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Djibouti / Politiques régionales

Ahmed Dini : « Nous sommes tenus par le temps… On devrait se dépêcher. »

Dans un troisième entretien accordé aux « Nouvelles d’Addis » fin décembre à Paris, Ahmed Dini Ahmed, président de l’ex Frud-armé annonce la création d’un parti d’opposition représentatif des différentes composantes nationales djiboutiennes : le Frud national.

Faisant le point sur la mise en œuvre de l’Accord de concorde et de réforme civile, M. Dini expose ses craintes sur les retards constatés dans le calendrier des réformes. À propos de la Somalie, il estime qu’il faut tenir compte du point de vue des chefs de guerre.

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER & COLETTE DELSOL

 

[Paris, 26 décembre 2001]

LNA. – Avez-vous passé un bon Noël, M. Dini ?
Ahmed Dini Ahmed. – Oui, j’ai passé un bon Noël. D’autant que, pour la première fois de ma vie, je me suis déguisé en Père Noël pour mes petites-filles ; habillé en rouge, avec barbe blanche et sourcils et moustaches blancs. C’est la première fois que je me voyais dans une glace en Père Noël noir. Et je me suis posé la question de savoir ce que cela aurait donné dans le paysage enneigé du grand Nord. Je me suis amusé avec les petites et j’ai passé un bon Noël.

 


Création du Frud national

LNA. – Après cette aimable introduction, passons à la politique. Comment se nomme votre mouvement aujourd’hui, l’ex Frud-armé ? J’ai entendu certains parler de Frud combattant…
ADA. – Étant donné que nous avons cessé le combat militaire et que nous avons déposé nos armes, nous ne pouvons pas conserver l’appellation Frud « armé » ou « combattant ». Le Frud sera tout simplement le Frud national. Pour qu’il perde avec ses armes et ses actions militaires la connotation tribale de « rébellion afar », nous l’appellerons Frud national et il comprendra toutes les composantes nationales de la population de Djibouti.

LNA. – Le mouvement de lutte armée, dans la perspective de l’élargissement du champ politique djiboutien, devient donc un parti politique, et cesse d’être un mouvement strictement afar…
ADA. – Voilà ! Il devient un parti politique.

LNA. – Y avait-il risque de confusion avec le mouvement des anciens membres du Frud ayant rallié le pouvoir en 1994, qui aujourd’hui continuent à s’appeler Frud ?
ADA. – Le Frud, en tant que parti politique, n’appartiendra pas aux Afars seuls et il n’appartiendra pas non plus uniquement à ceux qui ont combattu, les armes à la main, dans le maquis. Parce que l’expérience nous a enseigné que les maquisards, transformés en parti politique, se conduisent comme les propriétaires de ce parti qu’ils créent, par la légitimité des fusils. Partout, depuis que nous avons entendu parler de fronts combattants, toutes les rébellions armées, une fois transformées en partis politiques, ont revendiqué pour elles seules la légitimité et le pouvoir et nous connaissons la suite. Pour nous, le Frud appartiendra à tous ceux qui veulent faire de la politique, en conformité avec les objectifs que nous nous assignons.

LNA. – Vous voulez faire un « mouvement de masse » ?
ADA. – Oui, un mouvement qui appartient à toutes les composantes nationales.

LNA. – On a eu l’impression qu’il y avait des frictions au sein de votre mouvement, qu’on soupçonnait les signataires de l’Accord de concorde et de réforme civile (1) de vouloir rejoindre le pouvoir en place, comme les dissidents du Frud de 1994. Où en est-on de l’unité du mouvement ?
ADA. – Eux (en 1994), lorsqu’ils ont passé un accord avec le gouvernement, dans le corps même de cet accord il était prévu qu’ils rejoignent comme alliés le parti au pouvoir, le RPP (2). Ils ont donc perdu leur autonomie et leur personnalité distincte par rapport au parti au pouvoir. Étant donné que nous avions combattu la forme de parti unique, nous ne pouvons pas les rejoindre ou les imiter. Le multipartisme exige véritablement qu’il y ait plusieurs partis distincts. Maintenant, nous verrons s’ils s’intègrent complètement au RPP auquel ils sont alliés aussi bien dans le gouvernement que dans le programme et les objectifs, ou bien s’ils s’en séparent et forment un parti à part. S’ils forment un parti à part et que nous-mêmes aussi formions un parti à part, pourquoi ne pas discuter pour s’unir ? Et si nous ne nous unissons pas, nous serons départagés par l’adhésion populaire.

LNA. – Quels sont les membres constitutifs du Frud national ?
ADA. – Ils sont une vingtaine.

LNA. – Vous avez déjà les noms de ces personnes ?
ADA. – Oui, pour la majorité, ce sont des gens qui ne viennent pas du maquis. Les maquisards y sont présents, mais ils représentent moins de la moitié de ce comité.

LNA. – Cette liste sera rendue publique ?
ADA. – Oui, elle le sera très bientôt.

LNA. – Avant la signature de l’accord avec le gouvernement, aviez-vous imaginé un tel élargissement du Frud ? Aviez-vous eu alors des discussions préalables avec d’autres composantes politiques djiboutiennes en vue de cet élargissement ?
ADA. – Dans ce but, nous avons non seulement eu des discussions à ce sujet avec toutes les composantes de l’opposition nationale, mais nous avons organisé dès 1992 une conférence à Paris qui a adopté une résolution et créé une structure de coordination, le FUOD (3) élargie par la suite à l’ODU (4).

 


Suites à l'Accord de réforme et de concorde civile

LNA. – L’Accord de réforme et de concorde civile signé avec le gouvernement djiboutien mettait un terme à la lutte armée afar, qui revendiquait le développement de la région nord mais aussi des droits politiques pour l’opposition djiboutienne. Ce traité de paix a été rendu possible grâce à l’intelligence de ses deux inventeurs, Ahmed Dini Ahmed, président du Frud et Ismaël Omar Guelleh, président de la République de Djibouti. Permettez-moi une insolence : à ce jour, des deux personnes en question, qui se révèle le rusé renard ?
ADA. – À tout seigneur toute honneur. Le renard est peut-être le Président, parce que c’est lui qui en retire le bénéfice immédiat, et le mérite d’avoir accepté le dialogue et d’avoir fait preuve d’une certaine modération permettant de parvenir à un accord. Parce que nous, nous étions la partie qui présentait une revendication, le gouvernement représentait le côté conservateur détenant le pouvoir dont nous revendiquions le partage. Si ce n’est pas dans l’immédiat et constitutionnellement, c’est dans un proche avenir : par le multipartisme, par la décentralisation, par la réorganisation, par toutes les réformes… Nous avions des revendications contre le statu quo dont le gouvernement se satisfaisait. Même si nous n’avons pas tout obtenu, la part que nous avons obtenue c’est grâce à la concession dont le Président a fait preuve. Donc, étant donné qu’il en retire le bénéfice immédiat d’avoir réalisé la paix dans le pays et créé une atmosphère de dialogue, il est le plus grand bénéficiaire, pour le moment. C’est donc lui, le « rusé renard ».

LNA. – Cela vous suffit ?
ADA. – Oui, cela me suffit parce que notre revendication n’était pas : « Ôte-toi de là que je m’y mette. » Nous avions comme objectif de rendre possible la fin du blocage que le pays connaissait depuis l’indépendance. Nous y sommes parvenus. Nous avions aussi comme objectif de pouvoir créer plusieurs partis politiques. Comme engagement sur le papier nous y sommes parvenus, et nous pensons que dans la réalité nous y parviendrons également. À partir du moment où le peuple, les citoyens, ont le choix entre plusieurs organisations, c’est à la société civile de pousser la démocratisation, à travers ses représentants, jusqu’à ses possibilités ultimes. Ce ne sont plus les tenants du pouvoir qui doivent imposer autoritairement la démocratie. Ce ne sont plus les porteurs de fusils qui doivent imposer, à la pointe des baïonnettes, la démocratie au peuple. C’est le peuple, ce sont ceux qui réclament leurs droits qui doivent imposer la démocratie. Seulement, il fallait lui donner la possibilité de choisir, la possibilité de désigner des représentants et de punir ou d’écarter ces représentants s’ils ne donnent pas satisfaction.

LNA. – Vous faites confiance à cette voie-là ?
ADA. – Nous avons ouvert la voie, il faut la suivre.

LNA. – Vous rentrez d’un colloque de la communauté afar organisé à Uppsala en Suède. Votre contribution portait sur le thème : « L’implication du système de parti unique pour la société djiboutienne et ses conséquences sur les Afars de Djibouti » ; votre analyse comprenait une part bien documentée sur le déficit démocratique et sur ses conséquences politiques et économiques… Pourtant, en lisant votre discours, on a l’impression qu’il n’y a « que » l’espoir et qu’aucun phénomène concret ne vient étayer votre propre optimisme. On a l’impression que l’accord que vous avez signé c’est seulement signature contre parole. Croyez-vous que la seule parole du gouvernement suffise ?
ADA. – Il s’agit en fait de signature contre signature engageant les deux parties signataires à égalité juridique. Mais l’espoir est le socle sur lequel se bâtit toute action en perspective, qui envisage certains événements comme possibles ou probables. Une fois que l’on sort des perspectives on est dans la réalisation. Ici il ne s’agit pas seulement d’espoir vide, il s’agit d’espoir reposant sur des engagements précis et il y a eu des orientations prises. Donc, il faut faire effort et agir pour que l’engagement se transforme en réalisations. Il ne s’agit pas de confiance béate. Nous sommes partenaires et nous continuons à agir pour que ce qui est prévu se réalise.

LNA. – Donc, jusqu’ici le calendrier est respecté ?
ADA. – Il y a des retards. Ils ne nous surprennent pas. Ils sont dus d’abord au manque de savoir-faire. Parce que c’est quelque chose de nouveau pour nous de discuter un projet, de le rédiger et le mettre en œuvre, et nous n’avons pas d’experts qui ont une pratique en la matière. Le premier obstacle c’est donc ce manque de savoir-faire ; le deuxième c’est un déficit en cadres compétents ; le troisième c’est le manque de moyens matériels pour mettre en place de manière concrète et rapide ce qui est prévu ; le quatrième (il est peut-être subjectif) c’est une pesanteur des habitudes acquises.

LNA. – Quand vous dites « nous », vous parlez du gouvernement ou du Frud ?
ADA. – Non, je parle des fonctionnaires djiboutiens, des politiciens djiboutiens et de la société dans son ensemble.

LNA. Alors on est là dans le déficit de culture politique…
ADA. – Non. Il y a la volonté politique mais on se heurte à un manque de savoir-faire administratif, au niveau du management.

LNA. – Quels sont les points qui ont pris du retard sur le calendrier ?
ADA. – La décentralisation. Pour nous, la quasi totalité des réformes consiste en la décentralisation (telle que nous l’avons négociée et adoptée, et non la version irresponsable de Gulub-Kena, à l’auteur inconnu, présentée résemment sur un site internet). Je m’attendais à ce que ce projet soit soumis et adopté par le conseil des ministres. Hier, au plus tard ; pour que l’Assemblée nationale adopte ce projet de loi au cours de la session budgétaire actuelle, qui court jusqu’au 31 décembre. Nous avons donc du retard à ce niveau. Et nous sommes tenus par le temps, parce que l’année prochaine c’est l’année des élections législatives et en même temps l’année des élections locales, prévues par le projet de loi sur la décentralisation. Ces élections doivent normalement être préparées par les pouvoirs décentralisés.

LNA. – Vous continuez à penser qu’il n’y a pas de mauvaise volonté ; qu’il ne s’agit que d’un manque de savoir-faire administratif ?
ADA. – C’est très difficile de parler de « volonté » parce que l’on risque de tomber là dans le procès d’intention… Nous avons aussi du retard dans la réouverture des écoles. Pour rouvrir les écoles il faut réaménager les pistes d’accès, et pour pouvoir réaménager ces pistes il faut embaucher de la main-d’œuvre. Il faut donc de l’argent. Pas d’argent pas de main-d’œuvre, pas de main-d’œuvre pas de pistes, pas de pistes pas d’écoles !

LNA. – Puisque la loi sur la décentralisation est en retard, les élections législatives prévues pour 2002 peuvent-elles se tenir sans l’adoption de cette loi, c’est-à-dire comme elles se sont tenues auparavant ?
ADA. – Cela ne devrait pas. Cela ne devrait pas du tout. Les élections législatives sont prévues pour décembre prochain (2002).

LNA. – « Cela ne devrait pas »… Voulez-vous dire que ce n’est pas techniquement possible ou que cela n’est pas souhaitable ?
ADA. – Ce ne serait pas souhaitable. Parce que si c’est toujours le ministère de l’Intérieur et le gouvernement central qui organisent tout, où est le changement ?

LNA. – Concrètement, le chantier démocratisation et développement est encore…
ADA. – Il est encore au stade de projet, comme je l’ai dit dans mon intervention d’Uppsala (Suède), à l’état de projet et d’intentions. Et on devrait de dépêcher.

LNA. – Quels seraient les recours du Frud, signataire de l’Accord de concorde et de réforme civile, au cas où le projet de loi sur la décentralisation ne serait pas présenté à l’Assemblée nationale et adopté suffisamment tôt pour permettre l’organisation des élections locales et législatives de 2002 ?
ADA. – D’abord, ce serait dommage que l’adoption et la mise en application du projet de loi sur la décentralisation connaisse un retard important, ce qui aurait pour conséquence de prolonger outre mesure le statu quo ante du conflit que le pays a connu ; ce qui n’est pas souhaitable. Ensuite, le recours face à une telle éventualité n’incomberait pas au seul Frud signataire de l’Accord, mais à l’ensemble du peuple djiboutien qui aspire à des changements positifs.

LNA. – Indépendamment des problèmes de savoir-faire internes à Djibouti, le retard pris pour la mise en œuvre de ces projets est-il lié à des problèmes de financements internationaux ?
ADA. – Jusqu’à ce jour il n’y a pas eu de financements internationaux. Le financement international ne se fait pas sur simple demande. Il faut élaborer un plan, réunir une conférence des donateurs et soumettre à cette conférence des plans détaillés sur les projets, leurs coûts, ce qu’on veut faire, comment on compte le faire, etc. Et jusqu’à présent, Djibouti n’a pas eu de conférence des donateurs. Partout où il y a eu un accord politique après un conflit, que cela soit au Congo, au Burundi ou ailleurs, immédiatement, dans la foulée, il y a eu réunion d’une telle conférence. Pour Djibouti, il n’y a rien eu. Comment imaginer que Djibouti n’est pas un pays solliciteur ? Il n’a rien et Djibouti ne demande rien. Donc, rien ne se passe.

LNA. – Djibouti n’a besoin de rien, peut-être…
ADA. – [Rires.] Oui, voilà ce que les gens disent. Nous avons élaboré un document cadre des réhabilitations : cela ne suffit pas. Il faut l’approfondir, le détailler, le mettre à jour et il faut réunir une conférence des pays donateurs. Nous sommes encore en retard sur ce point. Et ce n’est pas l’ex-rébellion qui peut le faire, c’est le gouvernement. Les gouvernements des pays donateurs ne peuvent traiter qu’avec le gouvernement djiboutien.

LNA. – Comment expliquez-vous que le gouvernement djiboutien n’ait pas demandé la réunion d’une conférence des pays donateurs et présenté des projets de développement et de réhabilitation pour le pays ?
ADA. – Je ne me l’explique pas, je constate seulement, tout comme les donateurs potentiels.

LNA. – Vous avez rencontré des responsables de l’Agence française de développement récemment. On parle de projets soutenus par l’AFD dans la région afar. Est-ce exact ?
ADA. – Je crois qu’il s’agit essentiellement de la construction d’écoles. Ces régions, non seulement n’ont pas progressé sur ce plan depuis l’indépendance (un quart de siècle), mais la scolarité y a été complètement stoppée. Nous avons un vide de vingt-cinq ans à rattraper. Je crois que l’AFD doit intervenir dans ce secteur, la construction d’écoles et la réhabilitation d’anciennes écoles qui tombent en ruines, puisqu’elles n’ont été ni entretenues ni utilisées depuis l’indépendance.

 


Afars, Afarie, afarité

LNA. – Parlons de politique régionale, si vous le voulez bien. Vous rentrez, nous l’avons dit, de la conférence tenue en Suède sur les Afar et leur rôle dans l’instauration de la paix dans la corne de l’Afrique. Que retenez-vous de cette conférence ?
ADA. – Les conférenciers ont traité entre-autres de la question de la grande Afarie et il a été démontré que ce n’était pas une idée afar ; que cette idée n’avait pas été adoptée dans le passé par les Afars, ni au niveau des politiciens ni au niveau des chefs traditionnels ni au niveau individuel ou organisationnel : à aucun niveau. Dans la résolution de cette conférence, apparaît le fait que les Afars, tout en partageant la même identité culturelle et linguistique, partagent indéfectiblement le sort des peuples qui composent les trois États dans lesquels ils sont présents. Il n’y a pas un sort spécifiquement afar à promouvoir. Et ils combattent tout traitement particulier défavorable qui leur serait réservé.

LNA. – Cette idée vous est chère. Je me souviens que vous nous aviez dit : « Il y a des Afars éthiopiens, des Afars érythréens et des Afars de Djibouti. » (Tiens, d’ailleurs je remarque que vous n’aviez pas dit « des Afars djiboutiens »…)
ADA. – Oui, il y a une nuance. Parce que leur nationalité djiboutienne leur a été contestée dans les faits jusqu’à maintenant par le pouvoir en place. C’est pour cela que j’ai dit qu’il y a des Afars à Djibouti, parce qu’ils sont considérés à Djibouti comme des apatrides. C’est le seul endroit où les Afars ne peuvent être assimilés ni à des étrangers ni à des nationaux. Ils sont ignorés, comme escamotés.

 


Paix et gouvernance en Somalie

LNA. – Parlons de la Somalie. Lundi (24/12/01), une dépêche de l’AFP annonçait un accord de paix pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale en Somalie, signé au Kénya sous l’égide du Président Arap Moï. Mardi (25/12.01), une autre dépêche de l’AFP citait le chef de guerre Hussein Mohamed Aïdid, disant c’est un faux accord qui est nul et non avenu. Selon vous, quels sont les cadres institutionnels et politiques possibles pour la Somalie ?
ADA. – C’est aux Somaliens de définir ces cadres et de leur donner un contenu. Je pense que le premier pas vers la création de ces cadres, c’est d’assurer la paix intérieure. Quand on parle de la paix, la première chose indispensable est l’absence de conflit, de guerre. Que doit-on faire pour qu’il n’y ait pas de conflit ? Convaincre les combattants de cesser les combats. Les chefs de guerre en Somalie ne sont pas que des individus, ils ont des soldats, des forces, des armes. Pour commencer, il faut les convaincre de ne pas en faire usage.

LNA. – Vous nous aviez déclaré en 1999 qu’une solution aux problèmes somaliens « ne viendrait pas de l’extérieur, quelle que soit la perfection du plan qui sera présenté »…
ADA. – Je ne suis pas démenti par la réalité des faits. Pour que les Somaliens discutent entre eux, trouvent un cadre et mettent un contenu dans ce cadre, il faut d’abord les convaincre de cesser de se battre. Les politiciens peuvent s’entendre, ils seront soutenus par les commerçants, par les tribunaux civils ou islamiques. Mais tant qu’il y aura des hommes armés qui mèneront des actions sur le terrain, on ne pourra pas les ignorer. Ils sont la réalité du conflit et il serait contre-productif d’ignorer cette réalité.

LNA. – Ce que vous voulez dire c’est qu’on ne peut pas ignorer les organisations, les clans armés.
ADA. – Ils sont là, ils sont armés… Avec leurs propres moyens ou avec des soutiens extérieurs, peu importe. Il faut leur démontrer que ce n’est pas leur intérêt, ni celui de leur pays de continuer à se battre. Qu’est-ce qu’ils veulent ? Ils revendiquent des positions politiques ? Il faut partager le pouvoir avec eux. Ils proposent une organisation particulière pour le partage administratif ou politique de la région ? Il faut les écouter pour ouvrir des discussions avec eux sur ce point.

LNA. – Ils ont aussi une fâcheuse tendance à refuser tout ce qui leur est proposé de l’extérieur. Or, jusqu’ici dans la Corne, concernant par exemple les problèmes entre voisins, souvent on a avancé grâce à l’apport des organisations régionales. Pour la Somalie, on a la sensation d’une suite d’échecs…
ADA. – Ils veulent le pouvoir, qu’on le leur donne ! S’il n’y a pas d’autres moyens de pacifier la Somalie, d’apaiser la Somalie… Ils ne veulent rien accepter parce que ce qu’ils veulent c’est commander la Somalie. Qu’ils la commandent ! si cela représente le prix de la paix pour les Somaliens.

LNA. – Quelle pourrait être l’organisation politique en Somalie ?
ADA. – C’est à eux de trouver, seuls ou avec l’aide qu’ils solliciteraient eux-mêmes de l’extérieur, les solutions appropriées.

LNA. – Mais la guerre peut aussi être une forme d’organisation sociale et commerciale.
ADA. – Sont-ils libres ces gens-là ? Se battent-ils pour leur propre compte ou pour le compte d’autres ? Que proposent-ils ? Qu’on les écoute pour savoir ! Vont-ils proposer de se battre ad vitam aeternam ? Non. Ils vont proposer quelque chose. Si on ne peut tout accepter, que l’on prenne leurs propositions comme base de discussion. Ils sont là. Ils sont prêts à tuer et à se faire tuer, ce n’est pas pour rien. Ils croient à quelque chose. On ne meurt pas pour rien. Qu’on leur demande pourquoi.

LNA. – Revenons à Arta. Le Président Guelleh s’était vraiment investi pour organiser cette conférence. Or on a l’impression que la montagne a accouché d’une souris. Qu’en pensez-vous ?
ADA. – Il a fait tout ce qu’il pouvait faire. Absolument. Engageant avec lui le pays tout entier. Mais ce n’était pas assez parce que les protagonistes de la guerre civile somalienne n’étaient pas là. Aïdid, Ato, Sudé… étaient absents. Ce sont eux qui se battent sur le terrain. Il n’a pas suffi de leur nier toute importance pour qu’ils cessent aussitôt d’exister et d’agir.

 


Lutte anti-terroriste et intervention annoncée en Somalie

LNA. – Toujours à propos de la Somalie, mais vue côté américain. Après le 11 septembre, le président George W. Bush semble estimer que la lutte contre le terrorisme lui donne tous les droits et en particulier celui de nettoyer tous les recoins du monde. Des frappes contre la Somalie seraient imminentes. Qu’en pensez-vous ?
ADA. – On a lancé une campagne militaire contre l’Afghanistan en étant sûr que Ben Laden, considéré comme coupable, s’y trouvait. Maintenant, on nous dit que peut-être il est mort ou que peut-être il est vivant, mais qu’en tout cas on ne sait pas où il est. Donc il n’y a pas à la base d’une attaque éventuelle de la Somalie le prétexte de la présence de Ben Laden. Il n’y a même pas de montagnes, de grottes ou de cavernes. On a entendu parler de la présence d’une organisation islamique somalienne, appelée Al-Ittihad. Mais elle est diffuse, elle n’a pas de camps d’entraînement, de bases militaires, de casernes. Elle n’a pas de zones ou de villages qu’elle contrôle. On dit que la Somalie – étant donné l’absence d’un pouvoir central capable de contrôler les frontières – est susceptible d’accueillir des organisations terroristes. Est-ce une raison suffisante pour bombarder ce qui reste de Mogadiscio ou de Hargueisa ? Si on attaque la Somalie juste pour y mettre d’autorité, comme en Afghanistan, un gouvernement de transition que l’on impose, ce serait une solution pour sortir du cercle vicieux actuel. Un gouvernement de transition qui comprendrait des représentants de toutes les factions, Aïdid, Sudé… On réunit ces gens, on leur dit : « Voilà votre gouvernement, si vous ne l’acceptez pas, on vous bombarde. » Étant donné que l’hyper puissance américaine est le caporal du monde, c’est bon. Partout où il y aura un gouvernement qui ne fait pas l’affaire, on commence par un petit ou un grand bombardement et on leur impose un autre gouvernement. C’est une jurisprudence que l’on crée.

LNA. – La jurisprudence de la « faucheuse de marguerites » !
ADA. – Voilà ! Mais seulement, en Somalie, il n’y a pas de marguerites. Il y a quelques cailloux et des épineux. Et si on fauche les épineux, il n’y aura plus de chameaux et on aura encore un plus grand problème économique.

LNA. – Mais cette « jurisprudence » ne s’applique pas au Yémen, à l’Indonésie, etc. ?
ADA. – Mais si, à tout le monde.

 


Éthiopie et Somalie

LNA. – Des hypothèses de plus en plus insistantes laissent entendre que l’Éthiopie pourrait être le sous-traitant des USA en matière de lutte contre le terrorisme en Somalie. Que pensez-vous de la politique éthiopienne vis-à-vis de la Somalie et vis-à-vis des autres pays de la région ?
ADA. – D’abord, l’Éthiopie, dans la région, est le pays qui a une culture d’État et d’administration. Cela lui a permis de survivre à des séismes politiques majeurs : la chute de la royauté millénaire, la disparition du régime totalitaire ultra centralisé de Menguistou. Les gouvernements sont tombés, l’administration et l’État sont restés en place. C’est un pays qui a non seulement des potentialités mais aussi une culture de la permanence, de la pérennité. Mais c’est un empire. Quand on regarde l’histoire, tous les grands empires sont morts, non pas d’épuisement mais d’indigestion, d’avoir voulu avaler et digérer une multitude de petits peuples qui ne voulaient pas se laisser digérer. L’Éthiopie, à l’époque de Menelik, a reçu un cadeau empoisonné qui s’appelle l’Ogaden. L’Ogaden représente en superficie à peu près le quart de l’Éthiopie, si ce n’est plus. Il est habité par un certain nombre de Somalis qui ont leur langue, leur culture et leur religion qui est différente de celle de la classe dirigeante de l’Éthiopie. Étant donné que l’Éthiopie est un empire de nationalités, il y a à peu près soixante-seize langues différentes. La direction de l’Éthiopie est revendiquée par plusieurs de ces nationalités. Les Amharas disent « nous sommes les plus aptes à diriger l’Éthiopie, étant donné notre force culturelle, linguistique, historique, etc. » Les Tigréens disent « nous sommes les plus aptes à diriger l’Éthiopie parce que nous avons un savoir-faire militaire, une langue, etc. et qu’historiquement, nous avons eu des rois ». Depuis quelques années, les Oromos disent « c’est à nous de diriger l’Éthiopie, parce que nous sommes les plus nombreux, les plus riches ; que nous représentons démographiquement plus de la moitié du pays ; que l’agriculture, l’élevage c’est nous ; que les mines sont sur notre sol. C’est donc à nous de diriger, non seulement l’Éthiopie, mais la corne de l’Afrique ». Ces trois communautés principales veulent toutes diriger l’Éthiopie en pensant qu’elles sont l’Éthiopie. Les Somalis disent quant à eux « nous ne sommes pas Éthiopiens et nous ne voulons être dirigés ni par les Amharas, ni par les Oromos, ni par les Tigréens. Nous avons notre État, notre langue, nous sommes une communauté à part ». Ils refusent de se fondre dans cet empire. La rébellion la plus vieille de l’Afrique, après celle de l’ANC, c’est la rébellion ou la résistance de l’Ogaden. Depuis 1945 sans interruption. Haïlé Sellassié a essayé de les approcher, de les rapprocher de l’Éthiopie en leur donnant des écoles, des formations professionnelles, etc. Menguistou a continué. Il y a eu deux guerres ouvertes entre la Somalie et l’Éthiopie, à cause de l’Ogaden. L’Éthiopie ne veut pas lâcher l’Ogaden qui représente une grande superficie et une grande zone d’élevage. Tant que l’Ogaden refusera de cesser d’être somali, qu’il fera partie de l’Éthiopie, il y aura toujours un antagonisme structurel entre l’Éthiopie et la Somalie. La position de l’Éthiopie vis-à-vis de la Somalie ou de la Somalie vis-à-vis de l’Éthiopie n’a rien à voir avec la religion ni avec le terrorisme international. Tout cela n’est que prétexte. Une partie de l’Éthiopie se dit somalie et la Somalie revendique, soit de l’extérieur soit de l’intérieur, cette partie de l’Éthiopie qui refuse d’être éthiopienne. Et l’Éthiopie veut, par tous les moyens et avec l’aide de n’importe qui et sous n’importe quel prétexte, neutraliser ces dangers de se voir amputée de cette province qui la rapproche de la mer, ouverture sur le monde extérieur.

LNA. – En quoi cela se rapproche-t-il de la lutte contre le terrorisme ?
ADA. – Tout mouvement provenant des Somalis est considéré comme terroriste par l’Éthiopie. Toute action ou tous agissements du gouvernement éthiopien relèvent de l’oppression pour les Somalis. Même si ce que fait le gouvernement éthiopien en Ogaden n’est pas différent de ce qu’il fait ailleurs en Éthiopie, la dénonciation de la répression viendra des Somalis. Toute action de résistance ou d’opposition venant des Somalis sera dénoncée par l’Éthiopie comme terrorisme, même si des actions similaires sont menées dans d’autres provinces, par d’autres communautés.

LNA. – Il y a quand même la réalité d’attentats, d’actions violentes contre des cibles civiles.
ADA. – Oui, personne ne le nie.

 


Relations éthio-djiboutiennes

LNA. – Concernant la politique de l’Éthiopie vis-à-vis de Djibouti, on a pu lire dans le quotidien gouvernemental djiboutien la Nation, un entretien avec l’ambassadeur d’Éthiopie à Djibouti. Les propos du journaliste étaient plutôt « mordants ». Où en est-on ?
ADA. – Djibouti soutenait la mise en place d’un gouvernement national de transition en Somalie. L’Éthiopie considère que ce gouvernement émane en partie ou qui est soutenu par Al-Ittihad et elle ne soutient pas ce gouvernement. Leurs divergences viennent de là.

LNA. – Mais il n’y a pas de problèmes économiques ou commerciaux entre les deux pays ?
ADA. – Vous savez, l’Éthiopie et Djibouti sont l’un pour l’autre comme la planche du naufragé. L’Éthiopie a besoin de Djibouti pour les commodités du port et sa proximité. Et Djibouti a besoin que l’Éthiopie utilise ce port parce qu’elle est le principal client de Djibouti. Si l’Éthiopie n’utilisait plus notre port, il réduirait son fonctionnement de près de quatre-vingt-dix pour cent. Alors le jeu de chacun des deux pays est de faire monter les enchères. Djibouti a intérêt à faire croire à l’Éthiopie qu’elle a plus besoin de nous que nous d’elle. Et l’Éthiopie fait la même chose.

LNA. – Dans le cadre de la décentralisation à Djibouti, est-il prévu de développer les ports de Tadjourah et d’Obock ?
ADA. – Oui, mais il faudra d’abord créer des voies de communication qui n’existent pas. Il y a quelques kilomètres de route à Tadjourah, mais pour Obock, il n’y a rien. Or, Obock serait bien placé parce que pour venir dans les ports de Djibouti ou de Tadjourah, les bateaux se déroutent de cent cinquante kilomètres, soixante-quinze à l’aller et soixante-quinze au retour. Ils sortent de leur voie normale vers l’océan Indien. Alors que l’accès au port d’Obock ne nécessiterait pas ce déroutage, puisqu’il est à l’entrée de la mer Rouge et non pas dans le golfe, comme Djibouti et Tadjourah. Mais Djibouti ne serait pas perdant s’il développait des ports dans cette région, parce qu’on peut aussi rejoindre la route Assab/Addis-Abeba car la route Djibouti/Galafi est vraiment saturée maintenant. Cette route n’avait pas été construite pour un tel trafic de poids lourds et elle est complètement défoncée. On passe autant d’heures entre Galafi et Dikhil (environ 100 km), qu’entre Galafi et Aouache (600 km). Cent kilomètres sur le territoire djiboutien demandent huit heures pour être parcourus.

LNA. – Selon nos sources, vous vous seriez rendu en Éthiopie en juillet-août derniers, accompagné de Chem Daoud, vice-président du Frud. Si je comprends bien, vous partez en vacances quand il fait mauvais temps !?
ADA. – [Rires.] Quand il fait mauvais temps à Djibouti, nous partons en Éthiopie ! Nous fuyons les grosses chaleurs et la sécheresse à Djibouti et nous nous calfeutrons à Addis-Abeba pour fuir les pluies. S’il fait mauvais là-bas, il fait pire chez nous.

LNA. – Avez-vous rencontré des officiels éthiopiens ?
ADA. – Non, nous n’avons rencontré personne. Il s’agissait de simples vacances.

LNA. – C’est dommage.
ADA. – Oui, c’est dommage. Nous n’avions pas sollicité de rencontres et ils n’ont pas demandé à nous voir. Comme nous étions chez eux, c’était à eux de le faire.

 


Israël et Palestine. – État religieux

LNA. – Écartons-nous un peu de la Corne pour parler du Proche-Orient. Comment percevez-vous les différents interdits du gouvernement Sharon à l’encontre de Yasser Arafat et de l’Autorité palestinienne ?
ADA. – Le gouvernement Sharon exige de Yasser Arafat qu’il arrête ceux que le gouvernement israélien considère comme des criminels, des extrémistes. Et en même temps, il le met en prison – parce que Arafat est pratiquement en prison. Il est en état d’arrestation. On ne lui laisse même pas la liberté d’exécuter les ordres reçus. S’il doit exécuter ces ordres, ce ne peut être que par l’intermédiaire de sa police. On a détruit sa police. Concrètement, ce que nous voyons de très loin et d’une manière presque neutre parce qu’on ne peut pas l’être totalement neutre sur ces affaires : tout ce que M. Sharon demande à Arafat, ce sont des prétextes. En réalité, il ne veut pas qu’Arafat travaille, qu’il neutralise les extrémistes pour rendre les négociations et la paix possibles. M. Sharon a dénoncé la paix, les accords d’Oslo. Quand on refuse à un chef d’autorité d’aller dans une église, quelle autonomie lui laisse-t-on ? Quand je vois cela, je me souviens d’une phrase que j’ai lue il y a trente ans, sous la rubrique « Ils ont dit » de Jeune Afrique je crois. Le général israélien, Igal Allon, a dit : « Avec nous, les Palestiniens seront comme un cafard au fond d’une bouteille. » C’est exactement cela. Ce peuple est au fond d’une bouteille comme un cafard et, de temps en temps, on lui injecte un peu d’insecticide et on referme la bouteille. S’il s’agite, on l’accuse de terrorisme !

LNA. – Pourquoi un gouvernement israélien ferait-il cela, sachant à quel point les Juifs ont souffert ?
ADA. – Parce que le gouvernement israélien considère la terre de Palestine comme terre d’Israël, seulement d’Israël. Les Palestiniens sont tout simplement de trop.

LNA. – Ce serait donc un fonctionnement impérialiste ?
ADA. – Non, ils ne considèrent pas cela comme de l’impérialisme. Ils considèrent que c’est la récupération de la terre qui leur a été promise par l’Éternel. Cette terre est à eux, les Palestiniens sont des intrus que diverses circonstances historiques ont installés sur une terre, dans la maison d’Israël. Ils sont convaincus qu’ils sont légitimement fondés à expulser ces gens-là de leur maison. Ils sont seuls propriétaires de la maison d’Israël. Voilà le fondement de la persécution absolue que subissent les Palestiniens, qui eux ont officiellement reconnu le droit à l’existence de l’État d’Israël.

LNA. – C’est donc une conception religieuse de l’État…
ADA. – Oui, absolument.

LNA. – Peut-on prolonger et dire que toute conception religieuse d’un État est dangereuse ?
ADA. – Non, cela dépend de la conception de la religion considérée. Je ne connais pas bien la religion juive, mais dans les quelques passages que j’ai lus, lorsque le peuple d’Israël faisait la guerre à des mécréants, il passait, dans certaines circonstances, tout le monde au fil de l’épée, hommes, femmes et enfants. Cela porte un nom, cette extermination générale. Dans les autres religions, je ne pense pas que la conception de la guerre religieuse prescrive l’extermination totale des peuples vaincus. La preuve, c’est qu’avec les autres religions, les peuples de religions différentes ont pu coexister et survivre ensemble. Alors qu’avec Israël, ce n’est pas possible. Il n’y a pas de mélange, pas d’intégration. Si aujourd’hui, je me convertis au catholicisme, la religion catholique m’acceptera. Si vous vous convertissez à l’islam, l’islam vous acceptera. Mais vous ne pouvez pas vous convertir au judaïsme. Il faut avoir tété la religion au sein de la mère. On n’est même pas juif par le père, on est uniquement juif par la mère. Heureusement, tous les Israéliens ne sont pas des ultraorthodoxes. Mais c’est cette vision qui domine la politique israélienne en ce moment, en Palestine.

Arafat, même s’il extermine le Hamas et le Hezbollah, on lui demandera toujours plus. Comment lui demander d’agir contre le Hamas et l’empêcher de circuler ? On le met en prison et on lui dit qu’il ne fait pas assez. Ce qui est vrai en physique est aussi vrai en politique : toute réaction est proportionnelle à l’action. En politique, la résistance est proportionnelle à l’oppression ; le combat et les armes utilisés contre cette oppression sont proportionnels à la force de l’oppresseur. Même si ce n’est pas sur un plan technique ou militaire, on trouve toujours les moyens de faire du mal à l’oppresseur. Le terrorisme, c’est cela. Lorsqu’on n’a pas les moyens de faire ce que fait légalement l’oppresseur, on en vient à des actions individuelles ; c’est la force de la volonté de l’individu. Un gosse palestinien lance une pierre, on lui tire une balle dessus ; un autre tire la langue à un soldat israélien qui lui tire une balle dans la tête ; le policier palestinien tire sur le soldat avec son Kalachnikov, un hélicoptère lui envoie une fusée dirigée par laser. Ce n’est pas du même niveau, cela devient indécent ce conflit ; et les médias parlent d’« échanges de tirs »… Quel échange de tirs ? Je lance un caillou, on m’envoie une roquette. Même si tous les cailloux des territoires occupés étaient lancés sur un seul char israélien, il n’y aurait pas une éraflure sur la peinture et, en retour, on les canarde comme des pipes sur un stand de tir de fête foraine.

LNA. – Mais ne pensez-vous pas que la politique est déjà suffisamment compliquée sans qu’on y ajoute des aspects religieux ?
ADA. – Il n’y a pas grande différence entre la politique et la religion. Qu’est-ce que la religion ? C’est une tentative de concilier le bien de ce monde avec le bien de l’au-delà. On pense maintenant qu’il faut cantonner la religion dans l’au-delà. Mais la vraie religion c’est de concilier les deux.

LNA. – Oui, mais dans la pratique individuelle, dans le champ privé.
ADA. – Non, la pratique individuelle de la religion, c’est la discipline, c’est l’exercice physique et mental pour mettre l’individu en état de bien se comporter sur le plan général. Les prières, les jeûnes, etc. ce sont des exercices qui doivent permettre à l’individu d’apprivoiser et de dresser son âme afin de bien se comporter en société, de respecter certaines éthiques, rien d’autre. Dieu n’a pas besoin que je mette mon visage sur le sol et que je me prosterne, ce n’est pas cela. Il n’a que faire de la posture de mon corps dans l’espace. Seulement c’est une obligation d’exercice pour m’inculquer la discipline : ne pas voler ce qui appartient aux autres, ne pas tromper les gens par le mensonge, ne pas faire du mal, etc. Mais il y en a qui n’ont pas compris cette signification de la religion.

Séparée de la religion, la politique risque parfois de devenir du cynisme. Cela pervertit la société. C’est ainsi que l’on voit des détournements de fonds publics, des crimes…

LNA. – Prenons l’Éthiopie, au niveau religieux il y a une offre assez large. Comment envisager une bonne gouvernance avec un État religieux ?
ADA. – Il y a plus de musulmans en Éthiopie que dans les trois pays réunis, Djibouti, Érythrée et Somalie. Et ils sont libres. Avec Haïlé Sellassié, ils n’étaient pas libres. Paradoxalement, les musulmans d’Éthiopie ont connu la liberté de culte avec le régime communiste de Menguistou. Il a dit que l’Éthiopie appartenait à toutes les religions. Il a réprimé l’Église parce que la terre à nationaliser appartenait à l’Église (huit-dixièmes des terres appartenaient à l’Église). L’Islam n’a pas de hiérarchie qui capitalise le sol ; c’est une religion d’individualités, nous n’avons pas de pape. En Éthiopie, jusqu’à présent on n’a connu que des gouvernements dirigés par des chrétiens, à l’exception de Menguistou qui disait qu’il était athée. C’est un terme qui ne devrait pas exister, le « a » privatif et « théo » (dieu), sans dieu. Comment peut-on exister sans Dieu ? [Rires.] On le prétend mais on ne peut pas ! On peut vivre en refusant Dieu, mais c’est une autre histoire… Les musulmans ne sont pas gênés par le fait qu’un chrétien soit à la tête de l’État. Il y aura toujours un individu à la tête de l’Éthiopie. Qu’il soit chrétien ou musulman n’a pas d’importance, pourvu qu’il voit tout le peuple de la même manière.

 


Mutilations sexuelles traditionnelles

LNA. – Nous ne vous avons jamais posé cette question : que pensez-vous des mutilations sexuelles traditionnelles ?
ADA. – Je pense que c’est une mauvaise chose. Mais, contrairement à l’opinion générale chez nous (je ne sais pas ce qui se passe ailleurs), ce sont les femmes qui imposent ces mutilations aux filles.

LNA. – « Chez nous » veut-il dire chez les Afars ?
ADA. – Non, chez les Afars, les Somalis, etc. Ce sont les femmes qui tiennent à conserver cette tradition. Les hommes n’aiment pas cela. Même quand ils essayent d’empêcher ces mutilations, ils n’y parviennent pas. Ce sont les femmes qui s’accrochent à cette néfaste habitude. Ce sont elles qui pratiquent l’opération, ce sont elles qui font perdurer cette coutume. Les religieux et les hommes politiques, tout le monde demande que l’on y mette fin. Ce sont les femmes qu’il faut convaincre. Maintenant, les femmes scolarisées, sédentarisées, urbanisées disent que les mutilations sexuelles sont une mauvaise chose. Qui vous oblige à faire cela ? Moi, j’ai deux filles. J’ai essayé d’empêcher, je n’ai pas pu, parce que les femmes considèrent qu’il est honteux de ne pas être infibulées, excisées.

LNA. – C’est terrible ce que vous dites.
ADA. – À Uppsala, il y avait des femmes qui ont parlé de cela. J’ai dit ce que je viens de vous dire. Qui pratique ces opérations ? Ce ne sont pas des hommes, ce sont des matrones. On pense que ce sont les hommes qui obligent les femmes à faire cela. Ce n’est pas vrai.

LNA. – Pensez-vous que cela peut changer, grâce à l’éducation, par exemple ?
ADA. – Oui, si on fait pression sur les femmes, elles cesseront de pratiquer cela.

LNA. – Croyez-vous réellement que des hommes accepteraient d’épouser des femmes non excisées, non infibulées ?
ADA. – Il paraît que les hommes préfèrent les femmes non excisées qui seraient plus sensuelles. S’ils refusaient d’épouser des femmes non excisées, ils ne trouveraient pas de femmes. Il faudrait les importer de l’extérieur. Si on fait pression sur les femmes, les vraies coupables, au lieu de faire pression sur les hommes en considérant les femmes comme victimes, on arrivera à un résultat.

LNA. – Il faut peut-être faire les deux ?
ADA. – J’ai soixante-dix ans et je n’ai pas vu un homme qui exige que l’on excise ses filles. J’ai vu le contraire. Il faudra peut-être faire ce que l’on fait en France maintenant. C’est-à-dire mettre les matrones en prison et, par la peur, elles cesseront de faire des excisions. Mais là on entre dans ce qui pourrait être considéré comme une oppression, comme de l’autoritarisme. Si on décide que l’excision est interdite et que ces opérations se pratiquent en cachette, cela peut aussi avoir d’autres répercussions.

LNA. – Même les autorités religieuses n’arrivent pas à convaincre ?
ADA. – Non, elles n’y arrivent pas. Depuis toujours elles disent que ce n’est pas prescrit dans le Coran. Les épouses du Prophète n’étaient pas excisées. Et cette pratique n’existe que chez les Afars, les Somalis, au Soudan…

LNA. – Mais pas seulement : au Tigray et dans d’autres régions aussi…
ADA. – Oui, mais ce sont des civilisations pharaoniques. D’ailleurs, il paraît que c’est un pharaon qui a inventé cela. C’est une aberration.


(1) Accord de paix signé entre le Frud-armé et le président djiboutien, le 12 mai 2001, à Djibouti, mettant un terme à la lutte armée.
(2) RPP : Rassemblement populaire pour le progrès, parti du Président.
(3) FUOD : Front uni de l’opposition djiboutienne.
(4) ODU : Opposition djiboutienne unifiée.
Autres entretiens des Nouvelles d'Addis avec Ahmed Dini Ahmed

Ahmed Dini Ahmed (1),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 14 février 2000


Ahmed Dini Ahmed (2),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 12 juin 2001


Ahmed Dini Ahmed (4),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 18 juin 2002


Ahmed Dini Ahmed (5),
président de l'Alliance républicaine pour le développement (ARD, Djibouti). Paris, 12 mai 2003


Entretiens politiques concernant Djibouti

Jean-Paul Noël Abdi,
président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH). Paris, 8 juillet 2001


Hassan Mokbel,
président de l’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD). Paris, 18 avril et 7 mai 2001


Mohamed Kadamy,
délégué du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti) en Europe. Paris, 27 octobre 2000


Aref Mohamed Aref,
avocat et défenseur des droits de l'Homme. Paris, 29 mai 2001


Daher Ahmed Farah,
président du Parti du renouveau démocratique de Djibouti (PRD) et directeur du journal « le Renouveau ». Djibouti, juillet-août 2001 (par téléphone et e-mails)


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