Éthiopie / Art contemporain
Tewodros Tsige-Markos
artiste peintre
Ne voulant pas contredire la tradition, il le nie respectueusement. Pourtant, même sil na pas fait lapprentissage éthiopien de la peinture, même si son parcours personnel est jalonné de plusieurs vies, emplois, fonctions : Théodros est un artiste et peut-être même un grand.
Portrait et propos choisis.

Tewodros Tsige-Markos
Autoportrait, 2000
mine de plomb, 8,5 x 11,5 cm
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Tewodros Tsigue-Markos
les Carnets d'aquarelle |
PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER
Ne voulant pas contredire la tradition, il le nie respectueusement. Pourtant, même sil na pas fait lapprentissage éthiopien de la peinture, même si son parcours personnel est jalonné de plusieurs vies, emplois, fonctions : Théodros est un artiste et peut-être même un grand.
Artiste peintre, Théodros est traditionnel et moderne à la fois. Traditionnel parce que, quoi quil fasse, cest toujours son éthiopianité qui sexprime. Moderne parce que sa conception du tableau nest pas dabord narrative mais picturale. En tout cas, sa peinture nest pas tranquille. Ça tient à lui et à sa façon.
Au commencement, il semble se construire un petit espace paisible dans la toile ; il y range quelques signes bien à lui ; puis, prenant conscience de limpossible quiétude, lexilé total laisse place « aux idées qui bouillonnent dans [sa] tête » et atomise ce qui aurait pu être un domicile. Au delà dun traumatisme, il y a lexigence dune peinture contemporaine. Cette atomisation de la surface et du récit vise à donner toute liberté à la matière, à déclarer lindépendance pleine et entière de la peinture cest-à-dire, à limage des grands abstraits américains, voir si la grosse ou la petite brosse, la pâte colorée, le liquide fluidifiant nauraient pas aussi certaines choses à dire, dans un court et terrible combat avec les idées.
Alors là, au milieu de ce quil convient de nommer son champ de ruines, Théodros-le-bâtisseur sempare de toutes les zones dévastées par Théodros-le-furieux et sapplique à leur redonner un sens, un projet, une fonction. Cette ultime phase est la plus longue et la plus aléatoire. Parcelle après parcelle, il décide sil y a un signe prometteur, lébauche dun sentiment, dune nouvelle cène et traite la chose en conséquence pour, discrètement, séduire le spectateur. Pour un temps, Théodros-le-politique aura succédé à Théodros-le-croisé.
Artiste malgré ses dires, Théodros na ni crainte ni préjugé concernant sa façon. Il sait que lalchimie du tableau importe peu ; que la seule chose qui vaille cest laboutissement de cet objet provisoire, sajoutant aux autres pour constituer un portrait durable et représentatif
de lhomme, de lépoque, de lesprit. Mais comment être sûr de toute bonne fin ? Impossible sur linstant. Aussi lartiste (la communauté des Théodros) a depuis longtemps décidé quil suffisait dinscrire le mot fin dans sa tête et de passer à autre chose. Théodros, lui, administratif et religieux en plus, signe son tableau quand cest fini. Concernant la qualité, on verra plus tard ; dautres pas nécessairement plus qualifiés décideront de la solidité du truc.
De tout cela, Théodros a du mal à sexpliquer (il est peintre, pas exégète). Mais comme son travail ne peut sappréhender à laune de critères et codes simples (beau ou trash, abstrait ou figuratif, traditionnel ou subversif) et quil doit malgré tout faire face à de nombreuses questions pour lesquelles il na ni goût ni pédagogie, Théodros-le-gentil sest définitivement constitué un personnage de fou et, masqué, entre-autres derrière la dive bouteille, Tewodros Tsige-Markos, alias Théodros, alias Théo, parle bien souvent dautre chose. AL
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[Nanterre, 4 février et 27 avril 2000. Extraits dentretiens.]
Le métier
« Un artiste cest quelquun qui a été formé par des maîtres et qui possède le côté artisanal absolument nécessaire au métier. Ainsi, on assume lacte de création, on a la base et on pense à créer. Moi je nai pas cette base. Tout est acte et expérience personnelle. À partir de là, je ne suis que peintre, pas un artiste peintre ; cest ma vocation et je laime beaucoup. Ça sarrête là. Ce nest pas de la modestie cest la vérité.
« Un Éthiopien apprenti ou ayant été éduqué on dit quil est tekanä. Cest la même chose pour celui qui est capable décrire, de peindre, de sculpter
on dit quil a fait un apprentissage, tekenwal. Le côté artisanal cest de comprendre la matière avec laquelle on travaille, pour aller au delà. En principe, celui qui na pas les bases na pas le moyen de les dépasser. Moi qui ne suis pas formé au plan artisanal de lart, si jai dépassé les bases, cest parce que jai trouvé dautres manières de faire la chose ; mais ce nest pas moi qui jugerai si mon acte est artistique. »
« Tout ce quon essaie de faire en politique cest parce quon a besoin de le faire, parce quon est conscient dun certain problème personnel ou social.
« En 1984, quand il y a eu cette grande famine en Éthiopie et que tous les chanteurs et les vedettes chantaient, parlaient
je me souviens, je ne rencontrais pas un seul Éthiopien ; jhabitais à la gare de Lyon ; jai fait de jolis trucs à lépoque, sur le plan des couleurs
Jétais engagé totalement, jétais un militant contre le derg (1) dont javais oublié lexistence jusque là. Ces tableaux militants sont aux États-Unis maintenant.
« Ça marrive dêtre militant avec la peinture, comme il marrive dêtre un vieux cur. Les sentiments intérieurs sexpriment bien dans la peinture. Par exemple, depuis deux ans, je ne fais à peu près que des tableaux avec lobélisque dAksoum, parce quil me semble menacé par la guerre.
« Je crois que la peinture a un rôle totalement politique ; labstraction comme toute autre école. Mais quest-ce que la politique ? Pour moi, il ne sagit pas dune conduite bien précise mais de sexprimer dans des situations ou des circonstances différentes. Cela peut se faire en peinture et la peinture prend alors un visage politique. »
« Je nai pas didée précise de ce que je vais faire. Ça marrive rarement davoir un concept politique au départ. Si jai une idée précise, je la mets en évidence, mais a priori non. Jessaie de faire sortir des trucs qui ont envie de sortir ; jagis par rapport à des idées qui bouillonnent dans ma tête. Je suis un acteur sans texte précis ou un paysan qui cultive plusieurs parcelles derrière son godjo.
« Cest gestuel, la peinture. Tous les gestes quand je travaille sur un tableau ont une importance. Pour commencer, jai besoin dun espace défini ; si je nai pas cet espace-là, je me sens limité. Ça peut être de faire quelque chose de plus ou moins pareil quavant, une couleur, une forme ou décrire au lieu de peindre, etc. Je travaille doucement, je prends mon temps, je réfléchis. Je suis lent par nature. Mais parfois ça peut aller très vite
et cest fini. Quand je suis fatigué de continuer à travailler et que le tableau me plaît, ça sarrête là. »
« Ma première expérience cétait à 11 ou 12 ans, avec Afework Teklé. Jétais un petit garçon, il était plus âgé que moi, il peignait limmeuble principal de lécole Tafari Makonnen. Javais déjà vu des photos et jétais étonné de le voir faire des photos avec ses mains. Je restais derrière lui, à regarder comment il faisait. Je ne sais pas sil sen souvient mais il avait remarqué que jétais derrière lui tout le temps. Pour moi, ça a commencé comme ça. Il me demandait daller laver ceci, de faire cela, de courir à gauche, à droite et de chercher de leau ; et moi jétais fasciné que quelquun soit capable de faire des photos avec ses mains.
« Jai été pris au jeu ; je me suis mis à dessiner, à essayer de faire la même chose que lui. Jai dessiné, dessiné
jusquà larrivée de Skunder Bogossian, pour mettre la pendule à lheure, des années après.
« Je nai jamais réussi à faire une photo avec mes mains. Maintenant je me demande ce quest une photo. On peut faire une image totalement floue et représenter quand même ce quon a en face de soi ou dans sa tête. En ce sens-là, je sais faire une photo. Mais une photo ordinaire, je ne sais pas faire et je ne veux pas la faire avec la peinture.
« Au départ, la peinture a été un défi. Quand les gens ont commencé à apprécier ce que je faisais, cest devenu pour moi un moyen de faire plaisir aux autres et de voir comment ils réagissaient face aux résultats de mes actes. Maintenant ça na plus rien à voir avec les autres, cest entre moi et ce que je fais. Il me semble aussi que depuis une vingtaine dannées, les pinceaux et les couteaux à palette agissent pour eux-mêmes en osmose avec mon esprit. Lacte de peindre nest plus un défi, mais un plaisir et un devoir que je me dois. »
« Peindre est un besoin, être Éthiopien cest une formation. Lexil cest le malheur. La peinture me permet de lexprimer parfois. Les racines, la culture, ça nourrit mes peintures. Les images primordiales qui simposent et restent les plus vivaces dans ma mémoire sont celles de mon enfance ; les paroles aussi.
« Je suis un Éthiopien moderne, des temps modernes ; jai appris pas mal de choses à lextérieur
Mais si vous parlez à un paysan éthiopien, nimporte lequel (un Oromo, un Tigréen, un Amhara, un Walayita
) la profondeur de sa pensée est étonnante une pensée simple et tellement compliquée à la fois. Labstraction de toutes les réalités que lon trouve ailleurs peut être mise en évidence par nimporte quelle culture éthiopienne. Les chercheurs européens cherchaient cela, mais comment comprendre lâme ou lesprit sans un engagement du cur ? Ils devraient vider leur cerveaux de tous les préjugés et être perméables. Peut-être après, ils comprendraient cette simplicité compliquée.
« Je suis un acteur totalement imprévu qui sort à la fin.
« On dit que je suis fou. Mon caractère ne convient pas aux Éthiopiens, parce que je ne suis pas poli. Jessaie dêtre sincère mais ce nest pas évident tout le temps.
« Quest-ce que la peinture de quelquun ? Cest son autoportrait. Sa tête, sa bouche, sa façon de parler
Quoi quil fasse, cest sa manière de voir, avec ses yeux, donc lui-même. »
(1) Derg : comité. Dictature militaro-communiste du colonel Menguistou Haïlé Mariam, au pouvoir de 1974 à 1992.
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