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ÉTHIOPIE / POLITIQUE INTÉRIEURE

« Nous pensons que le processus de construction de la démocratie en Éthiopie se poursuivra de façon favorable »

Interview de M. Sekuture Getachew, membre de la coalition gouvernementale éthiopienne, l’EPRDF

Un responsable important de la coalition gouvernementale éthiopienne était à Paris fin janvier. M. Sekuture Getachew est le directeur du département des relations externes de l’EPRDF. Il est Éthiopien. C’est ce que montre le nom de son père qui, admirateur du président Sékou Touré au moment de l’indépendance de la Guinée, lui a donné un nom d’origine ouest africaine. À la lecture de cet entretien on sent que la politique du parti au pouvoir est d’assouplir son comportement en donnant un statut à l’opposition. Mais en ce qui concerne les tensions politiques survenues en 2005, l’EPRDF en rejette toujours l’entière responsabilité sur les opposants. On peut cependant noter un début d’autocritique au sujet d’Addis-Abeba où le parti gouvernemental a tardé à prendre en compte les conditions de vie de la population. Pour commencer l’entretien, nous lui avons demandé la raison de sa visite à Paris.

 


PROPOS RECUEILLIS PAR ROBERT WIREN
LES NOUVELLES D'ADDIS

           
(Paris, 30 janvier 2008)

Sekuture Getachew. – Je suis venu en France à l’invitation du ministère des Affaires étrangères dans le cadre d’un programme intitulé « personnalités d’avenir » et pour me familiariser avec le système politique français.

Les Nouvelles d'Addis. – À part le programme consacré à notre système politique, avez-vous eu des contacts spécifiques ?

SG. – J’ai eu l’occasion de rencontrer différentes personnes du ministère des Affaires étrangères et aussi les maires de plusieurs villes comme Nantes et Blanc-Mesnil qui est jumelée avec Debre-Berhan. J’ai également rencontré des journalistes du Figaro et des représentants d’autres institutions.

LNA. – Ici en France on a du mal à comprendre le système éthiopien. Même si l’on nous dit qu’il s’agit d’un système fédéral, il nous semble étrange que le parti gouvernemental soit une coalition de partis régionaux ou ethniques.

SG. – Comme vous le savez l’Éthiopie est un pays très divers. Nous avons 86 nations et nationalités. Lorsque nous avons élaboré ce système politique, la seule structure possible était fédérale, fondée sur des administrations nationales et régionales. De sorte que nous avons neuf états régionaux en Éthiopie. Ils sont autonomes par eux-mêmes. Ils disposent de leur propre Parlement et de leur législation. Ils participent aussi au niveau fédéral au sein du Parlement fédéral. Il y a aussi la chambre de la Fédération, l’équivalent de la Chambre Haute. C’est là notre système. En ce qui concerne les partis politiques, certains sont nationaux, au niveau fédéral et sont multiethniques. L’EPRDF est une coalition de quatre partis nationaux mais la coalition est de fait multiethnique.

LNA. – Un parti national n’est pas obligé de s’organiser selon un critère ethnique. Il peut avoir un nom comme la CUD (1) et être présent dans plusieurs régions avec le même nom.

SG. – Oui. Certains partis dont le programme concerne une nation ou une région particulière, sont obligés de s’organiser au niveau régional. Mais chacun peut avoir un programme national et exercer son activité dans plusieurs régions de l’Éthiopie.

LNA. – Comment voyez-vous la situation politique actuelle, près de trois ans après les élections législatives et la tension qui a suivi celles-ci ?

SG. – Nous avons eu en 2005 un bon processus électoral mais après le jour du vote, nous avons rencontré des problèmes opposant les partis politiques. Nous avons essayé de négocier avec les partis d’opposition mais malheureusement cela n’a pas marché. Certains sont entrés au Parlement mais d’autres ont choisi une sorte d’action violente qui a créé les problèmes. Après des procédures judiciaires et après la grâce accordée par le gouvernement, les choses se sont à présent améliorées. Les célébrations du Millenium ont créé chez les gens une certaine bonne volonté. Les élections partielles et locales sont proches. Comme l’atmosphère politique est maintenant meilleure, nous pensons que le processus de construction de la démocratie en Éthiopie se poursuivra de façon favorable.

LNA. – Avant de parler des prochaines élections, je voudrais revenir sur les tensions qui se sont produites il y a trois ans. Diriez-vous que la faute repose sur un seul camp ou seriez-vous d’accord sur le fait que des fautes politiques ont aussi été commises de votre côté ? Je fais allusion à la période qui suit le vote en mai et qui précède le mois d’octobre 2005.

SG. – Vous savez, le problème principal c’est l’acceptation de la loi. Nous avons organisé des élections très correctes mais l’opposition n’a pas voulu accepter sa défaite au niveau fédéral. Nous avons accepté notre défaite à Addis-Abeba et félicité les opposants. Nous avons dit que allions leur transmettre l’administration de la ville. Mais ils ont dit que le problème était qu’ils avaient gagné au niveau fédéral. Et nous avons été obligés d’entreprendre des enquêtes dans 199 circonscriptions. Elles ont eu lieu en présence de missions d’observation internationales de l’Union européenne, du Centre Carter et aussi de l’Union africaine. Ensuite nous avons dû recommencer le vote dans 31 circonscriptions et cela a montré que l’EPRDF a regagné ces sièges. Le problème c’est qu’ils se sont engagés dans une action violente et pendant ces événements la façon dont nous avons traité le problème a été correcte mais nous reconnaissons qu’en raison de certains problèmes de moyens des personnes ont été blessées et près de 140 sont mortes.

LNA. – Ma question ne portait pas sur les manifestations. Elle concerne le fait que votre majorité a pris des décisions qui n’ont pas encouragé les opposants à siéger au Parlement. Les modérés se sont trouvés en mauvaise posture face aux éléments radicaux de leur parti. Pourquoi le Parlement sortant a-t-il décidé de changer la règle en vigueur lorsqu’un groupe souhaite inscrire un sujet à l’ordre du jour. Il suffisait de réunir 21 signatures de députés et soudain le Parlement a décidé qu’il fallait avoir une majorité de 50% plus une voix. C’était une gifle à la face de la minorité. Les radicaux ont dit aux modérés : si vous siégez au Parlement, vous n’aurez aucune chance d’obtenir la discussion d’un sujet avec cette nouvelle règle. Je pense que c’était là une erreur politique.

SG. – Un Parlement a le droit d’adopter un texte à n’importe quel moment lorsqu’il est en session. Jusqu’au dernier jour il a le pouvoir de légiférer. Mais il y a eu un autre épisode. Ceux qui sont venus au Parlement, ont eu l’occasion de négocier avec le parti au pouvoir et ils ont obtenu une nouvelle procédure parlementaire.

LNA. – Ceci est arrivé bien plus tard mais changer une règle avant que le nouveau Parlement se réunisse était surprenant.

SG. – Certains trouvent cela surprenant. La politique c’est comme ça. On doit légiférer et le prochain Parlement, s’il affirme qu’on doit modifier un texte, il peut changer la règle. Nous avons mis sur pied une très bonne procédure parlementaire qui a été adoptée par le consensus des partis qui sont représentés au Parlement. Et nous travaillons avec cette procédure. Chacun est à l’aise avec celle-ci.

LNA. – Est-ce que les membres de l’opposition sont satisfaits des méthodes de travail du Parlement ? Est-ce qu’ils interviennent, proposent des motions, etc. ?

SG. – Oui. En fait l’opposition ne sera jamais satisfaite. Vous savez cela. Elle dispose de la journée dite de l’opposition. Elle peut alors établir son ordre du jour et poser des questions au premier ministre pendant une séance. Elle a la possibilité d’améliorer ou de modifier les ordres du jour au sein d’un comité consultatif au sein duquel tous les partis sont représentés. Elle peut discuter et négocier dans ce domaine. De même en ce qui concerne la répartition du temps de parole entre les partis. Je pense que la plupart d’entre eux sont satisfaits.

LNA. – Combien de parlementaires d’opposition siègent actuellement ?

SG. – 136, je crois.

LNA. – Les sièges qui sont actuellement vacants ont été remportés par les personnes arrêtées en 2005. Nous abordons les prochaines élections. Les scrutins locaux, pour les woreda et les kebele, se dérouleront en même temps que les élections partielles. Vous allez donc pourvoir aux sièges vacants au sein du Parlement. Est-ce aussi le cas pour l’assemblée d’Addis-Abeba ?

SG. – Oui. Il y a 38 sièges vacants au Parlement, dont 17 pour Addis-Abeba. La municipalité de la capitale est également sans titulaires et elle est gérée par une administration provisoire. Donc les partis vont faire campagne également à ce niveau. Dans certaines régions comme dans les régions amhara et oromo, il y a aussi des sièges vacants..

LNA. – Les résultats électoraux à Addis-Abeba ont été surprenants. On voit rarement en Afrique l’opposition remporter tous les sièges de la capitale. Comment avez-vous expliqué en interne cette défaite qui a sans doute été un choc pour l’EPRDF ?

SG. – Tout de suite après l’élection notre comité exécutif s’est réuni pour évaluer la situation. Et quelle a été l’analyse de notre défaite ? Principalement le mécontentement chez les habitants en l’absence d’une bonne gestion au niveau local et aussi l’importance du chômage et de la pauvreté. Il y avait une situation désespérante. Nous avons essayé de changer la vie des gens en lançant des actions de développement. Mais ces actions sont venues tard et la population ne pouvait percevoir que les choses changeaient. Elle voulait davantage. De sorte que l’opposition en utilisant ces armes, la mauvaise gestion et le fort taux de chômage, a essayé de recruter beaucoup de gens et elle a obtenu un soutien. Nous pouvons dire que c’est la principale raison du problème et il y a eu quelques autres éléments à ce sujet. L’opposition a utilisé certaines cartes qui étaient mauvaises. Provoquer des problèmes parmi des groupes ethniques nationaux. Et il y a eu quelques interventions étrangères. Certains ont agi pour créer une révolution orange. Ils voulaient changer notre système.

LNA. – Je me souviens du maire appartenant à l’EPRDF, ato Arkebe. Il a fait un certain nombre de choses pour Addis-Abeba. Mais il est venu trop tard parce que son prédécesseur n’avait guère travaillé. Est-ce que l’EPRDF a pris la mesure de cette erreur : laisser la capitale stagner pendant trop longtemps ?

SG. – Vous savez que l’EPRDF est issu d’une lutte armée. Nous étions implantés dans les zones rurales. Nous n’avions pas le savoir-faire pour gérer des activités urbaines. Nous avons donc mis longtemps avant de progresser dans ce domaine et l’ancienne administration EPRDF a posé des problèmes. Nous avons réussi à évoluer et nous avons mis en place une nouvelle administration transitoire à Addis-Abeba. Arkebe Oqubay a bien travaillé mais seulement pendant deux ans. Cette période a été très active mais trop courte pour avoir un effet important sur la vie quotidienne.

LNA. – Les prochains scrutins ont lieu en mai. Pensez-vous que des tensions sont possibles puisque l’opposition est forte à Addis-Abeba ?

SG. – Nous ne le pensons pas car chacun a tiré la leçon des dernières élections. Ce n’était bon pour personne. Aussi nous voulons un processus électoral pacifique et démocratique et les partis qui vont participer aux scrutins prochains, ont dit qu’ils voulaient rester sur un chemin pacifique. Nous ne pensons pas qu’il y aura des tensions. Nous espérons que l’EPRDF regagnera les circonscriptions perdues à Addis-Abeba et ailleurs.

LNA. – Vous êtes chargé des relations externes de votre parti. Quels contacts avez-vous avec les partis d’opposition ?

SG. – Nous avons des discussions communes avec tous les grands partis politiques (2). Nous dialoguons avec le groupe CUD du Parlement, avec le parti de Lidetu Ayalew, EDUP, avec l’UEDF de Beyene Petros et avec l’OFDM présidé par Bultcha Demeksa. Nous avons eu des négociations au sujet de la loi électorale, des procédures parlementaires et sur la loi sur la presse qui n’est pas encore prête. Il y a eu quelques problèmes à ce sujet mais nous essayons de poursuivre le dialogue.

LNA. – L’opposition a souvent critiqué la composition de la Commission électorale nationale (NEB). Est-ce que cette institution a été modifiée ?

SG. – Oui. L’accord principal entre l’EPRDF et les partis d’opposition a porté sur la méthode permettant d’avoir une liste de candidats proposés par les principaux partis pour une nomination au sein de la commission. Cette liste, plus longue que les nominations prévues, a été soumise au Premier ministre pour sélection. Les candidats n’étaient membres d’aucun parti et certains candidats proposés par l’opposition ont été nommés au sein de la nouvelle commission électorale qui est maintenant en fonction. Il y a un mois elle a organisé une formation pour les partis politiques et sur 91 partis 56 y ont participé. Et nous avons eu une bonne session de formation.
             


(1) CUD : Coalition for Unity and Democracy. Coalition composée de plusieurs partis d’opposition. Le sigle est utilisé par un groupe opposé à venir siéger au Parlement et un autre qui a accepté.

(2) EDUP : Ethiopian Democratic Union Party. A été membre de la CUD, puis s’en est séparé pour entrer au Parlement.
UEDF : United Ethiopian Democratic Forces. La deuxième coalition d’opposition représentant plutôt le sud du pays.
OFDM : Oromo Federalist Democratic Movement.

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