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Somalie
Paix civile en vue ou nouveaux déchirements à craindre ?


ROBERT WIREN

Extrait des Nouvelles d'Addis
n°20, novembre-décembre 2000

Les récents développements politiques somaliens, à savoir l’élection d’un président par une assemblée nationale de transition, puis la nomination d’un premier ministre chargé de composer un gouvernement, ont soulevé l’espoir d’une normalisation politique en Somalie. Mais la situation reste encore incertaine car la méthode même qui a présidé à cette évolution est contestée. Les optimistes [voir Les Nouvelles d'Addis pour Radio Téhéran] retiennent le fait qu’un vide institutionnel est en train de se combler et que la population (celle du sud essentiellement) soutient la démarche du président Abdoulkassim Salat Hassan. Mais les observateurs prudents constatent que le Somaliland et le Puntland (qui représentent un tiers de la population) n’étaient pas représentés au négociations de Djibouti et que le processus actuel n’est que la dernière version de tentatives similaires qui ont toutes échoué pour avoir, elles aussi, prétendu recréer d’en haut des structures étatiques centralisées étrangères aux modes de fonctionnement de la société somalie.

Reconstruction progressive ou recréation de l’État central ? Certains analystes s’étonnent qu’après l’expérience de stabilité et de paix dans les deux entités du nord où ont été mises en œuvre des procédures de conciliation traditionnelles (les shir), la méthode de pacification régionale, produite par la société civile elle-même, soit en train d’être ignorée au profit d’un montage politique ambigu qui porte en lui les germes de nouvelles déceptions. Un exemple d’analyse "pessimiste" est celui qu’on peut trouver sur le site internet Somalia watch. À la question : y aura-t-il maintenant la paix en Somalie ?, Bernhard Helander, universitaire suédois et ancien rédacteur en chef de Somalia news Update, répond négativement. Il fait remarquer que les Somaliens du nord ont été échaudés par vingt ans de domination du sud sous la dictature de Syad Barré et que l’indépendance de facto actuelle est appréciée au sein de la population. En 1991 déjà, une première conférence de Djibouti avait désigné en vain un sudiste comme président. Or le processus actuel, patronné par le président djiboutien, va mettre en selle un homme, Abdoulkassim Salat, qui a été ministre de Syad Barré entre 1973 à 1990 à divers postes (Industrie, Commerce, Travail, Intérieur).

L’Assemblée de transition comporte de nombreux membres qui vivaient en exil, y compris d’anciens chefs militaires de Syad Barré. L’espoir du retour à un rôle économique central pour Mogadiscio fait naître parmi eux des ambitions qui ne sont pas toutes désintéressées.

Le risque d’une union contre les nordistes. Pour Bernhard Helander, le ciment politique risquant d’unir le sud actuellement fragmenté, c’est la confrontation avec le Somaliland et le Puntland qui avaient réussi à s’extraire du chaos somalien. La culture politique dans l’ex-Somalie italienne, écrit l’universitaire suédois, a généré un réflexe pour dépasser l’éclatement : la désignation d’un ennemi extérieur commun. Ce fut l’un des facteurs du maintien au pouvoir de Syad Barré pendant plus de vingt ans. À la faveur d’un retour du drapeau de l’état-nation, la sécession du Somaliland et l’autonomie du Puntland deviendront des déviations à punir. D’autre part, M. Helander décèle derrière les appuis extérieurs au président élu des intérêts particuliers : ainsi les dirigeants de Djibouti voient d’un mauvais œil la baisse du transit des marchandises vers l’Éthiopie au profit de Berbera au Somaliland et ils ne seraient pas fâchés d’une mise au pas de cette entité voisine indépendante qui dispose en zone frontalière de bonnes terres agricoles. Et on dit que Djibouti s’intéresse à ces terres. L’auteur cite aussi l’activisme des agences régionales de l’ONU basées à Nairobi qui ont hâte de retrouver la Somalie dans leur champ d’action (l’ONU c’est aussi des carrières de fonctionnaires sensibles à l’importance des budgets gérés). Un diplomate onusien chevronné, David Stephen, serait l’un des parrains de la conférence d’Arta. De son côté, l’Italie tente de reprendre pied dans la région lorsqu’elle envoie en hâte un représentant assister à un séminaire des nouveaux parlementaires somaliens. Pour faire bonne mesure, il ne faut pas oublier l’incontournable Khaddafi qui s’est fait un plaisir de financer divers politiciens du sud et du Puntland afin de s’assurer des amitiés locales quelle que soit l’évolution du pays. Enfin, alors que l’Érythrée n’a pas renoncé à encourager les rebelles oromos qui agissent depuis le territoire somalien, on ne voit pas pourquoi les militaires éthiopiens se priveraient de continuer à aider la milice Rahanwein Resistance Army dont le chef, Hassan Shargudud, les aide à contenir les incursions de l’Oromo Liberation Front dans le sud du Balé. Or le chef de guerre n’accepte plus l’autorité de l’Assemblée somalienne de transition. Il a d’ailleurs annoncé cette décision depuis Addis-Abeba.

S’il suffisait de placer un président à Mogadiscio pour effacer vingt ans de dictature et dix ans d’anarchie, ce serait trop simple et il est à craindre que les promesses d’Arta ne soient que des mirages. -- RW


Lire aussi : Somalie-Éthiopie : Des relations houleuses via Djibouti


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