Un an après la signature de l'Accord-cadre de réformes et de concorde civile, le 7 février 2000 à Paris, entre le Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (Frud) et le gouvernement de M. Ismaël Omar Guelleh, « la dégradation de la vie nationale s'est sérieusement aggravée à tous points de vue : politique, économique, social
». Dans un communiqué, l'Opposition djiboutienne unifiée (ODU) assure que « le pouvoir en place, en flagrante contradiction avec son discours pour la démocratisation et son engagement dans les négociations en vue de l'application de l'Accord-cadre, poursuit ses agissements antidémocratiques et liberticides. Réprimant syndicalistes et autres protestations contre les arriérés de salaires et interdisant les organes de presse de l'opposition, comme en témoigne la suspension depuis le 15 Janvier 2001 du "Renouveau", hebdomadaire du PRD. » (1)
Pourtant, les accords de Paris ont obtenu le soutien de l'Opposition djiboutienne unifiée, de l'ONU, de l'OUA, de la ligue arabe, de l'Érythrée et sont l'objet d'une attention particulière du Parlement européen.
La "question de Djibouti" est à l'ordre du jour de la prochaine réunion de la Commission ACP (Convention de Lomé liant l'Union européenne et les pays "Afrique-Caraïbes-Pacifique").
Lors de son voyage de 48 heures en Érythrée (19 au 21 février 2001), le président djiboutien n'aurait pas eu tout à fait l'accueil qu'il aurait souhaité : Asmara souhaiterait que les négociations avec le Frud aboutissent au plus tôt.
La démission du Premier ministre plombe le débat
Depuis un an, selon l'AFP, « des rumeurs de remaniement ministériel incluant l'entrée au gouvernement de personnalités issues du Frud radical circulaient dans Djibouti » (2). Mais les discussions butent toujours sur plusieurs points politiques et la polémique visait peut être à mettre en péril la négociation et les perspectives d'évolution démocratique.
Le 6 février dernier, M. Barkat Gourat Hamadou, Premier ministre djiboutien depuis vingt-deux ans et membre fondateur du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP, au pouvoir) démissionnait.
Que cette démission présentée au Président soit due à une incapacité physique du Premier ministre « de pouvoir fournir les efforts nécessaires pour le servir pleinement à ce poste » (3) ; ou qu'elle soit le fait d'Ismaël Omar Guelleh lui-même (qui aurait choisi l'éviction en douceur, comme le prétendent de méchantes langues) : le vide créé pouvait fournir l'occasion de finaliser le débat Frud-gouvernement sur la question des institutions, mais cette question a été habilement enfouie sous le fatras polémique.
Un communiqué de Mohamed Kadamy, représentant du Frud en Europe a fourni le prétexte à cette violente polémique, dont l'origine pourrait bien être le peu d'empressement affiché par le pouvoir d'aller jusqu'au bout des "accords de Paris" et du processus de démocratisation induit.
Dans ce communiqué, le Frud : « Dénonce les entraves à la paix » qu'il attribue au président djiboutien ; « Condamne les atteintes aux droits humains qui continuent à Djibouti » ; « Attire l'attention de la communauté nationale et internationale » sur le fait que « l'échec du processus de paix aura des conséquences très graves pour Djibouti et la région ». (4)
« L'échec "aura" »
L'emploi du futur au lieu du conditionnel et la mise en cause du président Ismaël Omar Guelleh, dénoncé ad hominem comme responsable de l'échec possible du "processus de paix", ont provoqué la réaction du pouvoir, puis des outrances verbales.
La première salve est venue du ministre de lIntérieur, M. Abdallah Abdillahi Miguil (qui présidait la délégation gouvernementale aux négociations de paix avec le Frud-armé) :
« Le gouvernement de la République de Djibouti rejette les accusations proférées qu'il serait à lorigine dun éventuel échec des pourparlers ». Regrettant « profondément » le silence « des officiels du Frud-armé », le ministre de lIntérieur accuse M. Kadamy, « un homme exilé en France » [après vingt-neuf mois de détention à la prison de Gabode, ndlr], d'agiter le spectre dune « reprise des combats », et de proférer sur une chaîne de radio étrangère [RFI, ndlr] des affirmations présentant tous les ingrédients susceptibles de conduire le pays « à une situation à la burundaise ou à la rwandaise ». (5)
Obligé de s'expliquer, M. Ahmed Dini Ahmed, jusqu'ici silencieux parce qu'il « n'est pas dans les habitudes du Frud de verser dans l'invective et la polémique stérile qui ne seraient d'aucune utilité dans le déroulement des pourparlers », a publié un communiqué.
Le président du Frud cherche à éviter la polémique mais reste ferme : « Le déroulement des négociations en cours connaît des difficultés [
]. Notre représentant n'a ni prétendu que les négociations étaient rompues ni affirmé que le Frud allait reprendre la lutte armée [
]. Il n'est pas dans l'intérêt des discussions que la partie gouvernementale dénature les propos de notre représentant en Europe et en prenne prétexte pour donner libre cours à un discours belliciste et au dénigrement puéril d'un des plus éminents membres du Frud [
]. Conscient de l'ampleur de la tâche de réconciliation et de reconstruction nationales, qui nous attend et que le peuple attend de nous, le Frud invite la partie gouvernementale à éviter toute polémique et à reprendre le déroulement normal des discussions ». (6)
Mais le communiqué de M. Dini ne suffit pas à faire baisser la pression. Une grosse machinerie est en marche.
Ainsi, M. Ali Mohamed Daoud, président de la faction du Frud ralliée au pouvoir en 1994 et ministre de l'Agriculture et du Développement rural, s'emporte, refusant « à quiconque, et de surcroît à la faction de M. Dini, le droit dutiliser ou de sapproprier le nom du Frud » ; précisant que « dorénavant le [son] Frud ne tolérera plus que son nom soit usurpé par des individus, groupement ou organe de presse ». Menace donc, y compris aux journalistes, puisque « des dispositions sont déjà prises pour engager des poursuites judiciaires contre ceux qui se sont rendus coupables de cette usurpation ». (7)
Cet avertissement ne manqua pas d'amuser dans les rangs de l'opposition djiboutienne. Un certain "DAF" s'empressant d'adresser une lettre ouverte à M. Ali Mohamed Daoud, le renvoyant à ses responsabilités : « Comme partie signataire de ce que vous avez appelé les "accords de paix du 26 décembre 1994", vous nous avez promis la paix et la reprise du progrès. Ni l'une ni l'autre ne s'est réalisée [
]. Quant au "parti Frud" dont vous avez annoncé la naissance avec fracas, je me demande, avec l'opinion nationale, où il est passé. Nous avons beau chercher son siège central, ses annexes locales, son organe de presse, sa vie de parti, nous ne trouvons rien qui vaille. En dehors de tel ou tel communiqué de circonstance, qui ressemble bien davantage à une commande du régime qu'à une prise de position autonome [
]. Votre sigle, qui sort rarement séparé de celui du parti au pouvoir, RPP/Frud, voilà ce que nous voyons ou entendons généralement ». (8)
Rajoutant une couche, M. Ali Dahan, qui régulièrement adresse à la presse de longs communiqués en sa qualité [unanimement contestée, ndlr] de "représentant permanent du Front pour la restauration de lunité et de la démocratie (Frud) aux amériques" où il vilipende à égale partie « les dirigeants des trois vagues des dissidents du Frud [qui] se battent entre-eux pour servir leur maitre Ismaël Omar Guelleh, président autoproclamé de la République de Djibouti ».
M. Dahan semble manquer d'optimisme sur l'issue des négociations en cours, affirmant dans son dernier communiqué : « Guelleh a déjà fractionné en plusieurs groupuscules les deux premières vagues des dissidents du Frud et les a intégrées par la suite les unes après les autres au sein de son Parti-État : RPP. Et il est etrain den faire autant pour la troisième vague du Frud dirigée par Ahmed Dini ».
Pourtant, selon lui, une ouverture existerait : « Il ny a quun seul choix pour Guelleh, cest de négocier honnêtement et sincèrement avec les vrais représentants du Frud et lensemble de lopposition sur un terrain neutre et avec la participation des représentants de la Communauté internationale ».
M. Dahan, en sa qualité de seul et unique représentant du Frud, semble donc prêt à une négociation avec celui qu'il diabolise. Comprenne qui pourra. (9)
Dernier acte, un portrait "au couteau" d'Ahmed Dini Ahmed, par Samatar Miguil, proche du président Ismaël Omar Guelleh, qui devrait peut-être s'en émouvoir :
« Depuis la signature des accords de février 2000, cet éternel opposant a voulu essayer dinculquer à la population sa pseudo aptitude à gouverner et certains médias paresseux ont continué à user dune périphrase abusive et mensongère : président du Frud-armé. Cependant, quand son parcours politique a été jalonné tout au long de son histoire appât du pouvoir, haine tous azimuts, vide idéologique , il est indéniable que les libertés publiques seraient en grand danger en cas de sa participation aux sphères décisionnelles du pays. Et surtout, le sentiment insupportable que cette figure tutélaire et chaotique, omniprésente depuis plusieurs décennies, se croit propriétaire de lopinion nationale. Cest pour toutes ces raisons que le spectacle de cette boussole qui sétait affolée la journée du samedi passé, nous a semblé insupportable. Nauséeux. Minable [
]. En faisant voler en éclats sa participation au processus de paix, il a fait la démonstration de son impéritie, de son impossibilité à se remettre sur pied, et à être autre chose que le parrain dune écurie dex-barons richissimes et broyés par la marche de lhistoire. Du déjà vu. Il a fait échouer sa salutaire entreprise ; à croire que nous avons lopposant le plus destructeur du monde. Ainsi lhistoire de cet homme ressemble vraiment à un naufrage programmé. » (10)
Quelle "liberté" étonnante. Un polémiste (façon Léon Bloy) se révèle en M. Miguil, que certains disaient plutôt occupé à dresser des louanges.
Cette polémique lourde pourrait bien porter à rire. Mais on ne rira pas, car ce qui est en jeu c'est l'avenir de Djibouti et de sortir de la misère la quasi totalité de sa population. Le débat sur les institutions est d'importance dans cet objectif.
Équilibrer le poids des responsabilités
En plus de la question de la « décentralisation régionale [et] d'accepter le principe d'un équilibrage communautaire de l'armée et de l'administration » (4), le contenu réel des fonctions ministérielles, eu égard au pouvoir jugé disproportionné de la présidence, est à questionner.
La modernisation des institutions en somme. Cette perspective dépasse aujourd'hui le cadre du débat politique ; on la retrouve sur les sites internet de la communauté djiboutienne. Exemple, une question en ce sens de "Wadaani", sur le forum de discussion de djibnet.com :
« Comme vous savez tous, le chef de l'État est aussi chef de gouvernement à Djibouti. Pensez-vous qu'une séparation des pouvoirs pourrait profiter aux institutions de notre pays. Le chef du gouvernement serait en charge de la conduite des affaires politiques du pays (économie, sociale, santé, éducation, etc.) et le chef de l'État serait le garant de notre Constitution et aurait en plus l'autorité sur la défense nationale et la conduite de notre politique étrangère. Ceci pourrait équilibrer le poids de responsabilité aux plus hauts niveaux de l'État, et la démocratie aurait certainement beaucoup à y gagner. » (11)
La question ne date pas d'aujourd'hui ; selon l'AFP, « ni Ahmed Dini, ni plus tard Abdallah Kamil n'avaient accepté une forte concentration de ce pouvoir aux seules mains du chef de l'État et ils avaient exigé, au nom d'un meilleur équilibrage dans la prise des décisions et d'une réelle répartition des postes à responsabilité, que le Premier ministre soit également le chef du gouvernement ». (3)
Les populations du nord victimes
Selon un communiqué de l'organisation humanitaire Aide et solidarité au peuple afar (ASPA), repris par l'AFP, « environ 200.000 civils afars des régions de Tadjourah, d'Obok et de Dikhil sont dans une situation de préfamine, affaiblies par une décennie de blocus alimentaire et sanitaire ». L'ONG affirme que la présence de l'armée djiboutienne « dans les lieux les plus reculés du territoire, en violation de l'accord cadre de paix de Paris est un obstacle à l'acheminement des aides et des médicaments et empêche le retour des 20.000 réfugiés afars dans leur pays ». (12)
Les mines en plus
Comme si la misère n'était pas suffisante, il faut rajouter un péril dans certaines zones. « Djibouti n'a pas commencé la destruction de ses stocks de mines, ni même planifié cette destruction [
]. Djibouti n'a alloué aucun financement national pour l'action contre les mines [
]. Il n'existe pas de statistiques systématiques sur les victimes de mines [
] Aucune enquête systématique sur la situation des mines n'a été réalisée et on ne dispose pas d'informations fiables sur l'étendue des zones minées. Certains territoires des montagnes de l'Afar du nord semblent plus exposées que d'autres régions. Des représentants de l'ASOVIM ont effectué une tournée dans les zones supposées minées du plateau de l'Afar et ont constaté que de nombreux établissements publics, notamment les écoles, ont été abandonnés du fait de la menace de mines. Dans la ville d'Obock, des mines ont été découvertes dans les plantations de palmiers, qui depuis ne sont plus cultivées. Les routes rurales au nord de Tadjourah pourraient également être minées. Enfin, le district sud de Dikhil serait également miné. » (13)
Rumeur : des bruits de bottes à Obock
L'armée nationale djiboutienne (AND) serait « en alerte maximum pendant trois jours dans la région d'Obock. 2.500 hommes participeraient à l'opération ce week-end. Les autorités gouvernementales craignent une attaque du Frud [
]. Il est prévu que 1.000 hommes soient ramenés à Djibouti d'ici trois à quatre jours, tandis que 1.500 devraient rester sur place. » (14) AL
(1) Moussa Ahmed Idriss, communiqué du haut-conseil de l'ODU, Djibouti, 12 février 2001.
À lire sur http://www.liberte-aref.com/francais/bul036.htm
(2) Dépêche AFP, Djibouti, 6 février 2001.
(3) Déclaration à l'Agence djiboutienne d'information, Djibouti, 6 février 2001.
À lire sur http://www.adi.dj/Adi_Depech.htm
(4) Communiqué du représentant du Frud en Europe, Bruxelles, 8 février 2001 et interview FRI, Paris, 10 février.
À lire sur http://www.liberte-aref.com/francais/bul036.htm
(5) Agence djiboutienne d'information, Djibouti, 11 février 2001.
À lire sur http://www.adi.dj/Adi_Depech.htm
(6) Communiqué, Djibouti, 12 février 2001.
À lire sur http://www.liberte-aref.com/francais/bul036.htm
et dépêche sur http://www.adi.dj/Adi_Depech.htm [certains propos cités dans cette dépêche ne sont pas conformes au communiqué]
(7) Djibouti, 14 février 2001. Communiqué repris par l'Agence djiboutienne d'information.
À lire sur http://www.adi.dj/Adi_Depech.htm
(8) Lettre publiée dans l'hebdomadaire d'information et d'analyse "Ensemble".
À lire sur http://www.liberte-aref.com/francais/bul036.htm
(9) Communiqué, Québec, 22 février 2001.
À lire sur http://www.egroups.fr/message/agora-djibouti/6591
(10) "La politique de l'ombre", point de vue non signé, Montréal.
À lire sur http://www.egroups.fr/message/agora-djibouti/6593
(11) Question au forum de discussion de djibnet.com, 22 février 2001.
À lire sur http://www.djibnet.com/mabraze/
(12) Communiqué à l'AFP, Paris, 14 février 2001.
À lire sur http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/12_depeche/12006_AFPdjibouti010214.html
(13) Observatoire des mines, rapport 2000, sélection "Djibouti".
À lire sur http://www.icbl.org/lm/2000/exec/fr/7.php3
(14) Rumeur publiée par "La Liberté" n°26, 17 au 23/02/01.
À lire sur http://www.liberte-aref.com/francais/bul036.htm