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DJIBOUTI / POLITIQUES

Le Frud n’exclut aucune voie.
Pour ce mouvement politico-militaire, « la lutte armée n’a jamais été la seule solution »

Membre du comité du Frud (1) en charge des relations extérieures, Hassan Mokbel voyage beaucoup. Nous l’avons rencontré à Paris en janvier 2006. De son point de vue, « la dictature de Guelleh est difficilement démocratisable… »

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ALAIN LETERRIER

 
Des combattants du Frud sur Lesnouvelles.org

Légende photos : 1 : Hassan Mokbel.
2,4,5 : Séminaire du Frud, septembre 2005, dans la montagne djiboutienne.
3 : Hassan Mokbel en compagnie d'un dirigeant du Frud,
fils d'un grand combattant décédé.

           

(Paris, 24 janvier 2006)

LNA. – Deux précisions : Quelles sont vos responsabilités précises au sein du Frud ? Faut-il parler de « Frud » ou de « Frud-armé » ?

Hassan Mokbel. – Je suis membre du Comité du Frud et j’ai en charge actuellement les Relations extérieures. Il m’arrive aussi de m’atteler à d’autres tâches.

Nous maintenons le nom du Frud qui est encore porteur d’espoir pour une partie importante de la population et cela malgré les dissidences et les défections. C’est une manière aussi de souligner notre fidélité aux principes et aux objectifs du Frud.
Le terme de “Frud-armé”, accepté par commodité pour faciliter les négociations avec le gouvernement est devenu caduc puisqu’une partie s’est transformée en parti politique et l’autre partie a repris sa structure et sa nomination originelle, refermant ainsi la parenthèse.

LNA. – Cinq ans après l’accord de paix signé entre feu-Ahmed Dini Ahmed, président du Frud, et le gouvernement djiboutien, on parle de la reformation d’un maquis dans le nord du pays. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans l’accord « de réforme et de concorde civile » ?

HM. – Cet accord signé le 12 mai 2001 a eu le retentissement que l’on sait par la qualité de l’un des signataires, Ahmed Dini, personnalité éminente, alors président du Frud. Mais cet accord a soulevé dès le début deux séries de problèmes liés au contenu, d’une part, et au mode de garantie de son application, d’autre part.
Sur les quatre dossiers proposés par le Frud (reconstruction, décentralisation, réformes démocratiques et réformes de la sécurité) seuls les deux premiers ont été acceptés par le pouvoir. Les réformes démocratiques et celle de la sécurité ont été jetées à la poubelle de “khor Bourhan” (2) par le chef de l’État qui a voulu garder intacts tous les leviers du pouvoir et son bouclier sécuritaire. Cela a entraîné la division du Frud.

Mais, par ailleurs, rien ne garantissait l’application de l’accord dans la mesure où les moyens de pression dont disposaient les combattants ont été brûlés sur le soi-disant “bûcher de la paix” et qu’aucune partie tierce (état ou organisation internationale) n’a été admise pour superviser le processus de paix.
Dès lors, Ismaïl Omar Guelleh qui n’a jamais brillé par l’application des accords qu’il a signés, a une fois de plus ignoré l’Accord du 12-mai 2001, signé avec le regretté Ahmed Dini. Plus grave encore, il a totalement refusé l’aide à la reconstruction des zones dévastées par la guerre, proposée par la communauté internationale.

Les conséquences dramatiques de cette attitude irresponsable se sont fait sentir par la famine et la soif, dont se font l’écho les organismes internationaux (PAM, FAO, etc.).

LNA. – Fin 2002, le jeu politique s’est ouvert à Djibouti, avec l’introduction du multipartisme. Pourtant, l’opposition continue à nier le fait qu’une démocratisation du pays soit en cours. Ce point de vue n’est-il pas excessif ?

HM. – Cette question renvoie à une interrogation plus générale du passage d’une dictature à la démocratie. Djibouti offre un exemple parfait de l’impossibilité du passage d’une dictature à une démocratie sans aucune transition. La lutte armée a obligé la dictature du parti unique qui a sévi de 1977 à 1992, à adopter une “constitution” et un quadripartisme sans qu’il y ait aucune avancée démocratique.

La continuité de la lutte armée et un accord de paix accouche d’un multipartisme intégral en septembre 2002. Une seule avancée, les partis ont pu se constituer sans entraves ; on leur accorde la légalité tout en les privant des moyens pour mettre en œuvre leurs activités partisanes. Les opposants sont privés de leurs droits au travail, quand ils ne sont pas purement et simplement emprisonnés.

Les partis légalisés, réunis au sein de l’UAD (Union pour l’alternance démocratique), ont participé aux élections législatives de janvier 2003, malgré le refus d’indépendance de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) et de la refonte des listes électorales. Ce fut un raz-de-marée en faveur de l’opposition et contre le pouvoir. Ce qui n’a pas empêché ce dernier de rafler tous les sièges de députés.

L’UAD a boycotté l’élection présidentielle d’avril 2005, ôtant toute légitimité à ce scrutin et ramenant à la case départ le processus démocratique. La dictature perdure avec un multipartisme de façade. De là à penser qu’il faut continuer ou reprendre la lutte armée pour atteindre une véritable démocratie, il n’y a qu’un pas que des gens de plus en plus nombreux commencent à franchir.

LNA. – Pour le Frud, la seule solution serait-elle la reprise de la lutte armée ?

HM. – Le Frud, comme l’ensemble de l’opposition, sont arrivés à la conclusion suivante : la dictature de Guelleh est difficilement démocratisable.
À partir de ce constat, chaque organisation a sa propre démarche. L’opposition légalisée de l’UAD, traversée par différents courants, est en quête d’une nouvelle stratégie.

Le Frud, qui est dans une démarche politico-militaire, n’exclut aucune option. Pour le Frud, la lutte armée n’a jamais été la seule solution. Cette option s’inscrit dans un large éventail, combinant des actions sociales de masse et des actions politiques et diplomatiques. Le Frud travaille à la construction d’un rapport de force en faveur d’un changement à Djibouti.

LNA. – Concrètement, quelles actions sont envisagées par le Frud ? Militairement quelles seraient vos cibles, et logistiquement quels sont vos moyens ?

HM. – Après une période difficile, le Frud se renforce de jour en jour, tout en se structurant tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Le séminaire de mi-septembre 2005, organisé dans le maquis, a été une étape importante dans la réorganisation et la consolidation de sa ligne politique ; il a permis d’intégrer au mieux le flux de nouveaux combattants. Le Frud a su, jusqu’à aujourd’hui, assurer sa présence armée sur le terrain et se trouve en mesure de riposter à toute agression de la part de l’AND (Armée nationale djiboutienne). En outre, le Frud a considérablement renforcé ses positions au sein de la diaspora djiboutienne en Europe, en Amérique du Nord et en Océanie (Nouvelle Zélande, Australie).

La publication de deux revues bimestrielles : l’Étincelle, en français, et Sharara, en arabe, donnent plus de visibilité aux actions du Frud, de l’opposition et des associations œuvrant pour la défense des droits de l’Homme.

LNA. – Quelle est la position de l’opposition unie concernant l’option de la lutte armée retenue par le Frud ?

HM. – L’opposition légale est favorable à toute option qui peut la faire sortir de l’impasse, susceptible d’ouvrir une brèche dans l’omnipotence d’Ismaïl Omar Guelleh.
D’ailleurs, l’opposition civile, à l’instar du MRD (Mouvement pour le renouveau démocratique), juge que l’option de la lutte armée n’est plus un tabou, à cause de l’intransigeance du régime de Guelleh.

Une conférence réunissant toutes les composantes de l’opposition djiboutienne est prévue pour harmoniser les points de vue.

LNA. – Est-ce bien sérieux, en 2006, alors que des forces internationales quadrillent le pays et que les satellites photographient le moindre centimètre carré de territoire, de vouloir implanter un maquis dans ce petit pays, souvent qualifié de “plateforme aéroportuaire”.

HM. – Le Frud ne va pas être « implanté en 2006 », il fait partie du paysage politique et géographique de Djibouti depuis quelques années. Les combattants du Frud qui ont maintenu les flammes de résistance contre vents et marées représentent l’espoir pour toute l’opposition et pour l’ensemble de la population dont une partie souffre de soif et de faim. Ainsi, ce qui ne serait pas sérieux, à l’aube du XXIème siècle, est le fait que les forces internationales apportent leur soutien technologique et autre au pouvoir personnel d’un seul homme, au détriment des forces œuvrant pour l’instauration d’une véritable démocratie à Djibouti.
Les forces internationales seraient plus inspirées d’utiliser leurs satellites pour la télédétection de l’eau et d’autres ressources vitales pour l’homme.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que la “stratégie” d’Ismaïl Omar Guelleh, de toujours faire jouer plus fort la concurrence entre l’armée française et l’armée américaine, est vouée à l’échec. Comme dit le dicton français, « on ne peut pas courir deux lièvres à la fois »…

Posons le problème autrement. Que faire face à une dictature qui affame et assoiffe sa population et qui porte la violence en bandoulière ? Se résigner, faire l’autruche ? La dictature est un fait social globalisant, elle ne laisse aucun espace autonome, n’épargne pas votre condition humaine. Elle détruit en vous tout ce qui est humain, anéantit les relations entre les êtres humains. Résister c’est la réponse humaine à la barbarie de la dictature. Le fait de résister est en soi un acte permettant de poser les jalons pour un futur où des nouveaux rapports humains restent à créer.

LNA. – Nous parlons “tranquillement” de résistance armée… Personnellement, avez-vous conscience de la dangerosité de vos paroles et de vos actes, pour vous et pour vos proches ?

HM. – En ce moment, mes pensées vont aux combattants du Frud qui risquent leur vie à chaque instant. À Djibouti, les résistants risquent gros, mais les autres catégories ne sont pas épargnées :
– 31 mars 2005, deux militants du Frud ont été assassinés ;
– Octobre 2005, un jeune manifestant a été tué ;
– 30 novembre 2005, sept civils ont été massacrés à Arhiba.(3)

S’agissant de ma personne, j’ai été arrêté, torturé, emprisonné et licencié pour avoir simplement participé à la rédaction et à la diffusion d’un tract dénonçant la mort sous la torture d’un détenu politique, Abdoulkader Daoud dit “Harbi” (paix à son âme). Comme disent les Yéménites, « une personne mouillée ne craint pas les embruns ». À l’heure actuelle, j’estime qu’il est de mon devoir d’expliquer le sens des combats menés dans des conditions ô combien difficiles et les orientations politiques du Frud.

LNA. – Quelle est la situation actuelle dans le maquis ? On a parlé d’accrochages avec l’Armée nationale djiboutienne. Le bruit court que la Présidence a donné l’ordre de multiplier ces accrochages et de tuer les combattants… Mais les militaires ne seraient pas très chauds…

HM. – Il y a de plus en plus de jeunes qui rejoignent le maquis, ce qui préoccupe beaucoup le pouvoir. Il ne se passe pas une semaine sans que le Président n’ordonne des ratissages contre les combattants mais aussi contre les civils accusés de nourrir ces derniers.

Selon certains militaires, ils ont l’ordre de ne pas faire de prisonniers. C’est ainsi d’ailleurs que le 31 mars 2005, les deux membres du Frud ont été achevés, après avoir été blessés ; trois militaires qui essayaient de s’interposer ont été menottés par leurs collègues et renvoyés à la caserne d’Obock. Mais les militaires rechignent à aller au contact des combattants. Ces derniers, très mobiles, sont obligés parfois de prendre les devants, toujours dans un esprit défensif, comme ce fut le cas lors de l’accrochage de Souda, à 60km de Tadjourah, le 20 novembre 2005.

Le renforcement du Frud déclenche une nervosité, voire une agressivité des commandements de l’armée à Obock et à Tadjourah.

LNA. – Le Frud semblait très soucieux de l’impact international et européen de son action. Dans cette nouvelle phase, ne courez-vous pas le risque que votre action soit assimilée au terrorisme ? Plus précisément, qu’est-ce qui différencie en 2006 le terrorisme aveugle de la résistance armée ?

HM. – Nous sommes toujours très soucieux de l’impact international et européen de nos actions. L’action diplomatique est au cœur de notre stratégie ; nous avons informé l’UE, l’UA, et certains états européens et arabes de l’évolution de la situation à Djibouti.
Nous n’avons pas l’impression que la communauté internationale se soucie de la situation explosive qui prévaut à Djibouti surtout depuis la violation du cessez-le-feu le 31 mars 2005, au cours duquel deux combattants ont été tués.

Le Frud est aussi soucieux de l’impact de ses actions sur les civils. Nous avons allié le combat pour la démocratie avec une certaine éthique : le Frud a toujours respecté les droits humains, il a traité d’une façon exemplaire les prisonniers de guerre, salué en cela par la Croix Rouge internationale ; il a toujours préservé les civils et leurs biens. Ce qui a fait dire à certains observateurs que le Frud n’a mené que des combats chevaleresques.

Face à cette éthique porteuse d’un projet de vivre ensemble, le régime toujours inspiré par Guelleh, a un comportement barbare : massacre des civils, tortures des prisonniers, viols des femmes.
La résistance armée du Frud n’a jamais été assimilée au terrorisme parce qu’elle n’a jamais pris comme cible les civils.

Il n’y a pas de raisons pour qu’elle soit considérée comme telle en 2006, puisque le Frud n’a changé ni d’objectifs ni de méthodes.

Et j’ajoute même que les activités du Frud se situent aux antipodes du prosélytisme religieux.

        


(1) Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (opposition)
(2) Khor Bourhan : sorte d’ancien égoût où s’échouaient les eaux usées et les déchets dans la capitale.
(3) Arhiba : un quartier populaire de Djibouti-ville.

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