[Paris, 26 décembre 2001]
LNA. Avez-vous passé un bon Noël, M. Dini ?
Ahmed Dini Ahmed. Oui, jai passé un bon Noël. Dautant que, pour la première fois de ma vie, je me suis déguisé en Père Noël pour mes petites-filles ; habillé en rouge, avec barbe blanche et sourcils et moustaches blancs. Cest la première fois que je me voyais dans une glace en Père Noël noir. Et je me suis posé la question de savoir ce que cela aurait donné dans le paysage enneigé du grand Nord. Je me suis amusé avec les petites et jai passé un bon Noël.
Création du Frud national
LNA. Après cette aimable introduction, passons à la politique. Comment se nomme votre mouvement aujourdhui, lex Frud-armé ? Jai entendu certains parler de Frud combattant
ADA. Étant donné que nous avons cessé le combat militaire et que nous avons déposé nos armes, nous ne pouvons pas conserver lappellation Frud « armé » ou « combattant ». Le Frud sera tout simplement le Frud national. Pour quil perde avec ses armes et ses actions militaires la connotation tribale de « rébellion afar », nous lappellerons Frud national et il comprendra toutes les composantes nationales de la population de Djibouti.
LNA. Le mouvement de lutte armée, dans la perspective de lélargissement du champ politique djiboutien, devient donc un parti politique, et cesse dêtre un mouvement strictement afar
ADA. Voilà ! Il devient un parti politique.
LNA. Y avait-il risque de confusion avec le mouvement des anciens membres du Frud ayant rallié le pouvoir en 1994, qui aujourdhui continuent à sappeler Frud ?
ADA. Le Frud, en tant que parti politique, nappartiendra pas aux Afars seuls et il nappartiendra pas non plus uniquement à ceux qui ont combattu, les armes à la main, dans le maquis. Parce que lexpérience nous a enseigné que les maquisards, transformés en parti politique, se conduisent comme les propriétaires de ce parti quils créent, par la légitimité des fusils. Partout, depuis que nous avons entendu parler de fronts combattants, toutes les rébellions armées, une fois transformées en partis politiques, ont revendiqué pour elles seules la légitimité et le pouvoir et nous connaissons la suite. Pour nous, le Frud appartiendra à tous ceux qui veulent faire de la politique, en conformité avec les objectifs que nous nous assignons.
LNA. Vous voulez faire un « mouvement de masse » ?
ADA. Oui, un mouvement qui appartient à toutes les composantes nationales.
LNA. On a eu limpression quil y avait des frictions au sein de votre mouvement, quon soupçonnait les signataires de lAccord de concorde et de réforme civile (1) de vouloir rejoindre le pouvoir en place, comme les dissidents du Frud de 1994. Où en est-on de lunité du mouvement ?
ADA. Eux (en 1994), lorsquils ont passé un accord avec le gouvernement, dans le corps même de cet accord il était prévu quils rejoignent comme alliés le parti au pouvoir, le RPP (2). Ils ont donc perdu leur autonomie et leur personnalité distincte par rapport au parti au pouvoir. Étant donné que nous avions combattu la forme de parti unique, nous ne pouvons pas les rejoindre ou les imiter. Le multipartisme exige véritablement quil y ait plusieurs partis distincts. Maintenant, nous verrons sils sintègrent complètement au RPP auquel ils sont alliés aussi bien dans le gouvernement que dans le programme et les objectifs, ou bien sils sen séparent et forment un parti à part. Sils forment un parti à part et que nous-mêmes aussi formions un parti à part, pourquoi ne pas discuter pour sunir ? Et si nous ne nous unissons pas, nous serons départagés par ladhésion populaire.
LNA. Quels sont les membres constitutifs du Frud national ?
ADA. Ils sont une vingtaine.
LNA. Vous avez déjà les noms de ces personnes ?
ADA. Oui, pour la majorité, ce sont des gens qui ne viennent pas du maquis. Les maquisards y sont présents, mais ils représentent moins de la moitié de ce comité.
LNA. Cette liste sera rendue publique ?
ADA. Oui, elle le sera très bientôt.
LNA. Avant la signature de laccord avec le gouvernement, aviez-vous imaginé un tel élargissement du Frud ? Aviez-vous eu alors des discussions préalables avec dautres composantes politiques djiboutiennes en vue de cet élargissement ?
ADA. Dans ce but, nous avons non seulement eu des discussions à ce sujet avec toutes les composantes de lopposition nationale, mais nous avons organisé dès 1992 une conférence à Paris qui a adopté une résolution et créé une structure de coordination, le FUOD (3) élargie par la suite à lODU (4).
Suites à l'Accord de réforme et de concorde civile
LNA. LAccord de réforme et de concorde civile signé avec le gouvernement djiboutien mettait un terme à la lutte armée afar, qui revendiquait le développement de la région nord mais aussi des droits politiques pour lopposition djiboutienne. Ce traité de paix a été rendu possible grâce à lintelligence de ses deux inventeurs, Ahmed Dini Ahmed, président du Frud et Ismaël Omar Guelleh, président de la République de Djibouti. Permettez-moi une insolence : à ce jour, des deux personnes en question, qui se révèle le rusé renard ?
ADA. À tout seigneur toute honneur. Le renard est peut-être le Président, parce que cest lui qui en retire le bénéfice immédiat, et le mérite davoir accepté le dialogue et davoir fait preuve dune certaine modération permettant de parvenir à un accord. Parce que nous, nous étions la partie qui présentait une revendication, le gouvernement représentait le côté conservateur détenant le pouvoir dont nous revendiquions le partage. Si ce nest pas dans limmédiat et constitutionnellement, cest dans un proche avenir : par le multipartisme, par la décentralisation, par la réorganisation, par toutes les réformes
Nous avions des revendications contre le statu quo dont le gouvernement se satisfaisait. Même si nous navons pas tout obtenu, la part que nous avons obtenue cest grâce à la concession dont le Président a fait preuve. Donc, étant donné quil en retire le bénéfice immédiat davoir réalisé la paix dans le pays et créé une atmosphère de dialogue, il est le plus grand bénéficiaire, pour le moment. Cest donc lui, le « rusé renard ».
LNA. Cela vous suffit ?
ADA. Oui, cela me suffit parce que notre revendication nétait pas : « Ôte-toi de là que je my mette. » Nous avions comme objectif de rendre possible la fin du blocage que le pays connaissait depuis lindépendance. Nous y sommes parvenus. Nous avions aussi comme objectif de pouvoir créer plusieurs partis politiques. Comme engagement sur le papier nous y sommes parvenus, et nous pensons que dans la réalité nous y parviendrons également. À partir du moment où le peuple, les citoyens, ont le choix entre plusieurs organisations, cest à la société civile de pousser la démocratisation, à travers ses représentants, jusquà ses possibilités ultimes. Ce ne sont plus les tenants du pouvoir qui doivent imposer autoritairement la démocratie. Ce ne sont plus les porteurs de fusils qui doivent imposer, à la pointe des baïonnettes, la démocratie au peuple. Cest le peuple, ce sont ceux qui réclament leurs droits qui doivent imposer la démocratie. Seulement, il fallait lui donner la possibilité de choisir, la possibilité de désigner des représentants et de punir ou décarter ces représentants sils ne donnent pas satisfaction.
LNA. Vous faites confiance à cette voie-là ?
ADA. Nous avons ouvert la voie, il faut la suivre.
LNA. Vous rentrez dun colloque de la communauté afar organisé à Uppsala en Suède. Votre contribution portait sur le thème : « Limplication du système de parti unique pour la société djiboutienne et ses conséquences sur les Afars de Djibouti » ; votre analyse comprenait une part bien documentée sur le déficit démocratique et sur ses conséquences politiques et économiques
Pourtant, en lisant votre discours, on a limpression quil ny a « que » lespoir et quaucun phénomène concret ne vient étayer votre propre optimisme. On a limpression que laccord que vous avez signé cest seulement signature contre parole. Croyez-vous que la seule parole du gouvernement suffise ?
ADA. Il sagit en fait de signature contre signature engageant les deux parties signataires à égalité juridique. Mais lespoir est le socle sur lequel se bâtit toute action en perspective, qui envisage certains événements comme possibles ou probables. Une fois que lon sort des perspectives on est dans la réalisation. Ici il ne sagit pas seulement despoir vide, il sagit despoir reposant sur des engagements précis et il y a eu des orientations prises. Donc, il faut faire effort et agir pour que lengagement se transforme en réalisations. Il ne sagit pas de confiance béate. Nous sommes partenaires et nous continuons à agir pour que ce qui est prévu se réalise.
LNA. Donc, jusquici le calendrier est respecté ?
ADA. Il y a des retards. Ils ne nous surprennent pas. Ils sont dus dabord au manque de savoir-faire. Parce que cest quelque chose de nouveau pour nous de discuter un projet, de le rédiger et le mettre en uvre, et nous navons pas dexperts qui ont une pratique en la matière. Le premier obstacle cest donc ce manque de savoir-faire ; le deuxième cest un déficit en cadres compétents ; le troisième cest le manque de moyens matériels pour mettre en place de manière concrète et rapide ce qui est prévu ; le quatrième (il est peut-être subjectif) cest une pesanteur des habitudes acquises.
LNA. Quand vous dites « nous », vous parlez du gouvernement ou du Frud ?
ADA. Non, je parle des fonctionnaires djiboutiens, des politiciens djiboutiens et de la société dans son ensemble.
LNA. Alors on est là dans le déficit de culture politique
ADA. Non. Il y a la volonté politique mais on se heurte à un manque de savoir-faire administratif, au niveau du management.
LNA. Quels sont les points qui ont pris du retard sur le calendrier ?
ADA. La décentralisation. Pour nous, la quasi totalité des réformes consiste en la décentralisation (telle que nous lavons négociée et adoptée, et non la version irresponsable de Gulub-Kena, à lauteur inconnu, présentée résemment sur un site internet). Je mattendais à ce que ce projet soit soumis et adopté par le conseil des ministres. Hier, au plus tard ; pour que lAssemblée nationale adopte ce projet de loi au cours de la session budgétaire actuelle, qui court jusquau 31 décembre. Nous avons donc du retard à ce niveau. Et nous sommes tenus par le temps, parce que lannée prochaine cest lannée des élections législatives et en même temps lannée des élections locales, prévues par le projet de loi sur la décentralisation. Ces élections doivent normalement être préparées par les pouvoirs décentralisés.
LNA. Vous continuez à penser quil ny a pas de mauvaise volonté ; quil ne sagit que dun manque de savoir-faire administratif ?
ADA. Cest très difficile de parler de « volonté » parce que lon risque de tomber là dans le procès dintention
Nous avons aussi du retard dans la réouverture des écoles. Pour rouvrir les écoles il faut réaménager les pistes daccès, et pour pouvoir réaménager ces pistes il faut embaucher de la main-duvre. Il faut donc de largent. Pas dargent pas de main-duvre, pas de main-duvre pas de pistes, pas de pistes pas décoles !
LNA. Puisque la loi sur la décentralisation est en retard, les élections législatives prévues pour 2002 peuvent-elles se tenir sans ladoption de cette loi, cest-à-dire comme elles se sont tenues auparavant ?
ADA. Cela ne devrait pas. Cela ne devrait pas du tout. Les élections législatives sont prévues pour décembre prochain (2002).
LNA. « Cela ne devrait pas »
Voulez-vous dire que ce nest pas techniquement possible ou que cela nest pas souhaitable ?
ADA. Ce ne serait pas souhaitable. Parce que si cest toujours le ministère de lIntérieur et le gouvernement central qui organisent tout, où est le changement ?
LNA. Concrètement, le chantier démocratisation et développement est encore
ADA. Il est encore au stade de projet, comme je lai dit dans mon intervention dUppsala (Suède), à létat de projet et dintentions. Et on devrait de dépêcher.
LNA. Quels seraient les recours du Frud, signataire de lAccord de concorde et de réforme civile, au cas où le projet de loi sur la décentralisation ne serait pas présenté à lAssemblée nationale et adopté suffisamment tôt pour permettre lorganisation des élections locales et législatives de 2002 ?
ADA. Dabord, ce serait dommage que ladoption et la mise en application du projet de loi sur la décentralisation connaisse un retard important, ce qui aurait pour conséquence de prolonger outre mesure le statu quo ante du conflit que le pays a connu ; ce qui nest pas souhaitable. Ensuite, le recours face à une telle éventualité nincomberait pas au seul Frud signataire de lAccord, mais à lensemble du peuple djiboutien qui aspire à des changements positifs.
LNA. Indépendamment des problèmes de savoir-faire internes à Djibouti, le retard pris pour la mise en uvre de ces projets est-il lié à des problèmes de financements internationaux ?
ADA. Jusquà ce jour il ny a pas eu de financements internationaux. Le financement international ne se fait pas sur simple demande. Il faut élaborer un plan, réunir une conférence des donateurs et soumettre à cette conférence des plans détaillés sur les projets, leurs coûts, ce quon veut faire, comment on compte le faire, etc. Et jusquà présent, Djibouti na pas eu de conférence des donateurs. Partout où il y a eu un accord politique après un conflit, que cela soit au Congo, au Burundi ou ailleurs, immédiatement, dans la foulée, il y a eu réunion dune telle conférence. Pour Djibouti, il ny a rien eu. Comment imaginer que Djibouti nest pas un pays solliciteur ? Il na rien et Djibouti ne demande rien. Donc, rien ne se passe.
LNA. Djibouti na besoin de rien, peut-être
ADA. [Rires.] Oui, voilà ce que les gens disent. Nous avons élaboré un document cadre des réhabilitations : cela ne suffit pas. Il faut lapprofondir, le détailler, le mettre à jour et il faut réunir une conférence des pays donateurs. Nous sommes encore en retard sur ce point. Et ce nest pas lex-rébellion qui peut le faire, cest le gouvernement. Les gouvernements des pays donateurs ne peuvent traiter quavec le gouvernement djiboutien.
LNA. Comment expliquez-vous que le gouvernement djiboutien nait pas demandé la réunion dune conférence des pays donateurs et présenté des projets de développement et de réhabilitation pour le pays ?
ADA. Je ne me lexplique pas, je constate seulement, tout comme les donateurs potentiels.
LNA. Vous avez rencontré des responsables de lAgence française de développement récemment. On parle de projets soutenus par lAFD dans la région afar. Est-ce exact ?
ADA. Je crois quil sagit essentiellement de la construction décoles. Ces régions, non seulement nont pas progressé sur ce plan depuis lindépendance (un quart de siècle), mais la scolarité y a été complètement stoppée. Nous avons un vide de vingt-cinq ans à rattraper. Je crois que lAFD doit intervenir dans ce secteur, la construction décoles et la réhabilitation danciennes écoles qui tombent en ruines, puisquelles nont été ni entretenues ni utilisées depuis lindépendance.
Afars, Afarie, afarité
LNA. Parlons de politique régionale, si vous le voulez bien. Vous rentrez, nous lavons dit, de la conférence tenue en Suède sur les Afar et leur rôle dans linstauration de la paix dans la corne de lAfrique. Que retenez-vous de cette conférence ?
ADA. Les conférenciers ont traité entre-autres de la question de la grande Afarie et il a été démontré que ce nétait pas une idée afar ; que cette idée navait pas été adoptée dans le passé par les Afars, ni au niveau des politiciens ni au niveau des chefs traditionnels ni au niveau individuel ou organisationnel : à aucun niveau. Dans la résolution de cette conférence, apparaît le fait que les Afars, tout en partageant la même identité culturelle et linguistique, partagent indéfectiblement le sort des peuples qui composent les trois États dans lesquels ils sont présents. Il ny a pas un sort spécifiquement afar à promouvoir. Et ils combattent tout traitement particulier défavorable qui leur serait réservé.
LNA. Cette idée vous est chère. Je me souviens que vous nous aviez dit : « Il y a des Afars éthiopiens, des Afars érythréens et des Afars de Djibouti. » (Tiens, dailleurs je remarque que vous naviez pas dit « des Afars djiboutiens »
)
ADA. Oui, il y a une nuance. Parce que leur nationalité djiboutienne leur a été contestée dans les faits jusquà maintenant par le pouvoir en place. Cest pour cela que jai dit quil y a des Afars à Djibouti, parce quils sont considérés à Djibouti comme des apatrides. Cest le seul endroit où les Afars ne peuvent être assimilés ni à des étrangers ni à des nationaux. Ils sont ignorés, comme escamotés.
Paix et gouvernance en Somalie
LNA. Parlons de la Somalie. Lundi (24/12/01), une dépêche de lAFP annonçait un accord de paix pour la formation dun gouvernement dunité nationale en Somalie, signé au Kénya sous légide du Président Arap Moï. Mardi (25/12.01), une autre dépêche de lAFP citait le chef de guerre Hussein Mohamed Aïdid, disant cest un faux accord qui est nul et non avenu. Selon vous, quels sont les cadres institutionnels et politiques possibles pour la Somalie ?
ADA. Cest aux Somaliens de définir ces cadres et de leur donner un contenu. Je pense que le premier pas vers la création de ces cadres, cest dassurer la paix intérieure. Quand on parle de la paix, la première chose indispensable est labsence de conflit, de guerre. Que doit-on faire pour quil ny ait pas de conflit ? Convaincre les combattants de cesser les combats. Les chefs de guerre en Somalie ne sont pas que des individus, ils ont des soldats, des forces, des armes. Pour commencer, il faut les convaincre de ne pas en faire usage.
LNA. Vous nous aviez déclaré en 1999 quune solution aux problèmes somaliens « ne viendrait pas de lextérieur, quelle que soit la perfection du plan qui sera présenté »
ADA. Je ne suis pas démenti par la réalité des faits. Pour que les Somaliens discutent entre eux, trouvent un cadre et mettent un contenu dans ce cadre, il faut dabord les convaincre de cesser de se battre. Les politiciens peuvent sentendre, ils seront soutenus par les commerçants, par les tribunaux civils ou islamiques. Mais tant quil y aura des hommes armés qui mèneront des actions sur le terrain, on ne pourra pas les ignorer. Ils sont la réalité du conflit et il serait contre-productif dignorer cette réalité.
LNA. Ce que vous voulez dire cest quon ne peut pas ignorer les organisations, les clans armés.
ADA. Ils sont là, ils sont armés
Avec leurs propres moyens ou avec des soutiens extérieurs, peu importe. Il faut leur démontrer que ce nest pas leur intérêt, ni celui de leur pays de continuer à se battre. Quest-ce quils veulent ? Ils revendiquent des positions politiques ? Il faut partager le pouvoir avec eux. Ils proposent une organisation particulière pour le partage administratif ou politique de la région ? Il faut les écouter pour ouvrir des discussions avec eux sur ce point.
LNA. Ils ont aussi une fâcheuse tendance à refuser tout ce qui leur est proposé de lextérieur. Or, jusquici dans la Corne, concernant par exemple les problèmes entre voisins, souvent on a avancé grâce à lapport des organisations régionales. Pour la Somalie, on a la sensation dune suite déchecs
ADA. Ils veulent le pouvoir, quon le leur donne ! Sil ny a pas dautres moyens de pacifier la Somalie, dapaiser la Somalie
Ils ne veulent rien accepter parce que ce quils veulent cest commander la Somalie. Quils la commandent ! si cela représente le prix de la paix pour les Somaliens.
LNA. Quelle pourrait être lorganisation politique en Somalie ?
ADA. Cest à eux de trouver, seuls ou avec laide quils solliciteraient eux-mêmes de lextérieur, les solutions appropriées.
LNA. Mais la guerre peut aussi être une forme dorganisation sociale et commerciale.
ADA. Sont-ils libres ces gens-là ? Se battent-ils pour leur propre compte ou pour le compte dautres ? Que proposent-ils ? Quon les écoute pour savoir ! Vont-ils proposer de se battre ad vitam aeternam ? Non. Ils vont proposer quelque chose. Si on ne peut tout accepter, que lon prenne leurs propositions comme base de discussion. Ils sont là. Ils sont prêts à tuer et à se faire tuer, ce nest pas pour rien. Ils croient à quelque chose. On ne meurt pas pour rien. Quon leur demande pourquoi.
LNA. Revenons à Arta. Le Président Guelleh sétait vraiment investi pour organiser cette conférence. Or on a limpression que la montagne a accouché dune souris. Quen pensez-vous ?
ADA. Il a fait tout ce quil pouvait faire. Absolument. Engageant avec lui le pays tout entier. Mais ce nétait pas assez parce que les protagonistes de la guerre civile somalienne nétaient pas là. Aïdid, Ato, Sudé
étaient absents. Ce sont eux qui se battent sur le terrain. Il na pas suffi de leur nier toute importance pour quils cessent aussitôt dexister et dagir.
Lutte anti-terroriste et intervention annoncée en Somalie
LNA. Toujours à propos de la Somalie, mais vue côté américain. Après le 11 septembre, le président George W. Bush semble estimer que la lutte contre le terrorisme lui donne tous les droits et en particulier celui de nettoyer tous les recoins du monde. Des frappes contre la Somalie seraient imminentes. Quen pensez-vous ?
ADA. On a lancé une campagne militaire contre lAfghanistan en étant sûr que Ben Laden, considéré comme coupable, sy trouvait. Maintenant, on nous dit que peut-être il est mort ou que peut-être il est vivant, mais quen tout cas on ne sait pas où il est. Donc il ny a pas à la base dune attaque éventuelle de la Somalie le prétexte de la présence de Ben Laden. Il ny a même pas de montagnes, de grottes ou de cavernes. On a entendu parler de la présence dune organisation islamique somalienne, appelée Al-Ittihad. Mais elle est diffuse, elle na pas de camps dentraînement, de bases militaires, de casernes. Elle na pas de zones ou de villages quelle contrôle. On dit que la Somalie étant donné labsence dun pouvoir central capable de contrôler les frontières est susceptible daccueillir des organisations terroristes. Est-ce une raison suffisante pour bombarder ce qui reste de Mogadiscio ou de Hargueisa ? Si on attaque la Somalie juste pour y mettre dautorité, comme en Afghanistan, un gouvernement de transition que lon impose, ce serait une solution pour sortir du cercle vicieux actuel. Un gouvernement de transition qui comprendrait des représentants de toutes les factions, Aïdid, Sudé
On réunit ces gens, on leur dit : « Voilà votre gouvernement, si vous ne lacceptez pas, on vous bombarde. » Étant donné que lhyper puissance américaine est le caporal du monde, cest bon. Partout où il y aura un gouvernement qui ne fait pas laffaire, on commence par un petit ou un grand bombardement et on leur impose un autre gouvernement. Cest une jurisprudence que lon crée.
LNA. La jurisprudence de la « faucheuse de marguerites » !
ADA. Voilà ! Mais seulement, en Somalie, il ny a pas de marguerites. Il y a quelques cailloux et des épineux. Et si on fauche les épineux, il ny aura plus de chameaux et on aura encore un plus grand problème économique.
LNA. Mais cette « jurisprudence » ne sapplique pas au Yémen, à lIndonésie, etc. ?
ADA. Mais si, à tout le monde.
Éthiopie et Somalie
LNA. Des hypothèses de plus en plus insistantes laissent entendre que lÉthiopie pourrait être le sous-traitant des USA en matière de lutte contre le terrorisme en Somalie. Que pensez-vous de la politique éthiopienne vis-à-vis de la Somalie et vis-à-vis des autres pays de la région ?
ADA. Dabord, lÉthiopie, dans la région, est le pays qui a une culture dÉtat et dadministration. Cela lui a permis de survivre à des séismes politiques majeurs : la chute de la royauté millénaire, la disparition du régime totalitaire ultra centralisé de Menguistou. Les gouvernements sont tombés, ladministration et lÉtat sont restés en place. Cest un pays qui a non seulement des potentialités mais aussi une culture de la permanence, de la pérennité. Mais cest un empire. Quand on regarde lhistoire, tous les grands empires sont morts, non pas dépuisement mais dindigestion, davoir voulu avaler et digérer une multitude de petits peuples qui ne voulaient pas se laisser digérer. LÉthiopie, à lépoque de Menelik, a reçu un cadeau empoisonné qui sappelle lOgaden. LOgaden représente en superficie à peu près le quart de lÉthiopie, si ce nest plus. Il est habité par un certain nombre de Somalis qui ont leur langue, leur culture et leur religion qui est différente de celle de la classe dirigeante de lÉthiopie. Étant donné que lÉthiopie est un empire de nationalités, il y a à peu près soixante-seize langues différentes. La direction de lÉthiopie est revendiquée par plusieurs de ces nationalités. Les Amharas disent « nous sommes les plus aptes à diriger lÉthiopie, étant donné notre force culturelle, linguistique, historique, etc. » Les Tigréens disent « nous sommes les plus aptes à diriger lÉthiopie parce que nous avons un savoir-faire militaire, une langue, etc. et quhistoriquement, nous avons eu des rois ». Depuis quelques années, les Oromos disent « cest à nous de diriger lÉthiopie, parce que nous sommes les plus nombreux, les plus riches ; que nous représentons démographiquement plus de la moitié du pays ; que lagriculture, lélevage cest nous ; que les mines sont sur notre sol. Cest donc à nous de diriger, non seulement lÉthiopie, mais la corne de lAfrique ». Ces trois communautés principales veulent toutes diriger lÉthiopie en pensant quelles sont lÉthiopie. Les Somalis disent quant à eux « nous ne sommes pas Éthiopiens et nous ne voulons être dirigés ni par les Amharas, ni par les Oromos, ni par les Tigréens. Nous avons notre État, notre langue, nous sommes une communauté à part ». Ils refusent de se fondre dans cet empire. La rébellion la plus vieille de lAfrique, après celle de lANC, cest la rébellion ou la résistance de lOgaden. Depuis 1945 sans interruption. Haïlé Sellassié a essayé de les approcher, de les rapprocher de lÉthiopie en leur donnant des écoles, des formations professionnelles, etc. Menguistou a continué. Il y a eu deux guerres ouvertes entre la Somalie et lÉthiopie, à cause de lOgaden. LÉthiopie ne veut pas lâcher lOgaden qui représente une grande superficie et une grande zone délevage. Tant que lOgaden refusera de cesser dêtre somali, quil fera partie de lÉthiopie, il y aura toujours un antagonisme structurel entre lÉthiopie et la Somalie. La position de lÉthiopie vis-à-vis de la Somalie ou de la Somalie vis-à-vis de lÉthiopie na rien à voir avec la religion ni avec le terrorisme international. Tout cela nest que prétexte. Une partie de lÉthiopie se dit somalie et la Somalie revendique, soit de lextérieur soit de lintérieur, cette partie de lÉthiopie qui refuse dêtre éthiopienne. Et lÉthiopie veut, par tous les moyens et avec laide de nimporte qui et sous nimporte quel prétexte, neutraliser ces dangers de se voir amputée de cette province qui la rapproche de la mer, ouverture sur le monde extérieur.
LNA. En quoi cela se rapproche-t-il de la lutte contre le terrorisme ?
ADA. Tout mouvement provenant des Somalis est considéré comme terroriste par lÉthiopie. Toute action ou tous agissements du gouvernement éthiopien relèvent de loppression pour les Somalis. Même si ce que fait le gouvernement éthiopien en Ogaden nest pas différent de ce quil fait ailleurs en Éthiopie, la dénonciation de la répression viendra des Somalis. Toute action de résistance ou dopposition venant des Somalis sera dénoncée par lÉthiopie comme terrorisme, même si des actions similaires sont menées dans dautres provinces, par dautres communautés.
LNA. Il y a quand même la réalité dattentats, dactions violentes contre des cibles civiles.
ADA. Oui, personne ne le nie.
Relations éthio-djiboutiennes
LNA. Concernant la politique de lÉthiopie vis-à-vis de Djibouti, on a pu lire dans le quotidien gouvernemental djiboutien la Nation, un entretien avec lambassadeur dÉthiopie à Djibouti. Les propos du journaliste étaient plutôt « mordants ». Où en est-on ?
ADA. Djibouti soutenait la mise en place dun gouvernement national de transition en Somalie. LÉthiopie considère que ce gouvernement émane en partie ou qui est soutenu par Al-Ittihad et elle ne soutient pas ce gouvernement. Leurs divergences viennent de là.
LNA. Mais il ny a pas de problèmes économiques ou commerciaux entre les deux pays ?
ADA. Vous savez, lÉthiopie et Djibouti sont lun pour lautre comme la planche du naufragé. LÉthiopie a besoin de Djibouti pour les commodités du port et sa proximité. Et Djibouti a besoin que lÉthiopie utilise ce port parce quelle est le principal client de Djibouti. Si lÉthiopie nutilisait plus notre port, il réduirait son fonctionnement de près de quatre-vingt-dix pour cent. Alors le jeu de chacun des deux pays est de faire monter les enchères. Djibouti a intérêt à faire croire à lÉthiopie quelle a plus besoin de nous que nous delle. Et lÉthiopie fait la même chose.
LNA. Dans le cadre de la décentralisation à Djibouti, est-il prévu de développer les ports de Tadjourah et dObock ?
ADA. Oui, mais il faudra dabord créer des voies de communication qui nexistent pas. Il y a quelques kilomètres de route à Tadjourah, mais pour Obock, il ny a rien. Or, Obock serait bien placé parce que pour venir dans les ports de Djibouti ou de Tadjourah, les bateaux se déroutent de cent cinquante kilomètres, soixante-quinze à laller et soixante-quinze au retour. Ils sortent de leur voie normale vers locéan Indien. Alors que laccès au port dObock ne nécessiterait pas ce déroutage, puisquil est à lentrée de la mer Rouge et non pas dans le golfe, comme Djibouti et Tadjourah. Mais Djibouti ne serait pas perdant sil développait des ports dans cette région, parce quon peut aussi rejoindre la route Assab/Addis-Abeba car la route Djibouti/Galafi est vraiment saturée maintenant. Cette route navait pas été construite pour un tel trafic de poids lourds et elle est complètement défoncée. On passe autant dheures entre Galafi et Dikhil (environ 100 km), quentre Galafi et Aouache (600 km). Cent kilomètres sur le territoire djiboutien demandent huit heures pour être parcourus.
LNA. Selon nos sources, vous vous seriez rendu en Éthiopie en juillet-août derniers, accompagné de Chem Daoud, vice-président du Frud. Si je comprends bien, vous partez en vacances quand il fait mauvais temps !?
ADA. [Rires.] Quand il fait mauvais temps à Djibouti, nous partons en Éthiopie ! Nous fuyons les grosses chaleurs et la sécheresse à Djibouti et nous nous calfeutrons à Addis-Abeba pour fuir les pluies. Sil fait mauvais là-bas, il fait pire chez nous.
LNA. Avez-vous rencontré des officiels éthiopiens ?
ADA. Non, nous navons rencontré personne. Il sagissait de simples vacances.
LNA. Cest dommage.
ADA. Oui, cest dommage. Nous navions pas sollicité de rencontres et ils nont pas demandé à nous voir. Comme nous étions chez eux, cétait à eux de le faire.
Israël et Palestine. État religieux
LNA. Écartons-nous un peu de la Corne pour parler du Proche-Orient. Comment percevez-vous les différents interdits du gouvernement Sharon à lencontre de Yasser Arafat et de lAutorité palestinienne ?
ADA. Le gouvernement Sharon exige de Yasser Arafat quil arrête ceux que le gouvernement israélien considère comme des criminels, des extrémistes. Et en même temps, il le met en prison parce que Arafat est pratiquement en prison. Il est en état darrestation. On ne lui laisse même pas la liberté dexécuter les ordres reçus. Sil doit exécuter ces ordres, ce ne peut être que par lintermédiaire de sa police. On a détruit sa police. Concrètement, ce que nous voyons de très loin et dune manière presque neutre parce quon ne peut pas lêtre totalement neutre sur ces affaires : tout ce que M. Sharon demande à Arafat, ce sont des prétextes. En réalité, il ne veut pas quArafat travaille, quil neutralise les extrémistes pour rendre les négociations et la paix possibles. M. Sharon a dénoncé la paix, les accords dOslo. Quand on refuse à un chef dautorité daller dans une église, quelle autonomie lui laisse-t-on ? Quand je vois cela, je me souviens dune phrase que jai lue il y a trente ans, sous la rubrique « Ils ont dit » de Jeune Afrique je crois. Le général israélien, Igal Allon, a dit : « Avec nous, les Palestiniens seront comme un cafard au fond dune bouteille. » Cest exactement cela. Ce peuple est au fond dune bouteille comme un cafard et, de temps en temps, on lui injecte un peu dinsecticide et on referme la bouteille. Sil sagite, on laccuse de terrorisme !
LNA. Pourquoi un gouvernement israélien ferait-il cela, sachant à quel point les Juifs ont souffert ?
ADA. Parce que le gouvernement israélien considère la terre de Palestine comme terre dIsraël, seulement dIsraël. Les Palestiniens sont tout simplement de trop.
LNA. Ce serait donc un fonctionnement impérialiste ?
ADA. Non, ils ne considèrent pas cela comme de limpérialisme. Ils considèrent que cest la récupération de la terre qui leur a été promise par lÉternel. Cette terre est à eux, les Palestiniens sont des intrus que diverses circonstances historiques ont installés sur une terre, dans la maison dIsraël. Ils sont convaincus quils sont légitimement fondés à expulser ces gens-là de leur maison. Ils sont seuls propriétaires de la maison dIsraël. Voilà le fondement de la persécution absolue que subissent les Palestiniens, qui eux ont officiellement reconnu le droit à lexistence de lÉtat dIsraël.
LNA. Cest donc une conception religieuse de lÉtat
ADA. Oui, absolument.
LNA. Peut-on prolonger et dire que toute conception religieuse dun État est dangereuse ?
ADA. Non, cela dépend de la conception de la religion considérée. Je ne connais pas bien la religion juive, mais dans les quelques passages que jai lus, lorsque le peuple dIsraël faisait la guerre à des mécréants, il passait, dans certaines circonstances, tout le monde au fil de lépée, hommes, femmes et enfants. Cela porte un nom, cette extermination générale. Dans les autres religions, je ne pense pas que la conception de la guerre religieuse prescrive lextermination totale des peuples vaincus. La preuve, cest quavec les autres religions, les peuples de religions différentes ont pu coexister et survivre ensemble. Alors quavec Israël, ce nest pas possible. Il ny a pas de mélange, pas dintégration. Si aujourdhui, je me convertis au catholicisme, la religion catholique macceptera. Si vous vous convertissez à lislam, lislam vous acceptera. Mais vous ne pouvez pas vous convertir au judaïsme. Il faut avoir tété la religion au sein de la mère. On nest même pas juif par le père, on est uniquement juif par la mère. Heureusement, tous les Israéliens ne sont pas des ultraorthodoxes. Mais cest cette vision qui domine la politique israélienne en ce moment, en Palestine.
Arafat, même sil extermine le Hamas et le Hezbollah, on lui demandera toujours plus. Comment lui demander dagir contre le Hamas et lempêcher de circuler ? On le met en prison et on lui dit quil ne fait pas assez. Ce qui est vrai en physique est aussi vrai en politique : toute réaction est proportionnelle à laction. En politique, la résistance est proportionnelle à loppression ; le combat et les armes utilisés contre cette oppression sont proportionnels à la force de loppresseur. Même si ce nest pas sur un plan technique ou militaire, on trouve toujours les moyens de faire du mal à loppresseur. Le terrorisme, cest cela. Lorsquon na pas les moyens de faire ce que fait légalement loppresseur, on en vient à des actions individuelles ; cest la force de la volonté de lindividu. Un gosse palestinien lance une pierre, on lui tire une balle dessus ; un autre tire la langue à un soldat israélien qui lui tire une balle dans la tête ; le policier palestinien tire sur le soldat avec son Kalachnikov, un hélicoptère lui envoie une fusée dirigée par laser. Ce nest pas du même niveau, cela devient indécent ce conflit ; et les médias parlent d« échanges de tirs »
Quel échange de tirs ? Je lance un caillou, on menvoie une roquette. Même si tous les cailloux des territoires occupés étaient lancés sur un seul char israélien, il ny aurait pas une éraflure sur la peinture et, en retour, on les canarde comme des pipes sur un stand de tir de fête foraine.
LNA. Mais ne pensez-vous pas que la politique est déjà suffisamment compliquée sans quon y ajoute des aspects religieux ?
ADA. Il ny a pas grande différence entre la politique et la religion. Quest-ce que la religion ? Cest une tentative de concilier le bien de ce monde avec le bien de lau-delà. On pense maintenant quil faut cantonner la religion dans lau-delà. Mais la vraie religion cest de concilier les deux.
LNA. Oui, mais dans la pratique individuelle, dans le champ privé.
ADA. Non, la pratique individuelle de la religion, cest la discipline, cest lexercice physique et mental pour mettre lindividu en état de bien se comporter sur le plan général. Les prières, les jeûnes, etc. ce sont des exercices qui doivent permettre à lindividu dapprivoiser et de dresser son âme afin de bien se comporter en société, de respecter certaines éthiques, rien dautre. Dieu na pas besoin que je mette mon visage sur le sol et que je me prosterne, ce nest pas cela. Il na que faire de la posture de mon corps dans lespace. Seulement cest une obligation dexercice pour minculquer la discipline : ne pas voler ce qui appartient aux autres, ne pas tromper les gens par le mensonge, ne pas faire du mal, etc. Mais il y en a qui nont pas compris cette signification de la religion.
Séparée de la religion, la politique risque parfois de devenir du cynisme. Cela pervertit la société. Cest ainsi que lon voit des détournements de fonds publics, des crimes
LNA. Prenons lÉthiopie, au niveau religieux il y a une offre assez large. Comment envisager une bonne gouvernance avec un État religieux ?
ADA. Il y a plus de musulmans en Éthiopie que dans les trois pays réunis, Djibouti, Érythrée et Somalie. Et ils sont libres. Avec Haïlé Sellassié, ils nétaient pas libres. Paradoxalement, les musulmans dÉthiopie ont connu la liberté de culte avec le régime communiste de Menguistou. Il a dit que lÉthiopie appartenait à toutes les religions. Il a réprimé lÉglise parce que la terre à nationaliser appartenait à lÉglise (huit-dixièmes des terres appartenaient à lÉglise). LIslam na pas de hiérarchie qui capitalise le sol ; cest une religion dindividualités, nous navons pas de pape. En Éthiopie, jusquà présent on na connu que des gouvernements dirigés par des chrétiens, à lexception de Menguistou qui disait quil était athée. Cest un terme qui ne devrait pas exister, le « a » privatif et « théo » (dieu), sans dieu. Comment peut-on exister sans Dieu ? [Rires.] On le prétend mais on ne peut pas ! On peut vivre en refusant Dieu, mais cest une autre histoire
Les musulmans ne sont pas gênés par le fait quun chrétien soit à la tête de lÉtat. Il y aura toujours un individu à la tête de lÉthiopie. Quil soit chrétien ou musulman na pas dimportance, pourvu quil voit tout le peuple de la même manière.
Mutilations sexuelles traditionnelles
LNA. Nous ne vous avons jamais posé cette question : que pensez-vous des mutilations sexuelles traditionnelles ?
ADA. Je pense que cest une mauvaise chose. Mais, contrairement à lopinion générale chez nous (je ne sais pas ce qui se passe ailleurs), ce sont les femmes qui imposent ces mutilations aux filles.
LNA. « Chez nous » veut-il dire chez les Afars ?
ADA. Non, chez les Afars, les Somalis, etc. Ce sont les femmes qui tiennent à conserver cette tradition. Les hommes naiment pas cela. Même quand ils essayent dempêcher ces mutilations, ils ny parviennent pas. Ce sont les femmes qui saccrochent à cette néfaste habitude. Ce sont elles qui pratiquent lopération, ce sont elles qui font perdurer cette coutume. Les religieux et les hommes politiques, tout le monde demande que lon y mette fin. Ce sont les femmes quil faut convaincre. Maintenant, les femmes scolarisées, sédentarisées, urbanisées disent que les mutilations sexuelles sont une mauvaise chose. Qui vous oblige à faire cela ? Moi, jai deux filles. Jai essayé dempêcher, je nai pas pu, parce que les femmes considèrent quil est honteux de ne pas être infibulées, excisées.
LNA. Cest terrible ce que vous dites.
ADA. À Uppsala, il y avait des femmes qui ont parlé de cela. Jai dit ce que je viens de vous dire. Qui pratique ces opérations ? Ce ne sont pas des hommes, ce sont des matrones. On pense que ce sont les hommes qui obligent les femmes à faire cela. Ce nest pas vrai.
LNA. Pensez-vous que cela peut changer, grâce à léducation, par exemple ?
ADA. Oui, si on fait pression sur les femmes, elles cesseront de pratiquer cela.
LNA. Croyez-vous réellement que des hommes accepteraient dépouser des femmes non excisées, non infibulées ?
ADA. Il paraît que les hommes préfèrent les femmes non excisées qui seraient plus sensuelles. Sils refusaient dépouser des femmes non excisées, ils ne trouveraient pas de femmes. Il faudrait les importer de lextérieur. Si on fait pression sur les femmes, les vraies coupables, au lieu de faire pression sur les hommes en considérant les femmes comme victimes, on arrivera à un résultat.
LNA. Il faut peut-être faire les deux ?
ADA. Jai soixante-dix ans et je nai pas vu un homme qui exige que lon excise ses filles. Jai vu le contraire. Il faudra peut-être faire ce que lon fait en France maintenant. Cest-à-dire mettre les matrones en prison et, par la peur, elles cesseront de faire des excisions. Mais là on entre dans ce qui pourrait être considéré comme une oppression, comme de lautoritarisme. Si on décide que lexcision est interdite et que ces opérations se pratiquent en cachette, cela peut aussi avoir dautres répercussions.
LNA. Même les autorités religieuses narrivent pas à convaincre ?
ADA. Non, elles ny arrivent pas. Depuis toujours elles disent que ce nest pas prescrit dans le Coran. Les épouses du Prophète nétaient pas excisées. Et cette pratique nexiste que chez les Afars, les Somalis, au Soudan
LNA. Mais pas seulement : au Tigray et dans dautres régions aussi
ADA. Oui, mais ce sont des civilisations pharaoniques. Dailleurs, il paraît que cest un pharaon qui a inventé cela. Cest une aberration.
(1) Accord de paix signé entre le Frud-armé et le président djiboutien, le 12 mai 2001, à Djibouti, mettant un terme à la lutte armée.
(2) RPP : Rassemblement populaire pour le progrès, parti du Président.
(3) FUOD : Front uni de lopposition djiboutienne.
(4) ODU : Opposition djiboutienne unifiée.