[Entretien avec Guillaume de Monfreid,
architecte, petit-fils et ayant droit dHenry. Paris, 25 juin 2000.
Seconde partie]
La modernité de Monfreid
LNA. Vous avez parlé de la modernité de Monfreid. En quoi est-il moderne ?
GDM. Dabord, il est moderne (ce nest pas forcément une qualité dailleurs) par son individualisme. On est dans une société de plus en plus individualiste. Aujourdhui, Henry de Monfreid avec son individualisme, passerait pour un mec normal. Alors quà lépoque, quand il est parti en Éthiopie, en 1911, il était dans le monde de la fin du XIXème. Ce monde-là a duré jusquà la guerre de quatorze, cest elle qui a créé la fracture. Et Henry sest inscrit en rupture complète par rapport à ce monde-là. Quand on voit, notamment dans ses lettres, la liberté quil se donne, sa liberté dexpression, daction, on saperçoit que ce sont des idées qui ont cent ans davance. On comprend quil ait été incompris. Il ne faut pas oublier que la loi de séparation de lÉglise et de lÉtat date de 1905. LÉglise avait encore tout un pouvoir qui était très pesant. La bourgeoisie, avec sa lourdeur était un carcan terrible. Il na pensé quà une chose : ruer dans les brancards, sortir de tout ça ! Cest cela sa modernité de comportement. Mais il y a aussi une modernité, ou plutôt une fraîcheur, décriture
Modernité est un peu exagéré parce quil ne sinscrit pas dans les courants du nouveau roman ; mais si on considère ses écrits, soixante-dix ans après, et même quatre-vingt-dix ans après pour les premières lettres, cest lisible, je dirais même étonnamment lisible. Même moi qui suis tombé dedans jusquau cou, je nen suis pas encore écuré.
LNA. Vous voulez dire que même en travaillant sur ses textes sans arrêt, vous arrivez encore à trouver ça bien ?
GDM. Oui, voilà. Cest donc que cest vraiment bien !
LNA. On est pervers dans la famille
[Rire]
GDM. Non, on nest pas pervers. Le problème cest quen étant juge et partie, même si jai du recul par rapport à Henry, puisquon a soixante-dix ans décart et même un peu plus, cest toujours difficile de défendre quelquun et de rester crédible. Jessaie dêtre objectif ; mon propos nest pas de faire une hagiographie.
Mais pour préciser encore un point sur la modernité dHenry, je crois quelle est surtout dans son exemple face à ladversité ou à la difficulté de la vie. Cest surtout visible dans ses lettres. Beaucoup de gens, en lisant ces documents, ont compris la modernité du bonhomme, alors quon la comprend moins en lisant Les secrets de la mer Rouge. Où se situe la vérité de lhomme Henry ? Elle nest pas dans Les secrets de la mer Rouge, elle est dans les lettres.
L'apport de Monfreid à la corne de l'Afrique
LNA. Est-ce que vous pouvez quantifier lapport de Monfreid à la région de la corne de lAfrique. Éthiopie, Yémen
GDM. Quantifier cest difficile. Je ne crois pas quon puisse quantifier dans un pays qui ne compte pas comme en Occident. La quantification du temps ou des choses ny a pas le même sens que chez nous. On nest pas dans un système cartésien. Par contre, sur un plan émotif, il y a une vraie réalité. Par exemple, ce que je vous disais avant cet entretien, à propos de cette rencontre que jai faite à Addis-Abeba dun ingénieur éthiopien qui ma demandé si jétais « de la famille ». Un exemple aussi concernant la biographie de Grandclément
Moi, je ne suis pas retourné à Diré-Daoua où a vécu grand-père, parce que je ne suis pas du genre à faire des pèlerinages, mais Grandclément lui y est retourné pour sa biographie ; et quand il a demandé où était la maison de Monfreid, tout le monde le savait, y compris des gamins qui ne lont jamais connu. Donc il y a une tradition orale quon ne peut pas quantifier, mais qui est réelle dans la région de Diré-Daoua. Jai même rencontré des gens dans une séance de signature qui étaient allés à Araoué et qui mont dit : « Je tiens à vous remercier, puisque je ne peux pas remercier votre aïeul, pour les excellentes mangues que jai cueillies sur le manguier quil avait planté ! » [Rires]
LNA. Voilà un apport quantifiable !
GDM. Oui, je pense quon peut le quantifier à quelques kilos de mangues ! Mais je crois quil est aussi resté dans la mémoire des gens, pour ce quon appellerait aujourdhui son action humanitaire. (Je naime pas du tout ce terme.) Il ne faut pas oublier quà partir des années-vingt, il voyageait beaucoup en mer, mais il restait très souvent et sa femme aussi, à Araoué, et bien quil ne fût pas médecin, il avait toujours quelques produits (aspirine, quinine,
) et quelques notions, et il consultait. Il y avait des gens qui venaient se faire soigner. Cela na pas été oublié.
LNA. Pourquoi parle-t-on tant de Rimbaud à propos de lÉthiopie, et quon oublie systématiquement Monfreid dans toutes les manifestations culturelles liées à la France ?
GDM. Pourquoi ny a-t-il que Rimbaud ? Cest purement spéculatif de ma part, mais peut-être est-ce parce que Rimbaud avait déjà tout un passé de poète. Et un poète, quest-ce que cest ? Cest quelquun qui ne compte pas politiquement, qui ne compte pas économiquement, qui ne compte pas pour quelque chose de quantifiable justement. Ce sont des idées qui ne pèsent rien. On peut aimer ou ne pas aimer, ce nest pas la question ; à la limite, tout le monde peut être daccord sur un poème. Alors que Monfreid na jamais été cela, il na jamais été un poète. Il a compté politiquement : la preuve cest, quà un moment donné, bien quil fût lami dHaïlé Sellassié, il en est devenu lennemi. Il sest fait rejeter et fut spolié de tous ses biens, etc. Cela lui a coûté fort cher, parce quil sest mis dans un camp, pensant que lautre était un traître. Donc politiquement, il sest mis à compter. Et il sest aussi mis à compter économiquement. À Diré-Daoua, il avait une usine électrique, cétait lui qui fournissait lélectricité à la ville et à toute la région.
LNA. Elle existe toujours cette usine, non ?
GDM. Oui, bien sûr. Mais je ne sais pas si elle fonctionne toujours. Il avait aussi monté une usine de pâtes, à Diré-Daoua ; elle est en ruines maintenant, je crois. Henry était un industriel. Il a compté économiquement. Ce nest pas du tout la même dimension que la poésie. À partir du moment où vous prenez une part active dans la vie du pays politique et économique, vous avez forcément pris
et Monfreid ne sest pas gêné pour le faire, option pour lun ou contre lautre : donc il y a un risque de rejet. Pourtant, Dieu sait sil a rejeté le colonialisme
, mais Monfreid est injustement associé aux idées colonialistes.
Monfreid "politique"
LNA. Il est aussi réputé être un homme dextrême-droite
GDM. Il est clair quil était un homme de droite, un homme dordre. Bien quil fût incroyablement individualiste et désordonné, il aimait lordre. Et je pense que sur son bord, ça ne devait pas trop rigoler. Cest pour cela que quand on dit quil était dextrême-droite, je suis persuadé que non. Dès quil était question dembrigadement, il ne supportait plus. Je pense que sil avait pu suivre de près ce qui se passait en Europe dans lextrême droite, en matière dembrigadement, il laurait dénoncé aussitôt. Il naurait pas tenu un mois. Mais il a été coffré avant, et puis il était en Éthiopie à cette époque-là.
LNA. Donc les problèmes réels, ce sont les problèmes avec lempereur Haïlé Sellassié ?
GDM. Ah oui, il a eu des problèmes noirs avec Haïlé Sellassié.
LNA. Cest curieux, mais le malaise persiste au-delà de cette époque. Sous tous les pouvoirs. Actuellement encore, on a limpression que Monfreid pose un problème à lÉthiopie
GDM. Cest paradoxal, parce quil na fait que travailler pour la gloire et le développement de lÉthiopie. Cest un pays quil aimait profondément. Je pense quHaïlé Sellassié a essayé de distiller de fausses informations pendant quelques dizaines années (cela a dû être sa vengeance, puisquil na pas pu le tuer ou lattraper). Et ces informations ont perduré. Ensuite il nest pas évident de restaurer la vérité.
LNA. En ce moment, Charleville-Mézières tente de faire un jumelage avec Harar. Pourrait-on un jour envisager un jour un jumelage de deux villes autour de Monfreid ?
GDM. Ce qui serait amusant, ce serait de jumeler Ingrandes avec Araoué. Enfin, je ne sais pas sil y a un village à Araoué. On ne peut pas dire Diré-Daoua, parce que cest trop grand par rapport à Ingrandes. On peut aussi penser à La Franqui/Diré-Daoua, peut-être. Mais je ne sais pas si cela aurait un sens, parce que les gens de La Franqui sont des méridionaux de bord de mer, alors que Diré-Daoua est très continentale, ce sont des paysans. Pour létat desprit, cela irait mieux avec des gens du Berry. Je ne sais pas si cela serait intéressant, parce que le problème de Monfreid cest quil est tellement individualiste quil narrive pas à fédérer des idées autour de lui. Les fans de Monfreid sont eux-mêmes des individualistes : ce nest pas possible de former une communauté avec des individualistes. Cest donc difficile dimaginer des structures administratives, étatiques avec tout ce que cela comporte.
Je disais quHenry était un exemple, mais il ne faut pas se méprendre, cest un exemple individuel, pour un homme ou une femme lambda. Mais il ne peut pas être donné en exemple par un État, ce nest pas possible. Parce que justement il est trop individualiste, il prend trop de libertés. Aussi bien en vendant ses armes que ses livres, ou quavec sa liberté de parole. On se souvient de ce que cela lui a coûté, deux usines et une propriété de cinquante ou quatre-vingt-dix hectares.
À propos de cette usine électrique, jai encore une lettre de Madame le Consul, adressée à Henry de Monfreid, disant : « Cest un scandale, on a été coupé [de telle heure à telle heure], on na pas eu la lumière
» Eh bien oui, on est en Afrique, et il y a des coupures, mais Madame la femme du Consul général de France nappréciait pas ! Tout cela pour dire que cétait important pour Monfreid, il avait mis toute sa fortune là-dedans. Donc, sa liberté, il la payée très cher. Un État ne peut pas défendre cela, puisque cest précisément le contraire dun État. Quand on dit quil est dextrême-droite, je dirais plutôt quil serait presque plus proche des anarchistes. À la limite, il préférerait un non-État, avec de lordre. Mais il nest pas dextrême-droite. Ce sont des schémas tout faits. Sous prétexte quil est allé voir une fois Mussolini en 1936, tout le monde dit que cest un fasciste, cest grotesque.
Le hiatus entre Monfreid et l'Éthiopie
LNA. Dans le cadre de la gestion du patrimoine Monfreid et en votre qualité dayant droit, avez-vous eu des contacts avec les autorités éthiopiennes ?
GDM. Non, je nen ai pas eu du tout. Sauf, tout à fait par hasard, dans le cadre de mon métier darchitecte. Mais en dehors de cela, je nen ai jamais eu, aucun.
LNA. Cest curieux, non ?
GDM. En fait, ce que je dis est un peu faux. En tant quhéritier officiel dHenry, je nai pas eu de contact officiel avec les autorités éthiopiennes. Mais, à titre privé, jai des relations indirectes avec lÉthiopie, cest personnel. Mais je nai rien contre lidée davoir dautres types de relations, au contraire. Dautant que je pense que cest une richesse que les Éthiopiens méconnaissent et dont ils pourraient tirer bien plus que de Rimbaud. Ne serait-ce que de lire ces livres qui sont de véritables panégyriques sur lÉthiopie ; livres quon ne peut pas facilement rééditer en France, parce quils sont trop de lépoque, mais qui comportent peut-être des parallélismes à faire avec lÉthiopie actuelle. Je suis prêt à aller faire des conférences ou tout ce quon voudra. Je lavais fait un peu avec les gens qui soccupent du Yémen. Mais le Yémen cest moins fort, puisque Monfreid ny avait jamais résidé, il y passait, il vendait ses marchandises et il sen allait. Jai eu de très bonnes relations avec lattaché culturel de lambassade du Yémen ; on avait fait une exposition de peintures à lambassade du Yémen. On pourrait sûrement faire des choses en Éthiopie et ce pourrait être une ouverture, un vrai échange. Et cela pourrait aussi contrebalancer ce qui est fait par les Américains, les Italiens
LNA. Est-ce que cela pourrait donner loccasion de ressortir des textes qui nont pas vu le jour depuis longtemps, concernant lÉthiopie ?
GDM. Oui, ce qui serait intéressant serait de travailler avec un Éthiopien francophone et denvisager la traduction en amharique dun ou des livres de Monfreid concernant lÉthiopie, il y en a plus dun ! Il y a même des histoires qui concernent directement le patrimoine éthiopien. Je pense, par exemple à Ménélik tel quil fut, à Les lionnes dor dÉthiopie, ou au Drame éthiopien.
Il ne faut pas oublier que même si Monfreid était derrière les armées italiennes, pour lui, cétait pour libérer lÉthiopie dHaïlé Sellassié. Haïlé Sellassié dont lÉthiopie sest libérée, quarante ans ou cinquante ans plus tard. Mais il ne faut pas trop sattacher à cette dimension politique, ce nest pas un point focal. Monfreid est une partie prenante du patrimoine éthiopien.