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ÉTUDES SOMALIES / PUBLICATION
Essais sur le discours somali Entretien avec William Souny Depuis vingt ans, la Somalie de laprès Siyaad Barre semble faire lexpérience brutale dun proverbe terrible : « Waxaad i baday waxaa iiga daran waxaad i bartay » (« Ce que tu mas fait endurer est moins nocif que ce que jai appris de toi »). William Souny poursuit un travail de recherche personnelle et de publication qui interroge les rapports complexes entre littérature et idéologie, en Somalie et dans la diaspora somalienne. Nous suivons le travail atypique de cet auteur important depuis la fondation des Nouvelles d'Addis. Comme tout ami cher, Souny est celui à qui lon pense souvent mais à qui on oublie à chaque fois de donner la parole. Erreur réparée. À loccasion de la parution de ses Essais sur le discours somali, nous tentons dapprocher sa captivité (de captif amoureux ?). AL Les Nouvelles d'Addis. Votre ouvrage s'intitule Essais sur le discours somali. Pourquoi avoir choisi cette approche ? William Souny. Permettez-moi tout dabord de préciser que je ne prétends en aucune manière parler à la place de Les Essais sur le discours somali sont le produit dune expérience vécue, à partir dun séjour initial en République de Djibouti dès 1993. Les commentaires qui en découlent nengagent à ce titre que la sensibilité de leur auteur, en fonction dun rapport singulier au monde. Voilà pourquoi cette publication relève plus de la suite articulée dessais que dune quelconque uvre de commande, universitaire ou promotionnelle. Quant à la formulation générique de Discours somali, elle se signale demblée comme un écho reconnaissant au discours antillais dÉdouard Glissant. . LNA. Mais le verbe est-il à ce point constitutif de la culture somali, plus que pour une autre culture ? WS. Certes, une vision essentialiste de la Somalie, développée depuis plus dun demi-siècle de Londres à Mogadiscio (en passant par Hargeysa) surinvestit la substance prétendument pure de loralité traditionnelle. Cet arrière-pays verbal de la Nation est la plupart du temps lavé de ses déterminations matérielles, que caractérise pourtant un affrontement décisif entre les composantes antagoniques du capitalisme agro-pastoral, pour lesquelles la langue est avant tout une marchandise politique dont il sagit de conserver en quelque sorte le contrôle sémiotique. Cela dit, la Somalie moderne se singularise par lintention performative de sa production littéraire, dabord orale puis écrite en langue nationale à partir des années 1970, trame lourde des idéologies siamoises du nationalisme historique et des séparatismes contemporains. Dans ce cadre, les représentations dominantes de lhistoire, de la culture, de lidentité mais aussi de lespace, du corps ou du désir, se sont construites au fil du XXème siècle sur une triple formation imaginaire, au principe du concept ethnopolitique de soomaalinnimo / somalité, élaboré pour lIndépendance de 1960 à partir des énoncés paradigmatiques de lanthropologie coloniale (notamment britannique) : lespace pastoral passe pour le site originaire dune « Nation de nomades » ; le discours poétique (fortement hiérarchisé) pour le mode dexpression le plus naturel dune « Nation de poètes » ; lunicité suffisante pour le signe absolu de lidentité collective. Le Discours somali veut ainsi désigner la forme rhétorique et idéologique dune totalisation de langages, vouée à reproduire la vision intégrale dune communauté de destin, que formule en 1959 le poète William J-F Syad par le mysticisme politique dune « pensée ivre de la race somale ». On comprend à quel point le huis-clos dune telle fiction devenue académique, intensifiée par la bureaucratie militaire issue de la prise du pouvoir par Siyaad Barre le 21 octobre 1969 et reprise dautant par la poésie dite « dissidente » des années 1970-1980, ait pu produire les sentiments et les langages dun cataclysme au moment de sa fissuration puis de son éclatement dans la guerre civile, dès les années 1980. LNA. Les Somaliens du XXIème, dont beaucoup sont en exil, se revendiquent-ils de la culture de leurs ancêtres ? Quen retiennent-ils ? WS. Ceux qui ont intérêt à ce que les normes sociales et culturelles de la soomaalinnimo restent immuables, y compris en situation dexterritorialité, maintiennent avec aplomb (celui du ka harrago / littéralement prends-le de haut) que les Somalis sont en soi et pour soi la preuve vivante dune intégrité éternelle de leur héritage national. Certaines pièces poétiques, composées à létranger, fonctionnent à cet égard comme de puissants rappels à lordre du sol natal et du sang commun Plus largement, les Essais sur le discours somali tentent détablir une sorte dépistémologie critique de la diaspora somalienne dans son rapport à lhégémonie normative de limaginaire nationaliste. On constate toutefois un décalage croissant entre les désirs et aspirations réelles des jeunes générations de la diaspora et une douloureuse recomposition du champ littéraire qui peine à renégocier un système de significations politiquement validées par un siècle de pensée unique en Somalie. Tout au plus assiste-t-on à un réflexe rhétorique de symétries inversées, déployées selon trois instances allégoriques. Dabord, le Barwaaqo (lieu divin) de la Nation se renverserait en Balaayo (catastrophe) des massacres et de la fuite. Ensuite, le dheh (dis) des genres jugés nobles de la poésie somalienne (comme le gabay, critère de référence du discours sérieux depuis le XIXème siècle), se disperserait en sheeg (raconte) de narrations hétéroclites, souvent produites dans la diaspora par de jeunes auteurs non-académiques ou par des femmes, sans valeur du point de vue de lidéologie élitaire et patriarcale de la soomaalinnimo. Enfin, le sokee (le dedans), « nomadic matrix » de lidentité, fantasmatiquement maintenue en brousse par lintelligentsia urbaine, serait souillé par lirruption du shishee (len-dehors du groupe, lau-delà des mers) de toute altérité : celle des lieux dexil mais aussi celle des minorités intérieures, longtemps points aveugles du discours somali, ressurgies dans le contexte de la guerre civile. Le cas de lécrivain anglophone Nuruddin Farah est à lui seul symptomatique de cette ambivalence plus ou moins créatrice de la diaspora intellectuelle somalienne. Nous dirons simplement ceci : lintérêt relatif quil suscite en Europe et aux États-Unis, pour partie lié à son exil politique depuis le règne de Siyaad Barre ainsi quau libéralisme apparent des variations oniriques, psychologiques ou sexuelles dont il émaille ses romans, nen oblitère pas pour autant la métaphysique nationalitaire qui trame son uvre, ironiquement constitutive du terrain idéologique sur lequel le pouvoir militaire des années 1970-1980 a pu se maintenir. LNA. Comment analysez-vous les distorsions permanentes entre la Somalie et lOccident ? WS. Je ne suis pas un adepte du choc a priori des civilisations. Faut-il rappeler que cest dans le contexte de lopération militaro-humanitaire en Somalie que Samuel Huntington fait paraître en 1993 à New-York « The Clash of Civilization », concept déjà élaboré dans les années 1960 par Bernard Lewis à propos de lOrient. Ajoutons ceci : Huntington est le théoricien du transfert de populations, appliqué à la guerre du Vietnam. Alors intégré à luniversité de Harvard, par ailleurs responsable des Études vietnamiennes au sein du Groupe de conseil pour le développement en Asie du Sud-Est auprès du Pentagone, il conçoit un protocole stratégique présenté comme « une solution aux guerres de libération nationale » [sic], destiné à couper la résistance vietnamienne de ses bases matérielles rurales, par la création de centres urbains « à loccidentale », dont Song Tra fut exposé en 1970 comme le modèle. Nous souhaiterions rester imperméables à ce napalm épistémologique. Dautre part, je crois que ce serait une erreur mortelle (cest dailleurs le cas) denvisager « Somalie » et « Occident » comme des totalités homogènes et compactes, des blocs anthropologiques sans contradictions internes. Plus précisément, les rapports historiques quentretiennent les élites culturelles et politiques somaliennes avec leurs anciennes (?) puissances colonialistes relèvent moins de « distorsions » que dun ensemble de contorsions calculées, plus ou moins conflictuelles selon les enjeux et les intérêts respectifs, qui peuvent ne pas être aussi antagoniques que les effets de surface de lévénementialité médiatique ou diplomatique pourraient le laisser supposer. Certes, si lon sen tient au seul discours somali sur lÉthiopie (qui nest pas en soi « lOccident » mais en est considérée comme le « cornac » par le pansomalisme), nous sommes en présence dune rhétorique de linnocence (somalienne) et du complot (« euro-abyssin » selon WJF. Syad). Lactualité géopolitique de la Corne est malheureusement loin dapaiser une telle fable ethnique. Mais les plus cruciaux moments politiques et littéraires de lhistoire somalienne (classe intellectuelle des années 1930-1950 / Indépendance de 1960 ; développement dune littérature en langue nationale à partir des années 1960 / coup dÉtat de 1969 ; dissémination progressive du champ littéraire somalien / guerre dOgaden de 1977-1978, implosion de 1991) ont plus profondément été marqués par un transfert dimaginaires, opéré à partir du discours colonial (reflet partiel de lélite pastorale qui linforme) vers la bourgeoisie intellectuelle du nationalisme (à son tour formatée par les Universités européennes). Un calembour phonétique ne prétend-il pas dailleurs que Shakespeare nétait autre quun Somali du nom de Sheekh Subeer ! Quant aux paradigmes académiques de la « Nation de nomades » et de la « Nation de poètes », lintelligentsia somalienne les reprend inlassablement de lethnologue-espion britannique Richard Burton (1856). Le mythe dune soomaalinnimo conçue comme ensemble suffisant et exclusif (de même quimplacablement hiérarchisé, comme la littérature) trouve son grand uvre dans la publication dès 1958 par lanthropologue Ioan M. Lewis dune « total genealogy » des Somalis. Une arborescence du sang que les groupes antagoniques de la guerre civile ne manquent pas de rappeler, par poètes interposés, dans leur rhétorique ciblée des appels au meurtre. Mais lexemple le plus frappant de ce change met en lien le commandant Robert Ferry, établi à Djibouti dans les années 1950, et le poète somali francophone William JF Syad. Ce dernier publie en effet en 1961 dans le numéro que la revue Présence africaine consacre à la jeune indépendance somalienne un article intitulé « La Somalie à lheure de la vérité » qui reprend mot pour mot « Le Destin des Somalis » de Ferry, paru deux ans plus tôt à Paris. Un des essais se propose également de décrypter le néo-discours somali/landais, aux plans culturel et littéraire, dans son rapport pour le moins filial avec limpérialisme britannique, comme dailleurs avec lidéologie pourtant tellement décriée à Hargeysa de la soomaalinnimo comme homogénéité immuable des Somalis devant lÉternel ! Finalement, lactuelle bataille continue de Mogadiscio vise encore et surtout un contrôle toujours plus effectif des langages et des corps. Quil sagisse de loffensive coalisée du Pentagone et dAddis-Abeba, du gouvernement somalien de transition, des réseaux « fondamentalistes » ou des milices « claniques », chacun cherche à prélever sa rente sur les consciences. Les discours sénoncent ici en actes de mort, qui perpétuent ce « bain de sang dans les faits et la propagande » dont parle Chomsky. LNA. On évoque aisément en Occident le rôle mineur des femmes dans les pays musulmans. Quen est-il des Somalies ? WS. Oui, on évoque dautant plus « aisément » le rôle mineur des femmes dans les pays musulmans que les institutions, associations et campagnes de lutte contre les violences faites aux femmes nont jamais été aussi nombreuses en Europe ! Certes, il est sans doute « aisé » de dresser un inventaire symétrique des conditions de relégation et de subordination que subissent les femmes somaliennes, par exemple. À cet égard, les belles âmes de ce que le tout Paris intellectuel et médiatique compte de main-sur-le-cur et de mèche-au-vent ont encore pu récemment donner le spectacle aux complaintes apitoyées de leur fausse conscience universaliste, lors de la visite en France de lex-députée néerlandaise dorigine somalienne Ayaan Hirsi Ali. Nous consacrons dailleurs une annexe, plutôt solidaire mais sans concession, à son premier livre Insoumise (2005). Ayaan Hirsi a réalisé un court-métrage dintervention radicale, Submission I, en vertu duquel elle est désormais lobjet dune condamnation à mort de la part des milieux « fondamentalistes » dont la névrose phobique nest plus à démontrer. En outre, les sophismes du culturalisme, prêts à faire encaisser nimporte quelle morale répressive, sous le fallacieux prétexte que leur remise en cause, dès lors quelle émane doutsiders, constituerait une ingérence colonialiste, relève, sinon de la manipulation idéologique, du moins dune casuistique désastreuse : un baiser en public, trente coups de fouet (Programme social de lUnion des cours islamiques de Mogadiscio). Un récent ouvrage co-publié par le somalien Mohamed Mohamed-Abdi, directeur de recherches à lUniversité de Besançon, à propos de linfibulation en Somalie, tente avec assez de justesse déviter le double piège de la leçon universaliste et de son double, la posture relativiste. Les auteurs essaient en effet de « lever le voile de mystère » sur une pratique historiquement ancrée, quoiquen voie de régression dans la diaspora, pour élaborer les outils épistémologiques les plus endogènes possibles de sa contestation. En ce sens, les quelques associations somaliennes qui militent, à lintérieur comme à lextérieur du pays, contre les mutilations féminines, aussi génitales que sociétales, méritent tout le soutien nécessaire. Nous consacrons une section de louvrage aux représentations de la femme somalienne depuis le XIXème siècle. Ce qui apparaît relève en effet dune relégation formelle de la parole féminine au sein dun discours somali particulièrement phallocentrique : « women voices in a mans world » selon la formule de la somalisante néerlandaise Lidwien Kapteijns (1999). On assiste également à une instrumentalisation à des fins politiques, notamment dans les années 1940-1950, du genre féminin des buraambur composés par les militantes indépendantistes de la Somali Youth League. On peut déceler aussi une idéalisation ambivalente, mêlée de fantasme et de dénigrement, des célèbres chanteuses de heello (chanson moderne) des années 1960-1980 telles que Magool ou Faadumo Qaasim. De nombreux éléments témoignent cependant dune résistance interne, commune aux champs artistiques et scientifiques. Mentionnons-en quelques traces, appelées à faire trame : en 1981, Nuruddin Farah déploie dans Sardines une narration chorale dont les points de vue sont principalement féminins. En 1993, Seynab Maxamed Jaamac publie Maansada Dumarka Soomaaliyeed : Cod la Dhagaysan la yahay / Littérature des femmes somaliennes : une voix que lon nécoute pas, où elle entreprend un travail de réhabilitation historique des voix féminines de la littérature somalienne. Sagaal Dayrood / Neuf printemps, publié à Helsinki en 2001, rassemble les poèmes de 16 somaliennes réfugiées en Finlande, où sexpriment les douleurs de la mémoire collective et les vertiges lancinants de lexil. Le documentaire de Soraya Mire, Fire Eyes, autoproduit à Pasadena (USA) attaque de front les mutilations génitales féminines, quoique de manière moins radicale que Ayaan Hirsi Ali. LNA. Comment voyez-vous lavenir de la Somalie et celui des Somalis à travers le monde ? WS. Vous me permettrez de dire que je ne suis pas un dhabad / busard, métaphore pastorale pour désigner lart mythique de la divination quune tradition somalienne accorde à la figure centrale du poète, scrutateur acéré des événements, prompt à prophétiser lavenir du groupe social auquel il appartient. Simplement cet espoir, sans doute très marginal, compte tenu des prédations imaginaires et matérielles croisées dont la Somalie demeure encore lobjet, entre impérialisme, nationalisme et fondamentalisme : que les jeunes générations, en Somalie comme dans la diaspora, émancipent le champ littéraire de lécrasant récit de normalisation collective auquel se ressource laffrontement général depuis plus de vingt ans. Lexemple du jeune romancier Abdirazak Y. Osman est à cet égard remarquable, qui interrogeait déjà en 1996 dans In the name of our fathers le patriarcat somali et les figures tutélaires de sa mythologie dans leur rapport à la réactivation constante des cycles de violence. LNA. Un mot, pour finir WS. Depuis vingt ans, la Somalie de laprès Siyaad Barre semble faire lexpérience brutale de ce proverbe terrible : « Waxaad i baday waxaa iiga daran waxaad i bartay », dans le sens « Ce que tu mas fait endurer est moins nocif que ce que jai appris de toi ». Souhaitons que dans un avenir meilleur, lironie parfois cinglante du peuple somalien puisse évoquer cette trop longue histoire de sang par ladage « Geeli xaar ku laayey, ma la hadal hayaa ? » (« Les chamelles tuées par la diarrhée, en parle-t-on encore ? »). Une des conditions à cela réside sans doute dans le fait que, de New-York à Mogadiscio, chacun cesse de susciter un Général en lui |
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| SOUNY (William), Essais sur le discours somali. Diaspora, littérature, idéologie Lire la fiche de l'ouvrage |
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| Bibliographie sélective
MOHAMED M. ABDI : SOUNY (William), éd. LHarmattan, coll. Poètes des cinq continents : SOUNY (William), éd. LHarmattan, coll. Critiques littéraires : |
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