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SOMALIE / ÉTHIOPIE / ÉRYTHRÉE

Entretien exclusif avec M. Seyum Mesfin
ministre des Affaires étrangères de l’Éthiopie

La corne de l’Afrique est une zone de tensions permanente. La situation en Somalie est précaire ; la paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie, signée il y a sept ans, reste une paix armée avec des risques de confrontation ; une rébellion s’est manifestée dans la région somali éthiopienne. L’Éthiopie, principal pays de la corne, ne peut quitter la Somalie puisque ni l’Union africaine, ni les Nations unies, n’ont pris la relève pour aider un gouvernement transitoire pourtant reconnu. Certains acteurs régionaux ou extérieurs s’emploient à jeter de l’huile sur le feu. A l’occasion d’une visite à Paris du ministre éthiopien des Affaires étrangères, Seyum Mesfin, il était opportun de faire le point avec lui, au cours d'un entretien exclusif qu'il a accordé aux Nouvelles d'Addis.

 


PROPOS RECUEILLIS PAR
ROBERT WIREN
LES NOUVELLES D'ADDIS

           
(Paris, 15 novembre 2007)
           


« Aujourd’hui il n’y a plus de zone interdite en Somalie »

« Les terroristes ont été réduits à des groupes éclatés qui posent
des problèmes de sécurité »
« Aujourd’hui la Somalie a des institutions, qu’elles soient effectives
à 100 % ou non n’est pas l’essentiel »

           
Les nouvelles d’Addis. – La situation dans la corne de l’Afrique sera le sujet principal de cet entretien. Mais puis-je d’abord demander la raison de votre visite à Paris ?

Seyum Mesfin. – Je suis venu pour des consultations bilatérales et un échange de notes portant sur des sujets régionaux et internationaux. J’ai rencontré le ministre des affaires étrangères, M. Kouchner ainsi que ses collaborateurs et ce matin j’ai participé à des réunions avec d’autres ministères au sujet d’actions de coopération bilatérale.

LNA. – Nous reviendrons sur votre visite mais commençons par le point le plus chaud de la corne : la Somalie. Lorsque les troupes éthiopiennes ont été envoyées pour aider le gouvernement fédéral transitoire (GFT) et son président, Abdullahi Yusuf, le premier ministre Mélès Zénawi a dit : nous nous retirerons d’ici peu. Onze mois plus tard chacun peut constater que l’intervention en Somalie n’a pas été un succès. Que pouvez-vous dire sur la situation actuelle à Mogadiscio ?

SM. – La situation présente s’est améliorée de façon remarquable si l’on compare avec celle qui existait à Mogadiscio et en Somalie avant décembre de l’année dernière. Pendant les onze derniers mois de nombreuses transformations ont eu lieu en matière de capacité à établir les institutions de la Somalie, le GFT, le parlement et d’autres organismes. Mais aussi dans le domaine de la sécurité. Vous le savez, la Somalie était encore une zone interdite il y a un an. Aujourd’hui il n’y a plus de zone interdite en Somalie. Bien sûr cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de problèmes de sécurité dans le pays. Mogadiscio pose un problème, l’extrême sud de la Somalie aussi. Une région du centre, Galguduud, est également touchée car elle est vulnérable aux groupes terroristes internationaux. Mais la situation s’est relativement améliorée et elle continuera à s’améliorer jour après jour.

LNA. – Les reportages de la presse ne décrivent pas le même paysage et un universitaire américain, Michael Weinstein, a écrit que l’opération militaire éthiopienne en Somalie est « une erreur d’appréciation désastreuse ». En plus l’Union africaine n’a pas été en mesure d’envoyer les 8000 soldats promis, le secrétaire général de l’ONU estime qu’il serait dangereux d’envoyer des casques bleus et hier l’envoyé spécial du journal Le Monde décrivait une guerre sans front et sans règles. Est-ce que les dirigeants éthiopiens pensent qu’une solution militaire est possible en Somalie ?

SM. – Je veux vous dire ceci : une solution militaire ne peut résoudre une crise politique. Évidemment les problèmes de la Somalie sont de nature politique. Il n’y a pas de doute à ce sujet. Mais parlons de la réalité et non de spéculations et de suppositions. Où est l’erreur d’appréciation ? La Somalie est un État raté depuis 15 ou 16 ans. Aujourd’hui la Somalie a des institutions, qu’elles soient effectives à 100% ou non n’est pas l’essentiel. Aujourd’hui la Somalie a un gouvernement transitoire dûment constitué, une charte fédérale transitoire et un parlement fédéral. Ce n’est pas ce qu’on racontait il y a quelques années. Il y a une transformation, d’une absence de loi et d’une anarchie absolue on va vers l’établissement du règne de la loi et on a une évolution vers l’établissement de la paix. Donc ceci n’indique pas que la Somalie va de mal en pis mais du pire vers le retour à la loi. Il y a une amélioration radicale. Deuxièmement : où est l’erreur d’appréciation ? Est-ce de laisser la Somalie aux mains de terroristes internationaux, de talibans et de califes ? Aujourd’hui le pays est gouverné par des institutions transitoires fédérales qui impliquent tous les clans et les sous clans. Alors où est le désastre ? En vérité Mogadiscio et le reste de la Somalie étaient dominée par des terroristes et des extrémistes affiliés à al-Qaida. Aujourd’hui ils n’existent plus en tant qu’organisation structurée mais ils représentent toujours une menace pour la sécurité publique. Donc où est le désastre ? A mon avis ce qu’affirment des analystes et des spéculateurs montre qu’ils n’ont pas vraiment compris la transformation à l’œuvre en Somalie. Ils répandent dans l’opinion internationale ce qu’ils estiment sensationnel pour vendre leurs informations. Le sensationnalisme ne contribue pas à établir et à construire la paix dans un pays. La Somalie est entrée dans la construction de la paix. Comme tout processus de ce type, il ne peut éviter des épreuves. C’est un défi important pour les Somaliens eux-mêmes, pour toute l’Afrique et pour la CI (1). Cependant l’Union africaine a décidé d’envoyer une mission de maintien de la paix pour remplacer les troupes éthiopiennes. Malheureusement seul le contingent ougandais est en place à Mogadiscio. D’autres pays sont d’accord pour déployer des troupes, le Burundi, le Malawi, le Ghana et le Nigeria. Ce qui manque, ce n’est pas la bonne volonté, la volonté politique et l’engagement des pays africains. Ce qui manque, ce sont les ressources. L’Europe dit : la Somalie n’est pas notre priorité. Les Nations unies affirment qu’elles sont débordées, que les programmes ne manquent pas. De sorte que la CI continue à mettre le dossier somalien en veilleuse. La Somalie est un pays qui a coulé. La CI doit assumer sa responsabilité. Il y a une menace pour la paix internationale et il faut exhorter la CI de fournir des ressources, d’aider à la paix. C’est ce qui manque.

LNA. – Le problème c’est la méthode de la CI qui a voulu former un gouvernement somalien par le sommet. Il y avait une autre approche, celle d’une reconstruction par entités. C’est-à-dire encourager les autorités locales, comme le Somaliland, comme le Puntland, comme Bay et Bakool.

Le paradoxe c’est de voir les Nations unies maintenir la fiction d’une Somalie unie qui n’existe plus. Autre paradoxe, l’Éthiopie envoie un ambassadeur à Mogadiscio où le gouvernement n’a pas les moyens de contrôler son territoire, mais il n’y a pas d’ambassadeur à Hargeisa où on est en paix depuis douze ans. On pourrait penser qu’il faut plutôt encourager ceux qui ont obtenu des résultats dans le retour à la paix.

SM. – Je vais vous dire ceci : vous avez raison. Le Somaliland est un havre de paix depuis plus d’une décennie. Et la CI a plutôt adopté une politique de réticence et une attitude d’attente à l’égard du Somaliland. Et elle a tenté d’aider ceux qui ont détruit la Somalie, les seigneurs de la guerre. Mais ceci ne veut pas dire que la CI n’a pas essayé, de diverses manières, d’encourager les Somaliens à résoudre leurs problèmes. Ces derniers ont la responsabilité essentielle de changer la réalité actuelle de leur pays. Vous dites que la CI a essayé d’imposer une solution par le sommet. Or c’est plutôt le contraire. Depuis deux ans et demi des Somaliens de tous les milieux, des dirigeants religieux, des chefs de clan, des universitaires, des membres d’associations, y compris nombre de chefs de milices, ont siégé au Kenya. Après deux ans et demi de discussions prolongées les Somaliens ont rédigé une charte nationale de transition qui est le fondement de la formation du gouvernement et du parlement. C’est une transformation. Deuxièmement, ce qui s’est déroulé pendant l’été est une évolution très bien conçue de la Somalie. A nouveau plus de 2000 représentants des Somaliens de la base, de l’intérieur aussi bien que de la diaspora, ont siégé pendant 45 jours à Mogadiscio ce qui était impossible à prévoir car aucune réunion n’avait pu avoir lieu auparavant. Ils ont fait des propositions concrètes pour aller de l’avant. Elles ont été soumises au gouvernement qui après approbation, les a présentées au parlement. Et ce dernier les a adoptées. Sur cette base les institutions préparent maintenant un nouveau gouvernement transitoire après le départ de Mohamed Gedi. Et nous somme optimistes car ceci va permettre d’établir un gouvernement qui fonctionne, un gouvernement technique qui aidera la Somalie à poursuivre le processus de retour à la paix.

Enfin la question du Somaliland. Je suis d’accord avec vous. Il y a une une négligence totale à l’égard de ceux qui ont essayé de construire une région. Ils ont le droit d’être soutenus. Mais concernant le problème du Somaliland et du reste de la Somalie, c’est vraiment aux Somaliens eux-mêmes de résoudre cette crise. Personne ne veut se mettre en travers de la route choisie par les Somalilandais. Tout dépend du dialogue et de la solution qui sera perçue comme telle par le reste de la Somalie. Le problème du Somaliland ne peut être résolu par la force. Il doit y avoir un dialogue et affronter la question de savoir si on reconstitue la Somalie. Je pense comme vous que la Somalie ne peut être reconstituée à l’ancienne.

LNA. – On peut ajouter que l’Éthiopie a fait de mauvaises expériences avec trop de centralisme. Donc comment la Somalie pourrait-elle redevenir centralisée alors qu’elle est éclatée depuis si longtemps ?

SM. – Ce que l’Éthiopie a fait était justifié par ses réalités propres et des solutions à des problèmes anciens. Nous ne voudrions pas conseiller d’autres pays, qu’ils soient voisins ou lointains. Copier un modèle éthiopien ne marcherait pas. Mais je suis en accord avec vous, la Somalie ne peut revenir à l’état ancien. Une nouvelle réalité a émergé. Les différentes régions somaliennes insistent en faveur de structures étatiques décentralisées. Le Somaliland s’active en faveur d’une sécession. Donc il y a bien une nouvelle réalité en Somalie. Les Somaliens doivent l’affronter. Notre travail comme région, celui de la CI, est d’aider les Somaliens à régler ce problème par des moyens pacifiques.

LNA. – Donc vous n’avez pas le sentiment d’être piégé par une situation compliquée qui vous implique parfois dans les divisions claniques. Il y a eu le Puntland contre le Somaliland, il y a eu Abdullahi Yusuf contre Mohamed Gedi, il y a les Hawiye contre les Darod. Vous semblez être dans un bourbier.

SM. – Nous ne sommes pas piégés en fait. Ce serait un suicide politique pour l’Éthiopie de combattre l’un contre l’autre, de soutenir un clan quelconque. Comme vous devez le savoir, l’Éthiopie est le pays de millions de Somali qui sont ses citoyens. De sorte que presque tous les clans qui existent en Somalie sont représentés également de ce côté de la frontière. L’Éthiopie est donc un médiateur sérieux pour la paix et la réconciliation en Somalie. L’Éthiopie n’est pas en Somalie pour couronner Abdullahi Yusuf ou un autre comme roi du pays. Ou contre un clan et en faveur d’un autre. Ce que l’Éthiopie a fait, c’est de combattre les terroristes locaux et internationaux qui ont été la source du bain de sang en Somalie. Aujourd’hui les Somaliens sont très reconnaissants pour ce que fait l’Éthiopie, les aider à établir le règne de la loi. Nous ne voulons vraiment pas abuser de la bonne volonté du peuple somalien qui nous reçoit pour être aidé. Nous aimerions repartir aussi tôt que possible. Nous ne pouvons nous retirer que de façon responsable. Nous ne pouvons accepter de voir la situation se dégrader à nouveau et de laisser un vide en Somalie. Nous aidons le gouvernement à augmenter ses propres capacités dans les domaines de l’armée, de la police, de la sécurité, de l’administration. Nous ne serons pas piégés parce que l’Éthiopie ne combat aucune communauté sinon les terroristes et ceux-ci ont été réduits à des groupes éclatés qui posent des problèmes de sécurité.

LNA. – Quelle perspective pour l’Éthiopie ? Cette opération militaire est un fardeau financier. Et vous avez dit que les ressources n’arrivent pas pour aider le gouvernement transitoire. Pouvez-vous continuer encore longtemps ? Je suppose que vous aimeriez avoir une date limite.

SM. – Justement nous pressons la CI, l’Union africaine, l’Union européenne et d’autres acteurs d’assumer leur responsabilité en soutenant les institutions somaliennes, en déployant des forces de maintien de la paix d’Afrique et des Nations unies. Tout autre formule ne sera pas une aide pour les Somaliens. Deuxièmement l’Éthiopie ne combat seulement le terrorisme en Somalie, l’Éthiopie contribue aussi à refaire une administration. Les Somaliens reconstituent leur armée, ils forment leur police et remettent en marche leurs ministères. Cela allégera sans aucun doute le fardeau de l’Éthiopie et lui permettra de se retirer. Nous avons déjà retiré les deux tiers de nos troupes depuis juillet. Un tiers est resté, principalement à Mogadiscio. Nous espérons et nous sommes confiants de pouvoir retirer ces troupes dans deux cas. Le premier : si la réponse de la CI est vraiment responsables et immédiate, nous quitterons la Somalie. Le second : si la CI ne parvient pas à assumer sa responsabilité, l’Éthiopie continuera à aider le gouvernement à contrôler la situation, puis nous partirons rapidement.

          


« L’Érythrée a commis une violation flagrante en occupant
la zone temporaire de sécurité »

           
LNA. – Nous avons consacré un long moment à la Somalie mais il y a un autre problème qui pourrait entraîner une nouvelle confrontation : la question frontalière avec l’Érythrée. Un accord de paix a été signé il y a sept ans à Alger mais la frontière n’est toujours pas fixée. Et en septembre l’Éthiopie a averti que l’accord de paix pourrait devenir caduc. Quel est le sens de cette menace ?

SM. – Vous savez que l’Érythrée a commis une violation flagrante en occupant la zone temporaire de sécurité (ZTS). Cette zone a été établie dans le cadre de l’accord d’Alger de cessation des hostilités. C’est une zone de 25 Km le long de la région frontalière. Et les militaires de la mission de l’ONU ont été déployés dans cette région. Aujourd’hui la zone de sécurité n’existe plus. Elle a été occupée à 100% par l’Érythrée. Ensuite la mission d’observation de l’ONU a été paralysée par les restrictions que l’Érythrée a imposées à ses déplacements. Ainsi l’Érythrée à détruit la cessation des hostilités d’Alger. Et l’Éthiopie a notifié à l’Érythrée qu’elle ne peut être autorisée à poursuivre sa violation si elle tient à l’accord d’Alger. Pour l’Éthiopie la situation est la suivante : si l’Érythrée ne renonce pas à occuper la ZTS, cela veut dire qu’elle sort de l’accord d’Alger. C’est ce que nous avons notifié. Nous n’avons pas dit que nous sortons de l’accord. Nous agirons comme une partie responsable mais la CI et l’Érythrée doivent comprendre que l’on ne peut exiger de l’Éthiopie qu’elle respecte l’accord de paix quand l’autre partie a complètement détruit cet accord.

LNA. – Si l’accord d’Alger est caduc, que sera la suite ?

SM. – L’Éthiopie veut que cet accord reste en vigueur et permette une normalisation des relations en mettant en œuvre la démarcation de la frontière et un accord entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Mais l’Éthiopie seule ne peut obtenir cela. Nous avons besoin d’un partenaire pour la paix et le monde sait que nous n’avons pas de partenaire pour la paix à Asmara. C’est là le problème.

          


Démocratisation : « L’Éthiopie est dans un processus
de transformation fondamentale »

           
LNA. – Je voudrais avoir vos commentaires sur quelques sujets de politique intérieure. Les amis de votre pays ont suivi avec grand intérêt l’évolution politique. Mais après les élections de mai 2005 l’image de l’Éthiopie, celle d’un pays en train de se moderniser, a été brisée à cause du grand nombre de personnes arrêtées et détenues sans jugement. L’Economist écrivait récemment : « Des dirigeants de l’opposition ont été accusés de crimes vraiment exagérés, comme trahison et tentative de génocide ». Pouvez-vous comprendre qu’il est difficile pour des observateurs de prendre pour argent comptant certains arguments que votre gouvernement oppose à la critique portant sur l’état de la démocratie en Éthiopie ?

SM. – Vous savez qu’il y a des points de vue variés et des versions différentes de l’histoire. Tout dépend où on se place pour observer le processus de démocratisation en Éthiopie. Si vous l’observez du côté de ceux qui critiquent tout, alors c’est tout vu. Si vous regardez du point de vue d’une transformation sociale où on ne peut évaluer comme en mathématiques, un plus un font deux en base dix ou d’autres formules, le défi est le suivant : l’Éthiopie est dans un processus de transformation fondamentale. Ce processus, transformer une société, est plein d’écueils, d’avancées et de reculs, de zigzags. C’est cela que l’Éthiopie affronte. Cela ne veut pas dire que l’Éthiopie ne progresse pas fermement vers la démocratisation du pays, de la société, de l’État. Il y eu d’importantes réussites au cours de la décennie et demie passée. L’établissement des institutions, de la gouvernance est plus assuré et plus solide. On ne peut évaluer cela au moyen des résultats d’une élection ou de scénarios d’élections pris comme tests de la démocratisation du pays.

Venons-en à votre question. Les suites de l’élection de 2005. Une chose que la CI a confirmée c’est que la volonté du peuple n’a pas été trompée. La volonté du peuple a été honorée. Une élection parfaite n’existe pas de toutes façons.

LNA. – Je n’ai pas visé l’élection mais la répression avec des accusations comme la tentative de génocide. On emploie maintenant ce mot pour le meurtre de dix personnes mais il a une définition précise. C’est quelquechose de sérieux.

SM. – Oui, c’était très sérieux. Premièrement : l’opposition voulait abattre un gouvernement constitutionnel par des moyens violents et inconstitutionnels. C’est une trahison selon la norme des constitutions dans tout pays. Voilà l’accusation. Deuxièmement : ils ont visé un groupe ethnique spécifique. Ils ont fait campagne avec une propagande de haine. C’est ce qui est arrivé au Rwanda en 1994. Personne ne dit que les événements du Rwanda ne sont pas un génocide.

LNA. – Mais rien de tel ne s’est déroulé en Éthiopie.

SM. – Cela ne s’est pas produit mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas essayé. Donc ils ont été accusés d’avoir tenté d’entraîner le pays vers un bain de sang.

LNA. – Puis-je demander ceci : pourquoi Bereket Simon a-t-il déclaré avant les élections : « Ce sont des interhamwés » ?

SM. – Parce que leur principale ligne de conduite était une propagande de haine. Ce n’était pas une propagande pour des élections. Les Interhamwés étaient les acteurs d’une propagande de haine. Et ce que notre opposition faisait n’était pas une campagne pour une élection, mais ils se sont bien impliqués dans une propagande haineuse envers certains groupes ethniques du pays. C’était dangereux. C’est de cela qu’ils ont été accusés. D’autre part il n’y a pas eu de membres de l’opposition détenus sans motif. Ils ont été accusés, jugés par le tribunal et nous connaissons les sentences. Certains ont été condamnés à une peine de prison à vie, d’autres à 25 ans, 20 ans, 15 ans, etc. Mais le gouvernement et le peuple d’Éthiopie ont voulu mettre ceci de côté et regarder vers le futur. La clémence a révélé une grande tolérance et un apaisement. Il faut mettre cela en rapport avec la transformation de l’Éthiopie.

L’autre point : il a été dit que l’image de l’Éthiopie a été ternie. Pour ceux qui s’attendaient à une perfection ou que tout se déroule au mieux, c’est peut-être vrai. Mais l’Éthiopie poursuit l’édification de ses institutions de bonne gouvernance, de démocratie, avec un engagement total et elle combat avec force la pauvreté. Aujourd’hui l’Éthiopie est l’un des rares pays en Afrique à espérer atteindre les objectifs du Millenium. Elle enregistre un développement économique, une hausse réelle du PIB de 10% en moyenne. Nous ne sommes pas un pays pétrolier, nous sommes un pays agricole. Nous avons obtenus de grands résultats dans les domaines de l’éducation, de la santé et des programmes sociaux. Cela ne vient pas tout seul. C’est lié à la transformation de la politique, du système légal, du système étatique.

LNA. – Vous penserez peut-être que nous nous intéressons plus aux problèmes de votre pays. Ce qui ne signifie pas que nous nous ignorons les progrès et le développement économique. Mais chacun sait que l’Éthiopie est multiethnique avec une importante minorité, les Oromo. Or il y a un vieux débat sur leur place au sein de l’Éthiopie. Beaucoup d’entre eux ne soutiennent pas l’OPDO, votre partenaire dans le gouvernement, mais la plupart ne sont pas non plus favorables à l’OLF mais à certains partis d’opposition représentés au parlement comme l’OFDM de M. Bulcha Demeksa. Ce dernier s’est plaint récemment que des milliers d’Oromo, y compris des sympathisants de son parti, ont été emprisonnés. Est-ce exact ?

SM. – Voici son problème : crier au loup est devenu un phénomène propre aux groupe d’opposition en Afrique. Il ne peut pas le prouver. Il dit que ses sympathisants ont été emprisonnés par milliers, que ses permanences rurales ont été fermées, ainsi de suite, et quand on lui a demandé où des gens ont été arrêtés, il n’a pu le prouver. Donc crier au loup n’est pas ce qui compte en politique. Il devrait continuer de participer au processus démocratique par des moyens démocratiques, en formant des partis d’opposition. Malheureusement ce n’est cela que Bulcha Demeksa et d’autres opposants font. Des critiques sans limites, des allégations sans fondement, voilà le travail quotidien de leurs partis. Nous sommes d’accord pour dire que la démocratie ne peut être complète sans une opposition loyale, loyale non envers le parti au pouvoir, mais envers la Constitution et la loi. Mais en même temps nos amis et partenaires occidentaux pensent que l’on peut créer des partis d’opposition du jour au lendemain par insémination artificielle. Il faut du temps à l’opposition pour qu’elle devienne adulte.

          


Ogaden : « Il n’y a pas de guerre secrète ou sale »

           
LNA. – Selon des informations récentes, la situation dans la région somalie, et surtout l’Ogaden, se détériore. Qu’en est-il exactement car on a pu lire des titres comme celui du Guardian : « La sale guerre de l’Éthiopie ». Une mission d’évaluation de l’ONU a évoqué de sérieuses violations des droits de l’homme. Le Comité international de la Croix Rouge (CICR) a été expulsé, Médecins sans Frontières (MSF) a dû arrêter ses activités dans la région. Quelle est la situation ?

SM. – Il y a un groupe de mécontents parmi les Somalis qui s’intitule ONLF. Le gouvernement a tenté de résoudre ce problème par la voie pacifique il y a un an en impliquant la population. Des anciens [ou chefs de clan] se sont rendus dans plusieurs capitales européennes pour trouver les dirigeants de ce groupe. Car ils essaient de diriger leur rébellion depuis Stockholm, depuis Londres, depuis Copenhague, etc. Les anciens y sont allés et on essayé de dire à ces gens que prendre les armes dans l’Éthiopie d’aujourd’hui n’a pas de sens. Si une communauté n’est pas satisfaite, elle dispose de droits constitutionnels garantis pour divorcer pacifiquement du pays. Donc par la force ils n’obtiendront rien. Mais les dirigeants de la rébellion n’ont tenu aucun compte de l’appel du peuple et du gouvernement. Ils ont commis un crime odieux, un massacre, en attaquant le camp d’une société chargée de travaux de prospection. Voilà ce qu’ils ont fait. Le moins qu’un gouvernement responsable puisse faire est d’assurer la sécurité et la stabilité du pays. Aussi le gouvernement a pris des mesures énergiques contre ce groupe qui est maintenant complètement neutralisé dans la région. Il y a eu des dommages collatéraux. En effet. Mais pas ceux qui ont été présentés par MSF et également par le CICR. Ils ont répandu dans le monde que plusieurs villages avaient été effacés de la carte, que des milliers de gens erraient de lieu en lieu. L’ONU est venue et n’a trouvé aucun village incendié, ni de population déplacée de ses villages. La mission de l’ONU n’a jamais dit qu’il y avait eu de sérieuses violations des droits humains, elle n’a jamais dit qu’il y a un désastre humanitaire. Elle a dit : si on n’intervient pas le plus tôt possible, trois quatre mois plus tard il pourrait y avoir une crise ou un désastre humanitaire. Et la mission a demandé une aide d’urgence destinée aux personnes nécessiteuses. C’est ce que l’ONU et l’Éthiopie font en ce moment. Nous avons lancé une importante opération d’assistance dans la région, la sécurité est garantie, les affaires sont redevenues normales ainsi que les activités. Il n’y a pas de guerre secrète ou sale comme le disent ceux qui tentent d’ouvrir un autre dossier contre l’Éthiopie. Le CICR a été expulsé tout simplement parce qu’il a essayé de présenter une situation qui n’a pas d’existence. Il le regrette à présent. Concernant MSF, j’ai rencontré leur président international récemment à Addis. Il a admis que le comportement de ses collègues sur le terrain n’était pas le bon, à savoir rendre publique des déclarations qui ne reflètent pas la réalité de la région.

LNA. – Je ne comprends pas quel est l’intérêt d’une ONG de faire de fausses déclarations ?

SM. – Ce n’est pas l’Éthiopie qui l’a dit. C’est ce qu’a dit l’ONU.

LNA. – A votre avis les actions de l’ONLF sont liées au contexte du terrorisme ?

SM. – Cela fait partie d’une offensive d’ensemble dans la région car ils ont été poussés à commettre ce crime, aidés par l’Érythrée et par le groupe al-Shebab, les tribunaux islamiques, etc.

LNA. – Revenons aux relations franco-éthiopiennes. Est-ce que vous prévoyez à des changements puisqu’il y a un nouveau président en France et un nouveau gouvernement ?

SM. – Nous pensons naturellement à une coopération renforcée entre l’Afrique et la France parce que la situation l’exige. Et il y a une bonne volonté du gouvernement français pour rester engagé envers le partenariat avec l’Afrique. Nous y contribuerons.

LNA. – Peut-on citer un programme spécifique ou un projet dans le cadre des relations bilatérales ?

SM. – Nous sommes tombés d’accord pour revitaliser la Commission mixte franco-éthiopienne. Nous avons sérieusement envisagé le renforcement et la diversification de notre coopération dans des domaines essentiels et nous espérons mettre en route le mécanisme défini ensemble et le voir fonctionner le plus tôt possible.

LNA. – La Commission mixte ne s’est pas réuni depuis longtemps.

SM. – Depuis quatre ans mais à présent nous sommes d’accord pour la relancer.

LNA. – En décembre l’Afrique et l’Europe tiendront un sommet au Portugal. Des critiques se sont élevées en Afrique au sujet des propositions commerciales européennes acr elles semblent mois favorables à l’Afrique que les accords de Cotonou. Quelle est la position de l’Éthiopie à ce sujet ?

SM. – La même position que celle exprimée par l’Afrique. La direction à prendre par l’Europe doit être d’ouvrir les marchés aux produits africains. Toute autre considération qui consisterait à refuser l’énorme marché européen aux exportations africaines aurait vraiment un impact négatif majeur sur l’augmentation du commerce et sur le développement social en Afrique. Donc nous exhortons l’Europe d’être ouverte et d’aider l’Afrique également en matière de développement humain pour répondre aux besoins. Mais en même temps l’Europe avait institué l’EBA (everything but arms = tout sauf les armes) qui doit rester en vigueur. A présent on essaye de le retirer des accords et de se conformer aux règles de l’Organisation internationale du commerce (OIC). Comme vous le savez au sein de l’OIC la négociation du Doha Round n’a pas encore abouti. Nous sommes témoins de nombreux reculs de la part des pays industrialisés au sujet de l’ouverture de leurs marchés aux produits des pays en voie de développement. Ceci va provoquer de grands dégâts et des déséquilibres pour le commerce. Nous insistons pour que l’Europe ne ferme pas la porte.

LNA. – Merci.


(1) Dans la transcription nous avons utilisé les sigles suivants :
CI : communauté internationale
OPDO : Oromo People’s Democratic Organization, parti de la coalition au pouvoir
OLF : Oromo Liberation Front, mouvement nationaliste rebelle
ONLF : Ogaden National Liberation Front
OFDM : Oromo Federal Democratic Movement, parti d’opposition représenté au parlement
Les autres sigles ont explicités à la première citation.

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