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Djibouti / Politiques / Opposition
Mohamed Kadamy, responsable du Frud, À un an de l'élection présidentielle à Djibouti, Mohamed Kadamy estime que si Ismaël Omar Guelleh obtient un deuxième mandat en 2005, « ce sera une véritable catastrophe pour le pays et un danger pour la région ». Selon monsieur Kadamy, l'opposition aujourd'hui doit créer un vaste rassemblement : « Rassembler largement, y compris parmi les membres déçus du pouvoir actuel »
(Paris, 17 mai 2004) Les nouvelles dAddis. Nous sommes à un an de lélection présidentielle à Djibouti. Selon toute vraisemblance, lactuel chef de lÉtat, Ismaël Omar Guelleh, briguera un second mandat. Comment se positionne lopposition djiboutienne et plus particulièrement le Frud (1) que vous dirigez, dans le cadre de cette échéance électorale ? Une dictature ne peut se démocratiser sans une étape de transition. On ne peut pas confier au chat le soin de garder la viande. Lopposition est asphyxiée économiquement. Lopposition autorisée mesure ses faiblesses face au pouvoir, et ses limites légales privée de moyens daction. Les conditions de fonctionnement des partis légalisés restent précaires : les dirigeants sont arrêtés, les cadres sont licenciés ou ne perçoivent pas leur salaire. Les proches des dirigeants, harcelés par la police, subissent des discriminations économiques, leurs biens immobiliers sont expropriés par décision des tribunaux. Lopposition non autorisée, clandestine, même si elle dispose déléments armés, manque de visibilité. Mais il y a aussi de plus en plus de Djiboutiens de la diaspora susceptibles dêtre mobilisés pour un changement démocratique. Nous travaillons pour créer un vaste rassemblement pour une alternance démocratique. Ce rassemblement doit viser très large au delà de lopposition actuelle, y compris des membres actuels de la coalition au pouvoir. Le PND (2) dAden Robleh, le parti de Moumin Bahdon et une grande partie de la faction du Frud alliée au pouvoir, et même des membres du RPP (3) déçus de la dérive du régime. Le Frud, qui reste un mouvement modeste de proposition après les deux scissions quil a subies, est prêt à participer à lémergence des conditions dune véritable alternance. Nous avons déjà entrepris des discussions avec les autres tendances issues du Frud, pour faire le bilan des positions respectives et travailler à une recomposition politique. Djibouti reste une dictature à visage multipartite de façade. Nous avons à faire à un esthète de la forme, qui sapproprie tout le champ sémantique de la modernité et de la démocratie. Il se veut linventeur des droits de la femme à Djibouti, il qualifie Djibouti de pays émergent en technologie de la paix, de modèle de la démocratie, et se proclame le pompier de la Somalie. Mais les viols des femmes afars par lAND (4) restent impunis ; lhôpital manque de sparadrap et de seringues ; un des rares coopérants français ayant construit des retenues deau à Dorra (région de Tadjourah), sauvant ainsi 15.000 nomades et leur cheptel de la soif, a été expulsé manu militari ; les ONG qui pourraient soulager les souffrances de la population sont toujours interdites daccès aux régions nord. LNA. Lopposition est-elle en mesure de présenter un candidat unique à la présidentielle ? Il faut une double pression : pression populaire multiforme ; pression diplomatique, dans la mesure où 75 % du budget de Djibouti provient de subsides extérieurs. Une fois ces étapes franchies, le choix dune personnalité porteuse de ce programme de changement peut être abordé sans difficulté, ce sera un homme ou une femme de consensus. LNA. Plusieurs hommes politiques ont été récemment épinglés par le pouvoir : Ahmed Dini (La Nation), Daher Ahmed Farah et Aden Robleh (Jeune Afrique). On notera que M. Robleh est membre de lUMP (5) (au pouvoir). Comment expliquer ces graves accusations, portées y compris par le Président ? LNA. Les autorités djiboutiennes ont aussi tenu des propos virulents à légard de la France. Comment analysez-vous ces faits ? Laffaire du juge Borrel (ce magistrat coopérant français assassiné, selon toute vraisemblance, à Djibouti en 1995) connaît un nouveau rebondissement avec la déclassification des documents secret défense. La thèse du suicide, longtemps privilégiée, est battue en brèche. Cest à la justice française de faire toute la lumière sur cette affaire. Cette évolution a dores et déjà soulevé un vent de panique à la présidence, qui accuse la France de déstabiliser le chef de lÉtat. Cest peut-être une manière de forcer la main aux autorités françaises pour un soutien conséquent au deuxième mandat dIsmaël Omar Guelleh. De notre point de vue, Ismaël Omar a tort de se gratter où ça ne le démange pas, comme disent les Tziganes.
LNA. Depuis lindépendance, les parties nord et sud-ouest de Djibouti habitées par les Afars ont été marginalisées. Avec laccord de 2001, la situation devait évoluer. Quen est-il ? Laccord signé en mai 2001 a déçu par son contenu partiel, entraînant son rejet par une partie du Frud. Il était voué à léchec parce quil ne répondait pas à laspiration du peuple et ne contenait pas les réformes démocratiques ; M. Ahmed Dini sest rallié à cette idée, et dénonce les violations du traité par le pouvoir. Même la reconstruction et la réhabilitation des zones affectées durant la guerre, dont le financement a été accepté par la communauté internationale, nont pas reçu laval du pouvoir. Le volet décentralisation a été détourné de ses objectifs ; par un nouveau découpage administratif, le régime essaie dintroduire les germes de divisions communautaires (exemple : le district dArta). Sur ce mal ethnique qui ronge notre pays par son instrumentalisation effrénée par le pouvoir, lirresponsabilité a élu domicile au sommet de lÉtat. Traiter cette question comme le fait le chef de lÉtat relève au pire de folle inconscience, au mieux de cécité politique. M. Guelleh qui semble sintéresser à la question somalienne, na tiré aucune leçon de lexpérience de ce pays. Il emprunte le même chemin que lancien président de la Somalie, Ziad Barré, qui a laissé derrière lui les ruines que lon sait. Les Afars nont jamais été autant marginalisés dans ce pays, à telle enseigne quune partie de cette communauté se sent exclue et accuse lÉtat dêtre un instrument de domination et de marginalisation de son entité. La population des zones rurales de Tadjourah et dObock est toujours harcelée par larmée, accusée de soutenir et dhéberger les combattants du Frud. A Obock, les maisons des habitants sont toujours occupées par les familles des militaires qui ont des droits exclusifs pour exercer le commerce. Aussi, nous demandons au gouvernement éthiopien de ne pas expulser les réfugiés djiboutiens vivant déjà dans des conditions difficiles en Éthiopie, comme le réclame Djibouti. LNA. Au plan économique et social, quelle est la situation à Djibouti ? LNA. Le Président Guelleh a évoqué la possibilité de réduire la dépendance économique liée à la présence militaire étrangère à Djibouti. Est-ce envisageable ? Deuxième handicap au développement de Djibouti, seuls les membres du lignage du Président et quelques personnes liées à la sécurité peuvent entreprendre des activités économiques, faire du commerce, bénéficier de crédits bancaires ou créer des associations. Cest un non-sens économique, dans la mesure où on prive le pays de ses meilleures ressources territoriales et humaines. Dernière anecdote en date : le chef de lÉtat a menacé de fermer la Banque de commerce et dindustrie mer Rouge (BCIMR) qui refusait dembaucher son frère LNA. Comment expliquer le soutien des États-Unis et de la France au régime ? Djibouti est un champ idéal pour les entraînements militaires, aujourdhui essayons den faire un espace pour des expériences démocratiques. Cest aux Français, aux Allemands et aux Américains de prouver que les présences militaires étrangères ne sont pas toujours antinomiques avec linstauration de la démocratie dans un pays. Mais les solutions restent endogènes. Cest aux Djboutiens de tirer un trait sur ce régime qui na que trop duré, de se rassembler dune façon large, au delà des forces de lopposition, autour dun nouveau consensus, dune nouvelle orientation, en rupture avec les préférences lignagères et les pratiques mafieuses, pour faire émerger une entité nationale et démocratique.
(1) Frud, Front pour la restauration de lunité et de la démocratie. (2) PND, Parti national démocratique. (3) RPP, Rassemblement populaire pour le progrès. (4) AND, Armée nationale djiboutienne. (5) UMP, Union pour la majorité présidentielle. |
Autre entretien des Nouvelles d'Addis avec Mohamed Kadamy
Entretiens politiques concernant Djibouti Aref Mohamed Aref, Tous les entretiens réalisés par Les nouvelles d'Addis |
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