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La famine est une marque de sous-développement
Certains voient les choses par le petit bout de la lorgnette


MOHAMED ABDELMAJID

Extrait des Nouvelles d'Addis
n°20, novembre-décembre 2000

Depuis que l’Éthiopie a pris la relève de l’Inde comme stéréotype de la famine, de la misère et de la pauvreté dans l’imagerie occidentale, des reportages appellent périodiquement à la compassion, la situation de telle ou telle région du pays étant passée de grave à catastrophique. Jusqu’à un article tout à fait détonnant de Mme Sylvie Brunet paru dans le Monde diplomatique d’août dernier : « Cette catastrophe qu’on dit naturelle n’a, en réalité, que peu à voir avec la nature [...] elle représente l’archétype d’une famine mise en scène [...] » Cela même si elle reconnaît un peu plus loin que c’était bien une famine en zone agropastorale dotée de tous ses indices classiques : « L’Ogaden a connu une pénurie sévère : la sécheresse a détruit 90% des récoltes... le prix du bétail s’est effondré tandis que celui de la nourriture explosait [...] » Je ne reviendrai pas sur les contradictions de ce texte, Robert Wiren l’a fait dans la précédente livraison des Nouvelles d’Addis.

Je voudrais plutôt revenir sur une partie tout à fait fondée des critiques de Mme Brunet comme cette remarque : « L’Ogaden a connu une pénurie sévère alors que le reste de l’Éthiopie dégageait des excédents céréaliers ». L’explication est simple et tout à fait dérangeante : l’Éthiopie n’a pas les moyens d’acheminer ces excédents vers les zones déficitaires car le marché intérieur est mal organisé, le pays manque d’infrastructures routières, manque de moyens de transport (et un bon nombre de camions -- facteur aggravant -- devaient être mobilisés pour l’effort de guerre), l’insécurité est endémique sur les pistes de l’Ogaden... et à cause de l’aide. En effet, comment le paysan éthiopien peut-il concurrencer le bon et gros grain venant d’outre-mer donné par des gouvernements ravis de pouvoir écouler leurs stocks et de subventionner ainsi leurs agriculteurs sans crainte d’encourir les foudres de l’OMC ? Cette arrivée de produits gratuits réduit à néant toute velléité d’organiser un marché intérieur. Quelqu’un décrivait l’aide humanitaire comme "les pauvres des pays riches donnant aux riches des pays pauvres", on pourrait ajouter que "le pasteur de l’Ogaden enrichit ainsi le fermier du Middle West", -- ce qui n’est pas original et entre dans le grand cycle des "pauvres des pays pauvres qui enrichissent les riches des pays riches". Il s’agit du premier paradoxe de la famine : la famine est une marque de sous-développement, l’aide est une cause de ce même sous-développement.

Autre paradoxe : l’Éthiopie, une des têtes de pont de l’industrie de la compassion. Le pays héberge un nombre impressionnant d’ONG et d’organisations internationales installées pour la plupart de longue date. Avec un tel déploiement, on se demande comment une famine est encore possible ou si la densité de ces organismes est un simple indice de sous-développement. La cause est ici encore paradoxale et structurelle : les ONG, souvent investies dans des projets spécialisés ou sur des districts assez limités, voient le problème par le petit bout de la lorgnette (le leur) et jouent le rôle de mouche du coche car il leur faut de la visibilité et de la légitimité pour attirer les donateurs. Elles cherchent à focaliser l’attention sur leur projet mais pestent lorsque, une fois entendues, elles voient la manne distribuée par des organismes comme la Commission de prévention des désastres (DPPC) qui, disposant d’une vue plus large, peut définir d’autres priorités et ne pas suivre leurs conseils.

Mme Brunet met aussi en cause la DPPC, car « la capacité de réaction [des ONG] en cas d’urgence est annihilée par des tracasseries permanentes ». On touche au nœud du problème : s’il est vrai que la Commission est un organisme largement améliorable et en partie bureaucratisé, Mme Brunet se trompe car une famine n’est pas une situation d’urgence : elle est largement prévisible car annoncée -- par plusieurs années de diminution marquée des précipitations (ce fut le cas lors des famines de 74 et 84 comme cette année en l’Ogaden). Ce n’est pas lorsqu’il y a migration de populations et consommation des réserves que l’alarme doit être déclenchée, il faut prépositionner des stocks de nourriture, anticiper les variations des cours du grain et de la viande, préparer la logistique. Ce n’est pas lorsque la mort arrive que les bureaucrates des organisations internationales -- bien plus nombreux et plus coûteux que ceux du DPPC -- doivent enfin se pencher sur les relevés météorologiques, les photos satellites, les divers rapports qui leur sont parvenus et cesser leurs querelles sémantiques entre faim, sous-alimentation et famine. Leur rôle est de prévenir de tels désastres, -- c’est leur mission et ils disposent de moyens colossaux. Mais ces organismes semblent trop gros, trop lointains, trop occupés pour s’intéresser au sort des populations.

C’est sur cela que devrait s’interroger Mme Brunet car cela illustre la faillite du micro et du méga, celle des ONG et des organisations internationales -- sans parler des "investisseurs" qui ne semblent capables que d’occuper le secteur des brasseries ("Ils manquent d’eau ? Qu’ils boivent de la bière !") -- incapables, malgré l’importance de leurs moyens, de faire des prévisions et soumis plus que tout autre à la pression médiatique et à cette industrie de la compassion dont ils sont parmi les principaux acteurs. -- MA

Lire aussi : Ogaden et Borana, la famine a été évitée mais...


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