Érythrée / Diplomatie
Gérard Sambrana
ambassadeur de France en Érythrée
« Pourquoi lÉrythrée, comme lÉthiopie dailleurs, continue-t-elle de dépendre de létranger pour son alimentation ? La production normale de lÉrythrée ne permet de couvrir que 30 à 35 % des besoins alimentaires du pays, dans les années normales.
« Cela est dû à une situation structurelle, la pauvreté des sols, le climat, lirrégularité des précipitations. Mais de plus en plus, apparaît lidée que, derrière cette situation, il y a aussi peut être une insuffisance de la politique économique du gouvernement et de la politique agricole, en particulier. »
PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER
(Paris, le 15 décembre 2003)
Avant doccuper les fonctions dambassadeur de France en Érythrée, Gérard Sambrana était sous-directeur pour lAfrique centrale et orientale du ministère des Affaires étrangères, poste quil a occupé presque quatre ans. « Cest une sous-direction extrêmement dense, dit-il, et je ne my suis jamais ennnuyé. Il y avait sans cesse des problèmes nouveaux à régler, ce qui fait que ces quatre ans sont passés très vite. » Tout allait très vite mais, « heureusement, sur beaucoup de dossiers les choses ont pu être réglées. Cest le cas pour le Rwanda, par exemple. Malheureusement, pour la Corne lévolution est moins sensible, nous y reviendrons
» Oui, justement : revenons-y ! AL
LNA. Selon la dernière alerte de la FAO, malgré une légère amélioration de la situation alimentaire en Érythrée, un tiers de la population du pays se trouverait encore dans une situation grave, avec un besoin daide alimentaire durgence. Confirmez-vous ces données de la FAO ?
Gérard Sambrana. Ce quon peut dire cest que cette année, la situation alimentaire de lÉrythrée sest légèrement redressée, grâce notamment à une amélioration du climat et à des précipitations. Mais la situation va encore rester fragile pendant assez longtemps. En ce qui concerne les chiffres, il y a eu un débat, tout au long des derniers mois sur le problème des prévisions et des estimations des besoins en aide alimentaire. Les pays donateurs estiment, dune façon générale, que les prévisions et les évaluations des besoins ne sont pas très fiables. Je ne peux donc pas vous dire si ces 1,4 million de personnes correspondent à une réalité, ce que je peux dire cest quun très grand nombre dÉrythréens ont été concernées, dune façon ou dune autre, par la crise alimentaire. Si la situation sest améliorée cette année, je le répète, mais les besoins vont rester très importants.
Je pense que cest plutôt sur ce point-là quil faut se pencher. Pourquoi lÉrythrée, comme lÉthiopie dailleurs, continue-t-elle de dépendre de létranger pour son alimentation ? La production normale de lÉrythrée ne permet de couvrir que 30 à 35 % des besoins alimentaires du pays, dans les années normales. Cela est dû à une situation structurelle, la pauvreté des sols, le climat, lirrégularité des précipitations. Mais de plus en plus, apparaît lidée que, derrière cette situation, il y a aussi peut être une insuffisance de la politique économique du gouvernement et de la politique agricole, en particulier. Tout au long de ces derniers mois, il y a eu un débat là-dessus et je crois que le gouvernement y a réagi, répondant en cela à une sollicitation de la communauté internationale et des donateurs, en élaborant un projet de stratégie de sécurité alimentaire comme lÉthiopie la fait dans lequel il sengage à prendre des mesures qui permettraient à terme de réduire les risques de crise alimentaire et la dépendance alimentaire vis-à-vis de létranger. Ces mesures consistent à améliorer la productivité agricole et en dautres mesures visant à réduire la pauvreté ; les deux objectifs étant considérés comme complémentaires. Le problème est de savoir quelle va être lefficacité de cette nouvelle politique. Il faut dabord savoir si le gouvernement érythréen va être capable de lancer cette politique, quels vont en être les résultats et dans combien de temps pourra-t-on constater ses effets en matière de production alimentaire. Les donateurs ont encore un certain nombre de doutes à la fois sur lefficacité du programme qui a été présenté, bien quil semble globalement organisé de façon logique, et surtout sur la capacité du gouvernement à appliquer cette politique de sécurité alimentaire. Il y a des problèmes structurels dans cette nouvelle politique de sécurité alimentaire qui ne sont pas même évoqués comme, par exemple, celui du statut de la propriété foncière qui, comme en Éthiopie, est un obstacle sérieux à lamélioration de la productivité agricole. Par ailleurs, le plan de stratégie de sécurité alimentaire est basé sur des hypothèses qui sont liées à lévolution des relations avec lÉthiopie et, dune façon générale, à la situation régionale qui aujourdhui sont loin dêtre vérifiées. Ce plan a suscité pas mal despoirs, mais reste à savoir si le gouvernement ira jusquau bout et prendra les mesures structurelles nécessaires pour permettre daugmenter la productivité agricole et réduire la dépendance du pays vis-à-vis de lextérieur. Ce qui est un problème majeur pour lÉrythrée aujourdhui, compte tenu de létat de son économie, de linsuffisance de devises et de limpact que cela a sur son développement.
Il y a eu aussi un autre débat sur la réponse des donateurs aux appels des organisations des Nations Unies et sur les appels à laide alimentaire de lÉrythrée. Ce quon peut dire sur ce point, cest quen fin dannée, maintenant, le taux de réponse aux appels des Nations Unies, en termes daide alimentaire, na pas été mauvais. Selon les derniers chiffres, il aurait été de 65 % environ, ce qui est un pourcentage honorable. Si on rapporte le montant total de laide promise ou apportée, dans le cadre de cet appel, à la population de lÉrythrée, on constate que lÉrythrée est un des pays africains les plus favorisés. Ceci en termes daide extérieure rapportée au nombre dhabitants. On ne peut donc pas dire que lÉrythrée ait été défavorisée par rapport à lÉthiopie ; cest une accusation portée très fréquemment par les Érythréens. Ce quon peut dire, par contre, cest que la réponse des donateurs serait encore meilleure, si un effort était fait du côté érythréen pour pratiquer plus de transparence dans les orientations de sa politique économique. Il y a des choses fondamentales que les donateurs ignorent totalement encore aujourdhui, comme le budget, par exemple, les prévisions budgétaires, létat dexécution du budget, létat de la balance des paiements, etc. Ce sont autant de données macro-économiques qui pourraient permettre aux donateurs de se faire une image plus exacte de lÉrythrée et qui ne sont malheureusement pas publiées. Il y a aussi une atmosphère qui nest pas très favorable à une plus grande implication des donateurs, en dehors de ces aspects économiques, il faut aussi admettre que la situation intérieure de lÉrythrée ne facilite pas le développement de laide internationale, dans la conjoncture actuelle. Pour conclure, on peut dire que laide internationale en matière daide alimentaire et daide durgence a été bonne, cette année. Il y a probablement une fatigue des donateurs devant les problèmes structurels que jai évoqués, concernant le déficit alimentaire et la dépendance alimentaire. La réponse érythréenne qui était très attendue va être scrutée avec attention. Enfin, le climat général dans les relations entre lÉrythrée et la communauté internationale qui nest pas très bon aujourdhui nest pas très porteur. Jentends par climat général, les interrogations sur la politique macro-économique de lÉrythrée qui ne paraissent pas correspondre aux nécessités du moment. Et dautre part, une situation intérieure, notamment sur le plan politique, qui semble assez volatile, difficile, même sil ne sagit pas pour les pays donateurs de singérer dans les affaires intérieures de lÉrythrée, ni de lier leur aide à une évolution de cette situation. Toutefois, cette situation pèse sur lattitude des donateurs et sur leur volonté daider ou de développer leur aide à lÉrythrée.
LNA. Que pouvez-vous dire sur la pandémie du sida en Érythrée et son impact sur léconomie érythréenne ?
GS. LÉrythrée a cette particularité que cest un des pays dAfrique où le taux de prévalence est le plus faible, environ 3 %, ce qui est déjà beaucoup, évidemment. Mais il est clair que le phénomène peut se développer et en ce moment, on a des inquiétudes du fait du processus de démobilisation de larmée érythréenne qui risque de provoquer une aggravation du problème.
LNA. Ce chiffre de 3 % de prévalence est donné par qui ?
GS. Cest un chiffre de lOMS (Organisation mondiale de la santé) qui ma été confirmé par des spécialistes que jai consultés ; il semble donc être assez proche de la réalité. Les effets du sida sur léconomie érythréenne sont donc, de ce fait, assez limités. Mais il existe un risque potentiel, dautant que les structures de santé en Érythrée sont insuffisantes, malgré une politique très volontariste du gouvernement érythréen de développement à tous les niveaux des centres de santé et le lancement dun programme spécial de lutte contre les maladies transmissibles, dont le sida. Lefficacité du système de prévention et de traitement nest pas encore prouvée, ni suffisante, donc le risque persiste. Mais on peut se féliciter des mesures prises par le gouvernement qui fait preuve de lucidité et de volonté dans ce secteur. LÉrythrée vient de bénéficier de lapprobation par le Fonds mondial de lutte contre le sida dun programme important de lutte et de traitement du sida qui devrait permettre au pays déviter une explosion éventuelle du sida qui pourrait être une des conséquences de la démobilisation de larmée érythréenne. Pour linstant, je pense que limpact économique du sida est sûrement moindre que celui du conflit. Il faut bien voir que les séquelles du conflit font que des régions entières, dont certaines sont parmi les plus productives, sont encore inacessibles à cause des champs de mines lÉrythrée est un des pays les plus minés du monde mais aussi à cause des déplacements de populations, des pertes humaines, naturellement, et aussi à cause de la mobilisation dune partie énorme de la population active. LÉrythrée est probablement le pays dAfrique qui possède larmée la plus considérable, par rapport au nombre dhabitants et à sa population active ; elle représente environ 10 % de la population totale et 12 % à 14 % de la population active. Ce qui a naturellement un impact sur la production, notamment agricole.
Conflit érythréo-éthiopien
LNA. On dit que le gouvernement et le président érythréens ne savent pas saccomoder dune situation de paix et que la guerre est un moyen de gestion
GS. On a dit cela et on pourrait le croire. Cest vrai que la situation actuelle pourrait apparaître plus confortable pour le gouvernement érythréen. Personnellement, je ny crois pas. Je pense que lÉrythrée est le pays qui a le plus intérêt à la paix et je crois quelle y travaille sincèrement. Jai décrit les effets du retard de la démobilisation sur les donateurs. Ils passent leur temps à en parler et ces effets sont évidents sur les capacités de développement de lagriculture, sur lactivité économique générale, sur le secteur privé. La mobilisation dune part importante de la population pèse de toute évidence sur léconomie du pays. Dun autre côté, on peut comprendre que ce pays qui vient de naître et qui est encore relativement peu équipé, qui a peu lexpérience des relations internationales, qui na pas encore de frontière clairement délimitée même si elle a été délimitée juridiquement par la Commission de la frontière disons une frontière clairement matérialisée, avec son plus important voisin ; on peut comprendre que, dans ces conditions-là, le gouvernement érythréen hésite à démobiliser. On voit bien que cette situation a un effet conservateur sur la politique puisque beaucoup de choses sont suspendues à lamélioration des relations avec lÉthiopie, les relations économiques, la démobilisation, probablement aussi le calendrier des élections. Mais je ne peux pas croire que le gouvernement érythréen se satisfasse de cette situation et veuille la faire durer indéfiniment. LÉrythrée a intérêt à la paix, beaucoup plus que lÉthiopie encore, du fait de la dépendance de son économie, tout simplement, du reste de la région, de la complémentarité de son économie avec celles des pays de la région.
LÉrythrée est un débouché naturel du reste de la région sur la mer rouge. Elle a donc tout intérêt à être en paix avec ses voisins. Les leaders érythréens agissent sincèrement en faveur de la paix. Est-ce quils agissent de la façon dont il faut agir, et assez habilement, diplomatiquement, cest une autre question. Mais je pense que lÉrythrée veut la paix.
LNA. Apparemment, nous nen sommes pas vraiment à la démobilisation, étant donné que le début des opérations de démarcation de la frontière a été reporté sine die. Quelle est la position de la France sur la question de la frontière éthio-érythréenne ?
GS. La position française est claire. La France considère que la question de la frontière nest pas seulement une question érythréo-éthiopienne. Cest un sujet qui pose plusieurs problèmes de principe. Le premier est le nécessaire respect du droit international et le respect dune décision arbitrale est le respect du droit international. Le deuxième élément de principe est que la France est très attachée, comme je crois toute la communauté internationale, au respect des frontières coloniales et on a tendance à oublier que la frontière entre lÉthiopie et lÉrythrée nest pas une frontière nouvelle. Cest une frontière issue de la colonisation italienne. Par conséquent, notre position est nécessairement basée sur la nécessité dappliquer cette décision arbitrale. Elle ne peut, à notre sens, être modifiée quen accord avec les deux pays, ce qui nest pas le cas aujourdhui. Ceci dit, et cest le deuxième élément de notre position, la question de la frontière nest quun des aspects, majeur bien sûr, entre lÉrythrée et lÉthiopie. La frontière est un élément fondamental de rétablissement de la paix puisque la frontière est un peu, pour lÉrythrée, la dernière étape de son processus de libération, elle sera la consécration définitive de son existence. On comprend que pour les Érythréens et probablement pour les Éthiopiens, la frontière soit un élément fondamental du processus de stabilisation.
LNA. Cest aussi un élément important dans la politique intérieure des deux pays
GS. Cest vrai, mais notre objectif est précisément de faire en sorte que cette question de la frontière cesse précisément dêtre un problème entre les deux pays et également un problème dans la politique intérieure des deux pays. Démarquer est un élément fondamental, mais cest un élément parmi dautres. A notre sens la démarcation seule ne suffira pas à rétablir la paix entre lÉthiopie et lÉrythrée et dune façon plus générale dans la région. Il faudra que les deux pays rétablissent des relations de confiance, une fois la frontière démarquée. Et cest le sens de notre appel au dialogue. Il ne faut pas se méprendre sur lappel au dialogue lancé par la communauté internationale. Il ne sagit pas dimposer par ce biais une modification de la décision arbitrale dont lune des parties ne voudrait pas, il sagit daller au delà de la question de la frontière et, une fois la frontière démarquée, dentamer un dialogue pour préparer cette phase ultérieure et pour préparer une normalisation des relations qui servira de fondement à une stabilisation régionale.
LNA. Haïlé Woldensae, lancien ministre des Affaires étrangères érythréen, nous avait déclaré que les deux pays étaient condamnés à terme à travailler ensemble
GS. Jen suis persuadé. Les deux pays, du fait de leur géographie mais aussi de leurs liens culturels et historiques très profonds et très anciens, sont destinés à travailler ensemble. Encore faudrait-il quils prennent conscience aujourdhui que cest une coopération inévitable. Ils sont voisins, ils resteront voisins et ils ont besoin lun de lautre à tous les points de vue, économie, sécurité, etc. Cest ce pas qui est très difficile à franchir, plus encore que la question de la frontière. Les deux régimes sont de nature très différente et ces régimes ont beaucoup évolué depuis que les deux fronts ont coopéré. Le régime du Premier ministre Mélès Zénawi nest sûrement plus du tout comparable à ce quil était au moment de la chute du Derg et cest la même chose pour celui du président Issaias Afeworki. Cest une question de responsabilité personnelle, il faut que les deux leaders prennent conscience que lintérêt de leur pays est de faire la paix et de construire dans la paix, malgré tous les inconvénients que cela peut représenter. Il y a des risques, il y a un pari à faire sur la paix. Mais la première étape me semble-t-il, cest la définition de la frontière, lapplication de la décision arbitrale, selon un processus et un calendrier qui pourrait être négocié et flexible.
LNA. Mais il y a eu report sine die de la démarcation
GS. Oui, il y a eu un report sine die, mais la question de la frontière nen demeure pas moins la pierre angulaire du processus de paix. Il faut donc passer cette première étape et cest le sens de tous les efforts de la communauté internationale. Je le répète, le sens des efforts de la communauté internationale nest pas de revenir sur la décision arbitrale de la Commission de la frontière, mais bien de tenter dobtenir un minimum de confiance. Il faut que lÉthiopie prenne ses responsabilités et fasse le pas de cette reconnaissance de principe de la décision arbitrale, sans lequel il ny aura pas de processus de rétablissement de confiance, sans lequel le processus de paix ne pourra pas continuer. Quand ce pas aura été franchi, toutes sortes de solutions et de calendriers sont possibles pour mettre en uvre la démarcation de la frontière ainsi que la reconstruction et la normalisation des relations entre les deux pays.
LNA. Concernant les droits de lHomme, plusieurs rapports en 2002 et 2003 ont épinglé lÉrythrée. RSF, qui constate quil ny a plus de presse privée et quau moins quatorze journalistes sont emprisonnés ; Amnesty International, qui a relevé une aggravation de la situation en matière de droits humains et une campagne de répression lancée depuis juillet 2003, par le gouvernement contre des personnalités et la presse. Quelle lecture avez-vous de ces faits ? La France fait-elle entendre son point de vue sur cette question ?
GS. Ce quon peut dire sur cette question cest quindéniablement la situation en matière de droits de lHomme et de libertés publiques en Érythrée est loin dêtre satisfaisante. Le pays a régressé depuis 2001, puisquavant la guerre et même pendant la guerre, il existait une presse privée relativement libre, il existait une liberté de parole. Le pays et le régime avaient des projets en matière de libéralisation ; une constitution avait été élaborée et adoptée par lAssemblée nationale. Des élections générales étaient envisagées. Depuis fin 2001, on assiste à une régression. La question est de savoir si cette régression est justifiée, comment elle peut sexpliquer et si elle va perdurer. La régression est-elle justifiée ? Il y a des éléments dans le régime érythréen qui restent constants. LÉrythrée est issu dune guerre de libération absolument féroce et extrêmement longue, probablement une des plus longues du XXème siècle et elle vit encore sous linfluence des séquelles de cette guerre. Cette guerre a permis de reconstituer, de constituer un État, qui a des qualités réelles et très rares en Afrique (absence de corruption, organisation et dévouement au service public) et surtout à construire une unité nationale, dans un pays extrêmement divers, au point de vue culturel, religieux, ethnique. Ce sont des données fondamentales quil ne faut pas oublier. Pays jeune, transition sociale et politique relativement rapide, en trente ans, dans un climat dadversité extraordinaire. LÉrythrée se trouve encore aujourdhui dans une situation instable. Je disais que la délimitation-démarcation de la frontière est fondamentale pour lÉrythrée, car tant que cette frontière ne sera pas officialisée et que les relations avec le grand voisin éthiopien ne seront pas normalisées, lÉrythrée se sentira en situation de guerre. Jai tendance à penser que la situation en matière de presse nest pas satisfaisante et quelle pourrait être meilleure, mais on peut en comprendre les raisons. Elle est dailleurs toujours décrite par les dirigeants érythréens comme une situation provisoire et involontaire. Ils disent que lobjectif de leur mouvement, le PFDJ, cest non seulement le développement économique et la protection de lindépendance nationale, mais cest aussi la démocratisation du pays.
LNA. Cétait aussi lobjectif déclaré des Soviétiques, des Chinois, des Albanais,
GS. Mais on ne se trouve pas du tout dans la situation des Chinois et des Albanais
Les leaders érythréens ont une politique fondamentalement libérale. Cest dailleurs un curieux mélange. LÉrythrée est un des pays africains les plus ouverts en matière de droits de douane. Bien sûr, tout nest pas forcément très cohérent dans la politique économique érythréenne, mais elle a une politique résolue douverture du pays, de développement de ses exportations. Elle croit au développement économique par le développement du commerce. Mais sur un plan politique, il faut bien reconnaître que la conjoncture régionale na pas été favorable à la poursuite du processus politique que jai décrit, avant et au moment de la guerre. Mais ce quil faut retenir, cest quil y a une volonté, sincère je crois, chez les leaders érythréens de sengager dans une véritable transition démocratique, dès quils estimeront ceci possible. En outre, il y a la conviction que sans cette démocratisation, le processus de développement économique ne pourra pas se dérouler normalement.
Cest donc pour toutes ces raisons que le gouvernement français, tout en regrettant la situation et la régression dont jai parlé et tout en appelant le gouvernement érythréen à ses responsabilités, dans le cadre notamment des accords de Cotonou le gouvernement érythréen a des responsabiltés contractuelles vis-à-vis de lEurope et des pays européens , comprend les difficultés de cette transition qui sont dues à la jeunesse du pays et à ses problèmes économiques, mais aussi à la situation régionale et aux tensions persistantes avec le voisin éthiopien.
Coopération franco-érythréenne
LNA. Quel est létat de la coopération entre la France et lÉrythrée et, notamment, existe-t-il des programmes de coopération visant au développement durable ?
GS. Je dois dire que la France a une coopération encore trop modeste avec lÉrythrée. La France a accordé une aide alimentaire à lÉrythrée à plusieurs reprises et elle insiste aujourdhui, comme tous les donateurs, pour que lÉrythrée développe une politique agricole permettant un développement durable. Cest la raison pour laquelle nous avons soutenu le projet de stratégie de sécurité alimentaire en Érythrée. Cest aussi la raison pour laquelle la France, à un niveau encore trop modeste malheureusement, souhaite développer sa coopération dans le secteur de lagriculture. La coopération agricole que nous avons actuellement avec lÉrythrée est principalement centrée sur lamélioration de la productivité agricole, en particulier dans le domaine de lélevage qui est un secteur important pour lÉrythrée, à la fois pour la satisfaction des besoins intérieurs, mais aussi pour le développement de ses exportations, et donc pour lapport de devises. La France compte lancer à partir de 2005, si tout ce passe bien, un programme pluriannuel de coopération en matière de renforcement des services vétérinaires en Érythrée. Cest un peu lépine dorsale de notre coopération civile avec lÉrythrée.
Dans le cadre européen, puisque la France contribue aussi pour près du quart au Fonds européen pour le développement en Érythrée, nous insistons pour que les actions en faveur du développement soient reprises et soutenues. Jusquà présent, lUnion européenne a surtout contribué en termes daide alimentaire en Érythrée. Nous plaidons pour que cette aide soit le plus possible orientée vers le financement du développement, cest-à-dire le financement de projets dinfrastructures propices au développement, en particulier dans le domaine agricole qui permettraient à lÉrythrée dassurer son autosuffisance alimentaire.
LNA. Vous avez dit que la coopération française en Érythrée est encore trop modeste. Pourquoi est-elle modeste ? Est-ce dû à un manque de pratique diplomatique avec lÉrythrée ou est-ce le résultat dun désengagement de la France ?
GS. Je pense que la corne de l'Afrique na jamais été une priorité absolue pour la France, à lexception de Djibouti, naturellement, où nous avons notre plus importante base militaire à létranger. Mais lintérêt de la France pour la Corne sest plutôt renforcé ces dernières années. Nous sommes plus présents dans le processus de paix au Soudan, nos relations avec ce pays se sont développées. Nous sommes plus présents et plus actifs dans des pays comme le Kenya. Nous développons nos relations avec lÉthiopie. On sintéresse donc aussi à lÉrythrée, mais la France ne peut pas tout faire et dautant plus en période de stagnation économique, et de difficultés financières et budgétaires, comme cest le cas aujourdhui. Mais notre pays a pris la décision de renforcer ses relations avec la Corne et avec lÉrythrée pour toutes sortes de raisons, sans doute pas pour des raisons économiques ou commerciales, puisque nous navons pas dintérêt majeur de ce point de vue-là en Érythrée, mais par volonté de contribuer à la stabilité de la région, à lintégration régionale qui concernerait à la fois lÉrythrée, lÉthiopie et Djibouti, et aussi à la sécurité dans la région. La sécurité de larrière-pays, mais aussi la sécurité de la circulation maritime dans la mer Rouge nous intéressent. Ce sont autant de raisons pour lesquelles la France a décidé de renforcer sa présence dans cette région. Il reste maintenant à dégager les moyens de cette politique. Je crois quà Paris il y a une réelle volonté daller de lavant. Naturellement il y a encore des éléments qui peuvent encore nous gêner, comme ils gênent la plupart des donateurs. Cest le cas de la crise avec lÉthiopie, à la solution de laquelle nous essayons de contribuer, tant au niveau européen, quau sein des Nations Unies ou de façon bilatérale. Il y a ausi les problèmes dorientation de la politique macro-économique de lÉrythrée, les blocages en politique intérieure qui représentent autant de difficultés sur le chemin dun renforcement de la coopération bilatérale. Mais la volonté de renforcer la coopération avec lÉrythrée existe.
LNA. Des projets sont-ils en cours actuellement, en matière dinfrastructures, par exemple ?
GS. Oui, certains projets sont en cours de réalisation, mais ce sont des projets privés dans lesquels le gouvernement français nintervient pas directement. Plusieurs entreprises françaises sont engagées dans la construction de laéroport international de Massaoua. Dautres interviennent dans des projets de planification urbaine, à Asmara, par exemple. Dautres encore dans la construction de routes. Mais ce ne sont pas des projets qui sont financés sur des fonds publics français. Ce sont soit des financements européens, soit des financements privés, soit des financements érythréens.
Notre priorité en matière de coopération est la coopération dans le secteur de lagriculture. Dautres projets verront le jour si la situation séclaircit, et si également notre situation économique saméliore.
LNA. Il existe aussi une coopération culturelle entre la France et lÉrythrée. Pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?
GS. Notre politique de coopération culturelle en Érythrée est orientée sur deux axes. Dabord, une aide à une meilleure connaissance du patrimoine culturel et archéologique érythréen. Cela a été un axe majeur de notre coopération depuis plusieurs années, avec des actions en matière archéologique, avec la réalisation dune exposition photographique et documentaire sur Massaoua qui a connu un beau succès en France, dans plusieurs pays européens et bien sûr à Massaoua.
Dans le domaine archéologique, notre grand chantier aujourdhui est la restauration de la stèle de Matara. Cest une stèle de la période aksoumite qui a été endommagée pendant la dernière guerre et à la restauration de laquelle la France souhaiterait participer. Larchéologue Francis Anfray (1) travaille sur ce projet. Ce serait pour nous à la fois un pas en avant en matière de restauration culturelle en Érythrée, mais aussi une uvre symbolique dans la mise en évidence dun patrimoine commun entre lÉthiopie et lÉrythrée, cet héritage partagé de la civilisation dAksoum. Ce serait une façon indirecte de jeter une passerelle entre les deux pays.
Lautre orientation de notre politique culturelle est bien sûr de mieux faire connaître la France et la francophonie. Outre lenseignement du français quon espère pouvoir développer, notamment à luniversité, nous organisons des échanges et la venue dartistes français et francophones en Érythrée. Cela est une constante de notre politique culturelle et elle connaît un véritable succès. Nous avons été les seuls à faire venir des groupes de qualité ces dernières années, notamment lors du festival Eritrea de cette année, où la France a été la seule à produire un groupe de musique française. Cette ouverture sur le monde intéresse beaucoup les Érythréens et notamment le jeunesse, donc nous allons la poursuivre.
Un mot encore, concernant lopération Portes dAfrique qui est typiquement une opération déchange et douverture de lÉrythrée sur le monde et de découverte de lÉrythrée par le monde, à laquelle nous avons aussi activement coopéré et qui sest traduite par une meilleure connaissance de lÉrythrée dans lopinion française. Une série darticles a été publiée à la suite de cette expédition et à la suite de ces articles, des journalistes du Figaro sont venus, notamment pour faire un reportage sur la liaison ferroviaire entre Massaoua et Asmara. Des journalistes de France Culture sont aussi venus faire une série de reportages sur lÉrythrée aujourdhui.
LNA. Question personnelle, êtes-vous content dêtre en Érythrée ?
GS. Oui, bien sûr. Je trouve que cest un pays passionnant, un pays de marges, de contrastes. Cest un pays unique, humainement très subtile, géographiquement multiple, qui ne ressemble à aucun de ceux que jai connus.
LNA. Une caractéristique humaine et un site ?
GS. La caractéristique humaine, je dirais que cest la dignité et la discrétion des Érythréens qui me frappent beaucoup, qui sont liées probablement à leur passé et à leur culture, mais aussi à leur présent douloureux. Cest une chose qui frappe beaucoup quand on a voyagé en Afrique, on est très surpris par le caractère très ordonné, très calme de ce pays en dépit de ses souffrances, de ses difficultés. Cest un pays qui reste digne en toutes circonstances. Je crois que cest ce qui frappe tous les voyageurs qui viennent en Érythrée. Ils sattendent à trouver un pays désorganisé et démoralisé, et cest tout le contraire quon découvre dans ce pays-là
LNA.
Vous êtes amoureux, cest ça ?
GS. [Rires] De personne ici encore ! Mais du pays, peut-être
Le plus beau site ? Pour moi, il ny en a pas seulement un. Tout le pays est intéressant. Cest la terre, la pierre et la mer à létat brut, infinis, originels, poignants. Pour vivre en Érythrée, il faut savoir apprécier la nature dans son âpre beauté, lendurance physique et la force morale de lhomme. Il y a des paysages minéraux fantastiques. Pour moi qui ai vécu dans un pays très minéral aussi, le Maroc, japprécie beaucoup les paysages érythréens.
LNA. Vous voyagez beaucoup en Érythrée ?
GS. Oui, bien sûr, parce que le pays est tellement divers que pour sen faire une idée générale, il faut avoir eu un contact avec toutes les régions. Je crois aussi quil faut voyager dans les pays voisins pour bien le comprendre, parce que tous ces pays sont interdépendants, ils ont des histoires extrêmement liées. Cest une chose que jai dite et répétée au ministère, cest quil faut que les ambassadeurs se déplacent dans les pays voisins. Cela commence à se faire. Personnellement, je le fais de façon systématique. Je suis allé plusieurs fois à Djibouti, je suis allé au Caire, je compte aller au Soudan, en Éthiopie, parce quil y a des problématiques régionales qui sont communes à tous ces pays. En particulier dans cette région, où les histoires sont imbriquées, les populations sont mêlées, il est nécessaire, pour comprendre un pays, de comprendre la Corne tout entière. AL > GS
(1) A lire pour les curieux de la période aksoumite et préaksoumite, louvrage de Francis Anfray : Les anciens Éthiopiens, éd. Armand Colin, Paris, 1990.
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