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France / Culture / Création

Geneviève Rosset a deux passions : le théâtre et l'Éthiopie.
Alors elle programme des face-à-face

Après "Léiris à Gondar", Geneviève Rosset a monté "Oncle Vania" d’Anton Tchékov à Addis-Abeba. Créée au théâtre du Lycée franco-éthiopien Guebré-Mariam, la pièce est jouée depuis le 15 juillet au Théâtre national. Un jour par semaine, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de spectateurs… « C'est comme ça que ça se passe au Théâtre national ! »

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
KATIA GIRMA

 

[Paris, juillet 2001]


LNA. – Qu’est-ce qui vous a amenée à monter Tchékov en Éthiopie ?
Geneviève Rosset. – J’avais déjà fait un spectacle en Éthiopie qui s’appelait Michel Leiris à Gondar, en 1997 et ce spectacle comportait beaucoup de morceaux de L’Afrique fantôme de Michel Leiris ; on y voyait Michel Leiris évoluer au moment où il étudiait la possession et le zar. Le titre en amharique était : Ferendju Ayne-feker-ayne-tela. C’est un spectacle qui a été joué à Addis-Abeba au Théâtre national, à Gondar – c’était assez extraordinaire car il y avait dans la salle des petits-neveux de personnages de la pièce. Ensuite, nous l’avons jouée à Paris. Ça posait le problème des différences de culture. En Éthiopie, les gens se moquaient beaucoup de Michel Leiris et en France, beaucoup moins. Ils riaient du texte de Michel Leiris plus que de son personnage. Ils étaient même un peu mal à l’aise, ils se disaient : « Quand même, il a l’air tellement idiot, c’est pas possible ». [rires]

J’ai donc travaillé avec des acteurs éthiopiens et particulièrement avec Tesfaye Guessesse qui jouait le rôle de l’interprète de Michel Leiris à Gondar. Je l’avais rencontré à l’université parce que, étant enseignante à la rue Blanche [école de théâtre parisienne, ndlr], j’avais fait des stages, animé des ateliers à l’université d’Addis-Abeba, au département théâtre. C’est ainsi que j’ai rencontré Tesfaye Guessesse et Asnaketch Worku qui sont des gens très connus en Éthiopie, très respectés et que j’aime beaucoup.

 


Une histoire de famille, une histoire de gens qui perdent leurs terres

Et puis, j’ai dit à Tesfaye que j’aimerais bien monter un autre spectacle, mais que je voulais monter ce qui appartenait vraiment à ma culture et que, pour moi, l’auteur le plus important du début du 20ème siècle, c’était Tchékov. Il a influencé tout le théâtre contemporain et c’est pour moi un auteur particulier puisque j’ai beaucoup travaillé dessus à la rue Blanche. je trouvais que Tchékov et surtout Oncle Vania, pouvait intéresser le public éthiopien pour diverses raisons. Des raisons esthétiques, parce que les acteurs éthiopiens jouent souvent dans des pièces historiques, avec un style déclamatoire « face public » et que Tchékov apporte une autre façon de jouer Stanislavski. Avec eux, il s’agit d’être, non pas de faire, mais d’être sur scène. Et c’est la vie qui passe, il ne se passe pas grand-chose, ce sont juste des moments comme ça… Il y avait aussi autre chose, dans Oncle Vania, ce sont toujours des histoires de famille. Dans La Cerisaie, deux hommes sont obligés de vendre la Cerisaie ; là, dans Oncle Vania ils ne vendent pas la propriété finalement, mais c’est le passage d’un monde à un autre. Du monde des Tsars en Russie, à la fin du 19ème siècle… Tchékov meurt en 1904, alors qu’en décembre 1904 débute en fait la Révolution. Je pensais donc que ce passage d’un monde à un autre pouvait toucher beaucoup. Une histoire de famille, une histoire de gens qui perdent leurs terres… et puis aussi évidemment, une chose éternelle, l’histoire d’amour. Autre chose encore, il y a une phrase qui revient très souvent : « le démon de la destruction est en nous » et il y a le personnage du médecin qui est très beau. Il dit : « Oui, on détruit tout, les forêts ; on ne respecte pas la vie et vraiment… peut-être que ça ira mieux dans quelques années, mais bon ! ». L’histoire de la destruction des forêts, la déforestation peut être transposée en Éthiopie où ce problème est actuel. Le docteur replante des arbres. Il dit : « Vous voyez, moi j’aime la forêt… », en plus d’être médecin et de soigner des gens.

Tchékov a été le premier à mettre en scène, non pas des héros, des princes, mais des hommes ordinaires. Même s’ils sont en général bourgeois, ce sont des hommes ordinaires avec leurs soucis et avec le fait que… oncle Vania a 47 ans et qu’il se rend compte qu’il a été trompé par la vie. Il s’est occupé de cette propriété, il envoyait de l’argent au professeur d’université, le mari de sa sœur, remarié après le décès de celle-ci. Et le professeur arrive et dit ; « La campagne c’est épouvantable, je m’y ennuie et je veux vendre ». Oncle Vania dit : « J’y ai travaillé toute ma vie et je pensais que… vous m’avez trompé ».
J’aime beaucoup ce personnage, car c’est quelqu’un qui a cru en des choses et qui a été abusé, qui a passé sa vie comme ça, sans amour et qui tombe amoureux de la femme du professeur. Évidemment, rien n’arrivera.

Enfin, il y a ce décalage qui existe dans tous les pays du monde entre la capitale et la province. La pièce se passe dans une petite ville de province en Russie. Les idées qui sont à Moscou, ses universitaires sont admirés. Dans une autre pièce de Tchékov, trois sœurs disent toujours : « Nous irons à Moscou ». En fait, elles n’y iront pas.
La problématique de cette pièce me semblait intéressante par rapport à l’Éthiopie et on en a parlé avec Tesfaye. Il l’a traduite en amharique et quand j’y suis allée, j’ai contacté les acteurs auxquels j’avais déjà pensé.

LNA. – C’était la première fois que Tchékov était traduit en amharique ou cela avait-il déjà été fait, même à un niveau strictement littéraire ?
GR. – Une pièce seulement avait été traduite, L’ours mais Oncle Vania ne l’avait jamais été et aucune pièce de Tchékov n’avait été montée en Éthiopie. L’ours avait été monté à l’université mais n’a jamais été représenté sur scène.

LNA. – C’était donc une découverte totale pour le public éthiopien ?
GR. – Pas pour les intellectuels qui ont déjà vu Tchékov représenté en anglais. Pour les Éthiopiens qui ne parlent que l’amharique, par contre, c’était totalement nouveau.

LNA. – Vous avez monté la pièce, elle a déjà été représentée. Vous l’avez jouée quand ?
GR. – Elle a été jouée au mois d’avril. Elle a été créée au théâtre du Lycée franco-éthiopien Guebré-Mariam. Je voulais vraiment travailler au théâtre du lycée, car je pouvais l’utiliser quand je voulais. Il nous a été possible de travailler rapidement, je n’avais pas six mois devant moi pour monter la pièce. J’avais très peu de temps, il fallait être très concentré, il y a huit personnages.
On a vraiment bien travaillé, dans des conditions équivalentes à celles que l’on peut avoir en France. On avait le théâtre, un technicien. Je voulais travailler comme ça, sans qu’il y ait la lourdeur et la production d’un théâtre à Addis-Abeba.

Je me disais, on va la créer comme ça, on travaillera comme on a envie de travailler et puis on verra après ce qui se passe. Évidemment, j’avais envie que ce soit pris au Théâtre national et on espérait que ça le serait, mais l’enjeu était de faire vraiment un beau travail. Faire une pièce sans penser forcément à une reconnaissance. Il se trouve qu’il y a des intellectuels qui sont venus et qui ont conseillé au Théâtre national de la prendre parce qu’il y avait une distribution formidable… Elle sera donc jouée au Théâtre national à partir de la première quinzaine de juillet. Elle est prise dans la programmation, c’est-à-dire que ce ne sera pas un événement ponctuel, mais qu’elle sera, comme toutes les autres pièces, jouée régulièrement, un jour par semaine. Et ceci – c’est le principe du Théâtre national – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de public.

Je suis très contente. C’est ce que je voulais mais maintenant j’ai la trouille parce que je me dis qu’au Théâtre national, ça ne va pas être pareil du tout et qu’il faut donc refaire la scénographie ; il faut tout repenser. Le plateau du Théâtre national est immense, vingt-cinq mètres d’ouverture au lieu de dix au théâtre du Lycée. Il faut refaire complètement les décors. Je dois changer la conception même de la mise en scène, parce que j’avais utilisé vraiment le lieu du théâtre. Certaines parties de la pièce se jouaient en bas, d’autres au-dessus… J’ai travaillé avec mon scénographe en France, là-dessus. Il m’a fait les plans que j’ai envoyés. Je pars demain, peut-être que ce sera fait [rires]. De toute façon, on aura le temps de le faire, le cas échéant.

 


Pas de barrage linguistique : « Je monte sur scène et je montre ».

LNA. – Comment ça se passe au niveau de la direction d’acteurs pour diriger une pièce en amharique quand on n’est pas soi-même totalement amharophone ?
GR. – Ça ne pose pas de problèmes.

LNA. – La dernière fois, dans Leiris à Gondar, vous aviez beaucoup de choses en français ; vous aviez un acteur français tout au moins avec vous. Comment ça se passe cette fois-ci ?
GR. – Ça se passe plutôt mieux parce que c’était difficile pour l’acteur français, je pense [rires]. Il devenait fou avec les… en plus, il y avait beaucoup de chants et de danses, donc il n’arrivait pas à retrouver ses repères. Tandis que là, j’ai travaillé comme si c’était des acteurs d’ici. Tesfaye me dit que c’est parce que je connais bien le caractère éthiopien que j’arrive à les diriger. Il se trouve que les gens qui étaient là sont des gens très cultivés. Que ce soit Haymanot, Teferi… qui est venu en France ou les jeunes actrices. Et puis, pour moi, c’est très simple parce que je montre. Je monte sur scène et je montre. Ceci même en France. Je ne suis pas quelqu’un qui donne de grandes explications ou qui parle de la psychologie des personnages. Je fais faire des choses très concrètes. Je dis : « Vous dites le texte et en même temps vous faites des choses qui vont donner une tension entre ce qui est fait et ce qui est dit ». C’est très concret ce que je demande aux acteurs.
La langue n’est pas une grande barrière.

LNA. – Et les acteurs parlent l’anglais ou le français, non ?
GR. – Personne ne parlait le français. Tesfaye l’a oublié car il ne l’avait appris que pour la pièce. Mais oui, la plupart parlaient anglais. On a passé beaucoup de temps sur le texte, quinze jours avant, à faire des lectures et puis j’ai bien demandé ce que voulait dire la traduction. En fait, quand on est metteur en scène, on sait le texte même quand c’est une autre langue, on le sait par cœur.

LNA. – Et vous connaissez un peu l’amharique !
GR. – Voilà, oui. Donc, s’ils se trompaient dans le texte, je pouvais leur dire : « Non, non, ce n’est pas ça ! Là, vous avez boycotté deux répliques, je ne suis pas d’accord ! » Ça les faisait rire, surtout les deux comédiennes qui ne s’attendaient pas à ce que je comprenne. Je peux lire l’amharique, je comprends ce qui est dit. Et puis, j’ai la traduction en face, si j’ai un doute, je regarde. J’ai été très heureuse de cette expérience car cela s’est fait sans stress, c’était vraiment agréable. J’espère qu’il ne va pas y avoir trop de stress au Théâtre national.

LNA. – L’ambiance sera peut-être un peu différente, mais vous serez forte de votre première expérience.
GR. – Oui, nous avons déjà joué trois fois.

 


Après Tchekov, certainement Claudel.

LNA. – Est-ce que vous avez d’autres projets après Tchékov ?
GR. – Après Tchékov, eh bien ce sera un auteur français. Pour le moment, le rêve c’est Le soulier de satin de Claudel. Mais c’est un rêve car c’est une immense pièce. Je pense pourtant que c’est une pièce qui pourrait intéresser le public éthiopien. C’est une pièce très cosmique.

LNA. – Mais c’est une pièce qui demanderait beaucoup de moyens ?
GR. – Oui. Et qui demande beaucoup de travail au niveau de la traduction, parce que la langue de Claudel est difficile.

Mais j’aimerais vraiment monter une pièce française, pour avoir le triptyque [rires].
Il y a une autre pièce sue laquelle j’hésite, c’est Le mariage de Figaro. Je l’ai montée il n’y a pas longtemps en France et c’est une pièce très drôle. J’aimerais bien travailler sur de la comédie pour ne plus rester dans des choses dramatiques. C’est une pièce qui a été écrite peu de temps avant la Révolution française et qui traite du rapport du valet à l’aristocratie française. Elle est très drôle, très jouissive, quoi. C’est une fête, la nuit, le mariage de Figaro. Avec Les noces de Figaro de Mozart, on a aussi tout un apport musical qui serait intéressant. Donc, je ne sais pas encore laquelle [rires].

LNA. – Le mariage de Figaro serait peut-être plus facile à monter, non ?
GR. – Oui, parce qu’il n’y a qu’une dizaine de personnages et que je connais très bien la pièce ; je l’ai montée il y a deux ans. Tesfaye aime beaucoup cette pièce, il veut déjà la traduire. Elle est vraiment représentative de la culture française.

         

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