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TCHAD / POLITIQUES / INITIATIVE DE PAIX
Entretien avec Me Delphine K. Djiraibe et Massalbaye Tenebaye, « Nous pensons que les élections ne peuvent pas avoir lieu dans les conditions actuelles. Il faut du temps pour mettre en place les conditions nécessaires à des élections libres et transparentes. » (22 février 2006) Me Delphine K. Djiraibe et Massalbaye Tenebaye (Paris, 22 février 2006) LNA. Pouvez-vous nous présenter votre comité, ses objectifs et son champ daction ? Me Delphine K. Djiraibe. Le Comité de suivi de lAppel à la Réconciliation que nous représentons ici est une structure qui est issue dune réflexion sur la problématique de la paix, organisée au Tchad par le collectif des associations des Droits de lHomme, le 16 novembre 2002. À lissue de cette journée de réflexion, un appel à la paix et à la réconciliation a été lancé et signé par tous les participants à cette journée, soit 150 signataires venant des associations de la société civile, des partis politiques de lopposition et de ceux alliés au pouvoir ainsi que des représentants des confessions religieuses. LAppel faisait le constat de la situation de non paix au Tchad, caractérisée par une perversion des institutions, une administration complètement politisée qui ne répond plus aux aspirations de la population, en termes de disponibilité des services publics, un état dinsécurité généralisé. À lépoque, des rébellions sactivaient dans la partie nord du pays. Cet appel visait donc à un dialogue national, à un forum national pour appeler les différents acteurs de la vie publique à sasseoir autour dune table de négociation. En même temps, à la signature de cet appel, un comité de suivi a été désigné pour suivre la mise en uvre de cet appel. Le comité de suivi, pour des raisons déquité et de neutralité est composé uniquement dacteurs de la société civile (associations des droits de lHomme, syndicats, associations de femmes, de jeunes, ONG de développement et les réseaux des commissions nationales justice et paix). Les autres signataires de lappel, les partis politiques, les confessions religieuses, les chefs traditionnels soutiennent le processus, mais constituent un groupe à part avec lequel le comité de suivi collabore. Lobjectif recherché par le comité de suivi, à travers la démarche de paix quil propose se situe à trois niveaux. Le premier est de réussir à organiser un dialogue national entre les acteurs de la vie politique. Le deuxième est dorganiser des réformes dans le domaine sécuritaire, mais également dans le domaine de la gestion du pays, en termes de bonne gouvernance, notamment en ce qui concerne les finances publiques. Le troisième niveau est de mettre en uvre un processus de réconciliation nationale qui inclurait toute la population. Depuis 2002, le contexte évolue dune façon qui confirme que la démarche que nous proposons est la seule démarche possible daider le Tchad à sortir de la situation de crise politique dans laquelle il se trouve actuellement. Il y a trois raisons fondamentales qui nous font dire que notre démarche est pertinente. La première est que tout le monde convient aujourdhui que les élections au Tchad naboutiraient à rien, parce que les conditions ne sont pas remplies pour des élections libres transparentes et acceptables par tous. La deuxième raison est que les Tchadiens ne se reconnaissent plus dans la prise de pouvoir par les armes. Nous tenons cette information des résultats des concertations populaires que nous avons organisées, via des fora. Nous en avons organisés deux à NDjamena, au mois de janvier, concernant les femmes et les jeunes ; nous avons organisé deux autres fora régionaux, un à Abéché, dans la partie nord du Tchad, regroupant des représentantes et représentants des forces sociales de la partie nord et du centre du pays et un autre à Moundou, dans la partie sud du Tchad. Un autre forum va prochainement être organisé dans les régions bordant la capitale le Chari Baguirmi, le Mayo Kebbi, la Tandjilé. Il ressort fortement de ces consultations que les populations rejettent la prise de pouvoir par les armes, qui supposerait une fois encore une effusion de sang, encore une confiscation du pouvoir. Car qui prend le pouvoir par les armes a tendance à le conserver par les armes. Doù une nouvelle fermeture démocratique et nous voilà repartis pour un nouveau cycle de problèmes. Autre élément important, il faudrait introduire des réformes au sein des forces de sécurités, notamment lArmée Nationale. LNA. Comment travaillez-vous au Tchad ? Pouvez-vous agir librement, avez-vous des difficultés particulières ? Si oui, de quelle nature ? Me Delphine K. Djiraibe. Jusquà présent, dans les activités de sensibilisation et de concertation que nous avons organisées, nous navons pas eu de problèmes. Parce que nous sommes un réseau dassociations reconnu officiellement. Nous menons donc nos activités en toute légalité et en toute quiétude, sauf quà un moment donné, le pouvoir a opposé une fin de non recevoir quand on a voulu organiser des meetings populaires à NDjamena. Nous sommes en train de discuter avec les autorités de NDjamena à ce sujet. Mais les autres activités qui se mènent dans des lieux clos, réunions, forums, etc. peuvent se dérouler sans problème. En 2003, nous avions organisé une grande caravane motorisée pour la paix dans la ville de NDjamena et on a pu le faire avec laccord des pouvoirs publics. En 2005, lorsque nous avons voulu organiser des meetings dans les arrondissements de la capitale, ils ont refusé. Cest un problème qui reste à régler. Nous trouvons cela un peu paradoxal parce que la position des pouvoirs publics a évolué positivement. Nous faisons cette lecture à partir du fait quen 2002, quand nous avons lancé notre idée de forum national, le pouvoir nous a répondu par le biais du journal qui lui est proche, que la paix nétait pas dans son agenda. En 2003, nous avons été reçus par le président de lAssemblée nationale qui est issu de la majorité et qui a été daccord avec nous sur le constat de non paix et sur lidée de dialogue national. Il nous a offert sa tribune pour quon explique aux députés ce que nous avions fait. En 2005, il nous a à nouveau reçu. Le président de lAssemblée a lui-même présidé cette journée dinformation. Les députés MPS (Mouvement patriotique du salut) qui est le parti au pouvoir, étaient très intéressés par cette question. Certains sétonnaient même que le MPS, leur propre parti, et les partis alliés naient pas encore adhéré à ce processus. Ils nous ont conseillé de travailler avec le groupe parlementaire MPS et les responsables des partis alliés au MPS. Des contacts ont été pris, des discussions ont eu lieu, mais il ny a pas de position officielle du MPS qui irait vers une adhésion au processus, ni du président de la République à qui nous avons adressé une demande daudience qui jusquici est restée lettre morte. Mais certaines personnes proches de la Présidence nous ont fait savoir que le Président pourrait nous recevoir. LNA. Votre action porte-t-elle uniquement sur la paix au Tchad ou menez-vous une réflexion plus large sur la politique tchadienne ? Me Delphine K. Djiraibe. Notre démarche inclut une analyse globale des questions politiques. Nous pensons que les élections ne peuvent pas avoir lieu dans les conditions actuelles. Il faut du temps pour mettre en place les conditions nécessaires à des élections libres et transparentes. Nous savons aussi, par ailleurs, que le Président Déby arrive à la fin de son mandat cette année, au mois daoût. Il veut aller aux élections à cette date et se faire réélire à nouveau. Il a en effet, tout fait pour cela, il a modifié la constitution en ce sens. Cependant, les forces sociales refusent les élections pour des raisons objectives et techniques nous avons besoin du temps pour préparer ces élections. On se retrouverait alors dici peu dans un vide institutionnel ce qui rend incontournable institutionnelle, transition dont les contours doivent être définis par tous les acteurs. Cela impose quil faut un dialogue national. Nous disons que cette transition ne peut réussir que si elle amène à la table de négociation tous les acteurs et pour nous, le Président Déby est un des acteurs et un acteur incontournable dans ce processus. Doù lidée de mettre en place un comité de pilotage avec un mandat officiel du gouvernement qui va réfléchir et amener les différents acteurs politiques (armés, non armés) à sasseoir autour dune table et à redéfinir les conditions de gestion du Tchad, à lexpiration du mandat du Massalbaye Ténébaye. Au Tchad se pose la question de la démocratie. Aujourdhui, tout le monde est daccord sur le fait quil y a une faillite de la démocratie, rébellions, dissidences, crise sociale Notre réflexion porte sur la redéfinition de nouvelles règles qui puissent permettre à tous les acteurs de gérer leur pays correctement. Un point important. Nous ne voulons pas dune paix de seigneurs de guerre. Cest une question politique. Lhistoire du Tchad a été caractérisée par des prises de pouvoir par les armes. La démocratie au Tchad nest pas un moyen darriver au pouvoir, cest un moyen de se maintenir au pouvoir. Il est donc temps de revenir à la vraie démocratie qui doit permettre à chacun daccéder au pouvoir. Autre point essentiel, celui de larmée tchadienne. Cest un problème qui sest accru sous la présidence Déby, mais qui est un problème ancien. Larmée a été déviée de sa mission à des fins répressives. Elle na jamais été au service du pays, en tant que défense nationale, mais remplit des fonctions de police. Cest également une question politique qui doit passer par un dialogue national. LNA. Voyez-vous un pays où une expérience aussi originale que la vôtre a réussi ? Massalbaye Ténébaye. Oui, on pourrait citer le Bénin. Il y a eu une conférence nationale qui a demandé au Président de ce pays de se retirer et il sest retiré. Il sest présenté aux élections sur les mêmes bases que Nicéphore Soglo Il na pas remporté ces élections, mais il sest représenté à nouveau et a gagné et il affirme maintenant quil ne se représentera plus, quil ne modifiera pas la constitution pour garder le pouvoir. Cest un schéma possible pour le Tchad. Il ne faut pas que le pouvoir sidentifie à une personne. Nous souhaitons donc un processus qui permette à toutes les personalités qui recueilleraient les suffrages des électeurs daccéder au pouvoir, tout en respectant des règles de bonne gouvernance, particulièrement financière. Il faut de profondes réformes dans la gestion des finances publiques. LNA. Une différence entre le Tchad et le Bénin, ce pays navait pas de fronts armés sur son territoire. Vous avez dit que les élections en létat actuel ne sont pas possibles et la prise du pouvoir par les armes nest pas souhaitable. Jai envie de vous demander combien votre comité a-t-il de bataillons pour faire bouger les lignes ? Quelle est votre force aujourdhui par rapport à ces deux pôles ? Me Delphine K. Djiraibe. Notre force est la large base qui est la nôtre au Tchad. Cest une grande première parce que cela a dépassé les clivages nord-sud, chrétiens-musulmans, vu que la crise sociale touche indifféremment tout le monde, vu que la répression, les exactions du régime, du pouvoir, atteignent la grande majorité des Tchadiens. Il y a un raz le bol général. Ce que vous dites est exact, nous navons pas de bataillons. Nous navons que des stratégies que nous proposons et nous pensons que dans un tel processus nous avons besoin dune force militaire qui sécurise le processus et le pays, pendant la phase de mise en place des nouvelles institutions. Nous pensons que la communauté internationale a un rôle à jouer dans la démarche que nous proposons. Cest pourquoi notre plaidoyer sadresse également à la communauté internationale pour quelle apporte son assistance technique et financière, mais aussi militaire pour éviter quil y ait escalade militaire. Car nous sommes conscients du fait que, même si aujourdhui tous les politico - armés réclament le dialogue, ils ont pris les armes parce quils estiment quil ny a pas dautre moyen dagir. Mais du fait queux-mêmes réclament le dialogue, je crois que lhypothèse dagir autrement que par les armes est une hypothèse sérieuse. Pendant cette phase de plaidoyer que nous menons actuellement, nous avons des partenaires, ONG internationales ici en France, aux États-Unis, en Allemagne et aux Pays-Bas qui nous soutiennent et nous permettent de poursuivre le travail que nous avons entamé en 2002. Mais pour la tenue du dialogue national et pendant la phase de réforme des institutions, il faudra de grands moyens et nous entendons les obtenir de la communauté internationale. LNA. Quels rapports entretenez-vous actuellement avec la communauté internationale ? Massalbaye Ténébaye. Pour compléter la réponse à la question précédente, je voudrais préciser quil y a une large adhésion de lopinion nationale et dune partie de lopinion internationale, et quon peut aller dans le sens de la paix. En outre, la plupart des organisations membres du Comité de suivi de lappel à la paix en sont des acteurs depuis la naissance du processus démocratique ; cest-à-dire que depuis 1991, avec la conférence nationale, elles étaient présentes pour définir les règles du jeu de tout le processus démocratique qui devait aboutir aux premières élections pluralistes. Évidemment, depuis ces règles ont été complètement biaisées, ce qui a conduit à la situation de crise et de blocage actuelle. Ceci pour dire que notre idée nest pas surgie du néant, cest cette assise populaire et limplication de tous les acteurs qui lui donne sa légitimité. Pour revenir à votre dernière question concernant la communauté internationale, depuis que lappel à la paix a été lancé, des relations ont été initiées entre les représentants du comité de suivi et les représentants de la communauté internationale basés au Tchad et à lextérieur. Il est vrai quau départ, la communauté internationale avait une position assez attentiste. Mais depuis quelques semaines, nous avons des informations qui nous indiquent que lambassade de France, lattaché de lambassade dAllemagne et la délégation de lUnion européenne au Tchad ont écrit au gouvernement qui envisage à organiser un forum sur les droits de lHomme et la réconciliation. Cette correspondance dit que « linitiative est louable, quils (la France, lAllemagne et lUnion Européenne) la société la soutiennent et quils verraient dun bon il que le gouvernement sassocie au projet du Comité de Suivi de lAppel à la Paix et à la Réconciliation Nationale ». Donc on peut noter une évolution dans la position de la communauté internationale. LNA. En Afrique, on assiste peut-être plus que jamais à des luttes dinfluence économique. Certains essaient de conserver leur pré carré et dautres tentent de simplanter sur le continent. Ne craignez-vous pas que votre initiative puisse gêner dans ce contexte ? Massalbaye Ténébaye. Évidemment, nous nignorons pas ces éléments. Le Tchad est un Etat entouré des puissances régionales comme le Soudan, la Libye, le Nigéria, mais est également sous linfluence dautres puissances occidentales, France, États-Unis sans oublier la Chine. Nous sommes à lère où lexploitation du pétrole est un enjeu majeur. Donc toutes les luttes convergent vers le Tchad. Mais ces puissances ont un choix à faire. Doivent-elles continuer à soutenir le chaos et ne plus avoir lopportunité dexploiter ces richesses ou vaut-il mieux une situation apaisée, normalisée pour pouvoir le faire ? Cest le discours que nous tenons aux personnalités de ces États et aux organismes internationaux. Mais nous navons aucun moyen dempêcher la France, par exemple, de faire ce quelle veut. Me Delphine K. Djiraibe. Nous savons parfaitement que la France est attachée à une certaine stabilité. Elle pense que Idriss Déby en est le garant. Or, nous sommes dans un contexte qui montre quil nest plus le garant de la stabilité au Tchad. Tout bouge, y compris au sein du clan au pouvoir. On apprend chaque jour que tel ou tel général a quitté larmée pour rejoindre un mouvement de rébellion La France doit donc sinterroger sur Idriss Déby et peut-être cherche-t-elle à placer un autre homme à la tête du Tchad. Nous pensons quil faut arrêter cette façon de faire, placer ainsi des gens à la tête des états. Il faut que nous ayons le courage de le dire à la France et lui demander de sengager dans un processus. Nous croyons que si nous nous engageons dans ce processus, les Tchadiens seront en mesure délire la personne quils veulent à la tête du Tchad et cette personne pourra entretenir des relations dÉtat à État avec la France et jouer des alliances. La France a soutenu NGarta Tombalbaye (premier président du Tchad), elle a soutenu ensuite une rébellion contre ce dernier, celle de Hissène Habré ; le résultat de son règne a été de 40.000 morts, des milliers dorphelins et de veuves. La France la fait partir et a placé Déby au pouvoir et elle le soutient depuis quinze ans, jusquà une situation de déconfiture, de pourriture complète et maintenant elle cherche encore quelquun pour remplacer Déby. Cest injuste et inadmissible. LNA. Concernant les rapports avec les différents acteurs politiques au Tchad. Vous avez évoqué les relations avec le MPS et le président Déby. Quels rapports entretenez-vous avec les autres formations ? Je pense à la CPDC et aux autres partis qui se situent en dehors de cette coalition, mais aussi avec les mouvements politico-armés. Comment reçoivent-ils votre appel à la paix et quel est le principal obstacle à votre projet de paix ? Me Delphine K. Djiraibe. Il faut dabord préciser que nous nous plaçons en tant que facilitateurs, médiateurs dans ce processus. Je parle là du comité de suivi. Nous navons donc aucune alliance avec les acteurs. Pour nous, ils se situent tous à un même niveau. Les partis politiques de lopposition démocratique (cest ainsi quon définit au Tchad ces partis différents de ceux appelés politico-militaires), notamment la vingtaine de partis regroupés au sein de la CPDC, sont signataires de lappel à la paix et à la réconciliation et ils soutiennent le processus jusquà maintenant. Nous les contactons, nous discutons avec eux, de la même manière que nous le faisons avec les autres partis alliés. Il y a un bon nombre de partis qui sont alliés au parti au pouvoir qui, au départ avaient signé lappel, mais du fait que le MPS ne sest pas prononcé, ne disent plus rien, malgré nos tentatives pour les amener sur nos positions. Nous avons aussi des contacts avec les politico-armés. Nous profitons de notre mission en France pour rencontrer ceux qui ont des représentations en France. Il y a, par exemple, lUnion des forces du changement (UFC) qui regroupe cinq formations, que nous avons reçue, mais qui ne nous a pas encore donné sa position officielle. Dans les discussions que nous avons eues, ils nous ont dit quils étaient favorables à un dialogue national. Nous sommes aussi en contact téléphonique avec la CPDC, particulièrement avec lancien ambassadeur du Tchad aux États-Unis qui vit à Washington mais a un bras armé au Tchad. Il est tout à fait daccord avec notre démarche. Pour ce qui concerne le regroupement le plus récent, le FUC (Front Uni pour le Changement) qui regroupe des militaires qui ont fait défection récemment, le SCUD, le RDL de Mohamed Nour qui sont accusés dêtre soutenus par le Soudan, nous navons pas encore eu de contacts. Nous pensions trouver leur représentant ici à Paris, mais il semble quil soit parti sur le terrain. Ils avaient toutefois fait une déclaration publique dans laquelle ils réclamaient le dialogue et qui citait notre démarche paix et réconciliation comme référence, et interpeller le pouvoir à sy associer, sinon ce sont leurs termes ils le feront partir par les armes. Aujourdhui ce qui fait obstacle pour nous, ce ne sont ni les partis politiques dopposition, ni les politico-armés, ni les populations, mais cest Idriss Déby lui-même. Le pouvoir au Tchad est géré dune telle façon que sil faisait une déclaration disant quil est daccord avec ce processus, le MPS et les partis alliés suivraient sa décision. Nous multiplions les contacts en ce sens, nous cherchons à ce quil nous reçoive, nous écoute, mais jusque là nous navons pas obtenu dentrevue. LNA. Pour élargir sur la sous-région, avez-vous des contacts avec les pays voisins, Soudan, Libye ? Me Delphine K. Djiraibe. Nous noublions pas la dimension régionale et sous-régionale parce que nous pensons que les Africains doivent prendre leurs responsabilités, leur destinée en main. Dans notre campagne de plaidoyer, nous comptons rencontrer prochainement le président de lUnion africaine. Nous pensions pouvoir le faire lors du sommet de lUA à Khartoum, mais nous nous y étions pris trop tard. Nous pensons aussi réaliser une mission de plaidoyer vers le Congo, le Gabon, le Soudan, la Libye et aller à Addis-Abeba. LNA. Il paraît quen ce moment il y a des négociations entre les fronts armés et les partisans dIdriss Déby à Tripoli. Quen pensez-vous ? Me Delphine K. Djiraibe. Nous en avons entendu parler. Mais nous pensons que lhistoire tchadienne a démontré que les accords parcellaires nont pas été la solution. Depuis plus de quinze ans, il y a eu des rébellions et des accords et ces accords se sont souvent soldés par des assassinats sinon par des partages de postes. Et chaque fois que quelquun se sent lésé dans ces partages, il prend les armes et revient tenter de prendre le pouvoir. Nous dénonçons ces accords parcellaires qui nont contribué quà empirer la situation au Tchad. À lheure actuelle, notre thèse est quil faut une solution globale, un accord national, une sorte de pacte national qui lierait toutes les parties. LNA. Ny a-t-il pas un consensus au niveau des partis politiques, au niveau des mouvements politico-militaires et même au sein de votre comité, sur la nécessité dune période de transition ? Je pose cette question parce quil paraît (cest au conditionnel) que les organisations politico-militaires auraient exigé une période de transition, lors de ces négociations à Tripoli. Me Delphine K. Djiraibe. Nous navons pas déchos de ces négociations, mais il est clair que nous ne pouvons pas mettre en uvre un dialogue national et des réformes, sans une période de transition. De façon à prendre le temps de mettre en place des mécanismes qui fonctionnent et qui permettent lorganisation délections libres, équitables et transparentes. Par exemple, sil faut reprendre le recensement électoral sur un territoire de 1.284.000 km2, dans ce pays sous-développé, dépourvu de routes, dinfrastructures, où la technologie nest pas développée, il est évident quil faut du temps. Ce ne peut pas être fait en moins de six mois. Et si cela dépasse cette durée de six mois, on arrive à un vide institutionnel, il est donc nécessaire de prévoir une période de transition. LNA. Vous avez évoqué précédemment les problèmes liés à larmée tchadienne. Cela nous amène à nous poser la question de savoir ce quest lÉtat tchadien aujourdhui, la nature du régime dIdriss Déby. Auriez-vous une préférence pour un type dÉtat, État fédéral, État décentralisé Massalbaye Ténébaye. La nature de ce régime est liée au fait quil a pris le pouvoir par les armes et quil a proposé une démocratie. Mais en même temps quil a proposé une démocratie, le pouvoir a complètement biaisé les règles du jeu, ce qui a conduit à une véritable confiscation du pouvoir, à laquelle il faut ajouter la désorganisation du tissu économique, désorganisation de larmée, désorganisation de lÉtat dans sa totalité. Aujourdhui, nous avons donc un État qui fonctionne non pas comme un État moderne, mais comme un sultanat. Cest cela le régime dIdriss Déby. Il se sert de la démocratie pour se maintenir au pouvoir, au lieu de servir la démocratie. Cet État a les apparences dun État moderne, mais en réalité cest un État informel. En ce qui concerne larmée, on devrait plutôt parler de milice. Car elle est constituée dhommes en tenue et en armes qui ne servent pas la république, mais qui servent un individu. Cest une sorte de garde présidentielle. Cette armée est bien incapable de défendre les frontières du pays. Concernant la constitution du Tchad, cest un État centralisé qui sest constitué sur le modèle jacobin français. Mais ce système a montré ses limites, parce que le pouvoir central est trop éloigné des populations quil est censé servir. À la conférence nationale, tout le monde a été unanime pour dire quil faut un État unitaire mais fortement décentralisé, afin de rapprocher ladministration des populations. Il faut mettre en place des collectivités territoriales. Ce serait lidéal pour ce pays qui est très vaste. Là encore, il faut beaucoup de conscience citoyenne et du temps. Quand vous voyez que la France qui a commencé il y a longtemps sa décentralisation ne la pas encore terminée Il y a certains courants au Tchad qui souhaiteraient le fédéralisme, mais je ne pense pas quon puisse prendre cette hypothèse au sérieux. Me Delphine K. Djiraibe. Par ailleurs, on se dit que si le processus met en place des réformes, éclaircit le paysage démocratique de façon à ce que chaque acteur politique ou chaque parti ait un statut qui lui permette de faire prévaloir son programme de société, son idée de lÉtat, libre aux citoyens tchadiens, le moment venu, délire la personne qui leur proposera la forme dÉtat qui leur convient. Certains partis proposent effectivement le fédéralisme, mais au stade actuel du processus, nous pensons quil y a des problèmes prioritaires à régler. La conférence nationale avait débattu de cette question, un ministère de la Décentralisation avait été créé, sauf quil a manqué la volonté politique, dans le contexte que nous avons décrit, dappliquer les choses et dentamer la décentralisation. LNA. La communauté daffaires tchadienne sintéresse-t-elle à vos positions ? Me Delphine K. Djiraibe. Au Tchad, nous avons une organisation qui regroupe tous les acteurs économiques non étatiques. LOANET (Organisation des Acteurs Non Etatiques) est membre du comité de suivi et suit de manière très active nos missions. LNA. Pour faire suite à cette question, comment envisagez-vous le partage des richesses pétrolières, en particulier ? Êtes-vous daccord avec le partage tel quil a été mis en place par la Banque mondiale et le gouvernement tchadien, sachant que le gouvernement, semble-t-il, a violé cet accord ? Massalbaye Ténébaye. Laccord, à la base, a été soutenu par la société civile. Elle avait, dès le départ, exigé quun certain nombre de conditions soient remplies avant que le projet ne soit réalisé. Parmi ces conditions, il y a la question de la gestion des revenus. Un mécanisme avait été proposé ; la loi qui avait été adoptée a été modifiée, donc il ne sagissait plus des propositions initiales de la société civile, mais cette loi si elle était appliquée devrait amener une gestion assez rationnelle des revenus pétroliers pour le bénéfice de tous les Tchadiens. Le partage initial était fait de la façon suivante : 80 % des revenus pétroliers devaient aller aux secteurs prioritaires en matière de développement (santé, éducation, infrastructures et développement rural), 10 % pour les générations futures, 5 % pour la région productrice du pétrole (région de Doba) et 5 % au Trésor public pour les besoins de fonctionnement ; ces 5 % venant sajouter aux recettes traditionnelles du gouvernement pour les besoins de fonctionnement (salaires, etc.). Le gouvernement a pris unilatéralement la décision de modifier cette loi. Dans le cadre de cette répartition, la loi instituait un collège de contrôle national qui devait vérifier la gestion des revenus pétroliers et la validité des projets utilisant largent du pétrole. Ceci pour éviter que largent du pétrole ne soit utilisé à dautres fins que celles du développement, quil soit utilisé par le Président, comme il le veut, pour ses propres intérêts. Malgré cela, le pouvoir est parvenu à détourner ces fonds. En décembre, il a modifié la loi pour y ajouter le secteur de la sécurité, pour supprimer le fonds destiné aux générations futures et pour augmenter les montants allant directement dans les caisses de lÉtat, donc échappant à tout contrôle. Nous pensons que cette modification a obéi à la logique du Président Déby, à savoir avoir les mains libres pour gérer largent du pétrole comme il veut, mais surtout de lutiliser pour la guerre et à des fins électoralistes. Cest un acte grave parce quil sagit de la rupture dun accord international. La société civile a interpellé la Banque mondiale sur cette question et celle-ci a suspendu ses décaissements au Tchad. Elle a gelé les fonds pétroliers. Nous estimons que cest une bonne chose parce que dans le contexte actuel cela sécurise les fonds pétroliers qui pourront être utilisés plus tard pour les besoins de développement. Tous les débats qui ont porté sur les questions de lingérence sont des faux-fuyants. Sil sagissait de souveraineté, il aurait fallu le poser dès le départ. Dans la mesure où le gouvernement a signé le document où il est stipulé que le gouvernement renonçait à sa souveraineté, il ne peut plus par la suite arguer de sa souveraineté. La société civile avait rejeté lidée de modification de cette loi. Et quand on regarde lélargissement des secteurs dits prioritaires vers larmée, ladministration, la justice et le ministère du Pétrole et quon met cela en regard dun programme de bonne gouvernance qui consiste à réduire la pauvreté, on voit bien que le Président Déby met la main sur le pétrole pour assurer le train de vie de lÉtat et même au-delà, son propre train de vie et celui de ses affidés. Me Delphine K. Djiraibe. Le peu de temps où largent du pétrole a commencé à couler au Tchad a produit ce quon redoutait. Il suffit aujourdhui de se promener à NDjamena et on voit bien comment vivent le Président et les quelques personnes qui lentourent, en termes dopulence par rapport au reste de la population qui croupit dans la misère et na même pas accès à un minimum. On voit circuler des 4X4, des Hammer que je nai même pas vus ici à Paris. On voit des gens qui fêtent chaque semaine leur milliard LNA. Nest-ce pas à cause des événements qui se déroulent à lest du Tchad que Idriss Déby a voulu ponctionner ces fonds destinés aux générations futures ? Quelle est votre position sur les événements du Darfour ? Et que pensez-vous du processus qui a mis fin à plus de vingt ans de guerre au Soudan entre Khartoum et le Sud-Soudan ? Me Delphine K. Djiraibe. Nous sommes conscients que la crise du Darfour a des effets sur la situation politique du Tchad. Le simple fait que le Tchad accueille des réfugiés a eu des impacts dans la région Est du Tchad. Au début, il y a eu des tensions entre les communautés locales et les réfugiés autour des points deau et à propos de laide humanitaire apportée aux réfugiés. Ces problèmes-là sont en passe dêtre réglés. Cette région est aussi celle où les mouvements armés sactivent, ceci était déjà le cas avant larrivée des réfugiés. Avant le SCUD (Socle pour le Changement, lUnité et la Démocratie) , le RDL (Rassemblement pour la Démocraties et les Libertés), il y avait les janjaweeds. Cela a des implications au Tchad, vu quon partage les mêmes ethnies avec le Soudan. On a des Zaghawas au Soudan et au Tchad. Il se trouve quau Tchad, les Zaghawas qui sont au pouvoir ont été aidés par les Zaghawas du Soudan pour y accéder. Le pouvoir lui-même à NDjamena a été très longtemps entouré par les Zaghawas soudanais. Il y a des imbrications assez compliquées. Ce que nous disons cest quil ne faudrait pas que la situation interne du Tchad qui est explosive soit éclipsée par le problème du Darfour ; il faut quelle soit traitée en tant que telle. Laccord soudanais entre Khartoum et le Sud-Soudan a été applaudi par tout le monde. Ce quon déplore cest la disparition de John Garang. Personnellement, je me pose des questions sur cette disparition. Ce nest pas élucidé et donc cela jette un doute sur le processus. Tout accord, tout dialogue est bon, mais il faut quil soit sincère pour quil soit salutaire pour tout le monde. Massalbaye Ténébaye. Le gouvernement tchadien nest pas étranger à la situation au Darfour, puisquil a été proposé comme médiateur dans ce conflit. Ensuite, il faut noter le rapport des Nations Unies, en décembre, qui affirmait que le Tchad était pourvoyeur darmes au Darfour. De plus, le gouvernement tchadien, en tentant dinternationaliser la crise intérieure, soppose au gouvernement soudanais, plutôt que de soccuper de ses problèmes internes. Nous pensons quil ne faut pas céder à ces tentatives dinternationalisation de la crise tchadienne, car cela ne ferait que servir les desseins des différentes puissances impliquées dans la crise du Darfour. À cet égard, le Tchad est un État très critiquable par rapport à ces puissances et il est aussi très vulnérable. Sagissant des réfugiés, dun côté la forte présence des organisations humanitaires a permis de relever un peu le niveau économique de la région, mais en même temps cela a créé des problèmes quon nattendait pas. Il y a en effet des problèmes de cohabitation entre les réfugiés et les habitants de la région qui commencent à se régler avec le concours des organisations de la société civile tchadienne. Concernant laccord entre Khartoum et le Sud-Soudan, on est obligé de penser quil ne suffit pas de signer les accords, il faut aussi les respecter. LNA. Votre initiative est un peu pionnière sur le continent. Elle sera donc suivie avec attention par dautres Africains. Envisagez-vous dentrer en contact avec des représentants dautres sociétés civiles africaines ? Me Delphine K. Djiraibe. Nous sommes déjà en contact avec lUnion interafricaine des droits de lHomme qui est un réseau dorganisations de la société civile africaines. Nous sommes en contact avec des ONG au Cameroun. Nous continuons à multiplier les contacts, ne serait-ce que pour échanger les expériences entre ONG centrafricaines. Massalbaye Ténébaye. Parce quil sagit dune initiative inédite, elle va réussir |
Tchad, le Manifeste du 11 avril 2006 du Comité de suivi de lappel à la paix et à la réconciliation (CSAPR)
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