À l'aurore de notre 25ème année d'indépendance, la fièvre du 27 Juin s'est quelque peu apaisée et ce jeudi 28 au matin, chacun d'entre nous ronronne un soupir bien mérité. En tout point de vu, la journée d'hier est différente de celle d'aujourd'hui et déjà nos méninges sont concentrées vers d'autres cieux.
Moi, je me perds au milieu des chiffres vertigineux du géant voisin. 1.096.000 Km2 pour 59,7 millions d'habitants. Je vais donc essayer de m'accrocher à ses baskets pour tenter de comprendre et de dialoguer car, moi, goutte terrible que je suis, je m'apprête à glisser dans l'océan. La fraternité doit toujours avoir un prix car, c'est à ce prix que sera consolidé le lien.
Nous pensons tous à l'Ethiopie parce que
nous l'aimons. Une chose est sûre, nous ne sommes pas partis à sa rencontre pour bluffer. Madame Sahle Worke Zewde, ambassadrice de la République Fédérale et Démocratique d'Éthiopie, est cette semaine la couronne d'or de "Tête-à-Tête". Jugez-en ! AAM
Commissions mixtes, coût et efficacité. Comité de suivi. (1)
La Nation. Madame l'Ambassadrice, depuis que vous êtes en poste à Djibouti, beaucoup d'événements importants ont eu lieu entre nos pays et l'homme de la rue a l'impression que nos relations traversent souvent des hauts et des bas. À quel niveau peut-on situer aujourd'hui notre amitié ?
Sahle Worke Zewde. Sans entrer dans les détails, nous avons des relations séculaires d'amitié et de fraternité. Pour les renforcer et les institutionnaliser, nous avons conjointement mis en place des mécanismes qui nous ont permis d'élaborer différents accords concernant des domaines très variés et à l'heure actuelle, je pense que nous avons des instruments suffisants qui peuvent permettre à nos deux pays de maintenir des relations privilégiées à tous les niveaux.
La Nation. Vous faites allusion aux commissions mixtes ?
SWZ. Absolument ! Et la commission principale est la "Commission ministérielle mixte". D'elle, découlent évidemment d'autres comités de suivis qui se réunissent assez régulièrement. Il existe également, une importante commission qui est celle des responsables et administrateurs des régions frontalières qui traite de tous les sujets y afférant. Nous sommes des voisins et forcément, la circulation des personnes et des biens doit y être facilitée. Cette commission elle-même a des sous-commissions au niveau des frontières, surtout à hauteur des deux axes routiers reliant nos deux pays et les différents responsables se rencontrent très souvent pour régler pas mal de problèmes au quotidien.
La Nation. À part cette mission au niveau des frontières, est-ce que vous croyez sincèrement que ces commissions permanentes et autres comités de suivis, qui coûtent quand même cher aux contribuables des deux pays, servent à quelque chose ?
SWZ. Je crois que nous avons une différence d'appréciation à ce sujet. Permettez-moi de vous dire qu'elles sont extrêmement utiles à nos pays. Récemment à Ali Sabieh, une réunion de cette commission frontalière s'est tenue et nous avons abouti à des résultats très concluants. Si cette commission n'avait pas été mise en place, vue l'importance du flux des voyageurs et des commerçants à travers nos frontières, toutes les facilités seraient inexistantes et les choses ne seraient pas aussi bien qu'elles le sont actuellement. Nous avons différents accords qui régissent nos relations et les commissions que je viens de citer sont là pour suivre leurs applications. Il est vrai que, par moment, il nous faut faire un état des lieux de nos suivis et de veiller aux respects scrupuleux de l'application de nos accords. Dans ce sens-là, il nous faut redoubler d'efforts car, il y a beaucoup à faire
La Nation. Permettez-moi de vous interrompre Excellence, mais on a l'impression qu'il n'y a plus aucun suivi après la signature des accords et pas mal d'entre eux, paraissent tomber dans l'oubli ?
SWZ. Si vous dites que les comités de suivi ne se réunissent pas régulièrement comme ils devraient l'être, alors que la fréquence des rencontres est claire et précise dans les textes, je l'admets. Ce que je veux dire, c'est que les structures existent et elles fonctionnent puisqu'elles ont, par le passé, aidé à surmonter certains obstacles qui freinaient nos activités. Mais, il est vrai qu'il nous faut, des deux côtés, redoubler d'efforts pour l'application de ces accords. Cependant, je n'irais pas jusqu'à dire que ces structures ne servent pas à grand-chose.
La Nation. Le comité de suivi avait augmenté la fréquence de ses rencontres optant pour une réunion tous les trois mois au lieu des six mois habituels. Pourtant, depuis la signature de cet accord, rien n'a changé. La théorie pourra-t-elle un jour suivre la pratique ?
SWZ. [Rire] Je vous dirais honnêtement
cela fait plusieurs mois que l'on ne s'est vus ! Les délais n'ayant pas été respectés pour différentes raisons
La Nation. Comment comptez-vous avancer dans de telles conditions ?
SWZ. Les deux années, 2000 et 2001, ont été assez exceptionnelles. Chacun de nos pays avait des préoccupations toutes particulières. Nous sortions d'un conflit et à Djibouti, se tenait la conférence de réconciliation somalienne. Ceci a fait que les réunions n'ont pu avoir lieu dans les fréquences préétablies. Mais de toute façon, ça va redémarrer.
Noria de camions. Questions d'assurance. Infractions.
La Nation. Depuis la nouvelle loi sur les assurances qui a perturbé quelques vieilles habitudes, l'Assurance éthiopienne a fermé ses portes à Djibouti. Croyez-vous qu'elle puisse un jour reprendre ses activités ?
SWZ. Pour que l'assurance continue à exercer ses activités, il aurait fallu être en conformité avec la nouvelle loi djiboutienne en matière d'assurance. Malheureusement pour l'instant, aucune décision n'a été prise à Addis-Abeba. Ce qui fait que
nous attendons une décision.
La Nation. On dit qu'aucun des camions éthiopiens, dont le trafic, estimé à 10.000 par mois, est en nette croissance, n'est en possession d'une police d'assurance. Les accidents deviennent nombreux et la situation de plus en plus préoccupante. Comptez-vous un jour régler ce problème d'assurance ?
SWZ. [Étonnement] Permettez-moi de rectifier vos propos. Des centaines de camions traversent la frontière tous les jours et le nombre d'accidents, comparé à l'importance du trafic et à l'étroitesse de la chaussée qui n'avait pas été prévue pour un tel flux, est heureusement peu élevé
La Nation. Mais, il y a quand même pas mal d'accidents à déplorer ?
SWZ. Dans toute circulation, il y a un risque d'accident cependant, il faut les éviter dans la mesure du possible, voire arriver au risque zéro, mais cela n'existe pas
La Nation. Pouvez-vous concevoir que des véhicules puissent rouler sans assurance hors de vos frontières étant donné que les assurances contractées en Éthiopie ne couvrent que dans les limites de vos territoires ?
SWZ. Mais M. Mahé permettez-moi de vous dire que les camions éthiopiens qui circulent sur le territoire djiboutien sont tous assurés. Ils ont une extension de leur assurance qui est valable ici. Nous avons pu ainsi, traiter plusieurs cas d'accidents et régler tous les préjudices commis justement parce que les camions étaient assurés. Donc, je puis vous affirmer que tous les camions éthiopiens ont une assurance valable à Djibouti.
La Nation. Vous dites que les assurances interviennent et couvrent rapidement tous les dédommagements ?
SWZ. Effectivement, et seule, la question des délais de dédommagements se pose. Les assurances ont leur siège en Éthiopie et vous pouvez imaginer à quel point les délais d'acheminement et de transmission de chaque dossier sont importants.
L'Assurance éthiopienne facilitait énormément les choses puisque c'était elle que les deux assurances privées avaient mandatée. Tous les services que la succursale rendait à Djibouti font donc défaut et les délais de procédure deviennent de plus en plus conséquents. Mais encore une fois, et il est important que vos lecteurs le sachent, les camions éthiopiens sont tous assurés. Raison de plus, l'assurance est obligatoire à Djibouti. Nous avons une différence de politique en matière d'assurance, les sociétés de transport ont eu des instructions claires en ce sens, dès lors que nous avions décidé d'utiliser le Port de Djibouti, pour la totalité de notre importation et exportation.
La Nation. Certains des camionneurs éthiopiens, dit-on, entrent en République de Djibouti en possession d'armes à feu. Avez-vous eu des plaintes en sens des autorités djiboutiennes ?
SWZ. C'est impossible. Ils ne peuvent pas franchir la frontière djiboutienne avec des armes.
La Nation. Cela veut-il dire, qu'ils sont désarmés à Galafi ?
SWZ. Absolument. À ma connaissance, j'ai eu un seul cas et l'intéressé avait été aussitôt arrêté et condamné par la justice djiboutienne.
La Nation. Dans les arrondissements de Balbala, il n'est pas rare de trouver des camions éthiopiens immobilisés depuis de longues dates. S'ils n'ont pas de problèmes d'assurance, quel est l'objet de leur infraction ?
SWZ. Il est vrai que nous avons des camions immobilisés à différents endroits. Soit pour des raisons d'accidents de la circulation, soit tout simplement pour des délits commis par les conducteurs. La législation en matière de contrebande et autres étant assez sévère, les auteurs de ces délits sont non seulement arrêtés mais en plus, les véhicules sont saisis.
Ceci étant, nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités judiciaires djiboutiennes et nous essayons tant bien que mal, de résoudre ces genres de problèmes au plus vite pour que les fauteurs soient punis conformément à la loi en vigueur dans ce pays et purger leurs peines ici. Par contre, nous demandons que les camions soient libérés
La Nation. La couverture d'assurance est l'objet de la majorité des immobilisations. C'est certain. Comment alors les libérer ?
SWZ. Il en existe quelques-uns effectivement et c'est dû à la lenteur administrative qui existe des deux côtés. À Addis-Abeba pour fournir les documents nécessaires et à Djibouti pour faire aboutir. Pour ceux, bien sûr, qui attendent des dossiers d'assurance. Quant aux délits, nous essayons de notre mieux, de trouver un terrain d'entente afin que les camions puissent être libérés. Parce que c'est un manque à gagner considérable pour les sociétés de transport.
La Nation. Les retards sont dus, peut-être, parce que les assureurs éthiopiens trouvent que les taux d'indemnisation sont élevés ?
SWZ. Non
Non. Nous avons des cas d'indemnisation et il est vrai qu'ils sont beaucoup plus importants que ceux appliqués en Éthiopie, mais n'empêche que toutes les indemnisations ont été pour la plupart, payées. Heureusement, les accidents graves de ce genre sont peu nombreux malgré l'importance du trafic.
Transition libérale et démocratisation en Éthiopie. Autosuffisance alimentaire. Privatisations.
La Nation. 1991, la conférence nationale organisée par le FPRDE, avait mis en place un pouvoir destiné à réaliser une transition libérale et surtout, la démocratisation du pays. Est-ce que ces objectifs sont aujourd'hui atteints ?
SWZ. Depuis la chute du régime de Mengistu, l'Éthiopie est entrée dans une nouvelle ère de transition et de libéralisation. L'héritage a été très lourd et changer radicalement d'orientation politique ne fut pas chose aisée...
Cependant, on a pu noter que durant les sept ou huit premières années, la libéralisation avait été amorcée, suivie tout naturellement par un boum économique et un taux de croissance qui n'a cessé d'augmenter. Et certainement, sans l'effort de guerre des trois dernières années, cette réussite aurait été encore plus conséquente. Ceci dit, je pense que globalement, beaucoup de choses ont été accomplies même s'il reste beaucoup à faire, à consolider ; et pour qui connaît l'Éthiopie, le changement est très visible à l'il nu. Nous en sommes fiers. La voie tracée est donc claire et l'avenir sera encore beaucoup plus radieux.
La Nation. Si la forte croissance a attiré les investisseurs étrangers, ces derniers ont très vite déchanté. Et cette déception est imputée essentiellement à la lourdeur administrative et à des méthodes quelque peu "archaïques". Est-ce que l'Éthiopie compte assouplir ses procédures administratives ?
SWZ. Vous avez raison, un nombre important d'investisseurs fut attiré par ce nouveau chapitre économique amorcé par l'Éthiopie, même si pas mal d'obstacles ont freiné un afflux beaucoup plus massif.
Plusieurs refontes du Code des investissements ont été réalisées et malgré cela, la lourdeur administrative pèse comme vous l'avez soulevé et la multiplicité des points de décision peut décourager, il est vrai, avant l'aboutissement.
Le Gouvernement éthiopien s'en est vite aperçu et il est entrain de simplifier la procédure pour que l'investisseur ait un seul interlocuteur. Un effort considérable a été fait pour alléger toutes les contraintes administratives et ceci doit encore continuer si on veut attirer d'avantage d'investissement.
La Nation. Le Programme alimentaire mondial révèle en 1999, que 4,6 millions d'Éthiopiens sont en situation alimentaire d'urgence. Pourtant, les potentialités agricoles de votre pays sont extraordinaires. Qu'est-ce qui empêche ce géant, d'atteindre une autosuffisance alimentaire ?
SWZ. Là, est tout le paradoxe de l'Éthiopie. C'est un pays, à l'instar des autres pays de la sous-région, qui subit régulièrement et de façon cyclique, les calamités naturelles. Mais l'ennemi numéro un, est le sous-développement. Nous avons des régions autosuffisantes et même excédentaires en produits céréaliers alors que d'autres luttent constamment contre la famine.
Si les moyens de communication étaient plus développés et que la politique d'assistance de la communauté internationale favorisait l'achat de nos productions agricoles, pour aider d'autres régions plus nécessiteuses, on aurait pu mesurer les capacités de ce pays et son aptitude à pouvoir nourrir l'ensemble de sa population. Mais malheureusement, nous sommes contraints de recourir à l'aide internationale.
La Nation. L'Éthiopie avait entamé une politique de privatisation qui avait rapporté en 1999, presque 350 millions de dollars. Est-ce que, cette volonté de développement du secteur privé est toujours affichée ?
SWZ. La privatisation avance. À petits pas peut-être pour certains, mais elle avance sûrement. Plusieurs entreprises publiques ont été cédées à un secteur privé en pleine croissance dans tous les domaines
La Nation. Vu de l'extérieur, on a l'impression qu'il existe une solide tradition nationaliste qui freine l'évolution de la privatisation. Êtes-vous de cet avis ?
SWZ. Il existe encore des secteurs qui doivent s'ouvrir aux capitaux privés mais en règle générale, la privatisation est aujourd'hui irréversible. L'Éthiopie est un pays de traditions et d'histoire, certes, mais toute action doit être désormais, en faveur de la grande attente populaire.
Gouvernement de transition nationale en Somalie et Conférence d'Arta. La réunion d'Awasa et les chefs de guerre. Présence éthiopienne ou non. Armement des chefs de guerre ou non.
La Nation. La Conférence d'Arta, qui avait mis en place un Gouvernement de transition [en Somalie, ndlr], avait reçu le succès que vous connaissez et le gouvernement éthiopien avait d'ailleurs apporté un soutien sans équivoque à l'effort de paix du Président Ismaïl Omar Guelleh. Mais depuis, on a l'impression qu'Addis-Abeba mène une course parallèle effrénée pour contre-carrer le résultat de cette Conférence. Pourquoi ce double jeu ?
SWZ. D'emblée, je vous dirais que nous ne menons pas une course parallèle. Comme vous l'avez souligné, le processus d'Arta avait été salué par mon gouvernement et nous pensons que tout ce qui peut être fait pour la Somalie ne peut que découler de ce qui a été fait et acquis à Arta. Un travail considérable a été réalisé et accompli par rapport aux échecs passés.
La Nation. La Conférence d'Arta était donc une grande réussite ?
SWZ. Absolument ! Mais de retour en Somalie, la paix et la stabilité escomptées n'ont pas été encore au rendez-vous. Encore une fois, toute action entreprise en faveur de la Somalie doit être un complément de tous les acquis d'Arta. Nous avons eu peut-être des différences d'appréciation sur ce qu'il fallait faire après Arta, une fois que le Gouvernement national de transition a été installé à Mogadiscio ; mais en aucun cas, l'Éthiopie n'a mené une course parallèle à la Conférence d'Arta et encore moins, une course effrénée.
La Nation. Pourtant, soutenir la politique des chefs de guerre signifie aller à l'encontre des résultats de cette conférence ?
SWZ. L'Éthiopie ne fait pas la politique des chefs de guerre. Nous savons ce qu'ils sont (les chefs de guerre), nous savons qui ils sont, pour avoir longtemps travaillé avec eux au cours des précédentes tentatives. Mais nous sommes tous d'accord, qu'il soit au niveau de l'Éthiopie ou de la sous-région, que ce processus doit être complété pour asseoir un gouvernement un peu plus élargi qui puisse attirer en son sein toutes les différentes tendances. C'est si on veut une paix et une stabilité durable en Somalie.
La Somalie est un pays avec qui nous partageons plus de deux milles kilomètres de frontière. C'est aussi un souci permanent de notre sécurité nationale.
La Nation. Certes, mais comment affirmer que la réunion d'Awasa complétait le processus d'Arta alors que les chefs de guerre le réfutaient ouvertement ?
SWZ. Les récents développements ont prouvé le contraire, M. Mahé, et d'ailleurs, le Gouvernement de transition a accepté de négocier avec eux, sans condition. Nous espérons que cela aboutisse pour que les Somaliens arrivent à régler eux-mêmes leurs problèmes.
La Nation. Mais vous avez quand même organisé Awasa ?
SWZ. Nous n'avons pas organisé une réunion, nous n'avons pas convoqué les chefs de guerre
La Nation. Alors, ils sont venus d'eux mêmes ?
SWZ. Ils ont demandé à venir pour pouvoir discuter et former un groupe capable de négocier avec le Gouvernement. La preuve, une délégation du Gouvernement de transition est venue, il y a une dizaine de jours, à Addis-Abeba. Les résultats sont très prometteurs et nous nous apprêtons nous-même, à envoyer une délégation à Mogadiscio. Ainsi, notre volonté de vouloir compléter le processus de paix pourra très bientôt aboutir. Cette voie n'est pas uniquement le souhait de l'Éthiopie, c'est aussi celle de Djibouti, de la sous-région et même de la communauté internationale. Ça fait partie des résolutions du Sommet de l'IGAD qui s'est tenu à Khartoum au mois de novembre dernier.
La Nation. Pourtant, c'est uniquement depuis la récente rencontre, du Président Ismaïl Omar Guelleh et du Premier ministre Mélès Zénawi à Nairobi, que les choses semblent se débrider ?
SWZ. Vous devez dire les choses telles qu'elles sont. J'avais affirmé que nous avons eu une différence d'appréciation, la rencontre entre nos deux chefs de gouvernement a été un détonateur car, ils se sont entendus sur une ligne de conduite commune qui a permis de clarifier les choses et de mettre à l'évidence que les deux pays n'ont point de divergences fondamentales sur ce sujet.
La Nation. Est-ce que, le malheur de la Somalie ne fait pas quelque part, le bonheur de l'Éthiopie ?
SWZ. Qu'est-ce qui vous fait dire une chose pareille. La Somalie a été le "ventre mou" de la sous-région et autant vous dire, que l'Éthiopie a beaucoup souffert de cette situation.
Nous avons subi des activités terroristes sur notre territoire ; d'autres se sont servi du territoire somalien pour chercher à nuire l'Éthiopie. Nous avons accueilli un nombre considérable de réfugiés somaliens même si ceux-ci, ont permis entre autre, de briser un vieux tabou et d'animosité ancestrale qui prévalaient entre les deux peuples. Il est primordial pour nous, et cela va de notre sécurité nationale, qu'il y ait un gouvernement stable en Somalie.
La Nation. Est-ce que, à Addis-Abeba, les choses avancent mieux en ce moment entre le Gouvernement de transition et le groupe d'Awasa ?
SWZ. Le Gouvernement de transition est disposé à uvrer dans la voie de la réconciliation nationale. Il veut discuter avec les différents acteurs de la vie politique somalienne et l'Éthiopie est prête à y contribuer dans les limites de ses moyens. L'IGAD a mandaté les pays riverains de la Somalie et le Soudan pour créer un mécanisme de réconciliation. Je crois que la concertation, la consultation régulière et la constance du dialogue constructif qui existe entre Djibouti et l'Éthiopie permettront de faire avancer beaucoup de choses.
La Nation. On parle souvent de la présence de l'armée éthiopienne en Somalie. Est-ce une rumeur ou une réalité ?
SWZ. Cela n'a jamais été prouvé.
La Nation. Et Baïdoa ?
SWZ. Non, non il n'y a pas d'armée éthiopienne là-bas et les autorités somaliennes le disent en ce moment.
La Nation. La rumeur voulait peut-être dire que
vous armiez certains chefs de guerre ?
SWZ. [Rire] Non, aucun chef de guerre n'a été armé.
Événements étudiants d'avril. Problèmes au sein du pouvoir. État fédéral. Armée fédérale. Éviction du Président Négasso de son parti. Menace d'ébranlement du TPLF.
La Nation. Depuis les événements de l'Université, la classe politique éthiopienne subit des secousses ininterrompues. D'après vous, qu'est-ce qui fait bouger Addis-Abeba ?
SWZ. Il est vrai que depuis les mois écoulés, beaucoup d'événements ont eu lieu en Éthiopie. Mais, je crois qu'il faut les situer dans leur contexte respectif et comprendre que les uns et les autres ne sont pas nécessairement liés.
En revenant aux événements des étudiants, leurs revendications ont été légitimes et le gouvernement a répondu favorablement à leurs inspirations. Ce qui fait qu'en ce moment, le milieu estudiantin n'a absolument plus de problème. Mais des hommes politiques ont voulu profiter du mécontentement de nos universitaires pour tirer les ficelles à leur avantage. C'est ce qui a provoqué les réactions en chaîne que vous insinuez.
La Nation. On pourra donc voir une Éthiopie réellement fédérale avec un pouvoir régional totalement décentralisé et fonctionnel ?
SWZ. L'Éthiopie a ouvert un nouveau chapitre de son histoire et désormais les choses seront beaucoup plus claires. Nous devons chambouler des traditions qui ont toujours tendance à freiner l'élan, à chaque fois que le besoin se fait sentir.
La Nation. L'État fédéral signifie la participation de tous dans les affaires fédérales. Est-ce qu'on verra dans les temps à venir une meilleure répartition inter-régionale pour lutter contre la disparité dans les instances fédérales ?
SWZ. Sur ce point, je crois qu'il y a eu une évolution considérable. Les administrations régionales existent et tout ce passe bien. Les régions ont beaucoup de pouvoir et en ce moment, il n'y a pas d'obstacles pour la réussite totale de la fédération éthiopienne.
La Nation. Est-ce que l'équilibre est visible à l'intérieur de l'armée fédérale ?
SWZ. Oui
l'armée est fédérale.
La Nation. L'est-elle à cent pour cent ?
SWZ. Vous voulez dire
si elle reflète toutes les composantes nationales ? Elle l'est et elle est représentative.
La Nation. On a l'impression que l'armée n'est composée que de ces forces du TPLF qui ont précipité la chute de Mengistu ?
SWZ. La chute de Mengistu a été permise grâce à l'effort de la coalition du FPRDE qui était formée de quatre mouvements...
La Nation. Mais dont la grande majorité était du TPLF ?
SWZ. Il faut penser en terme d'Éthiopie nouvelle, d'Éthiopie fédérale
Toutes les composantes de la nation éthiopienne pourront évoluer avec le respect de leur identité culturelle, linguistique, etc.
La Nation. Le Président Negasso Gidada vient d'être écarté de son parti, le parti oromo, quelle est la raison ?
SWZ. Cela s'est passé lors d'une réunion du bureau politique de son parti. Le président avait apparemment une position différente de la majorité des participants. Mais une chose est claire, le président a démissionné des instances dirigeantes de son parti qui l'ont suspendu. C'est les effets de l'exercice de la démocratie.
La Nation. N'est-ce pas les répercutions des secousses qui ont failli ébranler le TPLF ?
SWZ. Pour l'instant, nous ne pouvons nous en tenir qu'au compte rendu du conseil, qui a été rendu public par un communiqué. Il est donc parti librement.
La Nation. Dans les régimes passés, ces genres de contentieux se seraient réglés autrement. Mais là, seules, les idées sont confrontées et les règles de la majorité priment. Est-ce qu'il y aura des conséquences sur sa fonction de président ?
SWZ. Il existe des textes définissant le mode de désignation du président. Ils sont en vigueur et seront appliqués si nécessaire. Il n'y a donc aucun problème.
Libération de la femme en Éthiopie.
La Nation. Les associations féminines se battent beaucoup en ce moment pour lutter contre les mariages forcés, contre les mutilations génitales, etc. pourtant les obstacles sont difficiles à franchir ?
SWZ. Le combat a commencé. Il doit continuer à rassembler le maximum de gens, hommes et femmes d'ailleurs, car il y a beaucoup de tabous à abattre, de traditions ou de coutumes à affronter. Pourtant, les résultats de certains pays sont vraiment encourageants. Des associations féminines, des ONG, opèrent sur le terrain et commencent à convaincre les populations d'abandonner certaines pratiques. Mais c'est un long combat et le résultat obtenu, en si peu de temps, augure un meilleur avenir.
La Nation. On dit en ce moment, que le jour où la femme éthiopienne sera véritablement libérée, l'Éthiopie pourra faire un grand bon en avant. Êtes-vous de cet avis ?
SWZ. J'aurais préféré [rire] que vous posiez cette question à un homme. Mais je ne contredirais pas la disette. Il est certain que la femme joue un rôle très important, que ce soit au sein de la famille ou dans la vie sociale de tous les jours. Nous formons cinquante pour cent de la population et nous sommes une force incontournable avec laquelle, il faudra compter. Nous devons donc lutter pour l'émancipation de la femme dans l'intérêt du pays.
Tourisme djiboutien en Éthiopie. Taxes et tarifs "exceptionnels".
La Nation. Cette année, l'Éthiopie sera la principale destination des Djiboutiens et les départs pour les vacances sont déjà commencés. Nous sommes impatients de voir cet axe routier, Danwanleh-Dire Dawa, en excellent état. Sera-t-il enfin bitumé pour nous faciliter des départs en voiture ?
SWZ. Il le sera bientôt car, nous avons en ce moment un projet de l'Union européenne qui est très bien avancé. Une fois bitumée, cette route sera sans nul doute mieux loti que celle de Galafi. En tous cas, nous attendons cette saison beaucoup de Djiboutiens et nous essaierons, mieux que les années précédentes, de leur faciliter le voyage et le séjour en Éthiopie.
La Nation. À chaque voyage, les Djiboutiens ont l'impression d'être taxés de manière exagérée. Que pouvez-vous faire pour soulager leur appréhension ?
SWZ. À ma connaissance, toutes les taxes payées à l'aéroport sont identiques pour tout le monde. Seules, les formalités douanières posaient quelques problèmes et nous les avons assouplies. Nous avons dressé une liste de 37 objets usuels, y compris les véhicules personnels. Ceci a facilité énormément le passage en douane.
La Nation. Nous nous plaignions souvent des taxes aéroportuaires et des tarifs, "exceptionnels", appliqués par les taxis ?
SWZ. Nous avons été saisis de ce problème, surtout à Diré-Dawa, où les passagers sont taxés un peu plus que leurs frères éthiopiens ; à commencer par les porteurs de bagages et les taxis. Nous saisissons annuellement le conseil de Diré-Dawa et ce, depuis quelques années. Mais, comme vous savez, il est très difficile de contrôler des chauffeurs de taxi. Toutefois, nous comptons multiplier d'effort, pour que le séjour des vacanciers djiboutiens se passe dans les meilleures conditions.
(1) Les intertitres thématiques sont de notre rédaction.