[Paris, 18 juin 2002]
LNA. Comment allez-vous, monsieur Dini ?
Ahmed Dini. Je vais très bien, comme un petit vieux de 70 ans. Je ne me sens pas au bout du rouleau. Je suis encore bon pour le service, donc je continue mes activités.
Depuis que jai subi une intervention chirurgicale cardiaque, il y a huit ans à Paris, je consulte mon cardiologue, une fois tous les six mois environ. La prochaine visite est prévue pour le 13 janvier 2003.
LNA. Donc vous allez bien et vous avez un bon toubib
Cest dommage pour vos adversaires, non ?
AD. Oh, je ne pense pas que mes adversaires souhaitent ma mort ou mon infirmité. En tout cas, pour ceux que je considère comme mes adversaires, je ne leur souhaite ni mort ni maladie. Parce que je suis convaincu quavoir des adversaires dans la vie politique crée une émulation, et que cela entretient léveil intellectuel et lactivité physique. Je leur reconnais les mêmes droits que ceux que je revendique pour moi-même.
LNA. Vous semblez aimer Paris et je ne crois pas que ce soit seulement à cause de la qualité de ses médecins. Avez-vous, comme le dit une rumeur, fait récemment des démarches pour obtenir un titre de séjour français ?
AD. Je nai aucune raison de détester Paris, cest une capitale que japprécie beaucoup, que je connais depuis 1959. Je suis venu à Paris, pour la première fois, en juillet 1959. Jétais vice-président du Conseil du gouvernement, et je venais à linvitation du président de la République française, comme tous les vice-présidents, à lépoque de lAfrique francophone. Je crois dailleurs être lun des derniers survivants de cette période
Quand nous étions dans lopposition, non seulement au gouvernement local, mais aussi vis-à-vis du gouvernement français, puisque nous luttions pour lindépendance, javais dit dans une déclaration de presse, que Paris était la capitale du monde où je comptais le plus damis personnels, hors de Djibouti. Cest toujours vrai. Jai eu des amis à Paris avant de faire de la politique, en tant que syndicaliste, puisque jétais secrétaire du syndicat FO dans ma jeunesse.
Je viens donc ici depuis 1959 et je me plais bien à Paris. Mais je ne suis pas venu y faire des démarches pour récupérer un titre de séjour, pour au moins deux raisons. Parce que je nai pas besoin de séjourner à Paris pour des raisons de santé ; parce que je ny séjourne pas non plus pour des raisons de confort personnel, puisque quand je suis à Paris je vis dans un studio de trente mètres carrés, alors que je suis mieux logé à Djibouti ou même à Obock. Sur place, à Djibouti, je suis suivi par des médecins compétents et lorsquil est temps de consulter le spécialiste qui ma opéré ici, je viens faire un séjour. Je suis venu à Paris avec mon billet de retour et ma réservation de retour déjà fixée pour le 21 juin. Ceux qui disent que je suis venu ici pour obtenir un titre de séjour ont tout faux, parce que ce nétait pas lobjet de ma visite. Je peux venir à Paris quand je veux, jai un visa de long séjour qui est valable jusquen 2004, donc je nai absolument aucune raison de solliciter un titre de séjour à Paris, ni comme réfugié économique, ni comme demandeur dasile politique. Je ne me sens pas menacé à Djibouti et jestime que ma place, mes activités sont à Djibouti.
Coopération : formes, effets, perspectives.
LNA. Les changements politiques récents en France peuvent-ils, selon vous, modifier la coopération française avec Djibouti, avec lÉthiopie et plus largement avec la région ?
AD. Je ne peux pas mavancer sur ce terrain, parce que ces changements éventuels dépendent de la France, du gouvernement français, de la politique française. Je ne suis pas dans le secret du gouvernement français et celui-ci conduit la politique du pays conformément à ce quil pense être lintérêt supérieur de la France. Donc, il est le meilleur connaisseur de cet intérêt supérieur. Sur ce plan, ils ne font de confidence à personne, et je crois que cest une politique souple qui sadapte
LNA. Excusez-moi, ma question visait plutôt à savoir si la France gaullienne, qui traditionnellement se sent plus proche de lAfrique francophone de louest, peut souhaiter modifier les nouvelles coopérations amorcées dans la corne de lAfrique par le gouvernement précédent.
AD. Peut-être que je vous surprendrai en disant quil ny a pas quune seule coopération française avec lAfrique. Après avoir longuement observé cette coopération, jai cru déceler quil y en a trois sortes. Il y a la « coopération continuité », il y a la « coopération connivence » et il y a la « coopération rupture ». La première signifie que la France continue à faire doucement avec les États indépendants ce quelle faisait fortement quand elle avait la souveraineté directe sur ces pays : financer un petit peu léducation nationale, la médecine et quelques autres domaines scientifiques ou techniques. Cest la coopération continuité, pour laquelle le financement de la France consiste généralement à envoyer des techniciens, des enseignants, des ingénieurs
La coopération connivence cest le soutien aux dictateurs, qui ne tient pas compte des besoins des pays, mais où, de temps en temps, on donne un ballon doxygène à la dictature ; pour quelle ne tombe pas, quelle ne se dissolve pas dans la misère, sa tête est maintenue hors de leau lui permettant de se maintenir à la tête du pays. Et la coopération rupture, cest celle qui correspond aux besoins du pays, qui met en place des infrastructures, qui crée des ressources pour quun jour le pays puisse se prendre lui-même en main pour subvenir à ses besoins. Jusquà présent, chez nous, nous avons connu les deux premières formes de coopération, la coopération continuité et la coopération connivence. Nous considèrerons quil y aura un changement de coopération si la France ouvre la porte à la coopération rupture. Cest-à-dire à la création dinfrastructures, à laménagement du territoire, à la création de richesses pour quun jour le pays subvienne à ses propres besoins.
LNA. Une précision, sil vous plaît, coopération « connivence » signifie-t-il quon aide directement les dictateurs en place et non les peuples et les pays ?
AD. Non, cest aux pays que laide est destinée, pas directement aux dictateurs. Mais pour faire croire que la dictature est toujours nécessaire, que cest grâce à elle que laide a pu être obtenue et que le régime ainsi aidé mérite de perdurer parce quil bénéficie de soutien à lextérieur.
LNA. Selon votre analyse, quel est le cas de figure de Djibouti pour linstant ?
AD. Nous attendons la coopération rupture, mais les coopérations continuité et connivence sont en cours. Elles nont été interrompues ni sous les gouvernements de droite ni sous les gouvernements de gauche.
LNA. Donc, rien ne vous autorise à envisager un quelconque changement dans la politique française de coopération avec Djibouti dans la prochaine période ?
AD. La nature de la coopération ne dépend pas seulement du pays donateur mais beaucoup plus du pays récipiendaire. Même si le pays donateur nest pas un self-service où le pays bénéficiaire viendrait se servir à son gré, je crois que la coopération tient compte principalement de la demande. Et la demande de notre pays pour la coopération, jusquà présent, na sollicité que ces deux sortes de coopération : continuité et connivence. Si le gouvernement djiboutien demandait à changer de nature de coopération, je pense que la France y accèderait. Puisque la réalisation de ces infrastructures dépendrait des sociétés ou des techniciens des pays qui financent ces coopérations.
Dans quelques jours, Djibouti fêtera le 25ème anniversaire de son indépendance (1) : un quart de siècle ! Et on ne voit rien sur le terrain de ces 25 ans de coopération
rien des milliards dépensés et investis.
LNA. Rien ?
Quest-ce qui se passe ?
AD. Voilà ! Ce qui se passe cest la coopération « continuité » au compte-gouttes et la coopération « connivence » au compte-gouttes aussi. Il ny a rien, aucune réalisation en dehors de la capitale, Dibouti-ville.
LNA. Je ne comprends pas. Vous dites que des milliards ont été dépensés et quil ny a rien. Comment expliquez-vous cela : cest une coopération mal orientée, mal faite ?
AD. Voyez, on a agrandi le port, on la équipé sur emprunt ; on a agrandi laéroport, également sur prêt remboursable. Quand Djibouti parle de performance, il met en avant ces réalisations dont les retombées économiques sont limitées à léchelle nationale. Je vais vous dire une chose, sil ny avait pas la distribution gratuite de denrées alimentaires via le PAM ou les aides bilatérales, etc., il ny aurait peut-être pas une famine dévastatrice mais en tout cas une énorme misère à Djibouti. Beaucoup de gens mangent grâce à ces aides. Cela démontre quil ny a pas eu création de richesses dans le pays, en dehors de la capitale, Djibouti. Mais le pays ne se réduit pas à cela. Quest-ce qui a été fait dans le reste du pays ? Ni port, ni écoles, ni dispensaires, ni routes, strictement rien, en dehors de la ville de Djibouti. Djibouti-ville est une création récente, artificielle, excentrée par rapport au reste du pays et qui est peuplée par des gens, toutes ethnies confondues, qui ont été appelés par des activités générées par ladministration française. Avant la création de cette ville, il ny avait rien à cet endroit-là, cétait un marécage, à lembouchure de loued Ambouli. Ceux qui vivaient dans le reste du pays, avant la création de cette ville sur ce marécage, ont été les laissés pour compte et ceci jusquà présent. Lindépendance de Djibouti ne se justifierait pas du tout si elle laissait dans leur état ceux qui sont en dehors de la ville de Djibouti et de son district. La ville de Djibouti elle-même fait 60 km2, le reste (soit 23.200 km2), qui était peuplé, se trouve dans létat où lindépendance la trouvé. Si ces régions et leurs habitants doivent rester indéfiniment dans létat où ils étaient, lindépendance de Djibouti serait absolument improductive et injustifiée.
LNA. Qui faut-il accuser : lancienne puissance coloniale qui naurait pas fait proprement les choses ou les gouvernements djiboutiens qui se sont succédé depuis lindépendance ?
AD. Il faut accuser à cent pour cent le pouvoir national djiboutien. Parce que les Djiboutiens ont demandé à obtenir lindépendance par rapport à la France pour faire mieux que la puissance coloniale. Non seulement, ce pouvoir na pas fait mieux, mais il na même pas su entretenir ce que la puissance coloniale a laissé en place. Des écoles sont fermées depuis lindépendance, dans certaines régions ; des dispensaires aussi ; les routes, les pistes que ladministration coloniale avait réalisées, sont abandonnées, même pas entretenues et de nouvelles pistes nont pas été créées. Le pouvoir national a été pire que ladministration coloniale dans la négligence de larrière-pays.
L'Accord : non application, tentative de modification.
LNA. En décembre, vous nous avez déclaré en substance : « Nous sommes tenus par le temps, on devrait se dépêcher pour appliquer lAccord (2). » Où en est-on ?
AD. LAccord nest pas appliqué. Je crois que dans notre précédent entretien (3), je vous avais dit que certains retards sont naturels parce que Djibouti manque de moyens matériels et personnels, et manque de savoir-faire. Donc les retards sont justifiés par des déficits dans ces trois domaines. Jajoute maintenant un quatrième motif, injustifiable lui, et qui est le plus grave : cest la mauvaise volonté du pouvoir en place, à la base de la non application de lAccord. Puisque cette mauvaise volonté sest révélée et a été mise en évidence par la tentative de changement du contenu de lAccord. Vous savez que nous avons négocié et conclu cet accord sans garantie extérieure ; nous avions prévu comme garantie le partenariat entre les parties signataires. Lors de ce précédent entretien, vous maviez dit : « Vous avez signé contre promesse », et je vous avais répondu : « Non, jai signé contre signature ». Les deux parties sont engagées. Nous, nous respectons notre signature, lautre partie ne respecte pas sa signature. Plus grave encore, elle est en train dannuler, de changer, daltérer le contenu de laccord que nous avons conclu ensemble.
LNA. Cest grave ce que vous dites : « annuler, changer, altérer »
AD. Cest grave, oui. Il sagit bien de cela.
LNA. Une parenthèse, si vous le permettez. Un ancien haut responsable français ma dit il y a peu : « Dini sest fait rouler dans la farine »
AD. Il na rien compris. Je ne me suis pas fait rouler dans la farine. Jai conclu un accord, un engagement avec une partie ; cet accord engage la République de Djibouti. Un pouvoir légal qui engage légalement la parole de la République et qui ne la respecte pas, cest bien lui qui se discrédite. LAccord négocié et signé a pris soin didentifier ce quil fallait faire. Je continuerai à réclamer lapplication de cet engagement, le respect de la parole et la réalisation de ce qui a été reconnu comme nécessaire.
LNA. De quels moyens disposez-vous pour inverser le cours des choses ?
AD. Je dispose des moyens dont dispose tout citoyen qui réclame, dans un pays donné, le respect du droit et lapplication de ce qui est considéré comme nécessaire pour le progrès et la survie du pays.
LNA. Cest tout ! Comment pouvez-vous, avec les simples moyens dun citoyen, exiger et obtenir la réalisation de tous les points figurant dans lAccord ? Croyez-vous que vous allez pouvoir dire : « En tant que citoyen, sûr de mon droit et de la nécessité dappliquer cet accord pour le développement de mon pays
» Si les choses étaient si simples, cet accord serait déjà, au moins partiellement, mis en uvre, non ?
AD. Cest certain. Mais je ne suis pas le seul à le réclamer, ceux qui le réclament avec moi ne constituent pas une minorité. Cest la majorité, cest la volonté du peuple. Aucun pouvoir ne peut durablement faire la sourde oreille à la volonté du peuple. Ni par la coercition, ni par la corruption. Il ny a pas dexemple dans lHistoire quun pouvoir se soit maintenu contre son peuple, en servant des intérêts qui nétaient pas ceux de ce peuple. Djibouti ne fera pas exception.
LNA. Quels sont vos moyens ?
AD. Les moyens légaux.
LNA. Avant, vous aviez les armes. Vous les avez déposées
AD. Maintenant, jai laction politique.
Frud-national : particularités, projet, position dans l'opposition.
LNA. En septembre, le Frud ex-armé deviendra le Front des républicains unis pour le développement national (Frud-national). Quest-ce que cela va changer dans le paysage politique djiboutien, aux niveaux de laction politique, des regroupements éventuels danciennes forces politiques, etc. ?
AD. En adjoignant le qualificatif « national » au sigle Frud, nous faisons la démonstration de notre volonté que le Frud qui, jusque-là était présenté comme un mouvement afar, appartient à toute la nation djiboutienne et pas seulement à une de ses composantes. Lappellation na pas une grande importance, il pourrait porter un autre nom, cest le contenu qui a une importance. Notre action politique qui fera appel à ladhésion populaire et sattachera à faire la démonstration de ce qui ne va pas, en indiquant la nécessité et la voie du changement, en proposant une alternative.
À notre avis, le changement que les gens espèrent a plus de chance de se réaliser par notre participation et tous ceux qui aspirent au changement viendront nous rejoindre. Nous voulons utiliser notre crédibilité et faire la démonstration des insuffisances, des mauvais comportements, de la mauvaise gestion du pays et persuader de la véracité, de la fiabilité de ce que nous proposons comme alternative à limmobilisme actuel.
LNA. Au plan organisationnel, quoi de neuf par rapport à lancienne organisation qui se revendiquait à la fois démocratique, militaire et afar ?
AD. Dabord, même sil y avait des intellectuels dans la période de lutte armée, le niveau de conscience et de formation de ceux qui vont animer ce mouvement, dans lactuelle phase, sera supérieur à celui qui prévalait dans le maquis. Deuxièmement, limplantation qui était régionale sera nationale. Troisièmement, la composition ethnique qui était restreinte dans le Frud, sera également nationale. Quatrièmement, la structure sociale des militants de ce parti, dont la majorité sera constituée de citadins ou de pasteurs urbanisés, sera beaucoup plus adaptée à la forme de la lutte que nous comptons mener. Cinquièmement, résultant de tout cela, notre organisation présentera une véritable chance dalternative au régime du parti unique qui dirige le pays depuis vingt-cinq ans.
Question forme, notre parti sera organisé sur un mode traditionnel.
Dailleurs, y a-t-il plusieurs façons de sopposer ? Il y a lopposition armée et lopposition politique, pacifique, démocratique. Nous avons choisi lopposition démocratique.
LNA. Comment situez-vous votre mouvement au sein de lopposition djiboutienne ?
AD. Actuellement il y a plusieurs organisations dopposition et elles sont regroupées dans des structures de coordination. Il y avait plusieurs partis dopposition à Djibouti-ville et le Frud dans le maquis ; dès juin 1992, nous avons créé ensemble à Paris, le FUOD (Front uni de lopposition djiboutienne). Après, en association avec dautres, nous avons présenté un candidat unique à la dernière élection présidentielle davril 1999 ; à cette occasion avait été créée lODU (Opposition djiboutienne unifiée). Laquelle vient de réactualiser et de dynamiser, dans un mouvement unitaire, toutes ces oppositions, en mettant en place une charte commune ainsi quune direction représentant ses diverses tendances nationales.
LNA. Dans le cadre de la création du Frud-national, on a dit que vos rapports avec le ministre djiboutien de lIntérieur avaient été un peu difficiles. Est-ce exact ?
AD. Il sagissait en fait du Premier ministre et non du ministre de lIntérieur. Il y a eu un problème dinterprétation dun article de lAccord que nous avons signé le 12 mai 2001. Larticle 24 dit que le Frud-armé signataire de cet accord est toléré, en tant que parti politique, à mener des activités partisanes. Pour nous, du moment que nous sommes tolérés en tant que parti politique, à agir comme un parti politique, nous sommes un parti politique. Pour le pouvoir, ou pour certains ministres, le mot « toléré » est limitatif à nos prérogatives. Alors que, pour nous, ayant regardé plusieurs dictionnaires de la langue française : le mot « toléré » veut dire accepté, admis, licite. En dehors de cela, nous navons pas eu dautres problèmes de type personnel.
Décentralisation : failles, charcutages, clanisme.
LNA. Revenons sur les failles concernant lapplication de lAccord, en matière de décentralisation, par exemple.
AD. Ce qui ne va pas concernant lapplication de lAccord porte sur trois niveaux. Dabord la décentralisation. Pour nous, elle consistait à donner une certaine autonomie à la périphérie par rapport au centre. Au lieu de tout faire remonter au centre et à attendre tout du centre, il sagit de donner une certaine autonomie, une souplesse de gestion, de conception et dexécution à la périphérie. La décentralisation, de façon très résumée, cétait cela. Nous voulions garantir la pérennité de cette solution afin que ne soit pas repris demain ce qui a été donné aujourdhui. Avoir les outils de la garantie, celle du pouvoir central, des autorités territoriales. Au lieu de cela, le gouvernement profite de la décentralisation pour créer des entités territoriales qui nexistent pas.
La République de Djibouti était composée de cinq districts : Djibouti, Ali-Sabieh, Dikhil, Tadjourah et Obock. Le gouvernement veut scinder le district de Djibouti en Djibouti-ville et le district dArta. Il crée Arta, un sixième district, auparavant partie intégrante du district de Djibouti. Le district de Djibouti avait une superficie de 600 km2. Maintenant cette station dArta devient un district séparé de Djibouti capitale.
LNA. Mais quest-ce qui ne va pas dans cela ?
AD. Au cours des négociations, nous avions fait valoir quArta na pas léloignement territorial, géographique, qui justifie cette décentralisation (elle est située à quarante kilomètres de la capitale). Arta na pas un peuplement qui justifie la création dune région (cest une petite station de quelques milliers dhabitants). Arta na pas non plus de ressources économiques suffisantes justifiant quon en fasse une région. Alors que fait le gouvernement ? Comme Arta na pas assez de superficie, il ampute dautres districts pour lui en ajouter. Comme elle nest pas assez peuplée, il sépare des peuplements dautres districts pour lui en donner. Et comme, Arta na pas viable économiquement, il sempare de la seule zone qui dispose de richesses naturelles, celle du lac Assal.
La région quil veut amputer pour cela, cest celle de Dikhil, peuplée en majorité dAfars. Avec ce découpage, les Afars seront une minorité à Arta et une minorité à Dikhil.
Cest donc bien une opération politique, une opération économique et une opération dexpansion territoriale tribale, au bénéfice des Issas. Cest donc un germe de discorde pour lavenir qui est ainsi semé. Même sil ny a pas de révolte dans limmédiat, il est porteur dextrême tension préjudiciable à lunité nationale.
LNA. Le découpage administratif nexistait pas dans le texte initial de lAccord. Depuis la signature, ce texte ne devait-il pas été enrichi et voté ?
AD. Le découpage administratif existait dans le texte initial en ce que les actuelles limites des districts existants étaient tout simplement reconduites ; les limites de la région dArta devant être définies dans les strictes limites de lancien district de Djibouti. Le texte que nous avions signé nautorisait aucun changement sans laccord des populations concernées. LAssemblée a amendé ces dispositions en rendant possibles de nouveaux découpages sans laccord des populations concernées.
Après ce vote, jai écrit au président de la République, pour quil demande à lAssemblée nationale une deuxième lecture afin que ne soit pas modifié le texte que nous avions signé le 12 mai 2001.
LNA. De quelle façon les populations concernées par un découpage administratif devaient-elles être consultées ?
AD. La population devait dabord élire son Conseil régional sur la base de lactuelle liste électorale. Ensuite, ce Conseil consulté devait, à la majorité absolue, donner son accord au découpage.
LNA. Il a été dit que la France avait été sollicitée pour la rédaction des textes législatifs concernant cette partie « décentralisation » ?
AD. Oui, lambassade de France a mis à notre disposition des juristes. Cest ce texte initial, fruit du consensus entre les deux parties signataires et de lavis dexperts neutres, qui a été changé et complètement escamoté. Deuxième niveau, nous avions prévu le contrôle des opérations électorales pour assurer la transparence des élections. Il sagissait dune commission électorale dont nous avions même fixé la composition, le rôle et la compétence. Tout cela a disparu à lAssemblée. Le gouvernement a changé le contenu de laccord.
Comme je vous lai dit précédemment, nous avions prévu le partenariat pour assurer la garantie de la bonne application de lAccord. Tout ce qui est prévu par lAccord, en rapport ou correspondant aux objectifs de cet accord, devait être appliqué de concert par les deux parties signataires. Cela a enfin été supprimé.
LNA. Vous dites que des paragraphes entiers de lAccord ont « sauté » ?
AD. Oui, des articles fondamentaux ont sauté.
LNA. Ils ont sauté à quel niveau de décision ?
AD. À lAssemblée, en définitive. Cest elle qui vote la loi. Mais comme nous avons une Assemblée issue dun parti unique, elle ne change pas une virgule sans y être incitée par le gouvernement. Dailleurs, un accord signé par le gouvernement doit être ratifié ou rejeté en bloc, cest une règle absolue et universelle.
LNA. Sur un plan strictement légal, le texte voté par lAssemblée nationale est le seul applicable. Pensez-vous que le gouvernement ait envisagé, dès sa signature, la possibilité de faire « adapter » lAccord a posteriori par lAssemblée ?
AD. Il semblerait que ce soit le cas !
Élections : commission électorale, non boycott.
Crise djiboutienne : réalité ou pas, comment en sortir, changement de mentalité.
LNA. Venons-en aux élections. Il semble quil ne devrait pas y avoir de commission électorale, bien quelle soit prévue à lAccord
AD. Il y aura peut-être une commission pour donner le change, pour laisser croire quil y en a une. Il en a dailleurs toujours existé, mais sous le strict contrôle du régime, qui cherche donc à perpétuer le manque de transparence.
LNA. Mais elle ne serait pas bipartite, vous nen feriez pas partie.
AD. Oui, cest cela, elle sera composée comme le gouvernement le veut et elle se conduira comme le gouvernement le veut
LNA. Ny a-t-il pas un risque concernant le bon déroulement du scrutin ? Et, aussi, un risque lié à la participation de votre mouvement : ne pourriez-vous pas apparaître comme cautionnant de facto déventuelles irrégularités électorales ?
AD. Actuellement, il y a deux choses à éviter dans le monde, à Djibouti comme ailleurs. Prendre les armes contre un pouvoir légal vous fait passer aux yeux du monde entier comme terroriste ; boycotter des élections vous fait passer comme un obstacle à la tentative de démocratisation. On a donc ces deux choses à éviter, le boycott électoral et la rébellion armée. Nous participerons aux élections et on verra ce quon verra. En tout cas, nous ne cautionnerons aucune illégalité.
LNA. Comment sortir de la crise djiboutienne ? Certains évoquent une conférence nationale souveraine, quen pensez-vous ?
AD. Dabord, tout le monde nest pas daccord sur lexistence de cette crise. Parmi les plus hauts responsables djiboutiens, il y en a qui considèrent que la situation est tout à fait normale. Étant tout à fait normale, aucun changement nest nécessaire.
LNA. Alors, si la situation « est tout à fait normale », pourquoi le plus haut responsable a-t-il signé lAccord ?
AD. Toujours selon ces plus hauts responsables, si Djibouti a des difficultés économiques, quel État africain nen a pas. Si Djibouti a des difficultés politiques, dans quel pays ny a-t-il pas dopposition et des mécontents
Donc, pour certains, il ny a aucune crise, aucune nécessité de changement. Concernant lAccord, il y a eu un conflit interne quil fallait arrêter. Cest pour larrêter quils ont signé. Mais sur la cause du conflit, nous ne sommes pas daccord. Pour nous, la cause du conflit vient de la gestion ségrégationniste des affaires du pays par le régime en place. Pour le pouvoir, la cause du conflit cest lambition de certains, laigreur des autres, lincitation par des puissances étrangères : la faute nest pas celle du pouvoir. Donc, sur lexistence même dune crise djiboutienne, il ny a pas accord. Ceux qui disent quil ny a pas de crise diront évidemment quil ny a pas nécessité de la solutionner.
Pour nous, la crise existe, elle est sérieuse et elle saggrave. La sortie de cette crise est urgente et passe par deux exigences. Dabord, par le changement de mentalité du pouvoir, et partant de là, par le changement de comportement du pouvoir. Je ne crois pas que ce soit les réunions ou les discussions qui permettront de sortir de cette crise.
LNA. « Changement de mentalité du pouvoir »
Parier là-dessus nest-ce pas miser sur une sincérité ?
AD. Il faut aider le pouvoir
Il faut laider à être sincère. En lui faisant la démonstration que le changement de mentalité est inéluctable, inévitable, nécessaire et urgent.
Question subsidiaire.
LNA. Jai une question subsidiaire, « Les nouvelles dAddis » ont cinq ans, que pensez-vous des « Nouvelles dAddis » ?
AD. Je pense que « Les nouvelles dAddis » sont venues occuper avec bonheur un vide dinformation sur notre région, qui devait être comblé. Sur le plan de linformation, de lanalyse, de la prospective. Cest un journal de référence qui manquait vraiment et nous le saluons. Il nous semble quil est appelé à être lu plus intensément et à se développer, pour être plus fréquent et diversifié. Cest donc une heureuse initiative quil y a lieu dencourager car « Les nouvelles dAddis » tiennent une place essentielle dans la pluralité de linformation relative à la corne de lAfrique.
(1) Lentretien est antérieur à cette commémoration.
(2) Accord de concorde et de réforme civile, signé le 12 mai 2001 à Djibouti, entre le Frud-armé et le président djiboutien, mettant un terme à la rébellion armée afar.
(3) Troisième entretien des « Nouvelles dAddis » avec Ahmed Dini Ahmed, Paris, 26 décembre 2001 [cf. LNA n° 27, 15 janvier 2002 et http ://www. lesnouvelles. org].