

[Addis Abeba, 23 janvier 2003]
LNA. En novembre dernier, vous avez évoqué une famine possible concernant 14 à 15 millions de personnes, si les conditions climatiques restent négatives et si laide internationale est insuffisante. Quelle est à présent la situation en Éthiopie ?
Mélès Zénawi. Les estimations de lensemble des donateurs et les nôtres vont de 11 millions à 14 millions de personnes, dont le sort dépend des petites pluies qui sont attendues vers la fin de ce mois. Donc les chiffres restent semblables. Ensuite, en ce qui concerne les réponses à nos appels, je pense quune grande bonne volonté sest manifestée. Des promesses tout à fait significatives ont été faites. Nous ne sommes pas encore tirés daffaire. Mais si tout se passe comme au cours des derniers mois, on peut avoir espoir et confiance car on devrait pouvoir éviter la famine.
LNA. La distribution des secours est-elle bien organisée de manière à atteindre les zones enclavées du pays ?
MZ. Oui, les secours sont bien organisés. Si nous pouvons recevoir les vivres avant la saison des pluies qui commence en juin, nous pourrons les acheminer vers les villages éloignés. Pendant la saison des pluies cela devient plus difficile.
LNA. Des affrontements violents se sont produits entre éleveurs nomades. Des Afars ou des Somalis ont quitté les zones frappées par la sécheresse pour se rendre dans dautres régions. Quelles mesures ont été prises pour éviter de tels incidents dramatiques ?
MZ. Tout cela est lié aux efforts des nomades pour trouver de leau et de lherbe pour leur bétail. Cest une lutte pour des ressources limitées. Dans le court terme nous avons tenté dapporter une aide en creusant des puits afin davoir des points deau pour le bétail et de réduire les risques daffrontements. Sur le long terme, nous devrons naturellement avoir un programme plus ambitieux et créer des points deau dans les zones de nomadisation et en améliorant les pâturages dans ces régions.

LNA. En raison de la mauvaise récolte enregistrée, le débat permanent sur la propriété de la terre a été relancé. Comptez-vous proposer des modifications concernant le statut légal de la terre ?
MZ. Vous savez que la terre ne peut être propriété privée dans ce pays. Et certains prennent automatiquement une position selon laquelle le problème cest labsence de propriété foncière privée. Ils napprofondissent guère le sujet. Voyez-vous, dun point de vue technique la terre appartient à lÉtat, mais pour une terre déjà cultivée, la politique du droit dusage est de donner ce droit à perpétuité au paysan qui cultive une terre. Il ny a pas de limite dans le temps. La seule différence entre notre politique foncière et un droit à la propriété privée, cest quau lieu de pouvoir vendre leur terre, les paysans ne peuvent pas le faire. Actuellement, ils peuvent louer la terre, ils peuvent la transmettre par héritage à leurs enfants, la seule chose quils ne peuvent pas faire, cest de la vendre. Et je ne comprends pas que des gens estiment que la possibilité de vendre la terre est fondamental pour améliorer la productivité de lagriculture. Toutes les études concernant les réformes agraires où que ce soit, ont montré que cest la sécurité des fermiers qui est importante. Et nous pouvons améliorer la sécurité du droit dusage sans modifier notre politique fondamentale. Car la source de linsécurité, pour les fermiers, cest actuellement la possibilité de fractionner les exploitations. Nous pouvons éloigner ce risque et augmenter la sécurité des exploitants. Au contraire, si nous autorisons les gens à vendre leur terre, au moment où près de 11 millions de paysans sont guettés par la famine, que se passerait-il ? Ils vendraient leur terre par millions et viendraient dans les zones urbaines où il ny pas de possibilités demplois pour eux. Ainsi nous serions responsables de la création dune sous-classe permanente de miséreux, ce qui serait un désastre social complet.
LNA. Jai lu récemment dans la presse que votre gouvernement envisage quelques ajustements avec la distribution de certificats pour lutilisation du foncier
MZ. Cette politique existe déjà. Et nous allons améliorer lefficacité du droit dusage. Ainsi dans les zones non exploitées, non habitées, les fermiers, y compris des exploitants du secteur privé, pourront obtenir des baux à long terme du gouvernement, dune durée allant jusquà 99 ans. Cétait déjà notre politique mais sa mise en uvre a été lente. Donc nous allons améliorer cette pratique.
LNA. Cette politique concerne-t-elle aussi les terres urbaines ?
MZ. Oui. La politique des baux fonciers sapplique aussi bien aux terres rurales quaux terres urbaines.
LNA. De sorte quun investisseur devrait avoir la garantie que son activité est assurée pour longtemps ?
MZ. En effet, les baux à long terme vont jusquà 99 ans et ils sont renouvelables.
LNA. Ces derniers mois votre pays, le Soudan et le Yémen ont tenu des réunions à divers niveaux. LÉrythrée estime que cest là un axe constitué contre elle. Quels sont les objectifs de la coopération entre les trois pays ?
MZ. Comme vous le savez, la corne de lAfrique est menacée par toutes sortes de terrorismes et par linstabilité. Nous avons pensé quil faut se réunir afin de promouvoir la sécurité régionale. Et la sécurité comprend lamélioration des résultats économiques. Nous avons estimé quil est possible dencourager le commerce et linvestissement dans nos pays, de coopérer pour combattre le terrorisme et réduire les risques dinstabilité régionale, etc. Pour le moment, lÉrythrée ne sinscrit pas dans ce programme parce quelle est une source du problème plutôt quune partie prenante de la solution. Aussitôt quelle deviendra un élément de la solution, il ne devrait y avoir aucun problème et elle ferait partie de la famille. Mais les déclarations dAsmara affirmant que nos efforts sont dirigés contre elle semblent exagérer limportance de lÉrythrée dans les intentions des trois pays.
LNA. Des incidents ont eu lieu dans la Zone temporaire de sécurité, et la démarcation de la frontière avec lÉrythrée ne progresse que lentement
Que se passe-t-il ? Le déminage avance-t-il ?
MZ. De notre côté le déminage progresse bien. Il y eut quelques incidents çà ou là de lautre coté de la frontière mais je ne vois pas là de problème sérieux. La démarcation frontalière a été un peu retardée pour des raisons techniques, mais si lon compare ce processus avec les précédentes opérations de démarcation, notre processus est au moins deux fois plus rapide que le plus rapide dans le passé.

LNA. Comment se situe lÉthiopie au sujet des négociations de paix de Machakos sur la guerre civile au Soudan et au sujet des discussions dEldoret concernant la Somalie ?
MZ. Nous sommes très favorables au processus de paix de Machakos et nous pensons que cest la meilleure occasion de faire la paix au Soudan. Cest dans lintérêt de lÉthiopie et de toute la région. Nous nous impliquons activement dans ces discussions et nous sommes raisonnablement optimistes sur les aboutissements des négociations.
Le processus de paix somalien à Eldoret nest pas aussi avancé. Les problèmes sont plus compliqués que ceux du Soudan. Jusquà présent beaucoup de temps sest écoulé et les résultats ne sont guère spectaculaires. Malgré tout, nous pensons que la seule option est de continuer et nous appuyons ce processus de paix.
LNA. Récemment il y a eu des tensions entre le Somaliland et le Puntland. Ont-elles des effets sur vos relations avec ces deux entités ? Que pensez-vous de la non-reconnaissance officielle du Somaliland au sein de lUnion Africaine ?
MZ. Notre politique au sujet de la Somalie est dune part de continuer un processus global de paix pour lensemble de la Somalie, et dautre part dencourager en même temps les zones de stabilité. Le Somaliland et le Puntland sont devenus des zones de relative stabilité au sein dune Somalie totalement instable. Et, dans cette mesure, nous les avons encouragés à maintenir leur stabilité régionale. À présent, les tensions entre eux ne sont vraiment pas bienvenues. Mais elles ne modifient pas notre attitude envers ces deux entités.
Quant à labsence de reconnaissance du Somaliland au sein de lUnion Africaine, elle a plusieurs raisons. Les changements de frontières ne sont pas bien vus chez les Africains. LÉthiopie, elle, a reconnu lÉrythrée comme État indépendant mais refuse de reconnaître le Somaliland. Pour une double raison. Dabord, dans le passé, lÉthiopie a été perçue comme hostile à lunité somalienne. Nous ne voulons pas prendre des initiatives qui justifieraient encore ce jugement. Ensuite, concernant lÉrythrée, cest un gouvernement légalement constitué qui la reconnue en premier. Labsence dun tel gouvernement en Somalie rend les choses plus compliquées. Historiquement le Somaliland était une colonie britannique, le reste de la Somalie une colonie italienne. Et la colonie britannique est devenue indépendante avant la partie italienne. Puis elles se sont unies. Si maintenant nous retournons aux frontières coloniales, ce nest pas là un élément majeur aux yeux de beaucoup dAfricains. Cest plutôt le fait quà un moment il a existé un seul État somalien.
LNA. Il y a aussi la crainte de créer un précédent pour dautres cas, pour le Congo ou la Côte dIvoire par exemple
MZ. Cest un élément. Bien que notre reconnaissance de lÉrythrée indépendante nait pas entraîné ailleurs dautres tentatives de séparation.
LNA. Il semble que pour lÉthiopie, la prudence et le désir de laisser les choses mûrir lemportent sur un refus de lÉtat somalilandais
MZ. Eh bien, cest une affaire de prudence, comme vous le dites, afin de ne pas donner limpression de poursuivre lancienne politique impériale visant à diviser la Somalie. Si la Somalie doit comprendre plus dun État, nous préférons laisser la décision aux Somalis eux-mêmes. Et nous respecterons une telle décision.

LNA. Le ministère de lInformation veut réformer la loi sur la presse. Des journalistes et des professionnels des médias estiment que ses propositions sont plus répressives que la loi actuelle. Pourquoi cette nouvelle loi ?
MZ. Lintention est daligner notre loi sur les législations internationales, européennes en particulier. Si maintenant des gens vous disent que ces propositions sont plus répressives que la loi en vigueur, alors ils vous disent que cette loi existante est plus libérale que celle en vigueur en France, en Allemagne ou en Suède, car notre nouvelle loi est plus ou moins inspirée des lois sur la presse occidentale.
Je ne comprends donc pas de quoi ils parlent. Nous avons chargé des experts détudier les lois en Europe, en commençant par la Suède et en finissant par la France. Ils ont plus ou moins copié le contenu de ces lois.
LNA. Il semble que le malentendu entre le gouvernement et la presse privée soit permanent
MZ. On me parle de répression. Je vais vous donner un exemple. Le droit actuel dit que les journaux et magazines peuvent seulement être publiés par des entreprises régulièrement enregistrées, quelles soient des sociétés à responsabilité limitée ou des sociétés anonymes. Ils nous disent que cest répressif. Entre autres, les médias affirment que les sociétés de presse doivent être traitées comme les autres entreprises et doivent avoir une comptabilité et des déclarations fiscales sincères, et si elles ne paient pas leurs impôts, elles seront punies comme toute autre entreprise. La loi dit que les sociétés de presse doivent appartenir à des nationaux, que des sociétés étrangères ne sont pas autorisées à posséder des entreprises de presse. La loi dit encore que la Cour criminelle est compétente pour les délits commis par la presse comme tout citoyen. Ainsi, si vous criez « Au feu ! » dans un cinéma et provoquez des accidents, vous irez devant un tribunal en tant quindividu. Les commentateurs nous disent que faire la même chose au travers dun journal ne devrait pas être considéré comme un délit commis par un individu. Nous leur disons quun crime cest un crime. Nous naurons pas de cour criminelle spéciale pour les médias. Cest la pratique normale dans toute démocratie. Donc je conseille aux commentateurs de se procurer un exemplaire du projet de loi, de le comparer avec les législations européennes et de constater eux-mêmes sil est plus ou moins répressif que les lois traditionnelles en Europe.
LNA. Au cours des débats publics en votre présence, des personnalités de la société, dont des hommes daffaires, ont exprimé le souhait dune évolution de votre politique économique dans un sens plus libéral, afin dencourager les investisseurs. Quen pensez-vous ?
MZ. Les questions critiques au sujet de notre politique avaient peu à voir avec une libéralisation. Au contraire, certains sopposent à une réduction des droits de douane et demandent plus de protection pour les investisseurs nationaux. Nous avons clairement indiqué quen fin de compte nos investisseurs devront devenir globalement compétitifs et que la tendance est à la réduction des droits de douane. Cependant, la critique principale a porté sur la stratégie industrielle entraînée par le développement agricole. Notre stratégie pour lindustrie a été fondée sur une croissance impulsée par lamélioration de la productivité agricole. Et des gens disent que cela ne marchera pas. Ils disent que lagriculture nest pas un secteur dynamique et que nous devrions tabler directement sur lindustrie. Nous disons que dans un pays avec 85% de gens vivant de lagriculture, si lon veut une croissance rapide, il faut commencer par lamélioration de lagriculture. Bien menée, cette amélioration crée plus de croissance dans lindustrie que dans lagriculture elle-même. Les statistiques montrent que 1% de croissance agricole génère 1,8% de croissance industrielle. Donc nous poursuivons notre politique et beaucoup de donateurs et les institutions financiers internationales appuient notre politique.
LNA. Selon des articles publiés en Éthiopie, la TVA a été introduite de façon hâtive et on craint des augmentations de prix.
MZ. La loi sur la TVA a été votée il y a un an. Les préparatifs ont commencé il y a trois ans. Au cours de lannée passée, il y a eu dinnombrables réunions au sujet de cette taxe. Et donc beaucoup déconomistes pensent que nous avons été très lents. Nous sommes un des derniers pays africains à introduire la TVA. Nous avons donc fait notre devoir correctement. Mais le sujet de la TVA est un peu complexe pour le citoyen moyen. Cest par la pratique que les gens commenceront à dominer les difficultés. Dautre part, je constate que certains entrepreneurs profitent de loccasion pour augmenter leurs prix.

LNA. Votre pays est désireux de combattre le terrorisme aux côtés des États-Unis. Quelle est la part prise par lÉthiopie dans ce combat ?
MZ. Il faut dire en premier lieu que nous avons affronté le terrorisme avant le 11 septembre et avant la constitution dune alliance globale. Dans un sens, ce sont les autres qui nous ont rejoints dans ce combat, que nous menons depuis plus de dix ans. Dautre part, le terrorisme doit être combattu sur deux fronts. Dun côté, il faut une action policière pour enquêter et appréhender les terroristes, de lautre nous devons nous occuper des problèmes qui permettent au terrorisme de prospérer. Viser les causes profondes, cest notre politique. À partir de là, nous coopérons avec tous les pays désireux de combattre le terrorisme et dans ce contexte nous coopérons également avec les États-Unis.

LNA. Quelle est la position éthiopienne au sujet dune éventuelle guerre contre lIraq ?
MZ. Eh bien, si tout se déroule normalement, nous espérons vraiment quil ny aura pas de guerre. Si la guerre devait avoir lieu, jespère que la décision sera prise au sein de lONU. Notre espoir est que ce problème soit résolu sans guerre.
LNA. Le ministre français de la Coopération, M. Wiltzer, est venu récemment en Éthiopie. Pensez-vous que la France doit maintenir des liens spéciaux en Afrique, alors que lUnion européenne dont elle est un membre est devenue un partenaire important des pays africains ?
MZ. Jusquà maintenant, lUnion européenne est une union de nations indépendantes. Et en attendant quelle devienne un État unique, il y a la possibilité pour certains de ses membres de jouer un rôle particulier et direct en Afrique. La France est lun de ces pays en raison de sa longue association avec lAfrique. Elle ne peut pas ne pas jouer un rôle spécial. Dans lUnion européenne il y a des pays qui connaissent bien lAfrique et dautres qui ne la connaissent pas bien. Et jimagine que normalement les pays qui ont des liens anciens avec lAfrique sont actifs au sein de lUnion pour la rendre plus sensible à lAfrique. La France na donc pas dautre choix que de jouer un rôle unique à la fois individuellement et au sein de lEurope.