isolées.Si vous avez l’occasion d’aller dans le Mabla (nord du pays), vous pourrez vous rendre compte de l’utilité des actions de l’ADD.

LNA. -- Votre association me semble avoir une forme d’organisation de résistance similaire à celle du Frud. Si je comprends bien, il y a une part d’action publique (adhésions, information, collectes etc.) et une part d’action clandestine qui consiste à acheminer les biens collectés ?
HM. -- Ce n’est pas tout à fait exact. Toutes nos actions en France ou en Europe sont claires, identifiables, transparentes. Nos activités deviennent clandestines à partir du moment où nous devons introduire des produits de première nécessité sur le territoire djiboutien et que le gouvernement refuse que nous le fassions.

LNA. -- Et pour cette phase « clandestine », avez-vous avez hérité d’un savoir-faire, du Frud ?
HM. -- Absolument. Sans cela, nous n’aurions jamais pu introduire des médicaments, par exemple. Le Frud a cette expérience et il nous a apporté son soutien, il connaît mieux que quiconque, les besoins urgents de la population en matière sanitaire et alimentaire.

LNA. -- C’est Mohamed Kadamy (4) qui disait je crois : « On n’a pas rendu les armes, on les a remisées. » Cela signifie que pendant que Ahmed Dini continue de négocier avec le pouvoir, les combattants du Frud attendent – depuis plus d’un an. C’est un peu extraordinaire, non ? Comment font-ils pour être aussi patients ?
HM. -- Cette patience n’a pas commencé avec l’accord de Paris (5). Il y a plus de deux décennies qu’elle dure. La population a enduré dans sa chair la répression. La lutte armée menée par le Frud dure depuis dix ans, une période longue, compte tenu de la taille de notre pays et de sa population. Parmi les camarades qui ont rejoint le Frud, certains sont morts, d’autres blessés et en gardent des séquelles, certains sont découragés. Les impatients, les fatigués ont quitté le navire, sans pour autant adoucir le régime. Ceux qui sont restés ont fait preuve de patience, non seulement au niveau de la direction, mais aussi des combattants du Frud. Il serait juste de dire que cette patience est la résultante d’une prise de conscience et d’une maturation politique. Bien sûr, à l’heure actuelle, il y a de l’impatience chez les combattants qui ont demandé à la direction d’agir vite.

 


L'accord-cadre signé à Paris
L'usure du pouvoir

LNA. -- Quel est votre sentiment, en tant que membre de l’ADD et membre du Frud, par rapport à la situation présente à Djibouti ?
HM. -- Je voudrais d’abord préciser que non seulement je préside l’ADD, mais je suis aussi un membre actif du Frud et à ce titre je faisais partie de la délégation qui s’est rendue à Djibouti, le 29 mars 2000. En tant que président de l’ADD, je peux dire que notre association s’est toujours prononcée pour une négociation entre les deux parties. Nous considérons que tout le peuple souffre de cet état : que des gens dans notre pays soient en conflit, se tirent dessus. Nous avons toujours insisté pour que le gouvernement djiboutien envisage une bonne fois pour toutes d’ouvrir le dialogue avec l’ensemble de l’opposition, et en particulier avec le Frud qui est sa composante principale. L’ADD a toujours essayé de démontrer que la guerre civile n’était bonne pour personne et qu’il fallait trouver un terrain d’entente. Notre joie a été grande d’apprendre que le Frud et le gouvernement djiboutien avaient signé un accord-cadre à Paris. Au delà de l’ADD, cet accord a déclenché un immense espoir à Djibouti. Cela permettait d’envisager une perspective de développement et de démocratie. Nous avons essayé d’accompagner cette perspective.
Avant même notre arrivée sur place, nous avons été informés d’un certain nombre de blocages, de sabotages, une mauvaise volonté qui émanaient du gouvernement. L’ODU (6), le FUOD (7), l’ensemble de l’opposition avait mobilisé ses sympathisants pour nous accueillir. Le gouvernement, voyant que notre arrivée allait avoir un grand retentissement s’est empressé de saboter cet accueil en dispersant les manifestants à coups de matraque et de gaz lacrymogènes. Les habitants du quartier Arhiba, qui est supposé être le fer de lance de l’opposition, ont été empêchés de sortir par un service d’ordre musclé. Malgré ces obstacles, l’accueil réservé à la délégation du Frud a été impressionnant, dans la capitale comme Obock et Tadjourah.

LNA. -- Votre point de vue porte sur la signature de l’accord-cadre, mais que pensez-vous des suites de cette signature ? On n’a pas la sensation que le processus avance.
HM. -- Il faut préciser que pendant les 14 mois qui se sont écoulés, et pendant lesquels les deux parties étaient sensées discuter et arriver à finaliser l’accord-cadre qui a été signé à Paris, il semble que le Frud a fait son travail. Le gouvernement djiboutien s’est entêté pour que les discussions se passent par le biais de commissions, alors que la proposition de départ du Frud était que ces discussions se fassent directement entre deux délégations, l’une du gouvernement, l’autre du Frud.
Notre proposition était que ces délégations se rencontrent, donnent du contenu politique à l’accord-cadre et parvienent à un accord sur sa mise en œuvre, avant de travailler administrativement au sein des commissions ad hoc. Le pouvoir a refusé cette proposition. À partir du moment où il a choisi la continuation du travail dans les commissions, les choses sont devenues plus restrictives et verrouillées. Mais le Frud a travaillé, même dans ces conditions. Le gouvernement djiboutien a été surpris par ça, il s’attendait peut-être à ce que le Frud refuse de travailler au sein des quatre commissions (réforme démocratique, paix et sécurité, réhabilitation et construction, décentralisation). Dans ces quatre commissions, le Frud a été le seul à faire son travail et à présenter le compte-rendu de ses travaux au gouvernement. Cela n’a pas été réciproque. Non seulement le gouvernement n’a pas fait ses propres propositions, mais il n’a même pas répondu à celles qui lui étaient soumises par le Frud. On ne peut que constater que le bloquage est venu du gouvernement. Le Frud a déployé tous ses moyens pour produire quelque chose de concret, de positif et pour permettre d’aller de l’avant. Jusqu’à maintenant, on ne peut que constater que le gouvernement et Ismaël Guelleh ne font rien, alors que le pays est en train de sombrer de plus en plus dans la misère. Le pays est exangue économiquement, politiquement ko ! Politiquement, aujourd’hui, le président djiboutien n’a pas beaucoup de perspectives. Il a des problèmes avec son ancien allié qui lui a permis de prendre le pouvoir, -- Mélès Zénawi n’aurait pas été à côté, Ismaël Omar n’aurait jamais accédé à la présidence. On peut aussi bien sûr impliquer la France. En dehors des problèmes du président djiboutien avec son voisin éthiopien, il faut bien constater aussi qu’Ismaël Omar Guelleh a aussi des problèmes au sein de la nation somalienne.

LNA. -- Mais alors comment expliquer que malgré l’isolement dont vous parlez, le Président puisse rester à son poste ?
HM. -- Jusqu’à maintenant il a su jouer avec un système qui existait déjà avant qu’il n’accède à la présidence. D’ailleurs, lui-même en faisait partie, en tant que chef de cabinet du président Hassan Gouled Aptidon. Mais aujourd’hui ce système arrive à ses limites. Ce régime est au bout de ce qu’il pouvait faire. Il n’a plus d’idées, plus de marge de manœuvre. Il est coupé de sa base d’origine, l’unité issa. Cette base s’est effritée. D’abord à cause de la répression qui a conduit à la création du Frud. Et, à la suite de cela, aux avancées démocratiques dont le Frud était à l’origine. Si le régime de Gouled a pu accepter qu’on parle de constitution ; s’il a pu accepter qu’on légalise quatre partis politiques, c’est le résultat des actions que le Frud a menées. Mais le régime a continué sa répression et l’a étendue aux Gada Boursi, même aux Issas. Il s’est aussi coupé des ethnies qu’on appelle périphériques, par exemple, les Gada Boursis, les Issacks, les Darodes. Il s’est aussi coupé de son propre clan, les Issas. Il y a eu l’éviction d’Ismaël Guedi (8), de Moumin Bahdom (9), de Aden Robleh (10), de Gabayo (11) et de tous les anciens membres du parti unique le RPP (12). Le dernier coup de grâce c’était la tentative de « coup d’État » des policiers, alors que le général Yacin Yabeh, ex-chef de la police, était l’un des piliers du régime. Ce régime a essayé de s’accaparer le pouvoir totalement et il a fait le vide autour de lui. Il en est à faire appel à M. Dileïta, comme Premier ministre. C’est un enfant de la maison, quelqu’un du sérail, ce n’est pas une nomination en soi. Cette nomination n’apporte aucune crédibilité au Président, ni au niveau international et encore moins à l’intérieur du pays. M. Dileïta est sensé drainer l’assise afar au sein du régime pour soi-disant équilibrer le pouvoir aux mains d’un sous-clan issa, les Mamassans. M. Dileïta n’assurera jamais la docilité de la nation afar au sein du pays… Sans même parler de sa crédibilité internationale.

 


Portrait du militant

LNA. -- Permettez-moi une question plus personnelle. Qui est Hassan Mokbel ? Qu’est-ce qu’il a fait et qu’est-ce qu’il attend aujourd’hui ?
HM. -- Hassan Mokbel est avant tout et plus qu’autre chose militant. Je suis militant depuis les années 70. Je suis arrivé en France, pour la première fois, en 1974. Après avoir passé deux ans à Talence, près de Bordeaux, je me suis déplacé vers Paris où j’ai obtenu une équivalence du Bac A et je suis entré à l’université Paris-7 (Jussieu) pour y suivre des études en sciences humaines.

Je suis rentré à Djibouti en 1983 et j’ai commencé à travailler d’abord dans une société à économie mixte, le Société d’exploitation des eaux de Tadjourah, en tant que responsable du personnel et ensuite à l’Office national des eaux de Djibouti, où j’ai occupé le poste de chef-adjoint de service administratif. En 1989, lors d’un événement politique qui a secoué le pays, plusieurs personnes ont été arrêtées et torturées. L’une d’elles a trouvé la mort dans des circonstances obscures. Je faisais partie des personnes qui ont rédigé et diffusé un tract interpellant le gouvernement de s’expliquer sur les raisons exactes qui ont provoqué le décès de ce détenu politique. J’ai été arrêté, torturé, emprisonné et licencié pour avoir simplement participé à ces activités. Un aspirant-lieutenant m’a éclaté le tympan de l’oreille droite avec un coup de poing. Amnesty internationa nous ayant adoptés comme prisonniers d’opinion, grâce aux actions menées à Djibouti et en France, par tous les démocrates, nous avons pu sortir de prison. Plus tard, j’ai quitté Djibouti avec ma femme et mes deux enfants.
J’ai milité au MPL (Mouvement populaire de libération), à l’UNECAS (Union des étudiants de la côte afar-somali), à l’UED (Union des étudiants de Djibouti) et aujourd’hui je suis président de l’ADD. C’est une continuation, je n’ai jamais cessé d’être militant. J’ai vécu aussi dans le maquis.

Fondamentalement, je n’attend qu’une chose : l’avénement de la démocratie à Djibouti et, partant de là, un développement économique qui permettrait au peuple de Djibouti d’envisager l’avenir avec sérénité. En tout cas, je crois profondément au travail de M. Kadamy. Heureusement que les Djiboutiens ont un homme comme lui.

Ismaël Omar a failli dans l’ancrage du pays dans la démocratie et le développement. En outre, il a fortement contribué à faire voler en éclats l’unité et son esprit qui a caractérisé le peuple djiboutien dans sa lutte anti-coloniale. Je suis sûr et certain que mon propos concernant M. Kadamy est partagé par la majorité de la population djiboutienne. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrais que c’est parce que c’est un homme franc et sincère dans ses relations avec autrui, qu’il est caractérisé par une détermination sans faille dans la réalisation de ses objectifs qui sont essentiellement l’instauration de la démocratie et le justice dans son pays. Mais plus encore, il a un esprit rassembleur, impreigné d’une pondération exemplaire. On lui reconnaissait volontiers déjà cet esprit dans la communauté afar et une bonne partie des autres composantes du pays. C’est cette logique unitaire qui lui a fait dire qu’il ne sortirait pas de prison tant que ses compagnons de geôle issas, tous membres du commandement sud du Frud ne seraient pas libérés. Après vingt-neuf mois de détention, dans les pires conditions, refuser de sortir par solidarité avec un groupe de personnes issas, eût un énorme retentissement politique ; ça suscita l'admiration et le respect et incita à une réflexion intense. C’était du jamais vu sue la scène politique djiboutienne et cela restera gravé pour toujours dans la mémoire collective de la population.

 


Apports de la solidarité et de la pression humanitaire internationales

Je voudrais aussi profiter de l'occasion de cet entretien avec vous pour saluer le succès qu’a remporté l’Afrique du Sud dans la lutte qui l’a opposée à l’industrie pharmaceutique concernant l’emploi des médicaments génériques contre le sida. Cette lutte durait depuis 1997 et le moins que l’on puisse dire est que la solidarité internationale a joué à fond. Plus de 270.000 signatures ont été récoltées dans 130 pays et des personnalités comme Kofi Annan et Nelson Mandela (ex-président de l’Afrique du Sud qui est à l’origine de la loi sud-africaine pour l’utilisation des génériques) ont pesé de tout leur poids pour faire infléchir les lobbies pharmaceutiques.

Cela démontre que quand on se soucie du bien-être de sa population et qu’on possède la volonté d’y parvenir, on réussit à soulever des montagnes. Je ne peux m’empêcher de rendre hommage à la Belgique qui a initié sur son propre territoire un procès contre des génocidaires ayant participé directement aux massacres des Tutsis au Rwanda. Certes, ce n’est qu’un début, mais combien prometteur, qui ouvre des perspectives qui n’enchantent certainement pas les tortionnaires et autres apprenis dictateurs aux mains tachées de sang. En tout cas, chapeau pour la Belgique qui sort aggrandie quelle que soit l’issue du procès. Bien d’autres pays devraient suivre son exemple.

 


(1) MPL. Mouvement populaire de libération.
(2) Unicas. Union nationale des étudiants de la côte afar-somali.
(3) UED. Union des étudiants de Djibouti.
(4) Mohamed Kadamy. Co-fondateur du Frud ; délégué du Frud en Europe.
(5) Accord-cadre « de réforme et de concorde civile » signé entre la présidence djiboutienne et le Frud-armé, le 7 février 2000, à Paris.
(6) ODU. Opposition djiboutienne unifiée.
(7) FUOD. Front uni de l’opposition djiboutienne.
(8) Ismaël Guedi. Ancien directeur de cabinet de Hassan Gouled Aptidon.
(9) Moumin Bahdom. Ex-ministre des Affaires étrangères.
(10) Aden Robleh Awallé. Ancien ministre et président du Parti national démocratique (opposition).
(11) Gabayo. Ex-ministre de la Défense.
(12) RPP. Rassemblement populaire pour le progrès (au pouvoir).
Entretiens politiques concernant Djibouti

Jean-Paul Noël Abdi,
président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH). Paris, 8 juillet 2001


Ahmed Dini Ahmed (1),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 14 février 2000


Ahmed Dini Ahmed (2),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 12 juin 2001


Ahmed Dini Ahmed (3),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 26 décembre 2001


Ahmed Dini Ahmed (4),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 18 juin 2002


Mohamed Kadamy,
délégué du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti) en Europe. Paris, 27 octobre 2000


Aref Mohamed Aref,
avocat et défenseur des droits de l'Homme. Paris, 29 mai 2001


Daher Ahmed Farah,
président du Parti du renouveau démocratique de Djibouti (PRD) et directeur du journal « le Renouveau ». Djibouti, juillet-août 2001 (par téléphone et e-mails)


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