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Éthiopie / Politiques

Mélès Zénawi
Premier ministre d'Éthiopie, leader du TPLF

Dans ce troisième entretien avec Les nouvelles d'Addis, Mélès Zénawi, avec son esprit synthétique et son sens de la formule, s'exprime sur les dossiers brûlants : l’immense famine annoncée, la question de la terre, les troubles régionaux ; mais aussi la situation de la presse et la nouvelle loi contestée, la lutte contre le terrorisme, la menace de guerre contre l’Iraq…

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ROBERT WIREN

 

Mélès Zénawi, entretien avec les Nouvelles d'Addis

 

[Addis Abeba, 23 janvier 2003]

LNA. – En novembre dernier, vous avez évoqué une famine possible concernant 14 à 15 millions de personnes, si les conditions climatiques restent négatives et si l’aide internationale est insuffisante. Quelle est à présent la situation en Éthiopie ?
Mélès Zénawi. – Les estimations de l’ensemble des donateurs et les nôtres vont de 11 millions à 14 millions de personnes, dont le sort dépend des petites pluies qui sont attendues vers la fin de ce mois. Donc les chiffres restent semblables. Ensuite, en ce qui concerne les réponses à nos appels, je pense qu’une grande bonne volonté s’est manifestée. Des promesses tout à fait significatives ont été faites. Nous ne sommes pas encore tirés d’affaire. Mais si tout se passe comme au cours des derniers mois, on peut avoir espoir et confiance car on devrait pouvoir éviter la famine.

LNA. – La distribution des secours est-elle bien organisée de manière à atteindre les zones enclavées du pays ?
MZ. – Oui, les secours sont bien organisés. Si nous pouvons recevoir les vivres avant la saison des pluies qui commence en juin, nous pourrons les acheminer vers les villages éloignés. Pendant la saison des pluies cela devient plus difficile.

LNA. – Des affrontements violents se sont produits entre éleveurs nomades. Des Afars ou des Somalis ont quitté les zones frappées par la sécheresse pour se rendre dans d’autres régions. Quelles mesures ont été prises pour éviter de tels incidents dramatiques ?
MZ. – Tout cela est lié aux efforts des nomades pour trouver de l’eau et de l’herbe pour leur bétail. C’est une lutte pour des ressources limitées. Dans le court terme nous avons tenté d’apporter une aide en creusant des puits afin d’avoir des points d’eau pour le bétail et de réduire les risques d’affrontements. Sur le long terme, nous devrons naturellement avoir un programme plus ambitieux et créer des points d’eau dans les zones de nomadisation et en améliorant les pâturages dans ces régions.

 

LNA. – En raison de la mauvaise récolte enregistrée, le débat permanent sur la propriété de la terre a été relancé. Comptez-vous proposer des modifications concernant le statut légal de la terre ?
MZ. – Vous savez que la terre ne peut être propriété privée dans ce pays. Et certains prennent automatiquement une position selon laquelle le problème c’est l’absence de propriété foncière privée. Ils n’approfondissent guère le sujet. Voyez-vous, d’un point de vue technique la terre appartient à l’État, mais pour une terre déjà cultivée, la politique du droit d’usage est de donner ce droit à perpétuité au paysan qui cultive une terre. Il n’y a pas de limite dans le temps. La seule différence entre notre politique foncière et un droit à la propriété privée, c’est qu’au lieu de pouvoir vendre leur terre, les paysans ne peuvent pas le faire. Actuellement, ils peuvent louer la terre, ils peuvent la transmettre par héritage à leurs enfants, la seule chose qu’ils ne peuvent pas faire, c’est de la vendre. Et je ne comprends pas que des gens estiment que la possibilité de vendre la terre est fondamental pour améliorer la productivité de l’agriculture. Toutes les études concernant les réformes agraires où que ce soit, ont montré que c’est la sécurité des fermiers qui est importante. Et nous pouvons améliorer la sécurité du droit d’usage sans modifier notre politique fondamentale. Car la source de l’insécurité, pour les fermiers, c’est actuellement la possibilité de fractionner les exploitations. Nous pouvons éloigner ce risque et augmenter la sécurité des exploitants. Au contraire, si nous autorisons les gens à vendre leur terre, au moment où près de 11 millions de paysans sont guettés par la famine, que se passerait-il ? Ils vendraient leur terre par millions et viendraient dans les zones urbaines où il n’y pas de possibilités d’emplois pour eux. Ainsi nous serions responsables de la création d’une sous-classe permanente de miséreux, ce qui serait un désastre social complet.

LNA. – J’ai lu récemment dans la presse que votre gouvernement envisage quelques ajustements avec la distribution de certificats pour l’utilisation du foncier…
MZ. – Cette politique existe déjà. Et nous allons améliorer l’efficacité du droit d’usage. Ainsi dans les zones non exploitées, non habitées, les fermiers, y compris des exploitants du secteur privé, pourront obtenir des baux à long terme du gouvernement, d’une durée allant jusqu’à 99 ans. C’était déjà notre politique mais sa mise en œuvre a été lente. Donc nous allons améliorer cette pratique.

LNA. – Cette politique concerne-t-elle aussi les terres urbaines ?
MZ. – Oui. La politique des baux fonciers s’applique aussi bien aux terres rurales qu’aux terres urbaines.

LNA. – De sorte qu’un investisseur devrait avoir la garantie que son activité est assurée pour longtemps ?
MZ. – En effet, les baux à long terme vont jusqu’à 99 ans et ils sont renouvelables.

LNA. – Ces derniers mois votre pays, le Soudan et le Yémen ont tenu des réunions à divers niveaux. L’Érythrée estime que c’est là un axe constitué contre elle. Quels sont les objectifs de la coopération entre les trois pays ?
MZ. – Comme vous le savez, la corne de l’Afrique est menacée par toutes sortes de terrorismes et par l’instabilité. Nous avons pensé qu’il faut se réunir afin de promouvoir la sécurité régionale. Et la sécurité comprend l’amélioration des résultats économiques. Nous avons estimé qu’il est possible d’encourager le commerce et l’investissement dans nos pays, de coopérer pour combattre le terrorisme et réduire les risques d’instabilité régionale, etc. Pour le moment, l’Érythrée ne s’inscrit pas dans ce programme parce qu’elle est une source du problème plutôt qu’une partie prenante de la solution. Aussitôt qu’elle deviendra un élément de la solution, il ne devrait y avoir aucun problème et elle ferait partie de la famille. Mais les déclarations d’Asmara affirmant que nos efforts sont dirigés contre elle semblent exagérer l’importance de l’Érythrée dans les intentions des trois pays.

LNA. – Des incidents ont eu lieu dans la Zone temporaire de sécurité, et la démarcation de la frontière avec l’Érythrée ne progresse que lentement… Que se passe-t-il ? Le déminage avance-t-il ?
MZ. – De notre côté le déminage progresse bien. Il y eut quelques incidents çà ou là de l’autre coté de la frontière mais je ne vois pas là de problème sérieux. La démarcation frontalière a été un peu retardée pour des raisons techniques, mais si l’on compare ce processus avec les précédentes opérations de démarcation, notre processus est au moins deux fois plus rapide que le plus rapide dans le passé.

 

LNA. – Comment se situe l’Éthiopie au sujet des négociations de paix de Machakos sur la guerre civile au Soudan et au sujet des discussions d’Eldoret concernant la Somalie ?
MZ. – Nous sommes très favorables au processus de paix de Machakos et nous pensons que c’est la meilleure occasion de faire la paix au Soudan. C’est dans l’intérêt de l’Éthiopie et de toute la région. Nous nous impliquons activement dans ces discussions et nous sommes raisonnablement optimistes sur les aboutissements des négociations.
Le processus de paix somalien à Eldoret n’est pas aussi avancé. Les problèmes sont plus compliqués que ceux du Soudan. Jusqu’à présent beaucoup de temps s’est écoulé et les résultats ne sont guère spectaculaires. Malgré tout, nous pensons que la seule option est de continuer et nous appuyons ce processus de paix.

LNA. – Récemment il y a eu des tensions entre le Somaliland et le Puntland. Ont-elles des effets sur vos relations avec ces deux entités ? Que pensez-vous de la non-reconnaissance officielle du Somaliland au sein de l’Union Africaine ?
MZ. – Notre politique au sujet de la Somalie est d’une part de continuer un processus global de paix pour l’ensemble de la Somalie, et d’autre part d’encourager en même temps les zones de stabilité. Le Somaliland et le Puntland sont devenus des zones de relative stabilité au sein d’une Somalie totalement instable. Et, dans cette mesure, nous les avons encouragés à maintenir leur stabilité régionale. À présent, les tensions entre eux ne sont vraiment pas bienvenues. Mais elles ne modifient pas notre attitude envers ces deux entités.
Quant à l’absence de reconnaissance du Somaliland au sein de l’Union Africaine, elle a plusieurs raisons. Les changements de frontières ne sont pas bien vus chez les Africains. L’Éthiopie, elle, a reconnu l’Érythrée comme État indépendant mais refuse de reconnaître le Somaliland. Pour une double raison. D’abord, dans le passé, l’Éthiopie a été perçue comme hostile à l’unité somalienne. Nous ne voulons pas prendre des initiatives qui justifieraient encore ce jugement. Ensuite, concernant l’Érythrée, c’est un gouvernement légalement constitué qui l’a reconnue en premier. L’absence d’un tel gouvernement en Somalie rend les choses plus compliquées. Historiquement le Somaliland était une colonie britannique, le reste de la Somalie une colonie italienne. Et la colonie britannique est devenue indépendante avant la partie italienne. Puis elles se sont unies. Si maintenant nous retournons aux frontières coloniales, ce n’est pas là un élément majeur aux yeux de beaucoup d’Africains. C’est plutôt le fait qu’à un moment il a existé un seul État somalien.

LNA. – Il y a aussi la crainte de créer un précédent pour d’autres cas, pour le Congo ou la Côte d’Ivoire par exemple…
MZ. – C’est un élément. Bien que notre reconnaissance de l’Érythrée indépendante n’ait pas entraîné ailleurs d’autres tentatives de séparation.

LNA. – Il semble que pour l’Éthiopie, la prudence et le désir de laisser les choses mûrir l’emportent sur un refus de l’État somalilandais…
MZ. – Eh bien, c’est une affaire de prudence, comme vous le dites, afin de ne pas donner l’impression de poursuivre l’ancienne politique impériale visant à diviser la Somalie. Si la Somalie doit comprendre plus d’un État, nous préférons laisser la décision aux Somalis eux-mêmes. Et nous respecterons une telle décision.

 

LNA. – Le ministère de l’Information veut réformer la loi sur la presse. Des journalistes et des professionnels des médias estiment que ses propositions sont plus répressives que la loi actuelle. Pourquoi cette nouvelle loi ?
MZ. – L’intention est d’aligner notre loi sur les législations internationales, européennes en particulier. Si maintenant des gens vous disent que ces propositions sont plus répressives que la loi en vigueur, alors ils vous disent que cette loi existante est plus libérale que celle en vigueur en France, en Allemagne ou en Suède, car notre nouvelle loi est plus ou moins inspirée des lois sur la presse occidentale.
Je ne comprends donc pas de quoi ils parlent. Nous avons chargé des experts d’étudier les lois en Europe, en commençant par la Suède et en finissant par la France. Ils ont plus ou moins copié le contenu de ces lois.

LNA. – Il semble que le malentendu entre le gouvernement et la presse privée soit permanent…
MZ. – On me parle de répression. Je vais vous donner un exemple. Le droit actuel dit que les journaux et magazines peuvent seulement être publiés par des entreprises régulièrement enregistrées, qu’elles soient des sociétés à responsabilité limitée ou des sociétés anonymes. Ils nous disent que c’est répressif. Entre autres, les médias affirment que les sociétés de presse doivent être traitées comme les autres entreprises et doivent avoir une comptabilité et des déclarations fiscales sincères, et si elles ne paient pas leurs impôts, elles seront punies comme toute autre entreprise. La loi dit que les sociétés de presse doivent appartenir à des nationaux, que des sociétés étrangères ne sont pas autorisées à posséder des entreprises de presse. La loi dit encore que la Cour criminelle est compétente pour les délits commis par la presse comme tout citoyen. Ainsi, si vous criez « Au feu ! » dans un cinéma et provoquez des accidents, vous irez devant un tribunal en tant qu’individu. Les commentateurs nous disent que faire la même chose au travers d’un journal ne devrait pas être considéré comme un délit commis par un individu. Nous leur disons qu’un crime c’est un crime. Nous n’aurons pas de cour criminelle spéciale pour les médias. C’est la pratique normale dans toute démocratie. Donc je conseille aux commentateurs de se procurer un exemplaire du projet de loi, de le comparer avec les législations européennes et de constater eux-mêmes s’il est plus ou moins répressif que les lois traditionnelles en Europe.

LNA. – Au cours des débats publics en votre présence, des personnalités de la société, dont des hommes d’affaires, ont exprimé le souhait d’une évolution de votre politique économique dans un sens plus libéral, afin d’encourager les investisseurs. Qu’en pensez-vous ?
MZ. – Les questions critiques au sujet de notre politique avaient peu à voir avec une libéralisation. Au contraire, certains s’opposent à une réduction des droits de douane et demandent plus de protection pour les investisseurs nationaux. Nous avons clairement indiqué qu’en fin de compte nos investisseurs devront devenir globalement compétitifs et que la tendance est à la réduction des droits de douane. Cependant, la critique principale a porté sur la stratégie industrielle entraînée par le développement agricole. Notre stratégie pour l’industrie a été fondée sur une croissance impulsée par l’amélioration de la productivité agricole. Et des gens disent que cela ne marchera pas. Ils disent que l’agriculture n’est pas un secteur dynamique et que nous devrions tabler directement sur l’industrie. Nous disons que dans un pays avec 85% de gens vivant de l’agriculture, si l’on veut une croissance rapide, il faut commencer par l’amélioration de l’agriculture. Bien menée, cette amélioration crée plus de croissance dans l’industrie que dans l’agriculture elle-même. Les statistiques montrent que 1% de croissance agricole génère 1,8% de croissance industrielle. Donc nous poursuivons notre politique et beaucoup de donateurs et les institutions financiers internationales appuient notre politique.

LNA. – Selon des articles publiés en Éthiopie, la TVA a été introduite de façon hâtive et on craint des augmentations de prix.
MZ. – La loi sur la TVA a été votée il y a un an. Les préparatifs ont commencé il y a trois ans. Au cours de l’année passée, il y a eu d’innombrables réunions au sujet de cette taxe. Et donc beaucoup d’économistes pensent que nous avons été très lents. Nous sommes un des derniers pays africains à introduire la TVA. Nous avons donc fait notre devoir correctement. Mais le sujet de la TVA est un peu complexe pour le citoyen moyen. C’est par la pratique que les gens commenceront à dominer les difficultés. D’autre part, je constate que certains entrepreneurs profitent de l’occasion pour augmenter leurs prix.

 

LNA. – Votre pays est désireux de combattre le terrorisme aux côtés des États-Unis. Quelle est la part prise par l’Éthiopie dans ce combat ?
MZ. – Il faut dire en premier lieu que nous avons affronté le terrorisme avant le 11 septembre et avant la constitution d’une alliance globale. Dans un sens, ce sont les autres qui nous ont rejoints dans ce combat, que nous menons depuis plus de dix ans. D’autre part, le terrorisme doit être combattu sur deux fronts. D’un côté, il faut une action policière pour enquêter et appréhender les terroristes, de l’autre nous devons nous occuper des problèmes qui permettent au terrorisme de prospérer. Viser les causes profondes, c’est notre politique. À partir de là, nous coopérons avec tous les pays désireux de combattre le terrorisme et dans ce contexte nous coopérons également avec les États-Unis.

 

LNA. – Quelle est la position éthiopienne au sujet d’une éventuelle guerre contre l’Iraq ?
MZ. – Eh bien, si tout se déroule normalement, nous espérons vraiment qu’il n’y aura pas de guerre. Si la guerre devait avoir lieu, j’espère que la décision sera prise au sein de l’ONU. Notre espoir est que ce problème soit résolu sans guerre.

LNA. – Le ministre français de la Coopération, M. Wiltzer, est venu récemment en Éthiopie. Pensez-vous que la France doit maintenir des liens spéciaux en Afrique, alors que l’Union européenne dont elle est un membre est devenue un partenaire important des pays africains ?
MZ. – Jusqu’à maintenant, l’Union européenne est une union de nations indépendantes. Et en attendant qu’elle devienne un État unique, il y a la possibilité pour certains de ses membres de jouer un rôle particulier et direct en Afrique. La France est l’un de ces pays en raison de sa longue association avec l’Afrique. Elle ne peut pas ne pas jouer un rôle spécial. Dans l’Union européenne il y a des pays qui connaissent bien l’Afrique et d’autres qui ne la connaissent pas bien. Et j’imagine que normalement les pays qui ont des liens anciens avec l’Afrique sont actifs au sein de l’Union pour la rendre plus sensible à l’Afrique. La France n’a donc pas d’autre choix que de jouer un rôle unique à la fois individuellement et au sein de l’Europe.

Autres entretiens du Premier ministre éthiopien avec Les nouvelles d'Addis

Mélès Zénawi, Paris, 28 novembre 1998 [en marge du sommet Afrique-France]


Mélès Zénawi, Addis-Abeba, 21 janvier 1999 [alors que la guerre avec l'Érythrée semble inévitable]

     

Entretien du Premier ministre éthiopien avec Abyotawi

Mélès Zénawi, Addis-Abeba, juin 2001 [après les émeutes dramatiques d'avril 2001, pendant la grave crise du TPLF]


     

Tous les entretiens concernant l'Éthiopie et les pays voisins

Les grands entretiens des Nouvelles d'Addis [politique, culture, développement, société, sport, etc.]


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