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Djibouti : les progrès se font attendre
De plus en plus de voix se font entendre, dénonçant pêle-mêle : crise économique, pauvreté, chômage massif, corruption, clientélisme, absence criante de droits humains modernes


ALAIN LETERRIER

Extrait des Nouvelles d'Addis
n°20, novembre-décembre 2000

Dire que le processus démocratique tarde à Djibouti est un euphémisme, tant la mise en place d’une formule de cohabitation prenant en compte les besoins du pays et la nouvelle donne politique se fait attendre. Il tarde malgré les engagements pris lors de la Commission mixte franco-djiboutienne en décembre 1999 ; malgré l’accord-cadre « de réforme et de concorde civile » signé avec le Frud-armé (1) en février 2000 ; malgré les promesses faites depuis l’arrivée fin mars de la délégation conduite par M. Ahmed Dini, président du Frud et ancien Premier ministre.

Pourtant, l’accord-cadre signé le 7 février à Paris entre le gouvernement et son opposition armée comportait des chapitres explicites : réformes, démocratie, gestion saine, etc. Suite à cet accord les combats ont cessé ; les libérations de prisonniers ont eu lieu ; des commissions spécialisées ont été mises en place ; le Frud a déposé des propositions écrites le 27 juillet 2000 : réformes démocratiques, paix civile et sécurité, décentralisation, réhabilitation/indemnisation des biens des personnes des zones de guerre.

Le processus de Paris en panne. La première phase du processus a bien fonctionné. Depuis, rien. Panne politique. Symbole du dysfonctionnement, selon un député français : « L’armée n’est pas rentrée dans les casernes et elle est encore très présente sur le territoire, perturbant considérablement la vie quotidienne des habitants ; dans la partie nord du pays, une épidémie de choléra sévit actuellement et les ONG ne peuvent y accéder. » (2) Le président Omar Guelleh craint-il de nouveaux troubles inhérents à un échec qu’il aurait organisé du processus en cours ? D’ailleurs le Frud-armé n’a pas rendu les armes, il les a simplement remisées : « La garantie écrite ou orale ça n’existe pas, nous déclarait M. Dini. Combien de textes écrits sont violés, bafoués, du moment que le rapport de force le permet ? Combien de promesses verbales sont parties en l’air ? La seule garantie c’est la continuité, l’équilibre politique, le rapport de force et la lutte sans relâche. » (3)

Alors, que se passe-t-il à Djibouti ? Pourquoi « l’équilibre politique » et « le rapport de force » n’existent-ils pas ? Sachant que, premièrement, « il n’y a pas de république viable sans démocratie, ni démocratie sans équilibre des pouvoirs, pluralité d’opinion, liberté d’en faire état et droits d’agir pour les faire valoir. » (4) Sachant que, secondement, « la revendication de la démocratisation, présentée dans l’accord, correspond bien aux revendications de toute l’opposition djiboutienne unifiée et non pas seulement à la revendication du Frud. » (3)

« La vérité est qu’aucun accord ne peut sortir [le] pays de la situation catastrophique où il se trouve que si ledit accord repose sur le système démocratique », dit Aden Robleh, président du Parti national démocratique (5) ; précisant que « le système démocratique implique, pour fonctionner, l’existence d’un certain nombre de principes fondamentaux : multipartisme non limitatif sans lequel il ne peut y avoir de pluralisme des opinions ; mise sur pied d’un mécanisme garantissant des élections libres et honnêtes ; décentralisation [pour permettre aux citoyens de] participer pleinement à la gestion des affaires publiques ; libre formation d’associations à caractère professionnel, social ou culturel ; existence de médias libres et indépendants ; existence d’institutions judiciaires indépendantes. » On est loin du compte.

« Après vingt-trois ans de pouvoir monoparti,
quasi dictatorial, les gens en ont assez » 

Paysage politique djiboutien. De plus en plus de voix se font entendre, dénonçant pêle-mêle : la crise économique et financière, la pauvreté et le chômage massifs, la corruption comme sport national, le clientélisme du pouvoir, l’absence criante des droits humains et modernes (un exemple terrible : 21 enfants de 9 à 14 ans ont été détenus, de juillet 1999 à juin 2000, dans la prison de Gabode, en toute légalité puisque le code civil djiboutien le permet).

Aux élections de décembre 1997, quatre partis seulement étaient habilités à participer. La coalition du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP, au pouvoir) et d’une faction dissidente du Frud a raflé la totalité des sièges avec 78,56% des suffrages ; le Parti du renouveau démocratique (PRD), conduit par Abdillahi Amareiti Guelleh et le Parti national démocratique (PND) de M. Robleh totalisant respectivement 19,19% et 2,25%.(6) Faits important à noter : l’Assemblée nationale djiboutienne compte 65 élus, dont 0% de femmes. Le RPP dispose de 54 sièges et le Frud de 11.

Le Frud, composante forte de l’opposition. M. Guelleh pensait-il sérieusement que le vieux résistant allait se contenter d’un ravalement de façade et se taire ; qu’il suffisait d’offrir un strapontin, que le tour serait joué ? Le traité de paix visait-il à casser l’élan de l’opposition en essayant de démobiliser sa composante armée ? Paris, dont l’influence sur « une plate-forme aéroportuaire essentielle pour s’intégrer à cette région du monde » (7) reste bien réelle, aurait-il pesé très fort sur une redistibution des cartes, après avoir tout fait pour l’élection du Président ?

On aura mal joué le coup en tout cas. Si Ahmed Dini (70 ans) reconnaît avoir de l’ambition, il semble surtout que ce soit au bénéfice de son pays. Il a « dépassé l’âge où on recherche le pouvoir pour le plaisir. » (3)

Ex-rebellion afar, le Frud est devenu un mouvement politique qui peut compter dans la modernisation du pays. Si son organisation militaire sait se redisposer conformément aux nécessités de la lutte civile et démocratique ; s’il réussit la réintégration de sa dissidence coalisée avec le RPP de M. Guelleh ; s’il n’abuse pas de sa position, de fait dominante, d’interlocuteur privilégié du pouvoir ; si les querelles de personnes et de clans, les rumeurs dégueulasses (autres sports nationaux) ne nuisent pas à l’unification de l’opposition.

Beaucoup de "si"  donc. C’est le reflet du paysage "politique" djiboutien, brouillé par tant d’années de combines, avec plus ou moins la patte du sponsor historique.

Selon Mohamed Kadamy, délégué du Frud en Europe, (8) les conditions sont réunies, puisque « le Frud, organisation politico-militaire est un continuum historique des mouvements démocratiques, le fruit de toutes les luttes multiformes qui se sont déroulées depuis l’indépendance, en 1977. » (9) Le mouvement, « originairement composé des Afars a pu intégrer les couches somaliennes et la minorité arabe. » Et, gage démocratique et qualité politique, « la lutte armée a été en permanence jalonnée d’appels au dialogue avec le pouvoir, même au plus fort de la répression. »

Au plan régional, la rébellion afar a pu inquiéter « des États, au début paniqués »  que le Frud puisse un jour accéder au pouvoir, mais « au fur et à mesure des explications, tout le monde trouvait ses revendications raisonnables et, souvent, les soutenait, même si le gouvernement éthiopien est allé très loin dans la lutte contre le Frud ces dernières années. »

Aujourd’hui, l’accord-cadre Frud-gouvernement a obtenu « le soutien de l’OUA, de la Ligue arabe, de l’Union européenne. » Et, si « le retour triomphal, populaire de M. Dini à Djibouti a un peu agacé le pouvoir », il faut surtout retenir que « toutes les couches, toutes les composantes nationales » ont salué les promesses de ce retour ; « après vingt-trois ans de pouvoir mono parti, quasi dictatorial, les gens en ont assez. »

« La paix est un processus long. »  Pourtant il n’y a pas d’alternative : « Il faudrait un gouvernement de transition pour inscrire dans les faits les changements esquissés dans l’accord-cadre. Le pouvoir hérité de M. Aptidon ne peut se réformer de lui-même. Aucun changement n’est perceptible dans les pratiques de ce régime : même opacité, même fuite en avant, mêmes pratiques maffieuses » que sous l’ancienne présidence. L’accord-cadre n’est pas encore respecté dans l’intégralité de ses dispositions concrètes. « L’armée devait rentrer dans les casernes, évacuer les points d’eau, collines, montagnes pour permettre aux populations de vaquer à leurs occupations, faciliter la libre circulation des marchandises et aider au retour des réfugiés d’Éthiopie (18.000) et d’Érythrée (10.000). »

Pourtant, Mohamed Kadamy ne désespère pas de l’avenir. Ce dirigeant, parmi les fondateurs du Frud, estime que « l’opposition est en train de faire un travail de maturité » ; que M. Dini, dont « tout le monde connaît la droiture, qualité faisant tellement défaut dans la région » est aujourd’hui, avec son mouvement, « porteur du changement pour toute l’opposition et pour l’ensemble de la population. »

La réalité historique serait évidente : « La répression est très forte ; toute forme organisationnelle est systématiquement détruite » par le pouvoir ; donc, dixit le Frud, ça ne peut plus durer. (10) -- AL


(1) Frud : Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie.
(2) Extrait d’une question écrite au gouvernement français posée par M. Jean-Pierre Michel, député (intergroupe MDC-Radical-Verts).
(3) Ahmed Dini Ahmed, entretien avec les Nouvelles d’Addis n°16, mars-avril 2000.
(4) Extrait de l’accord-cadre signé entre le Frud-armé et le gouvernement djiboutien.
(5) Aden Robleh Awaleh, président du Parti national démocratique (PND), discours lors de la fête du mouton (Aïd al-Adha), 16 mars 2000, Djibouti.
(6) Source : Union interparlementaire. Concernant les chiffres repris de cette source, M. Aden Robleh conteste les 2,25% attribués au PND et il nous a fait parvenir un communiqué. Lire la mise au point de Aden Robleh Awaleh.
(7) Jacques Dewatre, ambassadeur de France en Éthiopie, ex-directeur de la DGSE, entretien avec les Nouvelles d’Addis n°18, juillet-août 2000.
(8) Arrêté a Addis, avec Aïcha Dabalé son épouse et des compagnons, en septembre 1997, Mohamed Kadamy a été livré à Djibouti. Ses compagnons et lui ont été libérés dans le cadre des accords Frud-armé/gouvernement, après 29 mois de détention à Gabode dans des conditions très dures. « C’était la première fois que l’Éthiopie livrait à un autre pays des opposants réfugiés chez elle. Avant on pouvait nous arrêter, nous maltraiter, mais nous livrer, non ! », dit-il, politique, sans l’ombre d’un ressentiment.
(9) Mohamed Kadamy, entretien avec les Nouvelles d’Addis, Paris, 27/10/2000.
(10) Réaction de l’Ambassade de Djibouti en France.


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