Extrait des Nouvelles d'Addis
n°20, novembre-décembre 2000
Le contexte. Revenons sur la situation dans le sud-est et le sud éthiopiens et donnons la parole à deux responsables de terrain. [Voir aussi La famine est une marque de sous-développement.] Ce que les représentants de Caritas nous disent montre bien quen raison de la sécheresse persistante le risque de famine était réel au début de lannée. Laide internationale, arrivée avec du retard, a quand même permis déviter le pire. Mais il y a encore beaucoup de problèmes : au point de vue sanitaire en particulier, les troupeaux décimés ne se reconstituent pas rapidement, les cultures ne peuvent guère reprendre en raison des faibles précipitations dans ces régions arides. Dans notre précédente parution [cf. LNA n°19, septembre-octobre] nous avons réagi à certains commentaires tendant à faire du conflit ethio-érythréen la principale cause de la crise alimentaire et à présenter la médiatisation de celle-ci comme le résultat dune manipulation des autorités éthiopiennes.
Entendons-nous bien : le coût de la guerre a détourné des sommes qui auraient pu servir à des investissements utiles. Reste à savoir si en deux ans (la durée du conflit) un certain nombre de mini-barrages supplémentaires ou de plus grandes quantités dengrais auraient corrigé fondamentalement les effets du climat ? Il nous semble malheureusement que non pour lensemble de lÉthiopie et certainement pas pour les régions de nomadisation. On peut reprocher aux gouvernants de ne pas avoir su trouver des solutions pacifiques à leurs querelles, mais le reproche alors doit sadresser aux leaders des deux pays.
Concernant le début de famine, ce qui ressort des déclarations de Bekele Moges et de Paolo Pironti cest que linformation sur les dangers de crise alimentaire a été diffusée par les autorités éthiopiennes et par certaines ONG bien avant les événements dramatiques de lOgaden. Il suffit pour sen rendre compte de reprendre la collection des Nouvelles dAddis. On constate aussi que les aléas climatiques sont récurrents entraînant un déficit alimentaire dans une ou plusieurs régions.
Au début de lautomne, le constat au sud et au sud-est du pays était le suivant : si le risque de famine a été écarté, la malnutrition subsiste. Les jeunes enfants, principales victimes en début dannée, ne meurent plus. Au centre nutritionnel de Save the children USA de Godé, il y avait en septembre 65 enfants en traitement contre plus de 600 en avril. Mais le terme de situation durgence reste dactualité, en raison des problèmes dapprovisionnement en eau et de létat sanitaire des populations atteintes par diverses affections (diarrhée sanglante, pneumonie, paludisme, infections respiratoires). Laide reste nécessaire et à terme la question du développement se posera pour des populations qui ont perdu 80% ou plus de leur bétail.
Caritas-Éthiopie. Bekele Moges est assistant à la coordination et Paolo Pironti conseiller en développement, tous deux en poste à Diré-Daoua. La zone dont ils soccupent sétend des confins du territoire de Djibouti aux frontières de la Somalie et du Kenya. Ils travaillent donc sur la région Somali et une partie de lOromia. Si leur action se doit de répondre à lurgence, elle tend beaucoup plus à encourager la population à se prendre en charge par un programme de développement communautaire. Cet aspect qui nest pas abordé ici, sera le sujet dun prochain article. -- RW
[Paris, 15 septembre 2000]
Caritas-Éthiopie : « Il ne faut jamais prendre la situation à la légère. Chacun était au courant de la situation écologique et du retour cyclique de la sécheresse en Éthiopie. »
LNA. -- Vous avez certainement constaté que des médias ont parlé de famine politique et de manipulation sans analyser les facteurs permanents des pénuries alimentaires ?
Bekele Moges. -- Jai entendu qualifier la famine de politique. Mais la vérité cest quil y a une crise alimentaire dans le pays. Vous voyez les gens qui souffrent, qui quittent leur région ; des gens qui meurent, du bétail qui meurt. Quand on analyse, des étrangers peuvent dire que cest politique. Mais ce qui est réel, cest le manque de pluie pendant trois ou quatre ans. Cest la cause principale de la mort des personnes et des animaux. Dautres causes humaines ou politiques ont pu contribuer à laggravation de la situation. Cependant il y a vraiment un problème : la sécheresse. Même sil y a eu un peu de pluie, ce nest pas assez pour faire repartir la végétation.
LNA. -- Les événements de lOgaden ont surpris la presse. Comment est-on arrivé à une situation de préfamine ? Y a-t-il eu manque de mesures préventives ou retard dinformation ?
BM. -- Les demandes daide alimentaire ont été constamment répétées par la Commission de prévention des désastres mais la réponse na pas été rapide, peut-être en raison de prétextes divers comme la guerre dans le nord.
Paolo Pironti. -- Il ne faut jamais prendre la situation à la légère. Chacun était au courant de la situation écologique et du retour cyclique de la sécheresse en Éthiopie. Mais personne, ni les autorités locales ni les autorités nationales, nétait prêt à parler des éleveurs nomades de lOgaden, du Borana et du sud du pays. Les éleveurs, qui représentent la deuxième source de revenu du pays, ont toujours été négligés ou moins bien considérés en tant que force économique. Personne non plus au point de vue international, en ce qui concerne les actions de prévention des effets de la fièvre bovine du Rift qui se répand dans la corne de lAfrique.
Il y a un embargo sur lexportation des animaux de boucherie, il aurait fallu réduire leur nombre. Dautre part, il y a des problèmes politiques en raison des itinéraires de transhumance traditionnels, passant par la Somalie et lÉthiopie ou par le Kenya et lÉthiopie. Les populations avaient lhabitude de bouger pendant les saisons humides ou sèches. La combinaison de lembargo sur les ventes et les problèmes de frontières ont vraiment affecté les populations. Sur le plan international, il y a le conflit avec lÉrythrée et, au nord du Kenya, des problèmes pour les populations borana, somali et samburu. Tout cela combiné a éloigné les solutions et les gens nont pas pu réagir et diversifier leurs stratégies.
LNA. -- Vous voulez dire quen dautres périodes, les populations nomades auraient pu se rendre dans des zones moins atteintes mais que cette fois toute la corne a été affectée ?
PP. -- Oui. En 1992-94, il y a eu deux famines dans certaines régions, mais les gens ont pu bouger, puisque ce sont des nomades, vers des zones où il y avait du fourrage. En raison du blocus sanitaire et des mesures restrictives, les habitants de lOgaden et du Borana nont pu sortir dÉthiopie. Ils ont été obligés de rester sur place.
LNA. -- Parmi les circonstances aggravantes du début de famine en Ogaden, le développement trop important de lélevage des bovins a été cité. Quen est-il ?
PP. -- Les nomades dÉthiopie ont des bovins et des ovins là où ils sont semi-sédentaires, là où il y a approvisionnement permanent en eau, comme le long du fleuve Wabi Shebellé, de la rivière Erer ou dans lAwash. Là, il y a eu augmentation des troupeaux. Autrement lanimal délevage traditionnel de la région Somalie et des nomades dÉthiopie et de Somalie est le chameau. Si vous parlez des Boranas, ils ont toujours été des éleveurs de bétail, dont lalimentation dépend de la pluie, cest leur richesse traditionnelle. Il ne faut donc pas relier cette forme délevage au problème actuel.
Autre facteur influent, la recherche de débouchés commerciaux. La communication avec le marché éthiopien a toujours été difficile. Le débouché traditionnel de lOgaden est Mogadiscio, Mombasa ou Nairobi. Le Borana et la Somalie méridionale tournent leur commerce vers le Kenya, tandis que le reste de lOgaden et le nord de la Somalie commercent avec le Yémen, lArabie saoudite et Djibouti. Le blocus sanitaire mis en place par la communauté internationale pour prévenir lextension dépizooties, a obligé les éleveurs à conserver un stock excédentaire danimaux. Un éleveur névitera jamais la reproduction du troupeau, parce que sa nourriture de base est constituée de produits et sous-produits de son bétail, lait, yaourt, sang, etc. Il sest donc agi dun accroissement des troupeaux dorigine économique provoqué par le blocus sanitaire.
Il faut aussi mentionner les trois années sans pluie. Le gouvernement éthiopien a alerté la communauté internationale début 1999, pour quelle soit prête. Mais la communauté internationale, pour des raisons politiques, ne sest pas préparée à soutenir les opérations dassistance à lÉthiopie. Pourtant lÉthiopie a accordé une aide importante aux pays de la région jusquen 1999 : environ 300.000 tonnes acheminées ces dernières années au Kenya, en Ouganda et dans louest éthiopien. Ces tonnages étaient prêtés aux Nations-Unies, aux ONG, à la communauté internationale qui na pas été en mesure ou na pas voulu écouter les appels éthiopiens et remplacer les stocks prêtés.
LNA. -- Cela veut dire quau printemps dernier, lorsque la situation saggravait, les stocks de sécurité alimentaire étaient très bas ?
PP. -- Oui. En avril, les stocks éthiopiens représentaient environ 350.000 / 375.000 tonnes, plus un crédit de 300.000 tonnes à valoir sur le Programme alimentaire mondial, lUnion européenne et les principales ONG. Les premiers appels éthiopiens nont pas été entendus alors quil sagissait de rétablir les stocks.
LNA. -- La faiblesse du réseau routier est une difficulté pour tout le pays. Le problème est-il encore plus important pour lOgaden ?
BM. -- La région Somalie est vaste et les infrastructures pauvres. Si vous quittez les routes et pistes principales, il y a quelques zones peu accessibles. Pour le reste, cest une région plate et le plus souvent on peut rouler dans toutes les directions. Seule contrainte : il faut des camions à châssis court, de faible capacité. Les poids lourds à châssis long sont utilisés pour transporter les marchandises depuis les ports, de Berbera à Diré-Daoua et vers les autres entrepôts. On a essayé dimpliquer les propriétaires de petits camions. Dans lensemble, avec le temps, il a été possible damener des vivres presque partout.
PP. -- Le problème principal a été la capacité limitée des ports de Berbera et de Djibouti, limitée à 5.000 tonnes par semaine. Cest peu quand on parle de 3,2 millions de personnes dans la région Somalie, un million environ dans le Borana et quatre autres millions dans le reste du pays. Le gouvernement a été obligé de partager les secours alimentaires et il ne pouvait tout attribuer à lOgaden. Quand on considère la situation durgence en Éthiopie, il faut prendre en compte la situation globale du pays. Lest a été le plus atteint, mais louest et le nord avaient aussi des problèmes.
LNA. -- En Ogaden il y a des groupes armés et linsécurité fut citée comme obstacle supplémentaire au travail des organismes de secours.
PP. -- Quand on parle de gens armés on évoque les zones très dures où il faut être armé. Il y a des dangers, lions, etc. Linsécurité avait dautres raisons, mais on ne peut établir un lien entre les opérations de secours, les difficultés de transport ou daccès avec une véritable insécurité dorigine politique.
LNA. -- Justement, ces derniers mois on na pas signalé dincidents importants. Est-ce que les groupes armés ont observé une trêve ?
PP. -- Chez les Somalis, quand il y a des difficultés de survie, la tradition veut quon dépasse tout problème interne ou politique. Ils sunissent et la situation sest stabilisée depuis un an en raison des difficultés.
BM. -- Il ny a pas eu dincidents récemment et les élections qui avaient été reportées dans la région Somalie ont eu lieu en daoût.