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Djibouti / Biodiversité

Alain Laurent : « Nous voulions faire connaître un patrimoine naturel insoupçonné. Mais aussi alerter sur les dangers qu’il connaît, et dont nous constations saisons après saison l’augmentation. »

Alain et Danielle Laurent signent « Djibouti au rythme du vivant », un éblouissant guide encyclopédique des mammifères des régions arides de la corne de l’Afrique. Ils prouvent, au passage, que Djibouti n’est pas ce que trop de gens croient, un désert vide d’hommes et d’animaux doté d'une capitale.

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

  

Paris-Toulouse, décembre 2001-janvier 2002]


L'implication régionale de deux amoureux de la Corne

LNA. – Vous signez un ouvrage scientifique avec votre épouse, qui représente un travail énorme sur le terrain. Comment avez-vous découvert la région ? Quelles sont vos attaches à Djibouti ?

Alain Laurent. – J’ai découvert la région, c’est-à-dire l’Éthiopie et Djibouti, dès 1963 lorsque mon père, vétérinaire, a pris son poste à la Mission vétérinaire française d’Addis-Abeba et moi ma place dans la classe de 8ème du lycée Guébré-Mariam. Dès cette époque, nous venions en vacances à Djibouti, ce qui nous changeait des hauts plateaux éthiopiens. Djibouti, pour moi, c’était d’abord une mer extraordinaire, une chaleur caniculaire et des caravanes qui passaient en ville…

Quelques années après, en 1975, étudiant en Sciences de la vie à l’université Paul Sabatier de Toulouse et toujours à l’occasion de vacances, j’ai rejoint mon père à Djibouti, où il était chef du service de l’Élevage et des Pêches. Ce fut le premier choc d’une confrontation avec une nature et des populations fascinantes et d’une variété continuellement redécouverte par la suite. Notre intérêt pour Djibouti et les pays voisins n’a pas faibli depuis, surtout lorsque Danielle Laurent et moi-même y avons été nommés enseignants au titre de la coopération française. Ont suivi douze années ininterrompues et trois fonctions successives : enseignant au CES d’Ambouli, conseiller technique à l’office du tourisme et rédacteur du premier rapport africain, remis à Genève "en mains propres", pour la conférence de Rio de 1992 sur le développement durable.

Tout récemment, début 2001, suite à différents échanges avec quelques amis sur place, nous avons décidé de retourner vers Djibouti et les Djiboutiens avec la nouvelle vision des relations de coopération issue de plus d’une décennie de réflexion-action sur les dynamiques de développement. Notamment quatre années dans le sud-ouest océan Indien, passés pour le compte de la Commission de l’océan indien comme conseiller technique principal d’un programme de gestion intégrée des zones côtières. D’où, sans doute, maintenant, un goût prononcé pour le décloisonnement, les approches transversales, et pour tout dire, les "passages de frontières". Avec la volonté d’évoluer d’une culture "technique" des moyens et des choses à une culture des buts et des personnes. Bref passer du "faire pour faire" au "faire pour quoi faire ?" Vaste mais indispensable programme.

LNA. – L’ouvrage que vous publiez est défini comme un « guide encyclopédique des mammifères des régions arides de la corne de l’Afrique », pourtant vous le titrez Djibouti au rythme du vivant, et le premier chapitre porte sur les « identités djiboutiennes » Pourquoi ce choix ?

AL. – La faune de Djibouti, notamment les mammifères, se retrouve quasiment à l’identique dans les régions proches d’Éthiopie, la dépression afar et l’Ogaden notamment, l’Érythrée et une bonne partie de la Somalie. Notre travail nous a conduits obligatoirement à prendre en compte ces territoires et la faune qui les fréquentent. Dès 1992, nous financions déjà, au titre de la première association de protection de la nature créée à Djibouti (l’Association djiboutienne pour la nature, ADN, aujourd’hui disparue), la mission d’un jeune collègue djiboutien dans la région d’Hargeysa, en Somalie [aujourd’hui capitale du Somaliland, ndlr], pour évaluer le statut d’une espèce rare, le beira, antilope discrète et peu connue des reliefs nord somaliens. Donc, bien que destinée prioritairement à faire connaître et aimer la grande faune de Djibouti, notre volonté a été de l’inclure dans son aire biogéographique naturelle, les zones arides de l’est africain, la "corne". Inutile de dire que la recherche de témoignages écrits récents et fiables sur les territoires extra-djiboutiens de cette région n’a pas été le moindre des défis à relever.

LNA. – La publication est réalisée dans le cadre d’une "charte qualité" mixant tourisme responsable, développement local durable, conservation de la biodiversité. Vaste programme… Pouvez-vous expliquer ce concept ? Quels sont éventuellement les actions régionales conduites ou envisagées dans ce cadre ?

AL. – La "charte qualité" que vous évoquez est un texte qui incite les acteurs du développement, c’est-à-dire les responsables, personnes ressources et autres représentants de communautés locales ou d’administrations, à engager des actions cohérentes entre elles pour engager une dynamique de développement local "durable". De quoi s’agit-il ? Imaginez un campement rural en zone montagneuse, dans une région de ressources naturelles rares, partiellement endémiques. Disons le massif du Goda, dans l’arrière-pays de Tadjoura. Ce campement, tout en restant de proportions modestes, peut devenir le point d’appui et le catalyseur d’une diversification socio-économique : tourisme de nature, artisanat, petite agriculture familiale, apiculture, élevage semi-extensif, amélioration de l’habitat rural et des voies d’accès… Ajoutez à ce tableau la protection spontanée, après concertation avec les responsables, de quelques micro-écosystèmes clés, comme les lieux de reproduction et l’habitat de la principale espèce endémique, le francolin de Djibouti, vous avez, en modèle réduit, l’application concrète d’un plan d’aménagement qui n’a rien à envier aux tentatives plus techniciennes et sophistiquées type agenda 21 locaux, charte et programmes de territoires, développement concerté et autres expériences de gestion intégrée.

Dans la réalité, cette situation, qui est loin de la génération spontanée, existe : le campement de Dittilou, en presque quinze ans d’existence, est actuellement un banc d’essai de cette démarche "multidimensionnelle". Notre ambition est de faire reconnaître ces efforts, méritoires, par des institutions internationales, type Unesco, WWF (Fonds mondial pour la nature) et OMT, celles qui justement déclarent, attribuent, recommandent et préconisent à longueur de déclarations solennelles. L’idée est de mettre au pied du mur ces organismes et prendre au mot les intentions. C’est évidemment une action à long terme, tant la culture des procédures, les logiques de structures et le clientélisme pèsent sur les initiatives spontanées venues de la base.

En plus de Dittilou, des actions sont envisagées dans le sud de Djibouti, là où subsiste une population relique de beiras, et en Éthiopie dans les territoires où vivent les derniers représentants d’ânes sauvages africains. D’autres régions sont actuellement prospectées, dans l’océan Indien et en Asie. Car le processus que nous préconisons est reproductible, parce que justement il repose sur le "pour quoi faire ?" et laisse une grande latitude aux besoins, attentes et capacités du terrain. Dans ce processus, il est prévu que 2% des bénéfices du tourisme soutiennent des actions de développement local "durables" (énergie, santé, éducation, agriculture, élevage…). Nous appliquons cette règle à notre livre, dont 2% des recettes théoriques seront affectées à des actions de terrain dans le cadre de la démarche proposée.

 


Dresser le catalogue faunistique régional
et alerter sur les risques encourus par le patrimoine naturel djiboutien

LNA. – À quelle occasion avez-vous été amenés, votre épouse et vous-mêmes, à dresser ce catalogue faunistique régional ?

AL. – Dès septembre 1981, à la rentrée des classes, nous avons questionné un collègue naturaliste enseignant sur les ressources et curiosités naturelles du pays. Sa réponse a été, en substance : « Il n’y a rien ». Cette répartie, très étonnante, a renforcé notre volonté de découvrir le patrimoine de Djibouti, déjà entraperçu en août 1975 au cours de mémorables sorties "en brousse". C’est ce que nous avons fait pendant douze ans, parcourant en tous sens le pays, de jour comme de nuit et en toutes saisons. Parallèlement nous rendions compte de ce travail d’inventaire et d’illustration dans nos cours, à l’École normale et dans les établissements scolaires secondaires et sous forme d’expositions, conférences, diaporamas, création de timbres, articles de journaux et même participation à quelques émissions TV. Ceci pour faire connaître un patrimoine naturel insoupçonné mais aussi pour alerter sur les dangers qu’il connaissait et dont nous constations, saisons après saison, l’augmentation. D’où l’idée puis la lente réalisation d’un travail complet, inédit, sur le patrimoine naturel djiboutien, son passé et son avenir.

LNA. – Vous dites qu’un tel travail n’avait jamais été fait, est-ce sûr ? N’existerait-il pas des travaux de même nature non publiés ?

AL. – On n’est jamais sûr de rien ! Nous avons mis la main, lors de nos investigations, sur quelques documents rares et précieux, peu ou pas diffusés. Sans parler des lettres personnelles d’Édouard Chédeville (militaire, socio-anthropologue, naturaliste, afarophone…) et des collections photographiques privées d’Édmond-Louis de Poncins, chasseur explorateur de la fin du XIXème siècle (merci M. de Mauléon et de Chatelperron !), on peut citer les notes de terrain de Laurent Chazée en Somalie du nord, le rapport de mission de Friedrich Whilelmi en Ogaden, les notes inédites de Jacques Blot pour Djibouti et une multitude de contributions d’origines diverses. Sans cette longue et patiente recherche de témoignages et les commentaires de scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle de Paris, notre travail n’aurait pas pu prétendre à la relative exhaustivité mise en avant aujourd’hui.

LNA. – Quelles espèces exceptionnelles avez-vous étudié ?

AL. – S’agissant des mammifères, sujets du premier volume – deux autres sont prévus, sur les oiseaux et le patrimoine écologique –, l’espèce phare, et notre plus grande fierté de chercheurs, est le beira (Dorcatragus megalotis), que nous avons redécouvert à Djibouti le 9 février 1993, dans le sud. Cette espèce a fait l’objet d’un travail d’étude particulier, mené avec l’appui de l’AFVP (Association française des volontaires du progrès) en la personne de Nicolas Prévot et Brice Mallet. Nous avons aussi fait avancer les connaissances sur l’histoire naturelle et le statut d’espèces rares comme l’oryx beisa, le petit koudou (dont la présence à Djibouti est avérée), le zèbre de Grévy (dont nous avons prouvé la présence il y a encore un siècle) et la genette d’Abyssinie (un des rares exemplaires connus vient du massif du Goda). Sans parler des rongeurs (le premier témoignage sur le rat à crête vient d’une lettre d’Édouard Chédeville) et des chauve-souris, dont nous avons allongé la liste. Et pour finir sur les mammifères, on peut évoquer le bouquetin, qu’une gravure rupestre ancienne et quelques témoignages récents hissent au rang de candidat idéal au rôle de « serpent de mer » local. Mais sait-on jamais ?

LNA. – Quelles sont les urgences aux niveaux connaissance, protection, développement ?

AL. – Les urgences sont sans doute, aujourd’hui de mettre enfin en pratique les décisions de classement en aire protégée des principales zones-patrimoines du pays, notamment la forêt du Day, unique forêt à genévrier du pays qui attend depuis plus de soixante ans qu’on lui applique une "protection". C’est aussi mettre en valeur et systématiser des approches type "Dittilou" qui apparaissent, avec le recul, positives pour les populations rurales et l’environnement. C’est enfin, aussi, consolider et renforcer les programmes scolaires en sciences de la vie et de la terre et soutenir toutes les initiatives d’ONG et autres regroupements des "forces vives" en faveur d’actions de terrain, même à petite échelle. Nous sommes autant que possible actifs dans tous ces champs, en prenant le pari que la décentralisation en cours sera un atout pour une gestion durable des ressources au plan local.

Dernier point. Nous avons proposé aux responsables Djiboutiens de déterminer une zone propice, par exemple les grandes plaines de Dôda au nord du pays, pour y effectuer une opération grandeur nature et hautement symbolique de réintroduction des grands ongulés disparus : zèbres, koudous, oryx, ânes sauvages notamment. Nous sommes persuadés que de nombreux soutiens pourraient être trouvés pour une telle opération.

 


Une édition assez loin de l’orthodoxie financière

LNA. – Vous éditez cet ouvrage (coûteux) en partenariat. Quel est le montage financier et qui sont les partenaires ? Ce n’est pas facile d’éditer un ouvrage scientifique en ce moment, non ?

AL. – Nous avons vendu notre livre par souscription, en France et à Djibouti, ce qui a couvert environ le quart des coûts d’impression. Un deuxième quart a été obtenu auprès de la Fondation EDF, séduite sans doute par la qualité du travail et la démarche globale dans lequel il s’insérait. Le restant a été emprunté auprès de proches sur la foi de promesses d’achat émanant du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération française à Djibouti. C’est dire que la viabilité financière n’est pas aujourd’hui totalement assurée, d’autant que les coûts d’auteurs et de mise en page, n’ont pas été inclus. Une année sabbatique pour écrire, plus de six mois d’élaboration des illustrations, des recherches documentaires, des déplacements, des notes téléphoniques pharaoniques… notre entreprise est loin de l’orthodoxie financière d’une PME de l’édition ! Faire le pari de la qualité, de l’exhaustivité et de la rigueur scientifique dans le domaine naturaliste, qui plus est en français et s’agissant d’une région peu à la mode, c’était pour beaucoup une douce utopie. Mais comme je vous l’ai dit, il s’agit d’une démarche globale dont les moteurs ne sont pas uniquement économiques mais sont issus de convictions personnelles, de solidarité entre personnes motivées et du partage de certaines valeurs.

LNA. – La cohérence de l’ouvrage montre le parti pris encyclopédique : milieu, faune, expéditions et travaux, agressions externes, populations-coutumes-lois, patrimoine, développement… Avec, en deuxième partie, un catalogue extraordinaire des mammifères ! Cette volonté exhaustive, ce grand œuvre, n’est-ce pas un peu risqué au plan de la commercialisation ? N’aurait-il pas mieux valu plusieurs petits "bouquins" que cette somme de textes et images ?

AL. – C’est un risque en effet et pas des moindres. Fidèles à nos convictions, nous avons pensé qu’il y avait avantage "pédagogique" à mettre en scène un passé, un présent et un futur en même temps qu’une co-évolution homme-nature. Nous préférerons toujours tirer vers le haut et la globalité que réduire et fractionner les réalités : c’est un principe de démarche et d’attitudes. Mais nous sommes aussi des praticiens de terrain et nous savons qu’il faut penser global et agir local. Nous pensons donc à des déclinaisons plus ciblées, plus collectives, visant la population scolaire ou le grand public. C’est affaire de temps et de capacités à obtenir les financements nécessaires.

LNA. – À ce propos, comment sera diffusé l’ouvrage ? Sera-t-il disponible dans les grandes librairies ?

AL. – Le marché principal est Djibouti et nous avons un accord de diffusion avec la librairie Couleurs locales. Nous vendons directement nous-mêmes, au siège de la société Beira.CFP. Mais notre volonté est de faire figurer le livre dans des catalogues d’éditeurs et diffuseurs. Des négociations sont en cours avec, par exemple, Servedit, Maisonneuve et Larose et les éditions la Boussole. Elles sont difficiles. Nous sommes ouverts à d’autres propositions.

 


 


L'ouvrage
Djibouti au rythme du vivant : les mammifères d’hier à aujourd’hui pour demain
Alain & Danielle Laurent
édition Beira.CFP, Toulouse, 2002
240 p., 75 euros

Contacts
Beira.CFP, sarl
49, rue Raymond IV, 31000 Toulouse, France
Tél. / Fax : 33 (0) 5 61 62 46 83
e-mail : beira.cfp@club-internet.fr


Illustrations
Photos de quatre mammifères de la corne de l'Afrique
         

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