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ÉTUDES SOMALIES / PUBLICATION

Essais sur le discours somali
Diaspora, littérature, idéologie

Entretien avec William Souny
             

Depuis vingt ans, la Somalie de l’après Siyaad Barre semble faire l’expérience brutale d’un proverbe terrible : « Waxaad i baday waxaa iiga daran waxaad i bartay » (« Ce que tu m’as fait endurer est moins nocif que ce que j’ai appris de toi »).

William Souny poursuit un travail de recherche personnelle et de publication qui interroge les rapports complexes entre littérature et idéologie, en Somalie et dans la diaspora somalienne.

Nous suivons le travail atypique de cet auteur important depuis la fondation des Nouvelles d'Addis. Comme tout ami cher, Souny est celui à qui l’on pense – souvent – mais à qui on oublie à chaque fois de donner la parole.

Erreur réparée. À l’occasion de la parution de ses Essais sur le discours somali, nous tentons d’approcher sa “captivité” (de captif amoureux ?). – AL

 


PROPOS RECUEILLIS PAR ALAIN LETERRIER
LES NOUVELLES D'ADDIS

           
(Interview par courriel, mai 2008)

Les Nouvelles d'Addis. – Votre ouvrage s'intitule Essais sur le discours somali. Pourquoi avoir choisi cette approche ?

William Souny. – Permettez-moi tout d’abord de préciser que je ne prétends en aucune manière parler à la place de… Les Essais sur le discours somali sont le produit d’une expérience vécue, à partir d’un séjour initial en République de Djibouti dès 1993. Les commentaires qui en découlent n’engagent à ce titre que la sensibilité de leur auteur, en fonction d’un rapport singulier au monde. Voilà pourquoi cette publication relève plus de la suite articulée d’essais que d’une quelconque œuvre de commande, universitaire ou promotionnelle. Quant à la formulation générique de Discours somali, elle se signale d’emblée comme un écho reconnaissant au discours antillais d’Édouard Glissant. .

LNA. – Mais le verbe est-il à ce point constitutif de la culture somali, plus que pour une autre culture ?

WS. – Certes, une vision essentialiste de la Somalie, développée depuis plus d’un demi-siècle de Londres à Mogadiscio (en passant par Hargeysa) surinvestit la substance prétendument pure de l’oralité traditionnelle. Cet arrière-pays verbal de la Nation est la plupart du temps lavé de ses déterminations matérielles, que caractérise pourtant un affrontement décisif entre les composantes antagoniques du capitalisme agro-pastoral, pour lesquelles la langue est avant tout une marchandise politique dont il s’agit de conserver en quelque sorte le contrôle sémiotique.

Cela dit, la Somalie moderne se singularise par l’intention performative de sa production littéraire, d’abord orale puis écrite en langue nationale à partir des années 1970, trame lourde des idéologies siamoises du nationalisme historique et des séparatismes contemporains. Dans ce cadre, les représentations dominantes de l’histoire, de la culture, de l’identité mais aussi de l’espace, du corps ou du désir, se sont construites au fil du XXème siècle sur une triple formation imaginaire, au principe du concept ethnopolitique de soomaalinnimo / somalité, élaboré pour l’Indépendance de 1960 à partir des énoncés paradigmatiques de l’anthropologie coloniale (notamment britannique) : l’espace pastoral passe pour le site originaire d’une « Nation de nomades » ; le discours poétique (fortement hiérarchisé) pour le mode d’expression le plus naturel d’une « Nation de poètes » ; l’unicité suffisante pour le signe absolu de l’identité collective.

Le Discours somali veut ainsi désigner la forme rhétorique et idéologique d’une totalisation de langages, vouée à reproduire la vision intégrale d’une communauté de destin, que formule en 1959 le poète William J-F Syad par le mysticisme politique d’une « pensée ivre de la race somale ».

On comprend à quel point le huis-clos d’une telle fiction devenue académique, intensifiée par la bureaucratie militaire issue de la prise du pouvoir par Siyaad Barre le 21 octobre 1969 et reprise d’autant par la poésie dite « dissidente » des années 1970-1980, ait pu produire les sentiments et les langages d’un cataclysme au moment de sa fissuration puis de son éclatement dans la guerre civile, dès les années 1980.

LNA. – Les Somaliens du XXIème, dont beaucoup sont en exil, se revendiquent-ils de la culture de leurs ancêtres ? Qu’en retiennent-ils ?

WS. – Ceux qui ont intérêt à ce que les normes sociales et culturelles de la soomaalinnimo restent immuables, y compris en situation d’exterritorialité, maintiennent avec aplomb (celui du ka harrago / littéralement prends-le de haut) que les Somalis sont en soi et pour soi la preuve vivante d’une intégrité éternelle de leur héritage national. Certaines pièces poétiques, composées à l’étranger, fonctionnent à cet égard comme de puissants rappels à l’ordre du sol natal et du sang commun…

Plus largement, les Essais sur le discours somali tentent d’établir une sorte d’épistémologie critique de la diaspora somalienne dans son rapport à l’hégémonie normative de l’imaginaire nationaliste. On constate toutefois un décalage croissant entre les désirs et aspirations réelles des jeunes générations de la diaspora et une douloureuse recomposition du champ littéraire qui peine à renégocier un système de significations politiquement validées par un siècle de pensée unique en Somalie. Tout au plus assiste-t-on à un réflexe rhétorique de symétries inversées, déployées selon trois instances allégoriques. D’abord, le Barwaaqo (lieu divin) de la Nation se renverserait en Balaayo (catastrophe) des massacres et de la fuite. Ensuite, le dheh (dis) des genres jugés nobles de la poésie somalienne (comme le gabay, critère de référence du discours sérieux depuis le XIXème siècle), se disperserait en sheeg (raconte) de narrations hétéroclites, souvent produites dans la diaspora par de jeunes auteurs non-académiques ou par des femmes, sans valeur du point de vue de l’idéologie élitaire et patriarcale de la soomaalinnimo. Enfin, le sokee (le dedans), « nomadic matrix » de l’identité, fantasmatiquement maintenue en brousse par l’intelligentsia urbaine, serait souillé par l’irruption du shishee (l’en-dehors du groupe, l’au-delà des mers) de toute altérité : celle des lieux d’exil mais aussi celle des minorités intérieures, longtemps points aveugles du discours somali, ressurgies dans le contexte de la guerre civile.

Le cas de l’écrivain anglophone Nuruddin Farah est à lui seul symptomatique de cette ambivalence plus ou moins créatrice de la diaspora intellectuelle somalienne. Nous dirons simplement ceci : l’intérêt relatif qu’il suscite en Europe et aux États-Unis, pour partie lié à son exil politique depuis le règne de Siyaad Barre ainsi qu’au libéralisme apparent des variations oniriques, psychologiques ou sexuelles dont il émaille ses romans, n’en oblitère pas pour autant la métaphysique nationalitaire qui trame son œuvre, ironiquement constitutive du terrain idéologique sur lequel le pouvoir militaire des années 1970-1980 a pu se maintenir.

LNA. – Comment analysez-vous les distorsions permanentes entre la Somalie et l’Occident ?

WS. – Je ne suis pas un adepte du choc a priori des civilisations. Faut-il rappeler que c’est dans le contexte de l’opération militaro-humanitaire en Somalie que Samuel Huntington fait paraître en 1993 à New-York « The Clash of Civilization », concept déjà élaboré dans les années 1960 par Bernard Lewis à propos de l’Orient. Ajoutons ceci : Huntington est le théoricien du transfert de populations, appliqué à la guerre du Vietnam. Alors intégré à l’université de Harvard, par ailleurs responsable des Études vietnamiennes au sein du Groupe de conseil pour le développement en Asie du Sud-Est auprès du Pentagone, il conçoit un protocole stratégique présenté comme « une solution aux guerres de libération nationale » [sic], destiné à couper la résistance vietnamienne de ses bases matérielles rurales, par la création de centres urbains « à l’occidentale », dont Song Tra fut exposé en 1970 comme le modèle. Nous souhaiterions rester imperméables à ce napalm épistémologique.

D’autre part, je crois que ce serait une erreur mortelle (c’est d’ailleurs le cas) d’envisager « Somalie » et « Occident » comme des totalités homogènes et compactes, des blocs anthropologiques sans contradictions internes. Plus précisément, les rapports historiques qu’entretiennent les élites culturelles et politiques somaliennes avec leurs anciennes (?) puissances colonialistes relèvent moins de « distorsions » que d’un ensemble de contorsions calculées, plus ou moins conflictuelles selon les enjeux et les intérêts respectifs, qui peuvent ne pas être aussi antagoniques que les effets de surface de l’événementialité médiatique ou diplomatique pourraient le laisser supposer.

Certes, si l’on s’en tient au seul discours somali sur l’Éthiopie (qui n’est pas en soi « l’Occident » mais en est considérée comme le « cornac » par le pansomalisme), nous sommes en présence d’une rhétorique de l’innocence (somalienne) et du complot (« euro-abyssin » selon WJF. Syad). L’actualité géopolitique de la Corne est malheureusement loin d’apaiser une telle fable ethnique.

Mais les plus cruciaux moments politiques et littéraires de l’histoire somalienne (classe intellectuelle des années 1930-1950 / Indépendance de 1960 ; développement d’une littérature en langue nationale à partir des années 1960 / coup d’État de 1969 ; dissémination progressive du champ littéraire somalien / guerre d’Ogaden de 1977-1978, implosion de 1991) ont plus profondément été marqués par un transfert d’imaginaires, opéré à partir du discours colonial (reflet partiel de l’élite pastorale qui l’informe) vers la bourgeoisie intellectuelle du nationalisme (à son tour formatée par les Universités européennes). Un calembour phonétique ne prétend-il pas d’ailleurs que Shakespeare n’était autre qu’un Somali du nom de Sheekh Subeer ! Quant aux paradigmes académiques de la « Nation de nomades » et de la « Nation de poètes », l’intelligentsia somalienne les reprend inlassablement de l’ethnologue-espion britannique Richard Burton (1856). Le mythe d’une soomaalinnimo conçue comme ensemble suffisant et exclusif (de même qu’implacablement hiérarchisé, comme la littérature) trouve son grand œuvre dans la publication dès 1958 par l’anthropologue Ioan M. Lewis d’une « total genealogy » des Somalis. Une arborescence du sang que les groupes antagoniques de la guerre civile ne manquent pas de rappeler, par poètes interposés, dans leur rhétorique ciblée des appels au meurtre. Mais l’exemple le plus frappant de ce change met en lien le commandant Robert Ferry, établi à Djibouti dans les années 1950, et le poète somali francophone William JF Syad. Ce dernier publie en effet en 1961 dans le numéro que la revue Présence africaine consacre à la jeune indépendance somalienne un article intitulé « La Somalie à l’heure de la vérité » qui reprend mot pour mot « Le Destin des Somalis » de Ferry, paru deux ans plus tôt à Paris. Un des essais se propose également de décrypter le néo-discours somali/landais, aux plans culturel et littéraire, dans son rapport pour le moins filial avec l’impérialisme britannique, comme d’ailleurs avec l’idéologie pourtant tellement décriée à Hargeysa de la soomaalinnimo comme homogénéité immuable des Somalis devant l’Éternel !

Finalement, l’actuelle bataille continue de Mogadiscio vise encore et surtout un contrôle toujours plus effectif des langages et des corps. Qu’il s’agisse de l’offensive coalisée du Pentagone et d’Addis-Abeba, du gouvernement somalien de transition, des réseaux « fondamentalistes » ou des milices « claniques », chacun cherche à prélever sa rente sur les consciences. Les discours s’énoncent ici en actes de mort, qui perpétuent ce « bain de sang dans les faits et la propagande » dont parle Chomsky.

LNA. – On évoque aisément en Occident le rôle mineur des femmes dans les pays musulmans. Qu’en est-il des Somalies ?

WS. – Oui, on évoque d’autant plus « aisément » le rôle mineur des femmes dans les pays musulmans que les institutions, associations et campagnes de lutte contre les violences faites aux femmes n’ont jamais été aussi nombreuses… en Europe ! Certes, il est sans doute « aisé » de dresser un inventaire symétrique des conditions de relégation et de subordination que subissent les femmes somaliennes, par exemple. À cet égard, les belles âmes de ce que le tout Paris intellectuel et médiatique compte de main-sur-le-cœur et de mèche-au-vent ont encore pu récemment donner le spectacle aux complaintes apitoyées de leur fausse conscience universaliste, lors de la visite en France de l’ex-députée néerlandaise d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali. Nous consacrons d’ailleurs une annexe, plutôt solidaire mais sans concession, à son premier livre Insoumise (2005). Ayaan Hirsi a réalisé un court-métrage d’intervention radicale, Submission I, en vertu duquel elle est désormais l’objet d’une condamnation à mort de la part des milieux « fondamentalistes » dont la névrose phobique n’est plus à démontrer.

En outre, les sophismes du culturalisme, prêts à faire encaisser n’importe quelle morale répressive, sous le fallacieux prétexte que leur remise en cause, dès lors qu’elle émane d’outsiders, constituerait une ingérence colonialiste, relève, sinon de la manipulation idéologique, du moins d’une casuistique désastreuse : un baiser en public, trente coups de fouet (Programme “social” de l’Union des cours islamiques de Mogadiscio).

Un récent ouvrage co-publié par le somalien Mohamed Mohamed-Abdi, directeur de recherches à l’Université de Besançon, à propos de l’infibulation en Somalie, tente avec assez de justesse d’éviter le double piège de la leçon universaliste et de son double, la posture relativiste. Les auteurs essaient en effet de « lever le voile de mystère » sur une pratique historiquement ancrée, quoiqu’en voie de régression dans la diaspora, pour élaborer les outils épistémologiques les plus endogènes possibles de sa contestation. En ce sens, les quelques associations somaliennes qui militent, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, contre les mutilations féminines, aussi génitales que sociétales, méritent tout le soutien nécessaire.

Nous consacrons une section de l’ouvrage aux représentations de la femme somalienne depuis le XIXème siècle. Ce qui apparaît relève en effet d’une relégation formelle de la parole féminine au sein d’un discours somali particulièrement phallocentrique : « women voices in a man’s world » selon la formule de la somalisante néerlandaise Lidwien Kapteijns (1999). On assiste également à une instrumentalisation à des fins politiques, notamment dans les années 1940-1950, du genre féminin des buraambur composés par les militantes indépendantistes de la Somali Youth League. On peut déceler aussi une idéalisation ambivalente, mêlée de fantasme et de dénigrement, des célèbres chanteuses de heello (chanson moderne) des années 1960-1980 telles que Magool ou Faadumo Qaasim.

De nombreux éléments témoignent cependant d’une résistance interne, commune aux champs artistiques et scientifiques. Mentionnons-en quelques traces, appelées à faire trame : en 1981, Nuruddin Farah déploie dans Sardines une narration chorale dont les points de vue sont principalement féminins. En 1993, Seynab Maxamed Jaamac publie Maansada Dumarka Soomaaliyeed : Cod la Dhagaysan la yahay / Littérature des femmes somaliennes : une voix que l’on n’écoute pas, où elle entreprend un travail de réhabilitation historique des voix féminines de la littérature somalienne. Sagaal Dayrood / Neuf printemps, publié à Helsinki en 2001, rassemble les poèmes de 16 somaliennes réfugiées en Finlande, où s’expriment les douleurs de la mémoire collective et les vertiges lancinants de l’exil. Le documentaire de Soraya Mire, Fire Eyes, autoproduit à Pasadena (USA) attaque de front les mutilations génitales féminines, quoique de manière moins radicale que Ayaan Hirsi Ali.

LNA. – Comment voyez-vous l’avenir de la Somalie et celui des Somalis à travers le monde ?

WS. – Vous me permettrez de dire que je ne suis pas un dhabad / busard, métaphore pastorale pour désigner l’art mythique de la divination qu’une tradition somalienne accorde à la figure centrale du poète, scrutateur acéré des événements, prompt à prophétiser l’avenir du groupe social auquel il appartient.

Simplement cet espoir, sans doute très marginal, compte tenu des prédations imaginaires et matérielles croisées dont la Somalie demeure encore l’objet, entre impérialisme, nationalisme et fondamentalisme : que les jeunes générations, en Somalie comme dans la diaspora, émancipent le champ littéraire de l’écrasant récit de normalisation collective auquel se ressource l’affrontement général depuis plus de vingt ans. L’exemple du jeune romancier Abdirazak Y. Osman est à cet égard remarquable, qui interrogeait déjà en 1996 dans In the name of our fathers le patriarcat somali et les figures tutélaires de sa mythologie dans leur rapport à la réactivation constante des cycles de violence.

LNA. – Un mot, pour finir…

WS. – Depuis vingt ans, la Somalie de l’après Siyaad Barre semble faire l’expérience brutale de ce proverbe terrible : « Waxaad i baday waxaa iiga daran waxaad i bartay », dans le sens « Ce que tu m’as fait endurer est moins nocif que ce que j’ai appris de toi ». Souhaitons que dans un avenir meilleur, l’ironie parfois cinglante du peuple somalien puisse évoquer cette trop longue histoire de sang par l’adage « Geeli xaar ku laayey, ma la hadal hayaa ? » (« Les chamelles tuées par la diarrhée, en parle-t-on encore ? »). Une des conditions à cela réside sans doute dans le fait que, de New-York à Mogadiscio, chacun cesse de susciter un Général en lui…

SOUNY (William), Essais sur le discours somali. Diaspora, littérature, idéologie
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Bibliographie sélective

MOHAMED M. ABDI :
Ururin qoraallo la xulay, université de Besançon, 1989.
Anthropologie somalienne, université de Besançon, 1993.
Apocalypse, Montélimar, Voix d’encre, 1994.

SOUNY (William), éd. L’Harmattan, coll. “Poètes des cinq continents” :
Tarab, 1996
Hangool, 1998
Sahan, suivi de Postface aux ruines, 2002
Somal, 2004
Les Somalies imaginaires, en préparation.

SOUNY (William), éd. L’Harmattan, coll. “Critiques littéraires” :
Essais sur le discours somali. Diaspora, littérature, idéologie, 2008.

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