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Djibouti / Politiques / Opposition

Mohamed Kadamy, responsable du Frud,
entretien avec Les nouvelles d'Addis

À un an de l'élection présidentielle à Djibouti, Mohamed Kadamy estime que si Ismaël Omar Guelleh obtient un deuxième mandat en 2005, « ce sera une véritable catastrophe pour le pays et un danger pour la région ». Selon monsieur Kadamy, l'opposition aujourd'hui doit créer un vaste rassemblement : « Rassembler largement, y compris parmi les membres déçus du pouvoir actuel »…

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 

Mohamed Kadamy sur www.lesnouvelles.org
Mohamed Kadamy, Hendaye, juillet 2002
© Alain Leterrier / LNA
 

(Paris, 17 mai 2004)

Les nouvelles d’Addis. – Nous sommes à un an de l’élection présidentielle à Djibouti. Selon toute vraisemblance, l’actuel chef de l’État, Ismaël Omar Guelleh, briguera un second mandat. Comment se positionne l’opposition djiboutienne et plus particulièrement le Frud (1) que vous dirigez, dans le cadre de cette échéance électorale ?
Mohamed Kadamy. – Pour que le changement puisse se faire par la voie des urnes, des conditions minimales sont nécessaires. Or, Djibouti a accepté du bout du papier le multipartisme en septembre 2002. La première des conditions est la transparence des listes électorales. À Djibouti, des milliers d’électeurs ont été radiés des listes électorales, d’autres n’ont jamais pu s’inscrire. À cela s’ajoutent les fraudes massives auxquelles se livrent les dirigeants du pays.

Une dictature ne peut se démocratiser sans une étape de transition. On ne peut pas confier au chat le soin de garder la viande.

L’opposition est asphyxiée économiquement. L’opposition autorisée mesure ses faiblesses face au pouvoir, et ses limites légales privée de moyens d’action. Les conditions de fonctionnement des partis légalisés restent précaires : les dirigeants sont arrêtés, les cadres sont licenciés ou ne perçoivent pas leur salaire. Les proches des dirigeants, harcelés par la police, subissent des discriminations économiques, leurs biens immobiliers sont expropriés par décision des tribunaux.

L’opposition non autorisée, clandestine, même si elle dispose d’éléments armés, manque de visibilité. Mais il y a aussi de plus en plus de Djiboutiens de la diaspora susceptibles d’être mobilisés pour un changement démocratique. Nous travaillons pour créer un vaste rassemblement pour une alternance démocratique. Ce rassemblement doit viser très large au delà de l’opposition actuelle, y compris des membres actuels de la coalition au pouvoir. Le PND (2) d’Aden Robleh, le parti de Moumin Bahdon et une grande partie de la faction du Frud alliée au pouvoir, et même des membres du RPP (3) déçus de la dérive du régime.

Le Frud, qui reste un mouvement modeste de proposition après les deux scissions qu’il a subies, est prêt à participer à l’émergence des conditions d’une véritable alternance. Nous avons déjà entrepris des discussions avec les autres tendances issues du Frud, pour faire le bilan des positions respectives et travailler à une recomposition politique.

Djibouti reste une dictature à visage multipartite de façade. Nous avons à faire à un esthète de la forme, qui s’approprie tout le champ sémantique de la modernité et de la démocratie. Il se veut l’inventeur des droits de la femme à Djibouti, il qualifie Djibouti de pays émergent en technologie de la paix, de modèle de la démocratie, et se proclame le pompier de la Somalie. Mais les viols des femmes afars par l’AND (4) restent impunis ; l’hôpital manque de sparadrap et de seringues ; un des rares coopérants français ayant construit des retenues d’eau à Dorra (région de Tadjourah), sauvant ainsi 15.000 nomades et leur cheptel de la soif, a été expulsé manu militari ; les ONG qui pourraient soulager les souffrances de la population sont toujours interdites d’accès aux régions nord.

LNA. – L’opposition est-elle en mesure de présenter un candidat unique à la présidentielle ?
MK. – Nous avons plus besoin de programme commun que d’homme providentiel. Pour aborder cette échéance déterminante, l’opposition doit se réunir dans l’urgence, hors de Djibouti, pour élaborer une plateforme commune de transition susceptible de mobiliser l’ensemble des forces démocratiques et associatives. La diaspora doit prendre une part active dans cette mobilisation.

Il faut une double pression : pression populaire multiforme ; pression diplomatique, dans la mesure où 75 % du budget de Djibouti provient de subsides extérieurs. Une fois ces étapes franchies, le choix d’une personnalité porteuse de ce programme de changement peut être abordé sans difficulté, ce sera un homme ou une femme de consensus.

LNA. – Plusieurs hommes politiques ont été récemment épinglés par le pouvoir : Ahmed Dini (La Nation), Daher Ahmed Farah et Aden Robleh (Jeune Afrique). On notera que M. Robleh est membre de l’UMP (5) (au pouvoir). Comment expliquer ces graves accusations, portées y compris par le Président ?
MK. – Le journal gouvernemental La Nation est connu pour ses frasques. Il exerce avec brio son magistère de boue à l’endroit des opposants. Plus étonnant est que Jeune Afrique l’Intelligent devienne le véhicule des accusations graves portées par Guelleh contre Aden Robleh, député de la majorité, qui, sans possibilité de défense, se trouve désigné comme le commanditaire de l’attentat anti-français du Café de Paris (qui a fait 1 mort et 15 blessés en 1990). Guelleh a tout au plus agi comme un simple accusé essayant de sauver sa peau en chargeant un autre ; c’est peut-être le système de défense choisi par son avocat français établi de longue date à Djibouti. Ces insultes, ces diatribes contre les opposants et parfois contre ses partenaires ne sont que le prolongement d’autres violences. Le chef de l’État reste prisonnier de sa structure de pensée d’ex-auxiliaire de police et de responsable de la sécurité, où il a pu exercer des violences inouïes contre les opposants et contre des civils innocents. Il est l’un des commanditaires du massacre d’Arhiba, où 59 civils afars ont été tués par les forces de l’ordre en 1991. Il fut l’instigateur de tortures contre les opposants, les civils gadaboursis et les viols des femmes afars par l’armée (ce qui est contraire à toutes les traditions afars et somali). Il n’a d’ailleurs jamais prononcé un mot d’excuse ou de repentance pour ces centaines de victimes, principalement de son fait. Pire, il a installé sa résidence secondaire au sommet du village de Day, où sept personnes ont été brûlées vives par l’armée en septembre 1993, et dont les corps n’ont jamais été retrouvés.

LNA. – Les autorités djiboutiennes ont aussi tenu des propos virulents à l’égard de la France. Comment analysez-vous ces faits ?
MK. – Réflexe d’enfant gâté ! La France a assuré la pérennité de ce régime depuis l’indépendance. Durant les cinq premières années, elle a formé et financé l’armée, pourtant monotribale, tout en apportant des aides multiformes. Elle a donc renforcé une dictature, participé à l’enrichissement d’Ismaël Omar Guelleh et de son entourage, dont la fortune est évaluée comme la sixième fortune africaine. Guelleh ne serait pas au pouvoir si le 28 février 1992 l’armée française ne s’était pas interposée face aux combattants du Frud qui se trouvaient à 52 km de la capitale. Ses valises étaient bouclées pour l’exil. Enfin, pour remplacer son oncle vieillissant, Ismaël Omar Guelleh a bénéficié d’un soutien important de la part de la France et de l’Éthiopie en 1999. À un an de la présidentielle, Guelleh, qui a perdu tout crédit auprès de sa population, a besoin plus que jamais du soutien français et éthiopien. Il estime qu’il n’est pas assez soutenu par ces deux pays.

L’affaire du juge Borrel (ce magistrat coopérant français assassiné, selon toute vraisemblance, à Djibouti en 1995) connaît un nouveau rebondissement avec la déclassification des documents “secret défense”. La thèse du suicide, longtemps privilégiée, est battue en brèche. C’est à la justice française de faire toute la lumière sur cette affaire. Cette évolution a d’ores et déjà soulevé un vent de panique à la présidence, qui accuse la France de déstabiliser le chef de l’État. C’est peut-être une manière de forcer la main aux autorités françaises pour un soutien conséquent au deuxième mandat d’Ismaël Omar Guelleh. De notre point de vue, Ismaël Omar a tort de se gratter où ça ne le démange pas, comme disent les Tziganes.

Mohamed Kadamy sur www.lesnouvelles.org

LNA. – Depuis l’indépendance, les parties nord et sud-ouest de Djibouti habitées par les Afars ont été marginalisées. Avec l’accord de 2001, la situation devait évoluer. Qu’en est-il ?
MK. – Le régime de Djibouti est réputé pour le non-respect des traités qu’il considère comme des bouts de papier sans importance. Il fut contraint de signer deux accords de paix en six ans avec deux factions du Frud. Ces deux accords, qui portent l’empreinte d’Ismaël Omar Guelleh et reflètent son intransigeance, ont radicalisé le système et marginalisé encore plus la communauté afar.

L’accord signé en mai 2001 a déçu par son contenu partiel, entraînant son rejet par une partie du Frud. Il était voué à l’échec parce qu’il ne répondait pas à l’aspiration du peuple et ne contenait pas les réformes démocratiques ; M. Ahmed Dini s’est rallié à cette idée, et dénonce les violations du traité par le pouvoir. Même la reconstruction et la réhabilitation des zones affectées durant la guerre, dont le financement a été accepté par la communauté internationale, n’ont pas reçu l’aval du pouvoir. Le volet décentralisation a été détourné de ses objectifs ; par un nouveau découpage administratif, le régime essaie d’introduire les germes de divisions communautaires (exemple : le district d’Arta). Sur ce mal ethnique qui ronge notre pays par son instrumentalisation effrénée par le pouvoir, l’irresponsabilité a élu domicile au sommet de l’État. Traiter cette question comme le fait le chef de l’État relève au pire de folle inconscience, au mieux de cécité politique. M. Guelleh qui semble s’intéresser à la question somalienne, n’a tiré aucune leçon de l’expérience de ce pays. Il emprunte le même chemin que l’ancien président de la Somalie, Ziad Barré, qui a laissé derrière lui les ruines que l’on sait. Les Afars n’ont jamais été autant marginalisés dans ce pays, à telle enseigne qu’une partie de cette communauté se sent exclue et accuse l’État d’être un instrument de domination et de marginalisation de son entité.

La population des zones rurales de Tadjourah et d’Obock est toujours harcelée par l’armée, accusée de soutenir et d’héberger les combattants du Frud. A Obock, les maisons des habitants sont toujours occupées par les familles des militaires qui ont des droits exclusifs pour exercer le commerce. Aussi, nous demandons au gouvernement éthiopien de ne pas expulser les réfugiés djiboutiens vivant déjà dans des conditions difficiles en Éthiopie, comme le réclame Djibouti.

LNA. – Au plan économique et social, quelle est la situation à Djibouti ?
MK. – Il y a une légère embellie économique, par les retombées financières des présences militaires. Les fonctionnaires sont payés régulièrement depuis depuis six mois, même s’il reste toujours quatre mois d’arriérés de salaires. L’État n’arrive toujours pas à honorer ses dettes intérieures qui ne cessent d’augmenter. La France a certes accru son aide directe, portée à 30 millions d’euros sous la pression de la présidence de Djibouti, mais au détriment de son aide à la santé et à l’éducation qui a diminué considérablement. Les aides américaines alimentent en grande partie les caisses des dirigeants. Le chef de l’État, qui porte la corruption en bandoulière, n’a pas hésité à tranférer les caisses du Trésor public dans son palais officieux de Haramous. Donc cette manne financière ne profite pas à la population. La pauvreté progresse : la misère et les maladies sont visibles et en nette augmentation ; des cas de pré-famine sont signalés dans certaines zones du pays. Nous assistons à la paupérisation d’une certaine classe sociale salariée : employés, instituteurs, professeurs. Plus de la moitié des enseignants a déjà émigré en Europe et au Canada.

LNA. – Le Président Guelleh a évoqué la possibilité de réduire la dépendance économique liée à la présence militaire étrangère à Djibouti. Est-ce envisageable ?
MK. – C’est envisageable et c’est souhaitable. Depuis l’indépendance, notre pays est de plus en plus dépendant économiquement de la présence militaire étrangère ; cette tendance s’est accentuée depuis que Djibouti est devenu porte-avion multinational (après septembre 2001), et ce bien qu’il soit le seul débouché maritime de l’Éthiopie (pays de 70 millions d’habitants). Mais il n’y a eu aucune volonté de la part du régime d’inverser cette tendance en dépit des grands discours. Quand bien même existerait cette volonté, elle se heurterait à deux obstacles majeurs. On ne peut pas créer les infrastructures indispensables au développement d’un pays en considérant les deux-tiers de sa superficie comme territoire ennemi, interdit d’investissement économique. Deux exemples édifiants : l’usine d’eau de Tadjourah a été détruite par l’armée et on vient d’inaugurer une usine de traitement de l’eau à Ali Sabieh, en février 2004 ; de la même manière, l’armée a détruit la pêcherie d’Obock et on a construit une nouvelle pêcherie à Doralé.

Deuxième handicap au développement de Djibouti, seuls les membres du lignage du Président et quelques personnes liées à la sécurité peuvent entreprendre des activités économiques, faire du commerce, bénéficier de crédits bancaires ou créer des associations. C’est un non-sens économique, dans la mesure où on prive le pays de ses meilleures ressources territoriales et humaines. Dernière anecdote en date : le chef de l’État a menacé de fermer la Banque de commerce et d’industrie mer Rouge (BCIMR) qui refusait d’embaucher son frère…

LNA. – Comment expliquer le soutien des États-Unis et de la France au régime ?
MK. – Nous sommes peut-être prisonniers de la géographie. Ce qui semble intéresser les puissances présentes à Djibouti, c’est le site géostratégique, le basalte, le sable, comme s’il s’agissait d’une terra nullius. Sinon, comment comprendre qu’à quelques centaines de mètres des troupes américaines, la population du nord souffre de la soif. Il est de notre devoir de rappeler qu’il existe une population djiboutienne (certes de dimension modeste) qui souffre dans sa chair d’une dictature. Nous disons aux Français, aux Allemands et aux Américains, militairement présents sur notre sol, de mettre en concordance leur profession de foi démocratique et leurs pratiques à Djibouti qui renforcent le pouvoir de Guelleh qui est une vraie calamité pour sa population. Si Guelleh obtient un deuxième mandat en 2005, ce sera une véritable catastrophe pour le pays et un danger pour la région.

Djibouti est un champ idéal pour les entraînements militaires, aujourd’hui essayons d’en faire un espace pour des expériences démocratiques. C’est aux Français, aux Allemands et aux Américains de prouver que les présences militaires étrangères ne sont pas toujours antinomiques avec l’instauration de la démocratie dans un pays.

Mais les solutions restent endogènes. C’est aux Djboutiens de tirer un trait sur ce régime qui n’a que trop duré, de se rassembler d’une façon large, au delà des forces de l’opposition, autour d’un nouveau consensus, d’une nouvelle orientation, en rupture avec les préférences lignagères et les pratiques mafieuses, pour faire émerger une entité nationale et démocratique.


(1) Frud, Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie.
(2) PND, Parti national démocratique.
(3) RPP, Rassemblement populaire pour le progrès.
(4) AND, Armée nationale djiboutienne.
(5) UMP, Union pour la majorité présidentielle.
Autre entretien des Nouvelles d'Addis avec Mohamed Kadamy

Mohamed Kadamy,
délégué du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti) en Europe. Paris, 27 octobre 2000


     

Entretiens politiques concernant Djibouti

Ahmed Dini Ahmed (1),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 14 février 2000


Ahmed Dini Ahmed (2),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 12 juin 2001


Ahmed Dini Ahmed (3),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 26 décembre 2001


Ahmed Dini Ahmed (4),
président du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud-armé, Djibouti). Paris, 18 juin 2002


Ahmed Dini Ahmed (5),
président de l'Alliance républicaine pour le développement (ARD, Djibouti). Paris, 12 mai 2003


Jean-Paul Noël Abdi,
président de la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH). Paris, 8 juillet 2001


Hassan Mokbel,
président de l’Association pour la démocratie et le développement à Djibouti (ADD). Paris, 18 avril et 7 mai 2001


Aref Mohamed Aref,
avocat et défenseur des droits de l'Homme. Paris, 29 mai 2001


Daher Amhed Farah (1),
président du Parti du renouveau démocratique (PRD, Djibouti). par e-mail, 26 juillet-30 août 2001


Daher Amhed Farah (2),
président du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD, Djibouti). par téléphone, 3 juin 2003


Daher Ahmed Farah (3) : « Avec de la rigueur, de la compétence, de l’intégrité et du dévouement, le redressement est possible » à Djibouti, 24-28 juin 2003


     

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