Les nouvelles d'Addis   Magazine – Grandeporte – Négoce
Abonnement en ligne aux Nouvelles d'Addis
I
Dernières nouvelles
I
Lecture thématique
I
Choix de la rédaction
I
Rechercher dans le site
Mot(s) exact(s)
Résultats par page
M
a
g
a
z
i n e
Éthiopie / Art contemporain

Mickaël Bethe-Sélassié : Portraits croisés d’un artiste heureux et d’une œuvre terriblement joyeuse

Mickaël Bethe-Sélassié n’est pas un artiste éthiopien. Non. C’est un humain, Éthiopien, devenu artiste, sur un coup de tête. Mais laissons-lui le soin de raconter ces circonstances étonnantes. Bethe-Sélassié est peintre et sculpteur.

Il a 50 ans. Parmi les artistes d’origine éthiopienne, il est des plus connus à l’international.

  


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

  

Mickaël Bethe-Sélassié vit en France ; il a exposé sur les plus prestigieuses places artistiques (Amsterdam, Anvers, Barcelone, Berlin, Cologne, Genève, Londres, Paris, Rio de Janeiro, Washington). Son œuvre est ludique et joyeuse. Pour autant, le bonheur que souhaite offrir l’artiste n’exclue ni la prégnance des mythologies personnelles, ni certaines situations douloureuses chargeant les personnages, ni des difficultés de parcours imposées au spectateur, sollicité devant derrière dessous et, parfois, à l’intérieur de l’œuvre. Bethe-Sélassié n’est pas artiste à moitié ; ses systèmes sont au service de ses idées et de ses humeurs. La taille des œuvres s’échelonne de 50 cm à 3,30 m ; les prix d’environ 900 à 25.000 Euros. – AL

 
[Paris, 10 décembre 2001]

LNA. Quand et pourquoi avez-vous quitté l’Éthiopie ?
MBS. J’ai quitté l’Éthiopie le 25 janvier 1971. Je venais d’avoir le baccalauréat. À l’époque, quand on était bachelier, on avait une bourse ; je me suis donc retrouvé à la faculté des sciences, parce que j’avais obtenu un bac C et qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres orientations possibles alors en Éthiopie. Comme les élèves qui ont suivi les filières C ou D n’étaient généralement pas très bons dans les matières littéraires, on les dirigeait vers des études supérieures scientifiques ; en plus, j’étais fort en mathématiques. Mais, au bout de trois ans en fac, je me suis rendu compte que cela ne me convenait pas. Et j’ai arrêté, en 1975, mes études de physique et chimie.

LNA. Physique et chimie ?
MBS. Oui, j’ai fait des études de physique et chimie, d’abord à Bordeaux et ensuite à Orsay. C’était en 1974, il y avait la révolution en Éthiopie, et ma mère venait de mourir de maladie juste avant la déposition de l’Empereur. C’est elle qui m’a élevé, donc je n’ai pas eu envie de revenir. Toutes ces choses-là m’ont permis de prendre mes décisions. J’ai décidé de ne pas continuer mes études ; cela ressemblait trop au prolongement du lycée.

LNA. Une conjonction d’événements politiques, familiaux et personnels donc…
MBS. Oui, c’est cela. En 1971 je suis arrivé à Paris ; en 1975 j’ai arrêté mes études ; en 1981 je suis devenu artiste. Le soir de Noël, dix ans après mon arrivée.

LNA. Vous avez commencé une carrière artistique le 25 décembre 1981 ? Comme ça ? Sur un coup de tête ?
MBS. Oui, oui. J’étais dans ma chambre d’étudiant. Il y avait une douche et un coin cuisine… Et il m’emmerdait, ce coin cuisine ; donc je me suis dit que j’allais faire un paravent. Ma première peinture, c’était ce paravent. J’ai peint la nuit, sur des sets de table en paille. Neuf pièces ! C’était magnifique, imaginatif et décoratif en même temps ; avec des couleurs superbes. Pour moi, ce fut la révélation, et je me suis dit : « C’est ça que je veux faire ! »

LNA. Vous êtes devenu artiste… pour modifier votre cadre de vie ?
MBS. Exactement. Je venais juste de repeindre mon logis et j’avais mis sept couleurs. Deux couleurs au plafond, d’autres couleurs aux portes, aux fenêtres, etc. Il y avait sept couleurs de bleus dégradés, de jaune et de noir.

Après la création de ce paravent, dans la foulée j’ai acheté de l’argile. J’ai fait des petits trucs en argile, qui n’étaient pas mal, et je les ai peints ; ensuite je suis passé au papier mâché.

Je venais d’avoir trente ans. Les vingt ans en Éthiopie c’était un peu une préparation ; les trois années d’études supérieures c’était une forme d’intégration et une ouverture sur un monde cosmopolite. Quand j’ai arrêté, j’étais vraiment intégré. Je me suis mis à faire comme tout le monde, des boulots en intérim, parce que c’était la crise en 1975 et que je n’ai pas trouvé de boulot tout de suite. En intérim, je faisais toutes sortes de boulots ; je m’en sortais. En dix jours je gagnais assez d’argent, et je me cassais en auto-stop. Je vivais comme ça. Ce fut cinq années de gestation. Je préparais ma renaissance.

LNA. Aucun rapport donc, entre l’Éthiopie et votre découverte du travail artistique ?
MBS. J’ai toute l’histoire de l’Éthiopie avec moi. Le nationalisme de mes parents, toutes ces choses sont en moi. Je n’oublie pas que je suis Éthiopien, mes racines sont là-bas. J’ai quitté le pays à vingt ans mais j’y ai toujours des attachements. J’ai gardé de mon pays ce qui est positif ; je me sens toujours Éthiopien, même si je vis à Paris.

Dans ma famille, on s’intéressait à l’art. Quand il y avait des expositions de Gebré Kristos ou d’autres, on en parlait. Ma mère était très cultivée, donc je savais ce que c’était que l’art. Je regardais les gens faire des portraits de l’Empereur, il y en avait partout. Je savais ce que c’était que la peinture ; mais moi-même je ne me sentais pas peintre. À l’époque, l’art n’était pas né pour moi, personne ne m’y encourageait et la situation en Éthiopie ne s’y prêtait pas. Même aujourd’hui, elle n’encourage pas les gens à devenir artiste.

Mais dès que j’ai commencé à peindre, j’ai fréquenté toutes les galeries. Mes références étaient des artistes européens, latinos américains, des artistes présentés à Paris. Je suis universel en matière d’influences artistiques, même si je revendique mon éthiopianité. Mais je vis dans un pays cosmopolite, dans une ville cosmopolite depuis trente ans, ce n’est pas négligeable. Je suis universel et l’Éthiopie est présente, même inconsciemment. Je ne la cherche pas, elle sort.

LNA. Comment apparaît cette “éthiopianité” dans votre création ?
MBS. Dans les formes et les couleurs. En Éthiopie, il y a beaucoup de formes. Même si les Éthiopiens ne sculptent pas les ustensiles comme en Afrique de l’ouest. Le messob et le mouketcha sont des volumes. Il y a des pierres dressées aux formes variées dans le sud. Il y a aussi des couleurs et j’ai vécu dans un environnement coloré ; ma grand-mère faisait des messob. En Éthiopie, la couleur est présente dans les maisons, les églises et sur les marchés.

LNA. Dans vos personnages, on sent une présence mythologique…
MBS. Oui, absolument. Mais quoi de plus mythologique que l’Éthiopie, franchement ? Depuis Aksoum et même depuis la période pré-aksoumite, en passant par le prêtre Jean, Lalibela, etc. Tout n’est que mythologie.

LNA. Comment s’articulent les mythologies éthiopiennes et celles de votre œuvre ?
MBS. Je trouve l’universalité dans les deux. Par exemple, voilà un menhir (j’appelle cette sculpture un menhir). Un menhir, ce peut être en Bretagne ou en Éthiopie. C’est là que je fais la liaison entre les menhirs, les obélisques et les mégalithes du monde entier. Certaines de mes déesses peuvent être grecques, romaines, aksoumites, etc. Il y a l’Afrique aussi. Il y a les Rois mages dans mon œuvre, les tabernacles, les autels. Tout est mélangé. C’est peut-être là, que dans mon art on voit que l’Éthiopie est le berceau de l’humanité, dans le sens où tout le monde s’y retrouve, même les Chinois et les Japonais. Mes guerriers peuvent être des samouraïs ; j’ai aussi des pagodes…

J’essaie de montrer que l’Éthiopie peut avoir un apport universel. Dans notre langue d’artiste, à partir de notre culture et en la défendant, on peut être universel. C’est cela que je revendique. L’Éthiopie est suffisamment riche par ses mythologies, par sa position géographique autour de plusieurs mondes : Perse, Inde, Arabie, Afrique, Méditerranée, etc. Il y a osmose culturelle…

LNA. On a l’impression d’une jouissance dans votre travail, qu’il s’accomplit dans un débordement de joie… Pourtant il y a de longues heures de travail à construire les structures. Comment passez-vous de cette phase technique de réalisation du support à l’expression de la joie qui sera dessus ?
MBS. En tant qu’artiste, je prends mon pied dans cette phase de construction. C’est magnifique, la construction de l’architecture est belle. Il faut solidifier, prévoir ; cela demande beaucoup d’intuition. C’est un peu comme des mathématiques. Là, mes études de mathématiques me servent un peu, pour la géométrie, dans l’espace qui est là-dedans. Ce n’est pas que de la spontanéité ; ce n’est pas la formation académique des beaux-arts. Il faut voir dans l’espace, il faut solidifier dès la base. Si cela n’a pas été fait à la base, une fois qu’on est là-haut, si on n’a pas solidifié, on ne peut plus accéder, c’est caché. On est à l’extérieur à ce moment-là, donc si l’intérieur n’est pas solide, on ne peut plus rien y faire, il n’y a plus qu’à tout recommencer. C’est tout un univers cette création de l’architecture. J’y passe trois jours en moyenne, c’est un délire qui me rend très joyeux. L’habillage en grillage épouse fidèlement la structure rigide, et là c’est très fatigant, c’est un boulot d’ouvrier. On coupe du grillage, on habille, on serre pour que tout soit une masse compacte. On se coupe, on se pique, c’est dur. Ensuite il y a le travail du papier mâché. Je fais ma pâte moi-même, avec des journaux déchirés en lamelles que je fais tremper dans l’eau pendant vingt-quatre heures. Avant de commencer l’armature, les journaux sont mis à tremper. Après, il y a cette cuisine aussi du mâchage du papier qui est merveilleuse aussi. Quand on est avec de l’eau et la matière c’est là qu’on devient alchimiste. Pendant des heures on voit le mélange devenir un compost ; on essore et on y ajoute de la colle à papier. On obtient en pétrifiant une sorte d’argile, une pâte. Enfin on couvre le squelette entièrement, et ça devient incroyable. Quand ça sèche, alors là, c’est un délire. Avant d’avoir l’atelier où je travaille maintenant, je dormais dans mon atelier et je voyais les œuvres sécher. Ça passe du noir, au gris, au blanc ; après ça prend les trois couleurs ; c’est très beau de voir comment ça se transforme. J’ai vu ça pendant des nuits et des nuits, pendant dix ans.

LNA. Votre démarche est donc inverse à celle des créateurs des églises de Lalibela ? Vous construisez, vous ne creusez pas.
MBS. Oui, je construis. Mais il n’empêche qu’il y a beaucoup d’excavations. C’est creusé.

LNA. Oui, mais les creux sont construits ; vous rajoutez, vous ne retirez pas.
MBS. [Rires.] Oui, je rajoute. Mais l’avantage de ce système de construction d’architecture, c’est que je peux simuler le bois, la pierre, l’argile, tout. Les sculptures peuvent ressembler à toutes ces matières. Les grands cavaliers, je ne peux pas les faire en pierre, mais ils auraient pu être “de la pierre”.

LNA. Vous pourriez passer du travail du papier mâché au travail de la pierre ?
MBS. Non, la pierre nécessite beaucoup d’énergie, il faut beaucoup de muscles. Même si maintenant il y a des nouvelles méthodes ; que les Coréens le font avec des machines utilisant l’eau et le feu, et avec des meuleuses qui tiennent dans la paume de la main (l’école des Beaux-Arts d’Addis pourrait enseigner cette façon de sculpter, cela ne coûte pas cher).

Mais j’ai sculpté la stéatite (une pierre tendre) ; des sculptures miniatures que je vais montrer en janvier et février à la Halle saint-Pierre à Paris. J’en profite pour rappeler qu’il y a un gisement de pierre tendre à Lalibela (à Ashiten-Mariam, plus précisément), que les sculpteurs devraient exploiter. On pourrait créer ainsi un village d’artistes là-bas. L’expérience pourrait servir de modèle dans toutes les régions d’Éthiopie.

LNA. Je pensais plutôt au processus créatif. Construire (ajouter) est une chose, retirer en est une autre.
MBS. C’est exact, mais je peux utiliser les deux méthodes. Une pierre, on rentre dedans, on enlève. Mais certaines de mes œuvres peuvent être “de la pierre”, j’y rentre en imagination. Ce n’est pas de la pierre, mais en construisant c’est comme si j’étais dans une pierre et que j’“enlève”. Je fais de la sculpture, j’essaie de trouver un équilibre, une esthétique, comme un tailleur de pierre.

LNA. Utilisez-vous le dessin dans le processus créatif ?
MBS. Jamais. Je n’ai jamais fait d’esquisse de sculpture. Je suis toujours comme un apprenti sculpteur ; chaque sculpture est un peu comme un brouillon pour la prochaine ; c’est une sculpture finie, que j’ai faite avec mes limites d’imagination et de technique. La suivante sera celle que je viens de finir en plus riche. Quand j’en suis au milieu, je ne recommence pas la sculpture, je la finis telle quelle, avec mes limites, que je dépasse dans la sculpture suivante. Elles sont toutes des esquisses, et c’est ça qui fait leur force ; elles couvrent un vaste espace, allant de l’art innocent à l’art sophistiqué.

LNA. Avez-vous la volonté de communiquer quelque chose au spectateur de l’œuvre ?
MBS. Oui, j’ai envie qu’il soit joyeux, qu’il reçoive un langage simple. J’ai envie que les cinq sens du spectateur s’exercent. J’ai envie qu’il touche les œuvres (sans les casser !), qu’il les regarde, non pas qu’il les lèche [rires] mais qu’il sente quelque chose, qu’il les aime. Ou parfois que les gens s’interrogent. J’ai aussi envie qu’ils sentent l’universalité : qu’un Chinois, un Japonais, un Brésilien, un Français puissent regarder et comprendre ce langage des sens de l’humanité.

LNA. Comment votre production artistique a-t-elle évolué ?
MBS. C’est allé très vite. Je crois que trois mois après mon début je commençais déjà à travailler le papier mâché. J’ai commencé par le paravent, puis j’ai fait deux toiles, puis le papier mâché.

LNA. Vous n’avez pas fait d’apprentissage et vous avez acquis tout de suite une cohérence esthétique !?
MBS. Oui, immédiatement. J’ai des témoins [rires], ceux qui m’ont connu avant et après. C’est extraordinaire, c’est comme si le fait d’être artiste m’était tombé sur les épaules, et que moi je l’ai accepté, comme si j’étais prêt. Même concernant les expositions et tout le reste, tout était déjà en place.

LNA. Vous semblez touché par la grâce…
MBS. Oui, mais la grâce peut tomber sur tout le monde. Il suffit de l’accepter quand elle tombe et d’être prêt. Moi, j’avais commencé le yoga un mois avant, j’avais envie de me changer, j’avais beaucoup voyagé. Pendant cinq ans, entre l’arrêt de mes études et ce soir-là où je suis devenu peintre, j’ai fait toutes sortes de délires : intérim, auto-stop, voyages, etc. Et je me suis dit qu’il fallait arrêter, me retrouver. Donc j’ai repeint. J’ai tout transformé, mon corps, mon habitation et tout en même temps. La grâce, comme vous dites, je l’ai acceptée parce que j’étais prêt. Je pense qu’il y a un corps pour tout : un corps d’étudiant, d’ouvrier, de fonctionnaire, d’artiste. Mon corps s’est transformé avec mon art et je pense que j’ai un corps d’artiste et un mental d’artiste.

LNA. Quelle est votre actualité ?
MBS. Je vais faire de petites expositions en Hollande au mois de mars. Il va y avoir un festival africain auquel je suis invité. Je vais y exposer une vingtaine d’œuvres. Après, je vais participer à une exposition sur le Mondial de football, en Corée et au Japon. Je vais y présenter deux œuvres de footballeurs. Ensuite, la grande expo qui me réjouit le cœur, c’est une exposition au Musée national d’art africain de Washington en 2003 ; ce sera une exposition d’artistes éthiopiens contemporains de la diaspora, d’après ce qu’on m’a dit. Ça, c’est bien.

LNA. Au niveau des œuvres monumentales, avez-vous des projets ?
MBS. J’ai déjà quelques œuvres monumentales dans des musées en Hollande et en Allemagne. La dernière commande que j’ai faite c’est celle de la Corée, en pierre, que vous avez vue. J’ai aussi des billes de bois moyennes, que j’ai ramassées après la tempête il y a deux ans à Paris. J’ai ramené des outils d’Afrique pour sculpter le bois. Il faudra que je m’essaie au bois aussi. Il y a plein de projets, beaucoup d’expos et d’autres choses. Si ça “roule”, j’irai exposer en Éthiopie d’ici deux ou trois ans, à l’Alliance éthio-française. C’est un projet. Ce qui me permettrait de rencontrer le public et les artistes éthiopiens. J’aimerais bien aussi que l’Éthiopie s’ouvre un peu plus à l’art, que le gouvernement y porte un peu plus d’intérêt, que les artistes éthiopiens puissent voyager, voir des expositions et y participer.

LNA. C’est une priorité pour vous ?
MBS. Oui, pour moi c’est important. Les deux priorités en Éthiopie, c’est d’abord la construction d’un musée d’art contemporain, d’un musée des arts et civilisations pour bien mettre en valeur le patrimoine et pour le protéger et aussi éventuellement pour accueillir tout ce qui a été pillé par les pays étrangers, Angleterre, etc. Ensuite, il faut immédiatement un musée d’art contemporain. Je pense que c’est urgent parce qu’on a les plus grands hôtels d’Afrique, on a un très bel aéroport international, on est incontournables à l’échelle régionale. Moi, je crois en l’Éthiopie mais il faut qu’elle ait la capacité de rayonner.

Pour que l’Éthiopie attire les populations voisines, celles de la côte : Djibouti, Érythrée, Somalie, il lui faut rayonner. L’Éthiopie peut être capable de rayonner par ses musées, ses écoles, ses universités. Elle peut aussi “vendre” sa culture comme matière première. Il n’y a pas que le café, les cuirs et peaux. Paris est riche grâce à sa culture ; la France a soixante millions de touristes qui viennent visiter ses musées, ses châteaux, etc.

Si l’on créait un musée d’art contemporain, il y aurait des bibliothèques d’art à côté, des expositions internationales, des biennales… L’Éthiopie doit être capable de faire cela, le Sénégal le fait, l’Afrique du sud le fait. Pour le cinéma, il y a le Fespaco (Burkina-Faso) ; l’Éthiopie pourrait le faire pour les arts plastiques. Il suffit de construire le musée et de prévoir d’accueillir des biennales. Si le régime a cette ambition, le pays peut même rayonner au-delà des mers… (puisque notre problème ce sont toujours les côtes). J’y crois, c’est cela quand je parle d’universalité ; ce sont mes vœux pour l’Éthiopie.

LNA. Le problème de l’Éthiopie c’est que tout y est prioritaire : la lutte contre la pauvreté, contre le sida, etc. Comment inclure de nouvelles priorités ?
MBS. Mais la construction d’un musée, c’est la construction d’un bâtiment, tout le contenu existe, les œuvres, les antiquités sont là. Et je pense qu’on peut amortir très vite le coût de la construction de l’entretien et des frais de personnel, en faisant payer des entrées. Et puis, on peut penser au mécénat. Nous avons des riches aussi, il suffit de les éduquer. Et l’accueil d’expositions internationales (biennales ou triennales) peut se faire avec la coopération de pays étrangers.

En plus, les artistes ont des choses à dire. On peut faire des expos sur le sida. Il faut donner de l’importance aux artistes. Si l’Éthiopie veut briller, il faut qu’elle ait des musées. Elle ne pourra pas rayonner sans diffuser la culture. C’est valable pour la peinture, la littérature, le cinéma, le sport, etc.

Je suis optimiste sur le long terme. Je vois que l’Éthiopie qui a eu toutes sortes de problèmes s’en est toujours sortie. Je n’ai jamais oublié mon pays, j’y pense tous les jours. Je suis tout ce qui s’écrit sur lui. Je suis en fait citoyen du Monde par ma pensée et mon style de vie. Je suis aussi devenu citoyen d’honneur de la ville de Pusan en Corée, après avoir participé à un symposium de sculptures, sur le thème de la liberté, la paix et l’unification en Corée. J’ai représenté mon pays avec ma sculpture en granit qui est visible en permanence au parc de Pusan, près du cimetière de l’ONU.

Donc je suis optimiste sur le long terme. Bien sûr, pour certains aujourd’hui c’est triste ce que nous passons, ce n’est pas brillant : le sida, les guerres, le chômage, etc. Mais c’est un pays dont l’histoire évolue comme cela. C’est comme un accordéon, il y a des moments où les forces deviennent centrifuges, d’autres où elles deviennent centripètes. Des moments où le centre est capable d’attirer les autres. C’est pour cela que je dis que la diffusion de la culture est importante ; parce que la culture s’adresse aux sens, elle n’a pas besoin d’utiliser des mots somaliens, gouragués ou autres ; c’est pourquoi je pense qu’il faut un musée des arts et civilisations, de toutes les civilisations qui composent ce pays. Et le musée des arts contemporains peut présenter un artiste oromo qui a étudié en allemand, un amhara qui a étudié en français, ou un bilingue tigriniya-espagnol – car tous utilisent le même langage qui est celui des sens.

I
Sommaire
I
Liens
I
Recherche
I
Liste de diffusion
I
Boutique
I
Espace partenaires
I
S'abonner aux Nouvelles d'Addis
I
Qui nous sommes
I
Nous écrire
I

© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.org, version 3.4
Les nouvelles d'Addis, le seul journal d'informations générales exclusivement dédié à l'Éthiopie et à la corne de l'Afrique
Bimestriel. Publié en français. Politique, économie, culture, société, communauté
Reproduction de contenus interdite sauf autorisation écrite