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Djibouti / Politiques / Suivi de l'Accord de réforme et de concorde civile

Ahmed Dini : « Il faut aider le pouvoir… Il faut l’aider à être sincère. »

Dans le quatrième entretien accordé aux « Nouvelles d’Addis » en juin à Paris, Ahmed Dini Ahmed, président de l’ex Frud-armé dénonce les choix et procédures de la coopération ; selon lui des milliards ont été dépensés et investis en un quart de siècle et on ne voit rien sur le terrain : « Strictement rien en dehors de la ville de Djibouti ».

Concernant l'Accord qu'il a signé avec le gouvernement, M. Dini n'y va pas par quatre chemins : il n'est pas appliqué, l'autre partie « ne respecte pas sa signature » et, pire, le pouvoir cherche à « annuler, changer, altérer » son engagement.

Pour autant, la stratégie de M. Dini ne dévie pas d'un pouce : moyens légaux et action politique.

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 


Préambule.

Les nouvelles d'Addis ont ouvert "un chantier" avec monsieur Dini : personnage hors du commun dans le personnel politique djiboutien ; dernier survivant des hautes figures des décolonisations africaines ; vieux sage contesté par certains de ses amis, à cause de sa signature au bas d'un "traité de paix" dont le volet démocratie et développement se fait brutalement attendre. Ce travail vise principalement à mieux comprendre les enjeux, processus et difficultés du changement politique à Djibouti, au moyen du suivi de l'Accord de réforme de concorde civile signé le 12 mai 2001. Les quatre volets traités à ce jour peuvent se résumer par : 1) L'espoir ; 2) La concrétisation ; 3) L'impatience ; 4) La protestation. À noter : le troisième entretien contenait aussi d'importants éléments "de société" et de politique régionale et internationale. – AL

Ahmed Dini Ahmed, ancien Premier ministre de Djibouti. Portrait par Les nouvelles d'Addis
Ahmed Dini Ahmed, Paris, juin 2002
© Alain Leterrier / Les nouvelles d'Addis

[Paris, 18 juin 2002]

LNA. – Comment allez-vous, monsieur Dini ?
Ahmed Dini. – Je vais très bien, comme un petit vieux de 70 ans. Je ne me sens pas au bout du rouleau. Je suis encore bon pour le service, donc je continue mes activités.
Depuis que j’ai subi une intervention chirurgicale cardiaque, il y a huit ans à Paris, je consulte mon cardiologue, une fois tous les six mois environ. La prochaine visite est prévue pour le 13 janvier 2003.

LNA. – Donc vous allez bien et vous avez un bon toubib… C’est dommage pour vos adversaires, non ?
AD. – Oh, je ne pense pas que mes adversaires souhaitent ma mort ou mon infirmité. En tout cas, pour ceux que je considère comme mes adversaires, je ne leur souhaite ni mort ni maladie. Parce que je suis convaincu qu’avoir des adversaires dans la vie politique crée une émulation, et que cela entretient l’éveil intellectuel et l’activité physique. Je leur reconnais les mêmes droits que ceux que je revendique pour moi-même.

LNA. – Vous semblez aimer Paris et je ne crois pas que ce soit seulement à cause de la qualité de ses médecins. Avez-vous, comme le dit une rumeur, fait récemment des démarches pour obtenir un titre de séjour français ?
AD. – Je n’ai aucune raison de détester Paris, c’est une capitale que j’apprécie beaucoup, que je connais depuis 1959. Je suis venu à Paris, pour la première fois, en juillet 1959. J’étais vice-président du Conseil du gouvernement, et je venais à l’invitation du président de la République française, comme tous les vice-présidents, à l’époque de l’Afrique francophone. Je crois d’ailleurs être l’un des derniers survivants de cette période…

Quand nous étions dans l’opposition, non seulement au gouvernement local, mais aussi vis-à-vis du gouvernement français, puisque nous luttions pour l’indépendance, j’avais dit dans une déclaration de presse, que Paris était la capitale du monde où je comptais le plus d’amis personnels, hors de Djibouti. C’est toujours vrai. J’ai eu des amis à Paris avant de faire de la politique, en tant que syndicaliste, puisque j’étais secrétaire du syndicat FO dans ma jeunesse.

Je viens donc ici depuis 1959 et je me plais bien à Paris. Mais je ne suis pas venu y faire des démarches pour récupérer un titre de séjour, pour au moins deux raisons. Parce que je n’ai pas besoin de séjourner à Paris pour des raisons de santé ; parce que je n’y séjourne pas non plus pour des raisons de confort personnel, puisque quand je suis à Paris je vis dans un studio de trente mètres carrés, alors que je suis mieux logé à Djibouti ou même à Obock. Sur place, à Djibouti, je suis suivi par des médecins compétents et lorsqu’il est temps de consulter le spécialiste qui m’a opéré ici, je viens faire un séjour. Je suis venu à Paris avec mon billet de retour et ma réservation de retour déjà fixée pour le 21 juin. Ceux qui disent que je suis venu ici pour obtenir un titre de séjour ont tout faux, parce que ce n’était pas l’objet de ma visite. Je peux venir à Paris quand je veux, j’ai un visa de long séjour qui est valable jusqu’en 2004, donc je n’ai absolument aucune raison de solliciter un titre de séjour à Paris, ni comme réfugié économique, ni comme demandeur d’asile politique. Je ne me sens pas menacé à Djibouti et j’estime que ma place, mes activités sont à Djibouti.

 


Coopération : formes, effets, perspectives.

LNA. – Les changements politiques récents en France peuvent-ils, selon vous, modifier la coopération française avec Djibouti, avec l’Éthiopie et plus largement avec la région ?
AD. – Je ne peux pas m’avancer sur ce terrain, parce que ces changements éventuels dépendent de la France, du gouvernement français, de la politique française. Je ne suis pas dans le secret du gouvernement français et celui-ci conduit la politique du pays conformément à ce qu’il pense être l’intérêt supérieur de la France. Donc, il est le meilleur connaisseur de cet intérêt supérieur. Sur ce plan, ils ne font de confidence à personne, et je crois que c’est une politique souple qui s’adapte…

LNA. – Excusez-moi, ma question visait plutôt à savoir si la France gaullienne, qui traditionnellement se sent plus proche de l’Afrique francophone de l’ouest, peut souhaiter modifier les nouvelles coopérations amorcées dans la corne de l’Afrique par le gouvernement précédent.
AD. – Peut-être que je vous surprendrai en disant qu’il n’y a pas qu’une seule coopération française avec l’Afrique. Après avoir longuement observé cette coopération, j’ai cru déceler qu’il y en a trois sortes. Il y a la « coopération continuité », il y a la « coopération connivence » et il y a la « coopération rupture ». La première signifie que la France continue à faire doucement avec les États indépendants ce qu’elle faisait fortement quand elle avait la souveraineté directe sur ces pays : financer un petit peu l’éducation nationale, la médecine et quelques autres domaines scientifiques ou techniques. C’est la coopération continuité, pour laquelle le financement de la France consiste généralement à envoyer des techniciens, des enseignants, des ingénieurs… La coopération connivence c’est le soutien aux dictateurs, qui ne tient pas compte des besoins des pays, mais où, de temps en temps, on donne un ballon d’oxygène à la dictature ; pour qu’elle ne tombe pas, qu’elle ne se dissolve pas dans la misère, sa tête est maintenue hors de l’eau lui permettant de se maintenir à la tête du pays. Et la coopération rupture, c’est celle qui correspond aux besoins du pays, qui met en place des infrastructures, qui crée des ressources pour qu’un jour le pays puisse se prendre lui-même en main pour subvenir à ses besoins. Jusqu’à présent, chez nous, nous avons connu les deux premières formes de coopération, la coopération continuité et la coopération connivence. Nous considèrerons qu’il y aura un changement de coopération si la France ouvre la porte à la coopération rupture. C’est-à-dire à la création d’infrastructures, à l’aménagement du territoire, à la création de richesses pour qu’un jour le pays subvienne à ses propres besoins.

LNA. – Une précision, s’il vous plaît, coopération « connivence » signifie-t-il qu’on aide directement les dictateurs en place et non les peuples et les pays ?
AD. – Non, c’est aux pays que l’aide est destinée, pas directement aux dictateurs. Mais pour faire croire que la dictature est toujours nécessaire, que c’est grâce à elle que l’aide a pu être obtenue et que le régime ainsi aidé mérite de perdurer parce qu’il bénéficie de soutien à l’extérieur.

LNA. – Selon votre analyse, quel est le cas de figure de Djibouti pour l’instant ?
AD. – Nous attendons la coopération rupture, mais les coopérations continuité et connivence sont en cours. Elles n’ont été interrompues ni sous les gouvernements de droite ni sous les gouvernements de gauche.

LNA. – Donc, rien ne vous autorise à envisager un quelconque changement dans la politique française de coopération avec Djibouti dans la prochaine période ?
AD. – La nature de la coopération ne dépend pas seulement du pays donateur mais beaucoup plus du pays récipiendaire. Même si le pays donateur n’est pas un self-service où le pays bénéficiaire viendrait se servir à son gré, je crois que la coopération tient compte principalement de la demande. Et la demande de notre pays pour la coopération, jusqu’à présent, n’a sollicité que ces deux sortes de coopération : continuité et connivence. Si le gouvernement djiboutien demandait à changer de nature de coopération, je pense que la France y accèderait. Puisque la réalisation de ces infrastructures dépendrait des sociétés ou des techniciens des pays qui financent ces coopérations.

Dans quelques jours, Djibouti fêtera le 25ème anniversaire de son indépendance (1) : un quart de siècle ! Et on ne voit rien sur le terrain de ces 25 ans de coopération… rien des milliards dépensés et investis.

LNA. – Rien ?… Qu’est-ce qui se passe ?
AD. – Voilà ! Ce qui se passe c’est la coopération « continuité » au compte-gouttes et la coopération « connivence » au compte-gouttes aussi. Il n’y a rien, aucune réalisation en dehors de la capitale, Dibouti-ville.

LNA. – Je ne comprends pas. Vous dites que des milliards ont été dépensés et qu’il n’y a rien. Comment expliquez-vous cela : c’est une coopération mal orientée, mal faite ?
AD. – Voyez, on a agrandi le port, on l’a équipé sur emprunt ; on a agrandi l’aéroport, également sur prêt remboursable. Quand Djibouti parle de performance, il met en avant ces réalisations dont les retombées économiques sont limitées à l’échelle nationale. Je vais vous dire une chose, s’il n’y avait pas la distribution gratuite de denrées alimentaires via le PAM ou les aides bilatérales, etc., il n’y aurait peut-être pas une famine dévastatrice mais en tout cas une énorme misère à Djibouti. Beaucoup de gens mangent grâce à ces aides. Cela démontre qu’il n’y a pas eu création de richesses dans le pays, en dehors de la capitale, Djibouti. Mais le pays ne se réduit pas à cela. Qu’est-ce qui a été fait dans le reste du pays ? Ni port, ni écoles, ni dispensaires, ni routes, strictement rien, en dehors de la ville de Djibouti. Djibouti-ville est une création récente, artificielle, excentrée par rapport au reste du pays et qui est peuplée par des gens, toutes ethnies confondues, qui ont été appelés par des activités générées par l’administration française. Avant la création de cette ville, il n’y avait rien à cet endroit-là, c’était un marécage, à l’embouchure de l’oued Ambouli. Ceux qui vivaient dans le reste du pays, avant la création de cette ville sur ce marécage, ont été les laissés pour compte et ceci jusqu’à présent. L’indépendance de Djibouti ne se justifierait pas du tout si elle laissait dans leur état ceux qui sont en dehors de la ville de Djibouti et de son district. La ville de Djibouti elle-même fait 60 km2, le reste (soit 23.200 km2), qui était peuplé, se trouve dans l’état où l’indépendance l’a trouvé. Si ces régions et leurs habitants doivent rester indéfiniment dans l’état où ils étaient, l’indépendance de Djibouti serait absolument improductive et injustifiée.

LNA. – Qui faut-il accuser : l’ancienne puissance coloniale qui n’aurait pas fait proprement les choses ou les gouvernements djiboutiens qui se sont succédé depuis l’indépendance ?
AD. – Il faut accuser à cent pour cent le pouvoir national djiboutien. Parce que les Djiboutiens ont demandé à obtenir l’indépendance par rapport à la France pour faire mieux que la puissance coloniale. Non seulement, ce pouvoir n’a pas fait mieux, mais il n’a même pas su entretenir ce que la puissance coloniale a laissé en place. Des écoles sont fermées depuis l’indépendance, dans certaines régions ; des dispensaires aussi ; les routes, les pistes que l’administration coloniale avait réalisées, sont abandonnées, même pas entretenues et de nouvelles pistes n’ont pas été créées. Le pouvoir national a été pire que l’administration coloniale dans la négligence de l’arrière-pays.

 


L'Accord : non application, tentative de modification.

LNA. – En décembre, vous nous avez déclaré en substance : « Nous sommes tenus par le temps, on devrait se dépêcher pour appliquer l’Accord (2). » Où en est-on ?
AD. – L’Accord n’est pas appliqué. Je crois que dans notre précédent entretien (3), je vous avais dit que certains retards sont naturels parce que Djibouti manque de moyens matériels et personnels, et manque de savoir-faire. Donc les retards sont justifiés par des déficits dans ces trois domaines. J’ajoute maintenant un quatrième motif, injustifiable lui, et qui est le plus grave : c’est la mauvaise volonté du pouvoir en place, à la base de la non application de l’Accord. Puisque cette mauvaise volonté s’est révélée et a été mise en évidence par la tentative de changement du contenu de l’Accord. Vous savez que nous avons négocié et conclu cet accord sans garantie extérieure ; nous avions prévu comme garantie le partenariat entre les parties signataires. Lors de ce précédent entretien, vous m’aviez dit : « Vous avez signé contre promesse », et je vous avais répondu : « Non, j’ai signé contre signature ». Les deux parties sont engagées. Nous, nous respectons notre signature, l’autre partie ne respecte pas sa signature. Plus grave encore, elle est en train d’annuler, de changer, d’altérer le contenu de l’accord que nous avons conclu ensemble.

LNA. – C’est grave ce que vous dites : « annuler, changer, altérer »…
AD. – C’est grave, oui. Il s’agit bien de cela.

LNA. Une parenthèse, si vous le permettez. Un ancien haut responsable français m’a dit il y a peu : « Dini s’est fait rouler dans la farine »…
AD. – Il n’a rien compris. Je ne me suis pas fait rouler dans la farine. J’ai conclu un accord, un engagement avec une partie ; cet accord engage la République de Djibouti. Un pouvoir légal qui engage légalement la parole de la République et qui ne la respecte pas, c’est bien lui qui se discrédite. L’Accord négocié et signé a pris soin d’identifier ce qu’il fallait faire. Je continuerai à réclamer l’application de cet engagement, le respect de la parole et la réalisation de ce qui a été reconnu comme nécessaire.

LNA. – De quels moyens disposez-vous pour inverser le cours des choses ?
AD. – Je dispose des moyens dont dispose tout citoyen qui réclame, dans un pays donné, le respect du droit et l’application de ce qui est considéré comme nécessaire pour le progrès et la survie du pays.

LNA. – C’est tout ! Comment pouvez-vous, avec les simples moyens d’un citoyen, exiger et obtenir la réalisation de tous les points figurant dans l’Accord ? Croyez-vous que vous allez pouvoir dire : « En tant que citoyen, sûr de mon droit et de la nécessité d’appliquer cet accord pour le développement de mon pays… » Si les choses étaient si simples, cet accord serait déjà, au moins partiellement, mis en œuvre, non ?
AD. – C’est certain. Mais je ne suis pas le seul à le réclamer, ceux qui le réclament avec moi ne constituent pas une minorité. C’est la majorité, c’est la volonté du peuple. Aucun pouvoir ne peut durablement faire la sourde oreille à la volonté du peuple. Ni par la coercition, ni par la corruption. Il n’y a pas d’exemple dans l’Histoire qu’un pouvoir se soit maintenu contre son peuple, en servant des intérêts qui n’étaient pas ceux de ce peuple. Djibouti ne fera pas exception.

LNA. – Quels sont vos moyens  ?
AD. – Les moyens légaux.

LNA. – Avant, vous aviez les armes. Vous les avez déposées…
AD. – Maintenant, j’ai l’action politique.

 


Frud-national : particularités, projet, position dans l'opposition.

LNA. – En septembre, le Frud ex-armé deviendra le Front des républicains unis pour le développement national (Frud-national). Qu’est-ce que cela va changer dans le paysage politique djiboutien, aux niveaux de l’action politique, des regroupements éventuels d’anciennes forces politiques, etc. ?
AD. – En adjoignant le qualificatif « national » au sigle Frud, nous faisons la démonstration de notre volonté que le Frud qui, jusque-là était présenté comme un mouvement afar, appartient à toute la nation djiboutienne et pas seulement à une de ses composantes. L’appellation n’a pas une grande importance, il pourrait porter un autre nom, c’est le contenu qui a une importance. Notre action politique qui fera appel à l’adhésion populaire et s’attachera à faire la démonstration de ce qui ne va pas, en indiquant la nécessité et la voie du changement, en proposant une alternative.

À notre avis, le changement que les gens espèrent a plus de chance de se réaliser par notre participation et tous ceux qui aspirent au changement viendront nous rejoindre. Nous voulons utiliser notre crédibilité et faire la démonstration des insuffisances, des mauvais comportements, de la mauvaise gestion du pays et persuader de la véracité, de la fiabilité de ce que nous proposons comme alternative à l’immobilisme actuel.

LNA. – Au plan organisationnel, quoi de neuf par rapport à l’ancienne organisation qui se revendiquait à la fois démocratique, militaire et afar ?
AD. – D’abord, même s’il y avait des intellectuels dans la période de lutte armée, le niveau de conscience et de formation de ceux qui vont animer ce mouvement, dans l’actuelle phase, sera supérieur à celui qui prévalait dans le maquis. Deuxièmement, l’implantation qui était régionale sera nationale. Troisièmement, la composition ethnique qui était restreinte dans le Frud, sera également nationale. Quatrièmement, la structure sociale des militants de ce parti, dont la majorité sera constituée de citadins ou de pasteurs urbanisés, sera beaucoup plus adaptée à la forme de la lutte que nous comptons mener. Cinquièmement, résultant de tout cela, notre organisation présentera une véritable chance d’alternative au régime du parti unique qui dirige le pays depuis vingt-cinq ans.

Question forme, notre parti sera organisé sur un mode traditionnel.
D’ailleurs, y a-t-il plusieurs façons de s’opposer ? Il y a l’opposition armée et l’opposition politique, pacifique, démocratique. Nous avons choisi l’opposition démocratique.

LNA. – Comment situez-vous votre mouvement au sein de l’opposition djiboutienne ?
AD. – Actuellement il y a plusieurs organisations d’opposition et elles sont regroupées dans des structures de coordination. Il y avait plusieurs partis d’opposition à Djibouti-ville et le Frud dans le maquis ; dès juin 1992, nous avons créé ensemble à Paris, le FUOD (Front uni de l’opposition djiboutienne). Après, en association avec d’autres, nous avons présenté un candidat unique à la dernière élection présidentielle d’avril 1999 ; à cette occasion avait été créée l’ODU (Opposition djiboutienne unifiée). Laquelle vient de réactualiser et de dynamiser, dans un mouvement unitaire, toutes ces oppositions, en mettant en place une charte commune ainsi qu’une direction représentant ses diverses tendances nationales.

LNA. – Dans le cadre de la création du Frud-national, on a dit que vos rapports avec le ministre djiboutien de l’Intérieur avaient été un peu difficiles. Est-ce exact ?
AD. – Il s’agissait en fait du Premier ministre et non du ministre de l’Intérieur. Il y a eu un problème d’interprétation d’un article de l’Accord que nous avons signé le 12 mai 2001. L’article 24 dit que le Frud-armé signataire de cet accord est toléré, en tant que parti politique, à mener des activités partisanes. Pour nous, du moment que nous sommes tolérés en tant que parti politique, à agir comme un parti politique, nous sommes un parti politique. Pour le pouvoir, ou pour certains ministres, le mot « toléré » est limitatif à nos prérogatives. Alors que, pour nous, ayant regardé plusieurs dictionnaires de la langue française : le mot « toléré » veut dire accepté, admis, licite. En dehors de cela, nous n’avons pas eu d’autres problèmes de type personnel.

 


Décentralisation : failles, charcutages, clanisme.

LNA. – Revenons sur les failles concernant l’application de l’Accord, en matière de décentralisation, par exemple.
AD. – Ce qui ne va pas concernant l’application de l’Accord porte sur trois niveaux. D’abord la décentralisation. Pour nous, elle consistait à donner une certaine autonomie à la périphérie par rapport au centre. Au lieu de tout faire remonter au centre et à attendre tout du centre, il s’agit de donner une certaine autonomie, une souplesse de gestion, de conception et d’exécution à la périphérie. La décentralisation, de façon très résumée, c’était cela. Nous voulions garantir la pérennité de cette solution afin que ne soit pas repris demain ce qui a été donné aujourd’hui. Avoir les outils de la garantie, celle du pouvoir central, des autorités territoriales. Au lieu de cela, le gouvernement profite de la décentralisation pour créer des entités territoriales qui n’existent pas.

La République de Djibouti était composée de cinq districts : Djibouti, Ali-Sabieh, Dikhil, Tadjourah et Obock. Le gouvernement veut scinder le district de Djibouti en Djibouti-ville et le district d’Arta. Il crée Arta, un sixième district, auparavant partie intégrante du district de Djibouti. Le district de Djibouti avait une superficie de 600 km2. Maintenant cette station d’Arta devient un district séparé de Djibouti capitale.

LNA. – Mais qu’est-ce qui ne va pas dans cela ?
AD. – Au cours des négociations, nous avions fait valoir qu’Arta n’a pas l’éloignement territorial, géographique, qui justifie cette décentralisation (elle est située à quarante kilomètres de la capitale). Arta n’a pas un peuplement qui justifie la création d’une région (c’est une petite station de quelques milliers d’habitants). Arta n’a pas non plus de ressources économiques suffisantes justifiant qu’on en fasse une région. Alors que fait le gouvernement ? Comme Arta n’a pas assez de superficie, il ampute d’autres districts pour lui en ajouter. Comme elle n’est pas assez peuplée, il sépare des peuplements d’autres districts pour lui en donner. Et comme, Arta n’a pas viable économiquement, il s’empare de la seule zone qui dispose de richesses naturelles, celle du lac Assal.

La région qu’il veut amputer pour cela, c’est celle de Dikhil, peuplée en majorité d’Afars. Avec ce découpage, les Afars seront une minorité à Arta et une minorité à Dikhil.
C’est donc bien une opération politique, une opération économique et une opération d’expansion territoriale tribale, au bénéfice des Issas. C’est donc un germe de discorde pour l’avenir qui est ainsi semé. Même s’il n’y a pas de révolte dans l’immédiat, il est porteur d’extrême tension préjudiciable à l’unité nationale.

LNA. – Le découpage administratif n’existait pas dans le texte initial de l’Accord. Depuis la signature, ce texte ne devait-il pas été enrichi et voté ?
AD. – Le découpage administratif existait dans le texte initial en ce que les actuelles limites des districts existants étaient tout simplement reconduites ; les limites de la région d’Arta devant être définies dans les strictes limites de l’ancien district de Djibouti. Le texte que nous avions signé n’autorisait aucun changement sans l’accord des populations concernées. L’Assemblée a amendé ces dispositions en rendant possibles de nouveaux découpages sans l’accord des populations concernées.
Après ce vote, j’ai écrit au président de la République, pour qu’il demande à l’Assemblée nationale une deuxième lecture afin que ne soit pas modifié le texte que nous avions signé le 12 mai 2001.

LNA. – De quelle façon les populations concernées par un découpage administratif devaient-elles être consultées ?
AD. – La population devait d’abord élire son Conseil régional sur la base de l’actuelle liste électorale. Ensuite, ce Conseil consulté devait, à la majorité absolue, donner son accord au découpage.

LNA. – Il a été dit que la France avait été sollicitée pour la rédaction des textes législatifs concernant cette partie « décentralisation » ?
AD. – Oui, l’ambassade de France a mis à notre disposition des juristes. C’est ce texte initial, fruit du consensus entre les deux parties signataires et de l’avis d’experts neutres, qui a été changé et complètement escamoté. Deuxième niveau, nous avions prévu le contrôle des opérations électorales pour assurer la transparence des élections. Il s’agissait d’une commission électorale dont nous avions même fixé la composition, le rôle et la compétence. Tout cela a disparu à l’Assemblée. Le gouvernement a changé le contenu de l’accord.

Comme je vous l’ai dit précédemment, nous avions prévu le partenariat pour assurer la garantie de la bonne application de l’Accord. Tout ce qui est prévu par l’Accord, en rapport ou correspondant aux objectifs de cet accord, devait être appliqué de concert par les deux parties signataires. Cela a enfin été supprimé.

LNA. – Vous dites que des paragraphes entiers de l’Accord ont « sauté » ?
AD. – Oui, des articles fondamentaux ont sauté.

LNA. – Ils ont sauté à quel niveau de décision ?
AD. – À l’Assemblée, en définitive. C’est elle qui vote la loi. Mais comme nous avons une Assemblée issue d’un parti unique, elle ne change pas une virgule sans y être incitée par le gouvernement. D’ailleurs, un accord signé par le gouvernement doit être ratifié ou rejeté en bloc, c’est une règle absolue et universelle.

LNA. – Sur un plan strictement légal, le texte voté par l’Assemblée nationale est le seul applicable. Pensez-vous que le gouvernement ait envisagé, dès sa signature, la possibilité de faire « adapter » l’Accord a posteriori par l’Assemblée ?
AD. – Il semblerait que ce soit le cas !

 


Élections : commission électorale, non boycott.
Crise djiboutienne : réalité ou pas, comment en sortir, changement de mentalité.

LNA. – Venons-en aux élections. Il semble qu’il ne devrait pas y avoir de commission électorale, bien qu’elle soit prévue à l’Accord…
AD. – Il y aura peut-être une commission pour donner le change, pour laisser croire qu’il y en a une. Il en a d’ailleurs toujours existé, mais sous le strict contrôle du régime, qui cherche donc à perpétuer le manque de transparence.

LNA. – Mais elle ne serait pas bipartite, vous n’en feriez pas partie.
AD. – Oui, c’est cela, elle sera composée comme le gouvernement le veut et elle se conduira comme le gouvernement le veut…

LNA. – N’y a-t-il pas un risque concernant le bon déroulement du scrutin ? Et, aussi, un risque lié à la participation de votre mouvement : ne pourriez-vous pas apparaître comme cautionnant de facto d’éventuelles irrégularités électorales ?
AD. – Actuellement, il y a deux choses à éviter dans le monde, à Djibouti comme ailleurs. Prendre les armes contre un pouvoir légal vous fait passer aux yeux du monde entier comme terroriste ; boycotter des élections vous fait passer comme un obstacle à la tentative de démocratisation. On a donc ces deux choses à éviter, le boycott électoral et la rébellion armée. Nous participerons aux élections et on verra ce qu’on verra. En tout cas, nous ne cautionnerons aucune illégalité.

LNA. – Comment sortir de la crise djiboutienne ? Certains évoquent une conférence nationale souveraine, qu’en pensez-vous ?
AD. – D’abord, tout le monde n’est pas d’accord sur l’existence de cette crise. Parmi les plus hauts responsables djiboutiens, il y en a qui considèrent que la situation est tout à fait normale. Étant tout à fait normale, aucun changement n’est nécessaire.

LNA. – Alors, si la situation « est tout à fait normale », pourquoi le plus haut responsable a-t-il signé l’Accord ?
AD. – Toujours selon ces plus hauts responsables, si Djibouti a des difficultés économiques, quel État africain n’en a pas. Si Djibouti a des difficultés politiques, dans quel pays n’y a-t-il pas d’opposition et des mécontents… Donc, pour certains, il n’y a aucune crise, aucune nécessité de changement. Concernant l’Accord, il y a eu un conflit interne qu’il fallait arrêter. C’est pour l’arrêter qu’ils ont signé. Mais sur la cause du conflit, nous ne sommes pas d’accord. Pour nous, la cause du conflit vient de la gestion ségrégationniste des affaires du pays par le régime en place. Pour le pouvoir, la cause du conflit c’est l’ambition de certains, l’aigreur des autres, l’incitation par des puissances étrangères : la faute n’est pas celle du pouvoir. Donc, sur l’existence même d’une crise djiboutienne, il n’y a pas accord. Ceux qui disent qu’il n’y a pas de crise diront évidemment qu’il n’y a pas nécessité de la solutionner.
Pour nous, la crise existe, elle est sérieuse et elle s’aggrave. La sortie de cette crise est urgente et passe par deux exigences. D’abord, par le changement de mentalité du pouvoir, et partant de là, par le changement de comportement du pouvoir. Je ne crois pas que ce soit les réunions ou les discussions qui permettront de sortir de cette crise.

LNA. – « Changement de mentalité du pouvoir »… Parier là-dessus n’est-ce pas miser sur une sincérité ?
AD. – Il faut aider le pouvoir… Il faut l’aider à être sincère. En lui faisant la démonstration que le changement de mentalité est inéluctable, inévitable, nécessaire et urgent.

 


Question subsidiaire.

LNA. – J’ai une question subsidiaire, « Les nouvelles d’Addis » ont cinq ans, que pensez-vous des « Nouvelles d’Addis » ?
AD. – Je pense que « Les nouvelles d’Addis » sont venues occuper avec bonheur un vide d’information sur notre région, qui devait être comblé. Sur le plan de l’information, de l’analyse, de la prospective. C’est un journal de référence qui manquait vraiment et nous le saluons. Il nous semble qu’il est appelé à être lu plus intensément et à se développer, pour être plus fréquent et diversifié. C’est donc une heureuse initiative qu’il y a lieu d’encourager car « Les nouvelles d’Addis » tiennent une place essentielle dans la pluralité de l’information relative à la corne de l’Afrique.


(1) L’entretien est antérieur à cette commémoration.
(2) Accord de concorde et de réforme civile, signé le 12 mai 2001 à Djibouti, entre le Frud-armé et le président djiboutien, mettant un terme à la rébellion armée afar.
(3) Troisième entretien des « Nouvelles d’Addis » avec Ahmed Dini Ahmed, Paris, 26 décembre 2001 [cf. LNA n° 27, 15 janvier 2002 et http ://www. lesnouvelles. org].
Autres entretiens des Nouvelles d'Addis avec Ahmed Dini Ahmed

Ahmed Dini Ahmed (1),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 14 février 2000


Ahmed Dini Ahmed (2),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 12 juin 2001


Ahmed Dini Ahmed (3),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 26 décembre 2001


Ahmed Dini Ahmed (5),
président de l'Alliance républicaine pour le développement (ARD, Djibouti). Paris, 12 mai 2003


Entretiens politiques concernant Djibouti

Jean-Paul Noël Abdi,
président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH). Paris, 8 juillet 2001


Hassan Mokbel,
président de l’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD). Paris, 18 avril et 7 mai 2001


Mohamed Kadamy,
délégué du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti) en Europe. Paris, 27 octobre 2000


Aref Mohamed Aref,
avocat et défenseur des droits de l'Homme. Paris, 29 mai 2001


Daher Ahmed Farah,
président du Parti du renouveau démocratique de Djibouti (PRD) et directeur du journal « le Renouveau ». Djibouti, juillet-août 2001 (par téléphone et e-mails)


Tous les entretiens réalisés par Les nouvelles d'Addis

Les grands entretiens des Nouvelles d'Addis [politique, culture, développement, société, sport, etc.]


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