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« Ethiopia Tikdem ! » La révolution éthiopienne sur www.lesnouvelles.org

Ghennet Girma :
« C’est le régime d’Haïle Sellassié qui sera son propre fossoyeur. »

Membre du PRPE (Parti révolutionnaire du peuple éthiopien), l’un des premiers partis politiques de l’époque révolutionnaire, Ghennet Girma milite aujourd’hui auprès de l’ONU pour les droits de l’homme, la libération des prisonniers politiques et sur la question des disparitions.

Nous l’avons rencontrée, début 1999, pour recueillir son point de vue sur la période révolutionnaire de l'Éthiopie, l'héritage de la révolution et les perspectives politiques contemporaines.

[Mise à jour juillet 2002] Ghennet Girma, l'une de cinq enfants du lieutenant Girma Wolde-Giorgis, est, depuis son élection le 8 octobre 2001, la fille du président de la République fédérale démocratique d'Éthiopie. – AL.

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 

Ghennet Girma sur www.lesnouvelles.org
Ghennet Girma, Paris, 1974

 
[Paris, 1er mars 1999]

LNA. – Quel est le contexte politique et social de la période pré-révolutionnaire ?
Ghennet Girma. – S’il y a eu révolution à cette période, c’est parce qu’il y a eu manquement et grande attente concernant des réformes et des changements qui ne vinrent pas. Les paysans devaient reverser deux tiers de leur récolte aux propriétaires terriens et iI y avait un grand fossé entre les pauvres et les riches. La famine et l’opulence coexistaient d’une façon choquante et écœurante. De ce fait iI y a eu plusieurs tentatives pacifiques pour obliger l’Empereur à faire des réformes, mais en vain. Le processus de décolonisation ailleurs en Afrique, le mouvement anti-impérialiste et les guerres de libération nationale ont beaucoup influencé l’élite, aussi bien civile que militaire. L’incapacité du régime à répondre aux attentes des uns et des autres n’a fait que souligner la répression sur les nationalités non dominantes et l’inégalité entre les religions en présence. On pourrait aussi évoquer les facteurs économiques (crise mondiale du pétrole, etc.) mais, si l’on ne considère que la société éthiopienne, iI y a des causes profondes et structurelles.

La situation est paradoxale. C’est le régime de Haïle Sellassié qui sera le fossoyeur de son propre régime. L’Empereur lui même a introduit l’éducation moderne en Éthiopie, et c’est l’avènement d’une nouvelle élite instruite à l’occidentale qui apporte des nouvelles idées dans la société éthiopienne. Il est impossible d’introduire une formation technique, scientifique, médicale, etc. sans les idées de l’époque qui vont avec. Donc, les universitaires, les lycéens, les gens qui passent à l’école voient très vite et d’une façon évidente le grand écart qui existe entre eux et les larges masses défavorisées. J’avais vingt-trois ans en 1974, les gens de ma génération se voyaient pionniers de changements à venir et voulaient défendre les intérêts des plus démunis.

La jeunesse de ces années-là avait une grande implication politique et une abnégation totale, presque romantique, elle en paya fortement “le prix”, Et j’ai perdu beaucoup d’amis dans ces temps-là. Ces gens voulaient un changement profond dans leur pays. Si le régime de l’Empereur avait essayé de faire des réformes un peu plus tôt ou à temps, on aurait peut être évité les épreuves douloureuses, la révolution se serait déroulée d’une autre façon. Du temps de Haïle Sellassié des gens allaient en prison et iI y a eu des morts durant les manifestations, mais les exécutions, la souffrance et les tortures qui suivirent – ce mécanisme si bien rôdé de la répression – n’existaient pas sous son règne. C’est venu avec les militaires qui, au début, se voulaient partie prenante de la Révolution mais qui se sont vite repliés sur leurs armes pour élimer même les intellectuels qui les ont soutenus.

LNA. – Votre mouvement, le PRPE, a rompu très rapidement avec les autres courants de la révolution éthiopienne, pourquoi ?
GG. – Dans les années soixante/soixante-dix dominaient le guévarisme, le combat pro-vietnamien et la décolonisation africaine, et de ce fait les universités d’Addis-Abeba étaient traversées par ces tendances diverses qui influençaient aussi tous les mouvements du monde. Cet attachement à la résistance tiers-mondiste a empêché, je pense, un alignement complet sur le parti communiste soviétique. Grâce à cette spécificité, et contrairement à ce qui c’est passé dans d’autres pays, le soutien soviétique aux militaires éthiopiens n’a pas cassé le mouvement des opposants. Il y avait une volonté pour faire une action populaire, l’un des slogans dans les chants révolutionnaires disait : « II faut que la terre soit à celui qui la cultive, et ceux qui sont instruits grâce à son labeur doivent le défendre. »

La rupture politique au sein des mouvements s’est produite autour du choix essentiel : « Soutien ou non au régime militaire ». Le Meison [Mouvement pan-socialiste éthiopien] se revendiquait d’un soutien critique ; le PRPE [Parti révolutionnaire du peuple éthiopien] a estimé qu’on ne pouvait soutenir un régime gouvernant par les armes et qui réprimait comme tout autre dictature militaire. Auparavant déjà, iI y avait des divergences entre ceux qui étaient en Éthiopie et ceux qui étaient à l’extérieur du pays.

À l’intérieur, le mouvement c’est radicalisé beaucoup plus vite (revendication, répression, etc.) ; à l’extérieur, les étudiants d’une génération plus ancienne, et n’ayant pas vécu les transformations, entretenaient encore des liens avec les ambassades et faisaient partie des festins de l’empire en déclin. Les leaders qui étaient obligés de quitter le pays avaient du mal à s’organiser avec ces derniers qu’ils trouvaient très conservateurs et paternalistes.

LNA. – Pouvez-vous nous livrer un souvenir personnel, pour éclairer l’époque ?
GG. – On vivait beaucoup de choses, et intensément. Il y avait un engagement impressionnant. Des gens rentraient des États-Unis et d’Europe pour aller participer au changement, organiser et travailler. Ils ont péri, dans les exécutions massives, victimes d’assassinats politiques, ou tortures ; des milliers ont été emprisonnés de 6 à 12 ans. Un de mes amis, qui était de passage en France, et avec qui j’ai vécu pendant 6 mois, a été froidement assassiné en plein jour. Au retour de New York iI était actif au sein des syndicalistes en tant que professionnel, moi, je ne savais même pas qu’il rentrait au pays, avec toutes les activités clandestines je le croyais encore en Grèce ! En même temps iI y eut aussi l’organisation des femmes. C’était un mouvement qui voulait tellement changer la société que les hommes eux-mêmes, forcément plus conscients au début, poussaient les femmes à s’organiser. Une fois notre organisation réalisée, nous sommes allés organiser encore plus de femmes. Nous assistions à des séminaires, des congrès dans toute l’Europe et aux USA. On lisait beaucoup de littérature féministe, sur la révolution. On se formait, c’est quelque chose qui me reste comme un acquis politique. Il y avait cette formidable solidarité internationale aussi à la cité universitaire de Paris, sur les campus de Nanterre, de Grenoble etc. Personnellement j’ai participé à une grève de la faim de six jours pour des Iraniens que le Shah avait condamnés à la pendaison. Je représentais l’Éthiopie, mais iI y avait aussi des Marocains, des Malgaches. C’était un moment intense.

LNA. – Vingt-cinq années et plusieurs terreurs après, que reste-t-il de la révolution éthiopienne ?
GG. – Vous l’avez peut être remarqué, les gens sont très politisés, iI y a une conscience politique sans précédent, malgré la régression en ce qui concerne la question ethnique.

Je pense aussi aux acquis des femmes au niveau surtout de la prise de conscience et des exigences que j’ai exprimées sur leur vie. D’ailleurs, toutes les femmes du premier gouvernement, étaient des militantes de notre organisation qui étaient en prison pendant les années de la dictature militaire. Même si elles ont cédé sur le plan politique en acceptant la politique ethnique du gouvernement qu’elles servaient, iI n’y avait de femmes à mettre à ces positions de responsabilité, apparemment, qu’au sein de cette génération-là. Cette période a eu aussi d’autres apports, la reconnaissance de l’Islam qui s’est manifestée en rendant les fêtes musulmanes jours fériés, suite à des manifestations monstres des musulmans eux-mêmes et de ceux qui les ont soutenus. C’est important pour notre pays et pour la région que cela se soit passé à ce moment-là et non plus tard quand on a dû faire face à l’exploitation des intégristes. Il faut s’imaginer l’Éthiopie féodale pour apprécier l’ampleur de ces changements.

LNA. – Sur le plan des structures démocratiques, apport ou pas ?
GG. – Non. Aucun. S’il y a encore beaucoup d’opposants qui ne peuvent pas rentrer chez eux, qui n’y ont pas droit de cité, c’est parce qu’il y a cette question essentielle du droit d’opinion et d’organisation qui n’a pas été vraiment reconnu. Vingt-cinq ans après, on se demande toujours où sont les structures démocratiques qui empêcheraient l’existence des prisonniers politiques, les disparitions et les prisons secrètes. Il y a aussi le dépassement de la chose ethnique, un acquis formidable de la révolution en général, qui s’est poursuivi sous Menguistu aussi (la création de l’institut des nationalités était déjà une reconnaissance du problème de la diversité culturelle). Aujourd’hui iI y a régression et un facteur qu’on utilise afin de diviser pour régner, on a empêché le mouvement des enseignants et la confédération des travailleurs de s’attaquer aux problèmes ensemble et au niveau national, les leaders de ces syndicats sont en prison, d’ailleurs un enseignant, membre du secrétariat de l’association des enseignants a été tué en plein jour ! Deux problèmes : un ethnique, l’autre d’intolérance. Le parti unique persiste. L’existence d’une presse libre et les soi-disant partis politiques, c’est du maquillage pour la vitrine diplomatique.

LNA. – Beaucoup de partis politiques issus de la révolution sont aujourd’hui dans l’opposition. Quel est le projet de l’opposition pour l’Éthiopie ?
GG. – J’aimerais bien que la question de la réconciliation nationale et de la paix reste au centre de nos préoccupations. Nous l’avons posée dès 1991 et, comme vous le savez sans doute, nous avons payé le sacrifice en 1993, le chef de notre délégation à la conférence de paix et de réconciliation est toujours en prison. On est dans un contexte où iI y a plusieurs mouvements politiques, qui ne s’entendaient pas par le passé mais qui doivent, de toute façon, coexister. Il y a eu pas mal de succès parce qu’il y a des coalitions et des fronts qui ont pu voir le jour. Mais aujourd’hui iI y a aussi tous ceux qui sont organisés sur des bases ethniques et qui ont un problème de coexistence avec les organisations pluri-ethniques. Ils veulent profiter de la politique ethnique mise en place par le front ethnique au pouvoir et ne veulent pas qu’on tolère ceux qui ont la capacité de dépasser les clivages ethniques. La question primordiale est de pouvoir surmonter le cycle infernal de guerres civiles.

Malheureusement pour nous, cette phase de réconciliation, d’apprentissage de la vie commune est indissociable du projet politique. Que ce soit les personnages du régime militaire ou ceux des fronts qui arrivent au pouvoir, iI n’y a pas de gens magnanimes, dès qu’ils ont gagné ils ont mis leur politique en place tout seuls afin de dominer totalement. Ce n’est pas qu’une question de forme, c’est une question de fond. On aurait souhaité que les élections marchent, pour qu’on puisse participer, qu’il n’y ait pas une politique de terreur qui vienne encore arracher des vies. Qu’il s’agisse du gouvernement ou de l’opposition, iI faut changer la conception du pouvoir ; jusqu’à maintenant on n’a connu que l’intolérance. Pour moi la réconciliation nationale est un véritable enjeu au-delà de la cuisine interne.

LNA. – Question ouverte. Que souhaitez-vous ajouter ?
GG. – Il y a eu beaucoup de tentatives pour pousser des gens au dialogue, mais les spécialistes, les acteurs, les experts de la négociation ne semblent pas saisir l’essentiel. Les prisonniers politiques sont ceux qui sont en train de payer, de sacrifier des années de leur vie, iI ne peut pas y avoir de solution qui ne tienne pas compte de ce fait. L’opinion internationale ne pousse pas assez dans ce sens-là, alors qu’il y a trop de discours sur les droits de l’homme. Si dans votre journal nous sommes revenus vingt-cinq ans en arrière afin de commémorer cette période-là, pour conclure je veux attirer votre attention sur un slogan : « Les droits démocratiques sans restrictions », qui était un des slogans de base de notre organe Democracia.

Sur la révolution éthiopienne, le derg, Menguistu Haïlé-Mariam

Voir notre dossier, « Ethiopia Tikdem ! » (Éthiopie d'abord), 1974, la révolution éthiopienne


            

Autre entretien de Ghennet Girma avec Les nouvelles d'Addis

Ghennet Girma, militante de l'opposition éthiopienne, 12 janvier 2003 [droits humains, politique éthiopienne, opposition]


            

Tous les entretiens concernant l'Éthiopie et les pays voisins

Les grands entretiens des Nouvelles d'Addis [politique, culture, développement, société, sport, etc.]


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